PREMIÈRE PARTIE
Imaginez l'homme des premiers temps, sauvage, vivant à l'état animal dans les grottes et dans les forêts, en lutte avec les carnassiers et les ruminants, avec luimême, n'ayant qu'un but inconscient, conservation de la vie, qu'une aspiration, rencontrer et tuer l'être qui doit le nourrir. La pensée n'est qu'en germe dans son cerveau ; les facultés de la vue sont parfaites, mais elles ne servent encore qu'à des observations enfantines. Sa seule préoccupation est de se mettre à l'abri du gibier, en l'épiant. Force et ruse, immédiatement, — le temps de développement étant toujours considéré d'une manière relative — acquièrent une puissance, et sont au service des besoins matériels de premier ordre. La nature n'est pour l'homme que le cadre où il se meut ; espace, objets, couleurs, densité des corps, inertie ou vie lui importent peu ; il vit au milieu des choses sans les connaître : l'observation lui fera créer des mots pour
les désigner, mais plus tard. Il est nu : sa grotte ou son fourré sont tels qu'il les a découverts; il n'y a en réalité guère de différence entre lui et ses victimes, dont il est souvent à son tour la proie. A quoi est-il sensible? A un morceau de chair saignante. Quand il s'est bien repu, il s'endort; quand il a faim, il est féroce et il regarde ses propres enfants d'un œil de convoitise.
Combien de siècles a-t-il fallu pour que cet embryon humain acquît seulement les facultés des Australiens, tels qu'ils ont été vus par les premiers explorateurs du grand continent nouveau? Sans doute des centaines.- Aujourd'hui, le cerveau cultivé produit avec une sorte de hâte fiévreuse, et d'un siècle à l'autre toutes choses se perfectionnent avec une rapidité extraordinaire. Mais dans ces temps brumeux où notre imagination, aidée du raisonnement et de la science, retrouve les premières traces de la vie humaine, les années et les siècles s'accumulaient sans rien changer à l'état des choses et des intelligences. Les fils étaient sauvages comme les pères, balbutiaient comme eux d'informes monosyllabes, n'inventaient rien, ne réfléchissaient que juste autant qu'il le fallait pour les exigences journalières d'une existence animale, qui restaient forcément les mêmes pour les générations successives.
S'il a fallu un temps énorme au langage pour arriver à une certaine perfection, de telle sorte que les idées se formulassent dans une simplicité encore trouble, quel autre temps n'a-t-il pas été nécessaire à l'homme pour avoir une vague conception des éléments de l'art, c'està-dire d'un perfectionnement des créations de première urgence, d'urgence purement animale !
Le plus ancien des arfs est évidemment l'architecture. Un des premiers besoins a été la construction d'un abri (1). Chassé des grottes par les inondations ou les
(4) « Les arts qui tiennent du dessin doivent leur origine au besoin. » (Winkelmann.) Donc, tous les arts, même la littérature.
l'architecture.
bouleversements volcaniques, l'homme s'est trouvé nu sous les arbres et dans l'espace. Les intempéries eurent plus d'action sur son corps sans détense; il se fit des refuges, comme les fauves, au milieu des broussailles épaisses des] forêts vierges, et il eut une satisfaction relative de ses désirs. Peut-être, dans les temps froids, accumula-t-il les branches sur cet abri naturel ; peut-être rompit-il de jeunes arbres pour le fortifier, pour servir d'obstacle aux attaques des fauves. Le premier pieu qu'il plante est l'ébauche du premier support et de la première colonne. La hutte fut inventée dès que plusieurs pieux eurent été fichés en terre. Mais que de siècles encore durent s'écouler pour arriver à ce progrès ! Il ne faut pas oublier, dans ces sortes de recherches sur l'antiquité inconnue, que les naturels de l'Australie, lorsque l'Européen mit le pied sur ce continent vierge, ne construisaient pas encore. Les seuls vestiges des habitations humaines des temps primitifs sont des grottes, dans lesquelles on a découvert les traces de la présence de l'homme. Nous en sommes, ignorants ou érudits, aux conjectures, et sans doute nous y resterons.
Le mot « nécessité » est donc inscrit sur les édifices primitifs de tous les peuples. La nécessité est la puissance de production à laquelle nous devons les premières conquêtes faites par l'homme sur la nature.
