‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 96 sur 122 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lui est plus raffiné et exprime cette autre face du caractère double et contrastant du peuple espagnol : la sensibilité. Ce culte, c’est celui que pratiquent sainte Thérèse et Loyola, — culte exquis et précieux, fait de transports ardents et d’amoureuses blandices, élevant Jésus au rang d’un amant sacré vêtu de charmes terrestres, et transformant la dévotion en une sorte d’hystérie délicieuse.

Non, la peinture de Murillo n’est pas une peinture de cloître... Ou du moins, dans les cloîtres qu’elle vient orner, habitent assurément des vertus plus humaines que les vertus ordinaires des cloîtres. Une peinture pareille ne saurait point s’accommoder de murailles toutes nues, froides et tristes comme la mort. Quelle antithèse cruelle

mettraient, dans la solitude ascétique des monastères, ces gentils visages si féminins et si profanes, et ces guirlandes d’enfançons bouffis et réjouis, voletant parmi les roses dans des nuages d’or! Ce qu’il leur faut pour encadrement, c’est la soie, les murs capitonnés, les dalles couvertes de tapis sourds et la lumière du jour ne pénétrant jusqu’à eux que tamisée par le crible menu des dentelles. On ne s’imagine pas Murillo inspirant d’autres pensées que des pensées de piété toute mondaine à de jolies pécheresses agenouillées sur des prie- Dieu en bois précieux, incrustés de nacre ou d’argent, au pied de

douillettes alcôves. Ses martyrs et ses saints ont des airs penchés de jeunes premiers de comédie ou de ténors d’opéra; ses Vierges sont des Vierges de boudoir, et ses anges des Cupidons.

Et quand un sujet triste ou violent vient à se présenter sous son pinceau délicat, nécessitant autre chose que de la grâce et des sourires, ce Sévillan aimable, ce compatriote des sombres historiens de l’Eglise souffrante et militante, tremble d’offrir aux regards vite effarouchés le spectacle de scènes trop douloureuses en leur fidélité. Dans son Martyre de saint André (n° 88 1), il lui a bien fallu pourtant laisser voir le héros cloué sur sa croix et saignant; il n’a pas osé reculer devant cette inévitable torture où naguère s’était complu le féroce Ribera; il a eu le courage de cette boucherie qui s’imposait à

lui... Mais combien il s’est hâté de détourner les yeux du sacrifice!

Avec quel empressement et quelle adresse il en a atténué l’effet, en

montrant vite, à côté même de la terre de douleur, le ciel qui s'entrouvre et d'où s'échappent ses chers anges blonds et roses apportant au supplicié des palmes victorieuses ! Et alors, l'horrible devient charmant, et les tortures du martyr paraissent douces, et la pitié fait place, dans les cœurs, à la sainte joie des paradis conquis. Les Ecce homo, si poignants chez Moralès, ne sont plus qu'attendrissants chez Murillo (n° 8g5) ; les larmes, les gouttes de sang, les râles de l'Homme-Dieu sous la pointe des épines enfoncées, semblent une concession arrachée à l'artiste par la nécessité. Et, chaque fois qu'il peut, ses jolis chérubins de prédilection réapparaissent, détachant la blanche lumière de leurs petits corps mignons sur la monotonie des fonds noirs ou bruns. Ce qui a fait la célébrité du Saint Antoine de Padoue, de Séville, devant lequel se sont pâmées tant d'admirations bien justifiées, c'est moins, je gage, l'expression et l'attitude si adorablement ferventes du saint que la spirituelle couronne de poupons célestes, frais et joufflus comme des amours, se balançant dans les airs autour du Jésus assez bêbête dont la vue cause tant d’émoi au cénobite. Ainsi, toute mélancolie s’apaise, toute humeur chagrine s’évanouit dans le tendre scintillement de ces consolantes visions. A tant de séductions, bien dur serait celui qui voudrait résister ! Et l'on n’y songe même pas ; comme Antoine de Padoue ou Augustin d’Hippone, on se prosterne dans une muette adoration, et la prière qu'on murmure s'envole des lèvres avec la chaleur d'un baiser!

Une singularité en apparence déroutante chez un peintre aussi réservé que Murillo, c’est de voir, à côté des légions d’anges et de madones dont il a entleuri son œuvre, la troupe déguenillée de pauvres hères qu'il y a disséminée, dans quelques-unes de ses toiles fameuses. Devant le « tribunal de la postérité », ces pauvres hères plaideront haut et ferme pour sa gloire. Ses Mendiants, son Pouilleux, les malades et les teigneux de sa Sainte Élisabeth de Hongrie nous apportent, dans leur âcre parfum de couleur locale, quelque chose de l'originale hérédité des Espagnols naturalistes. Murillo a retrouvé là ses instincts d'artiste de race; en face de l'humanité humble et pittoresque qui l’entourait, il s’est souvenu du Velâzquez des Buveurs, de

Page 1