‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 66 sur 122 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Velâzquez portraitiste.

elazquez fut le peintre des rois et des princes, comme Rubens, comme Van Dyck, comme le Titien, comme d’autres le furent avant lui. Jadis les rois avaient des peintres, ou plutôt les peintres avaient des rois, qui, pour les bien garder, les attachaient à leur personne, et tenaient pour un honneur de se faire immortaliser par eux, sachant bien que, de toutes les immortalités, celle-là sans doute est la plus sûre. Les choses ont un peu changé aujourd’hui. Les rois mettent plus de discrétion dans leurs rapports avec les artistes; de loin en loin, il leur arrive encore, certes, de laisser reproduire leurs traits augustes, ce qui est toujours une insigne faveur pour celui qu’ils chargent de ce soin; mais ils n’ont plus guère le temps même de poser. Les soucis du pouvoir sont si encombrants; il y a tant de peintres; s’ils favorisaient l’un, que penseraient les autres? Et puis, les gouvernements sont là maintenant pour s’occuper des arts, pour acheter et commander des tableaux, et pour enrichir les musées. Un portrait, deux portraits suffisent amplement aux familles princières; pas de portraits du tout vaut mieux encore. A quoi bon? les peintres sont devenus malhabiles à saisir la ressemblance; tandis que la science, qui nous a dotés de la photographie, ne trompe pas, elle. Le portrait photographique, c’est le portrait démocratique. Eh ! les rois ne sont-ils pas forcés, eux aussi, de se démocratiser un peu? Ne leur faut-il point « marcher avec leur siècle » et suivre la « voie du progrès », comme tout le monde?

Mais en ces temps éloignés, la démocratie n’était, pas plus qu’aujourd’hui l'aristocratie, en goût ni en mesure de jouer le rôle d’inspiratrice des arts. Un despote intelligent faisait à lui seul ce que toute une nation n’eût peut-être point fait. Si les lettres s’accommodent de

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la liberté politique, les beaux-arts ont le droit de la dédaigner, étant eux-mêmes, par leur essence, aristocratiques. Le despotisme a pour eux des attentions particulières et des caresses de choix; il leur fait partager son trône et sa couronne; et, dans la contrainte générale, ils se sentent vraiment libres, à l'ombre d'un pouvoir autoritaire qui ne doit compte à personne de ses actes et de ses préférences.

On répète volontiers que les gouvernements n’ont jamais eu que du dédain et de la crainte pour l'art mâle et vivant qui enfante les chefs-d'œuvre et immortalise tout ce qu’il approche; que l'art faible et réactionnaire, celui qui se repaît de formules, végète et disparaît, trouve seul grâce à leurs yeux et mérite leurs faveurs ; en un mot, que la plupart des vrais et grands artistes, méconnus pendant leur vie, n’ont conquis la gloire qu'après leur mort, après avoir été parfois vainement acclamés par quelques esprits d'élite plus clairvoyants. Erreur profonde, que l’histoire tout entière dénient.

Oui, de notre temps, au milieu du trouble des intelligences lancées à la poursuite d'idéals qui leur échappent, l'art a souffert de cruelles injustices. De fausses théories sur un « grand art » imaginaire, auquel on a tenté d’assigner un rôle social déterminé et une part dans l'enseignement du peuple, ont, à certaines heures, égaré en de stériles efforts la protection officielle; cette maladie de la protection à outrance a voulu créer des castes dans l'art; le fonctionnarisme ignorant a cru pouvoir diriger ses destinées et les faire servir à son propre profit. Et encore, cela ne dure, cela ne durera pas. Ce qui est arrivé — par la faute des artistes eux-mêmes, qui ont d'abord subi, puis mendié cette tutelle dégradante, — doit avoir une fin; déjà peu à peu les artistes reconquièrent leur indépendance, ou tout au moins, même en acceptant la tutelle qu’ils déguisent sous la qualification pudique d' « encouragements », ils savent la faire plier à leurs volontés.

M ais à d’autres époques, quel est le génie qui n’ait été choyé et caressé par tous, par les premiers dans la nation plus encore que par les derniers? Où est le talent méconnu, oublié, méprisé? Il était réservé au xixe siècle de voir un Théodore Rousseau, un Courbet, incompris et ridiculisés, un Millet mourant de misère, un Hippolyte

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