La grotte d'abord, le trou dans la colline, assez haut pour être à l'abri des inondations, et clôturé soit par des pierres, soit par des branches. Ensuite la hutte dans les bois, abri construit, où l'ingéniosité de l'homme a commencé de se manifester. C'est en quelque sorte un refuge de hasard, ébauché gauchement, moins complet que celui de certains animaux, comme le castor, que celui de beaucoup d'oiseaux, qui bâtissent réellement.
Mais l'homme a une intelligence progressive, tandis que les animaux ont une intelligence bornée. La hutte est l'esquisse de la maison. En Suisse et dans la haute
Italie, pour se créer des refuges contre toute attaque de ses semblables ou des animaux, l'homme, déjà civilisé, imagine de bâtir des maisons sur pilotis, au milieu des lacs. Ici, nous touchons au temps historique, c'est-àdire à des époques relativement près de nous. La maison est inventée. Les matériaux sont mis en œuvre au moyen d'outils industriels façonnés, forgés. La maison est l'œuvre d'un artiste déjà savant. N'a-t-il pas fallu combiner et calculer, tenir compte de la pesanteur, de la pondération, du degré de résistance, de la porosité des matériaux? Les angles, les niveaux, les perpendiculaires, produits de l'observation, constituèrent une science. La construction eut des règles stables et l'architecture prit du développement, la première étant la base essentielle de la seconde. Le point de départ de tout édifice quelconque est la hutte, l'abri, la maison. L'utilité directe de l'art architectural est ainsi démontrée.
S'est-on jamais demandé quelle différence il pouvait y avoir entre les premières maisons construites il y a des milliers d'années et les maisons de nos villageois pauvres ?
On peut affirmer que cette différence est insensible.
Nos villageois ont à leur service des instruments perfectionnés et de bons matériaux; ils ont d'excellents moyens de clôture. Mais ils construisent comme des barbares.
Quel pourrait être l'idéal d'une maison pour un petit agriculteur, un ouvrier campagnard ? Elle devrait contenir le nombre de pièces nécessaire et le cube d'air indispensable. Des murailles épaisses l'abriteraient du froid, de l'humidité et de la chaleur. Elle fermerait bien, serait garantie contre les attaques nocturnes. On la blanchirait à la chaux, intérieurement et extérieurement, à la fois pour le plaisir des yeux et pour répondre aux nécessités de la propreté. Sous le rez-dechaussée, une cave. C'est tout : la maison est complète.
l'architecture.
Il semble que ce soit là le minimum de ce que peut exiger une famille à notre époque.
Visitez nos campagnes ; faites un voyage d'exploration dans certaines parties des Flandres et du Limbourg, dans le Brabant même, aux environs de Bruxelles : la maison du paysan y est encore un produit informe; l'art architectural s'est arrêté là depuis des milliers d'années. Point de cave à la maison, ce qui rend tout le rez-dechaussée numide. Deux pièces (quelquefois une seule pour toute la famille) au-dessus desquelles un grenier où l'on arrive par une échelle. Des murailles sans résistance, à travers lesquelles passent le froid, l'humidité et la chaleur comme à travers un torchis. A une lieue, une demi-lieue de là pourtant, il y a une cathédrale, un château, une ville : mais la barbarie, la misère aidant, a résisté au progrès. La nécessité même s'est trouvée impuissante à donner à ces malheureux le refuge auquel ils ont droit.
Les évolutions successives du langage n'ont eu presque aucune influence sur l'intelligence du paysan. Il se fait comprendre, il a à sa disposition un certain nombre de mots; mais beaucoup d'entre les villageois ne savent point écrire. Gomme leur habitation, leur langage et leurs moyens de communication sont demeurés primitifs. Leur art, en toutes choses, en est encore aux nécessités premières. Une logique inflexible préside donc à toutes les manifestations de la vie sociale, dans toutes les sphères de son activité. Ainsi que la maison, l'esprit et la conscience attendent leurs perfectionnements. L'ignorance et la superstition habitent des refuges à peine convenables. L'art et la science vont de pair, dans les mêmes milieux, répandant de proche en proche, avec une lenteur irritante, leur bienfaisante influence. Le progrès, en architecture, est la preuve que d'autres progrès, moraux ou matériels, se sont accomplis. Les différents bien-êtres que l'homme recherche sont
autant de produits de différentes situations. Les besoins changent de caractère selon les fluctuations du sentiment et du savoir. Si le paysan se contente de son habitation malsaine, c'est qu'il ne conçoit pas encore l'utilité du mieux. En vain il voit autour de lui ses semblables jouir d'un confort réel, ce confort l'étonné ; il serait embarrassé d'y trouver du plaisir, parce qu'il a conservé la nature de ses ancêtres, que satisfaisait une hutte ou tout autre abri incomplet. Du moment où l'homme sent la nécessité d'une amélioration, il y met son intelligence, sa pensée tend avec ténacité vers ce but. Plus ou moins de confort est utile selon l'état de l'esprit et la délicatesse des impressions. L'art suit une marche parallèle à la civilisation familiale et sociale.
