I.’ART ESPAGNOL
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conduit de Fontarabie à Irun, les mœurs locales s’étalent déjà dans leur entière naïveté; tout l'indique : la forme particulière, plate, des maisons rustiques, toujours garnies de leurs balcons de bois, ces centres actifs de la vie espagnole, qui servent de séchoirs, de portemanteaux, de salles à manger et de promenoirs; les attelages de bœufs roux accouplés sous le joug et traînant leurs chars sans ressorts, à roues pleines, comme les chars romains; les enfants en guenilles, demi-nus, couverts de crasse et de vermine ; les hommes portant tous, quel que soit leur rang ou leur condition, le béret rouge ou bleu, aplati sur la tète et penché sur l'oreille... C’est absolument la coiffure des paysans que Teniers et Brauwer ont peints dans leurs Kermesses. Serait-ce une importation, datant de loin, des Flandres en Espagne? Ou bien l'Espagne aurait-elle importé, elle, jadis en Flandre cette coiffure, que la Flandre aurait délaissée à la longue et que l’Espagne seule a conservée ?
De meme que Fontarabie est un spécimen absolument pur et délicat de l’Espagne ancienne, de même Irun, quoique immédiatement voisin de la France, est un spécimen fidèle de l’Espagne moderne. Officiellement, c’est une « ville »; en réalité, c’est ce que nous appelons, dans la langue imagée des peuples du Nord, un « trou ». Très typique, d'ailleurs, et ne laissant rien à désirer sous le rapport de la proverbiale saleté. Ruelles sombres, empestées par l’odeur non moins proverbiale d'huile rance qui s'échappe de partout et imprègne tout, même la boisson, même le café et les liqueurs, et qui, mêlée à une autre odeur plus particulière et moins agréable encore, produit, dans les appareils olfactifs des gens, des sensations bizarres.
Oui, on est ici en pleine Espagne; et c’est l’agrément de ce pays, qu’il se donne tout de suite, sans minauderies, tel qu’il est, dans son négligé naïf, que les raffinements du dehors n’ont pas corrigé. A peine a-t-on fait un pas dans la patrie du Cid, aussitôt celui qui vient là. pour la première fois éprouve une impression étrange, insurmontable; il lui faut de véritables efforts d’esprit pour se persuader qu’il n’est éloigné que de quelques lieues de la France. Et l’instinct qui pousse le nouveau venu à comparer inconsidérément le tous-les-jours
confortable et banal de son existence coutumière à l’imprévu de cette existence plus primitive, presque rustique, dans un pays qui a des habitudes, des façons de faire, des goûts si opposés, ne manque presque jamais de s’égarer en de singuliers rapprochements et de cruelles remarques. Dans ces heures d’humeur farouche, on se surprend à adresser d’ironiques hommages à cette chose tant désirée, tant poursuivie, la couleur locale : — « Chère, bienfaisante couleur locale, non, tu n’es pas morte encore ! Arrière ceux qui viennent nous dire que tout ce qui fait ton essence et ta magnificence de ce côté des Pyrénées, que tout ce qu’ont raconté les histoires, tout ce qu’a traduit le crayon des illustrateurs friands d’un pittoresque dont la beauté a sans doute besoin, pour être appréciée, d’être plus ou moins prise avec des pincettes, mais qui a tant de cachet et tant de saveur, — arrière ceux qui nous disent que tout cela n’existe plus ! En vérité, en vérité, ceux-là n’ont pas vu ou n’ont pas voulu voir. » Et alors on va jusqu’à s’étonner, comme d’une chose qui serait extravagante et absurde, de cette disposition ordinaire des habitations, si commune dans les petites villes, qui fait du rez-de-chaussée une écurie et une remise, et transporte au premier étage la cuisine et le réfectoire. Eh! pourquoi pas? Installer les chevaux, les boeufs et les mulets là où, partout ailleurs, on trouve des boutiques et des salons, cela n’est-il pas original, commode et tout plein de prévenances... pour les bêtes ?
Et pourtant, dans cette humble et caractéristique localité, le progrès a fait une irruption soudaine, éclatante, terrifiante... Irun est éclairé à la lumière électrique ! Irun n’a pas connu le gaz ; ses lanternes recèlent encore les petites lampes fumeuses qui lui donnaient anciennement la lumière... Irun a passé directement, sans transition, d’un bond, de l’huile à l’électricité!
Malheureusement, la réforme n’est pas complète. Irun a supprimé l'huile dans ses lampes, mais il Ta conservée dans sa cuisine.
L’ART ESPAGNOL
Un grouillement de bourgades noires, grimpant aux montagnes ou baignées dans l’eau claire des lacs, continuent cette vision fuyante des siècles évoquée par Fontarabie. Le nom même qu'elles portent, Hernani, Passajes, Renteria, sonne comme d’héroïques fanfares. Saint- Sébastien, la grande « cité balnéaire » des Espagnols, emphatique et maussade, coupée de larges rues récemment bâties d’immenses hôtels à la française, fait tache dans cet ensemble de mélancolique et pénétrant délabrement. Son orgueil bête, tout battant neuf, choque outrageusement. Blottie à l'ombre de ces vastes constructions froides et vides, la vieille ville, écrasée par tout ce luxe clinquant, paraît toute honteuse de sa pauvreté. Autour, la mer s’avance entre un décor de collines boisées; sur la plage, une forêt de cabines de bains, énormes; des promenades, des boulevards, des quais. Le faste ennuyeux d’une parvenue.
Mais voici Burgos, et la vision renaît. C’est le Cid, c’est Chimène; c’est surtout l'Espagne inviolée. Le ciel bleu, le beau ciel bleu, que le voisinage des montagnes, dans la province de Guipuzcoa, voilait souvent de menaçants nuages, entame, dans la vieille Castille, son concert ininterrompu de resplendissements, et fait chanter, sur la pierre flave des vieux palais et sur le bariolage des costumes populaires, le poème de ses rayons. Les dentelures gothiques des églises, capricieusement, emmêlent leurs orfèvreries ; les rouges et les bleus des haillons s’irradient; les teintes jaunes des murailles décrépites prennent de fauves reflets d’or envoyant des jets de flamme dans l'ombre; une fourmilière d’êtres humains sort de partout, se répand, réveille la vieille âme assommeillée des choses, en ces carrefours, en ces places publiques qui ont vu, impassibles, naître et mourir des générations. Les jours de marché surtout, quand les campagnes environnantes ont déversé sur les places des nuées de paysans qui s’en viennent vendre et acheter, c’est une inénarrable et carnavalesque