CHAPITRE IX
Boulenger crevant la faim. En Italie, Léon X, la République de Florence, la République de Venise, tressent à leurs artistes des couronnes; en Flandre, Rubens et Van Dyck sont les égaux des souverains; Diirer, Wolgemuth et Holbein, en Allemagne, Rembrandt et Hais, en Hollande, ont-ils reçu de la postérité quelque marque de considération que, eux vivants, on leur ait refusée ? En France, François Ier attirait à sa cour les peintres et les sculpteurs étrangers les plus renommés, faute d'en trouver d’assez dignes dans son propre pays. Quelles louanges princières ont manqué, en Angleterre, à Reynolds, à Lawrence, à Gainsborough, à Hogarth ? Et, pour en revenir à l’Espagne, est-ce que, là, les maîtres que le hasard presque seul, après un long oubli, a remis naguère en lumière, ne moururent pas en plein triomphe, pleurés de ceux-là mêmes de qui tout pouvoir émanait ? Et n’avonsnous pas un peu à rougir, nous, hommes d’un siècle de progrès, en pensant aux honneurs que valaient à Velâzquez, de la part des princes d’alors, des portraits peu flattés, peu embourgeoisés s’il en fût, tels que les Menines, que notre public d'aujourd’hui et, à plus forte raison, nos princes ne souffriraient probablement pas dans leurs aristocratiques salons? Le sens artistique était-il donc plus développé et plus affiné alors? Le goût avait-il plus de pureté, le beau commandait-il plus de respect? Ces civilisations moins policées, qui ne possédaient pas, comme les nôtres, un formidable arsenal de vulgarisation et d’enseignement, étaient-elles donc plus ouvertes aux. choses belles d’une beauté non banale, exigeant maintenant pour être comprises une initiation lente et des dispositions particulières de l'esprit?... Hélas! qui ne serait tenté de le croire? Et alors s'expliqueraient d’eux-mêmes cette déviation rapide du goût, cet amour du clinquant, du joli et de la pacotille, ces enthousiasmes bêtes, ces fortunes inexplicables de médiocrités à la mode vers lesquelles court la foule en se pâmant ; — ■ puis, ce tohu-bohu d’écoles, de théories, de professions de foi et de boniments, ces luttes non généreuses, ces rivalités de clocher, toutes ces mesquines agitations qui ont corrompu le jugement et, de chute en chute, abouti à l’éclosion de boutiques d’art concurrentes débitant le grand art, l’art officiel, l’art vieux, l’art jeune, au plus offrant.
L’ART ESPAGNOL
De Velâzquez, le peintre, ou de Philippe IV, le roi, — ce roi si peu que rien d'ailleurs, impénétrable, imperturbable, et qui, dit-on, ne sourit que trois fois en sa vie, — le vrai roi, aux yeux de la postérité, c'est Velâzquez. Il a incarné la majesté d'un règne et fait vivre jusqu’à nous, tour à tour solennels, héroïques ou plaisants, dans leur pompe et dans leur intimité, les acteurs divers de cette cour et de ce siècle augustes. 11 a saisi leur allure, leur physionomie, leur mouvement. Aux portraits intimes, il a laissé leur intimité ; aux portraits quasi-officiels, il a donné le caractère grave qui convenait. Ses reines et ses princesses sur leur trône, raides et empanachées, semblent appartenir à quelque monde supérieur, étranger à la terre, d’êtres énigmatiques faits pour être adorés. Enfoncées dans leurs larges robes, droites et impassibles sous les dais de velours qui encadrent leurs pâle visage rougi de fard aux pommettes et aux lèvres, elles ont la majesté froide des vierges hiératiques dans leurs chapelles. La « peinture religieuse » n’a jamais rien produit d’aussi éloquent que ceci : d’un côté, Philippe IV; de l’autre, sa seconde femme dona Mariana d’Autriche; tous deux à genoux, les mains jointes, en face l’un de l’autre, priant. (Nos 1081 et 1082.) Ce roi et cette reine sont assurément plus que de simples mortels; ils ont la fixité de divinités inaccessibles, et ils sont bien, en effet, eux-mêmes divinités. Quand les maîtres flamands peignaient, sur leurs retables, les traits des donateurs agenouillés dans une semblable attitude d’oraison, et quand ces donateurs étaient même des princes et des rois, c’étaient malgré tout des mortels qui mettaient leurs titres ou leur richesse humblement aux pieds des madones; on ne s’y trompait pas. Ici, l’humilité n’est qu'apparente, et tout la contredit. Ces souverains qui prient appellent la prière, et en même temps, ils appellent la crainte, le respect, la soumission ; leur chair n’est pas notre chair, leur nature n’a rien de commun avec la nôtre. Ils sont l’affirmation vivante du droit divin.
11 n'est pas nécessaire de se demander, en présence des guerriers de Velâzquez, si ce sont des généraux ou des soldats, s'ils commandent ou s’ils obéissent, et s’ils tiennent le sceptre ou l’épée. Philippe III et Philippe IV (nos 1064 et 1066), à cheval, dans la poussière des