Les nécessités climatériques ont eu une grande influence sur les caractères divers de l'architecture dans les diverses contrées du globe. On pourrait même affirmer que c'est surtout le climat qui a présidé aux règles rationnelles et fondamentales de la construction. De là vient cette variété magnifique de formes que les édifices ont revêtue au nord, au sud, sous l'équateur, dans les pays glacials, torrides ou tempérés. Sous le ciel égyptien, qui reste toujours pur, la couverture des maisons peut être impunément plate ; en Ecosse, où il pleut presque chaque jour, la toiture déclive était tout indiquée. En Italie, en Grèce, en Turquie, les croisées étroites et rares sont une défense contre les ardeurs du soleil; en Hollande, en Prusse, en Norwège, dans tous les pays où la brume assombrit la lumière, de larges
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fenêtres devinrent d'une urgence absolue dès que l'état de la société permit un progrès dans ce sens.
L'esprit particulier de chaque nation, tant que les peuples ont eu peu de rapports entre eux, s'est également manifesté dans leurs œuvres architecturales.
La maison-abri des premiers âges n'a guère dû différer selon le caractère des populations, la seule utilité alors dominant toute idée de construction. La hutte, au nord et au midi, affectait généralement la forme conique. Mais, k mesure que les caractères se sont complétés, que les mœurs se sont accentuées, les constructions ont eu leur physionomie spéciale, en harmonie avec les tendances communes.
Les reproductions photographiques nous ont édifiés à cet égard. Il ne faut pas avoir parcouru le monde pour se faire une idée de la façon multiple dont les hommes ont compris leurs habitations et composé leurs édifices.
L'utile et le nécessaire ont partout dominé, mais en donnant aux constructions des aspects dissemblables selon les contrées et l'état de la civilisation.
Les différences de style sont considérables. Faites le tour du monde en pensée, vous verrez que plusieurs grandes divisions se sont partagé la terre habitable. Les races ont marqué leur génie dans leur architecture. De la Chine aux Indes, des Indes en Egypte, de l'Egypte en Perse et en Europe, on rencontre une diversité accentuée qui est pour ainsi dire comme le sceau de chaque grand peuple imprimé sur ses édifices II a fallu des milliers d'années pour que cette empreinte prédominante devînt en quelque sorte la signature des générations. A quelle époque remontent les palais indiens découverts au milieu des forêts vierges, taillés dans les montagnes ; les temples égyptiens aux assises colossales dont on visite aujourd'hui les ruines? Quand l'architecture fantaisiste, gaie, légère, des Chinois a-t-elle pris cet accent qui a fini par être comme un langage,
une déclaration de principes, un acte de vie homogène, qui donne à la nation chinoise son autonomie artistique? Le temps importe peu. Ce qui est certain, c'est que chacune des grandes subdivisions des races humaines a ses particularités, qui se présentent sous des formes significatives. Il n'y a pas unité dans l'idée de construction parce qu'il y a dissemblance dans les goûts, dans l'esprit, dans la manière de vivre. Toute protestation contre ce fait serait contraire à la réalité de l'histoire.
L'édifice et la maison, en outre, sont conformes à leur destination. Les Chinois, sans doute, seraient fort étonnés si on leur proposait de construire à leur usage une pagode dans le style du Parthénon ; et les Indiens trouveraient fort étrange qu'on émît l'intention de leur faire adorer leurs idoles dans une église gothique (1).
De même pour les habitations. De siècle en siècle, de génération en génération, les mœurs se sont enracinées, les coutumes sont devenues une seconde vie, presque aussi exigeante que l'existence proprement dite. Le milieu et le climat s'imposant impérieusement, ajoutent encore aux signes distinctifs de l'architecture. On sait, enfin, avec quelle ténacité les hommes reconstruisent aux mêmes lieux, bien que des catastrophes, tels que tremblements de terre ou inondations, aient à différentes reprises détruit leurs propriétés au bord des fleuves ou aux flancs des montagnes. Cela tient aux habitudes prises, à l'amour du pays qui s'est développé jusqu'à la passion, au sentiment qui nous attache même aux objets inertes qui nous entourent. Les coolies de la Chine emportent partout avec eux les coutumes et les mœurs chinoises; malgré les raisons qu'on leur donne, les soldats anglais vivent aux Indes comme en Angleterre,
(1) Les Indiens de l'âge moderne connaissent l'ogive, importée chez eux par les Arabes; mais l'ogive n'est qu'un des éléments du style ogival, et l'église « gothique » n'a rien de commun avec certains édifices qu'on rencontre aux Indes et en Égypte.
l'architecture.
ce qui ëause dans l'armée anglaise une mortalité considérable. Les vieux us, les vieilles religions, les habitudes enracinées sont autant de soutiens d'un art homogène et en môme temps du caractère particulier des nations. Réciproquement, bouleversez les habitations chinoises, faites de Pékin une ville française, il y aura tôt ou tard des différences dans la manière de vivre des Chinois. Tout se tient; l'unité a ses lois, diverses pour chaque peuple. Gomment un habitant du Céleste-Empire pourrait -il adorer ses idoles dans une cathédrale à l'européenne? Et demandez donc à un catholique romain de prier son Dieu dans un temple de l'Indoustan?
Chaque édifice, chaque habitation doit être conforme à sa destination. Cette logique dans l'idée a été une des principales causes déterminantes du style et a donné de la variété aux constructions. 11 est bon d'appuyer sur ces vérités rationnelles, afin qu'elles deviennent dans l'esprit la base du raisonnement esthétique.
11 y a eu de grandes périodes architecturales qui ont laissé sur le globe des édifices religieux imposants : l'art indien, l'art égyptien, Fart grec et le romain qui en dérive, l'art arabe, le roman et l'ogival.
Il ne faut pas être un savant architecte, ou un archéologue érudit, pour se démontrer clairement à soi-même que ces manières d être ont leurs beautés, et que l'homogénéité de toutes les parties qui les composent est de nature essentielle. Ainsi, dans le règne animal, les quadrupèdes sont dissemblables, quoique constitués avec les mêmes éléments, os, chairs, nerfs, sang, et formés des mêmes membres, la tête, le cou, le corps, les jambes. Les os, la chair et le sang des édifices, ce sont les matériaux et les ciments. Mais les Indiens, en employant le marbre blanc comme les Grecs, ont construit un monument qui est l'enfant de leur pensée et qui ne ressemble en aucune façon au monument athénien. Ainsi les Égyptiens ont fait usage du granit ou du
porphyre pour élever des édifices qui n'ont aucun rapport avec ceux édifiés en Europe dans les temps relativement modernes. Les nécessités imposées par le climat, par les mœurs, par les religions, au génie des divers peuples, sont ainsi légitimement démontrées ; les produits sont d'accord avec l'idée d'utilité et avec l'intelligence des populations.
A un autre point de vue, il semble difficile, sinon impossible, de se prononcer sur la valeur intrinsèque de chacun des styles d'architecture des grandes subdivisions mentionnées plus haut. On y ajouterait même le style chinois qu'il faudrait encore mûrement réfléchir avant de porter un jugement sur ce qu'on est convenu d'appeler la beauté en architecture.
Pourquoi afïirme-t-on que l'art grec est plus parfait que l'art égyptien? Il est autre. 11 est le fruit d'une autre intelligence, il répond à des nécessités et à des goûts différents; mais le considérer comme l'idéal en architecture, il semble que ce soit bien téméraire, et qu'il y ait là surtout un abus des mots et une convention.
Les palais et les temples indiens de l'ère moderne sont des œuvres admirables, qui étonnent autant par leur conception et la richesse de leurs détails que par leur délicatesse d'exécution. Les artistes qui les ont conçus, et qui nous sont inconnus, étaient des hommes de génie auxquels nous devons autant d'estime qu'aux architectes de la Grèce et du moyen âge.
Que manque-t-il à ces œuvres pour être mises en parallèle avec les édifices d'Athènes ou des villes de l'occident de l'Europe? Ce n'est pas l'unité, la belle ordonnance des proportions, la grandeur des lignes principales, la masse imposante, qui les font paraître plus considérables qu'ils ne sont en réalité ; ce n'est pas non plus la profusion des détails, sortis des imaginations les plus riches et les plus audacieuses ; ce n'est pas non plus l'élément pittoresque ; ce n'est pas davantage
l'architecture.
la coloration, car ils ont été construits avec des matériaux qui ne le cèdent en rien à ceux de l'Egypte et de l'Europe. Quelle est donc la qualité supérieure qui donne au style architectural des Grecs cette beauté supérieure qualifiée bien légèrement d'idéale, et qui fait qu'un temple d'Athènes est toujours placé au premier rang lorsqu'on discute des mérites relatifs des édifices? J'avoue que cette question me donne une sorte de perplexité, et que je ne m'aventurerai pas à y répondre sans avoir d'abord pris toutes les précautions. Il ne faut toucher aux dieux qu'avec prudence, car les prêtres ont intérêt à les défendre. Toutes les académies européennes ont pour principe que l'art grec est l'art par excellence ; l'enseignement architectural est basé sur les proportions des édifices athéniens; on se nourrit à l'école d'un sentiment d'admiration exclusif qui se développe dans les esprits en raison inverse de leur plus ou moins de personnalité. L'art grec est donc un art d'Etat, reconnu, imposé, qui ne se laisse point discuter ; c'est presque un sacrilège que d'oser seulement examiner si sa supériorité est bien légitime.
C'est donc avec tout le respect qui lui est dû que je pénètre timidement dans cette question sacrée, en m'excusant d'avance de la grande liberté que je prends.
Toutefois, je me permettrai de faire une observation.
Il serait temps de reléguer, en toutes choses, l'absolu dans les sphères que n'atteint pas l'intelligence humaine. L'absolu ne se comprend ni ne s'explique nettement, de manière à ne laisser aucun doute dans notre esprit; ni en art, ni en littérature, ni en philosophie, ni en sociologie, il n'y a d'absolu possible. Nous allons tous, et j'espère avec sincérité, k la recherche du mieux, non du parfait, qui ne peut et ne pourra jamais être atteint. Du jour où la liberté d'appréciation serait restreinte, le progrès dans les arts et dans les sciences, comme dans la philosophie, subirait un temps d'arrêt.
J'estime donc que nul idéal ne doit être présenté comme une limite, qu'il est injuste de donner pour règle à un art un principe unique, et que rien n'est mieux fait pour exciter les facultés natives des hommes que d'initier chacun à toutes les lois, à toutes les sciences et à l'histoire de tous les peuples. Dire d'un art qu'il est parfait, c'est évidemment retarder dans son essor la pensée des artistes de l'avenir.
J'ai eu l'occasion, dans une autre étude sur les arts (i), de citer une pensée écrite par Rubens concernant l'architecture. Elle peut être reproduite une seconde fois en cette étude nouvelle, qui a l'architecture pour objet.
« Le goût de l'architecture barbare et gothique diminue tous les jours en ce pays, écrivait le maître flamand, et semble tirer à sa fin, et celui d'une juste proportion, d'une symétrie régulière, conforme aux règles des anciens Grecs et Romains, se répand de plus en plus, à l'honneur et à l'embellissement de la patrie, comme il paraît par les églises bâties tout nouvellement par la vénérable Société de Jésus, dans les villes d'Anvers et de Bruxelles. »
Dans cette étrange pensée, doublement étrange sortant d'un esprit aussi vaste et d'un génie aussi abondant que l'esprit et le génie de Rubens, on voit que les qualités principales du style grec sont de justes proportions et une symétrie régulière; qualités qui sont
(4) VArt et les artistes, Bruxelles, Muquardt, 1877.
l'architecture.
absolument les antipodes de celles de Rubens. Mais les voilà caractérisées, en passant, d'une manière saisissante. Sans doute ce n'est pas là tout le style grec ; la régularité s'y allie à une élégance exquise, les proportions y sont d'une grâce reconnue, la rectitude y est d'un raffinement très précieux. L'intelligence et le tempérament des Grecs sont là exprimés aussi nettement que dans leur littérature et leur philosophie, leur morale et leur religion. Ce petit peuple est un grand artiste, 1° parce qu'il a produit des œuvres belles aux yeux de tous les hommes ; 2° parce que ces œuvres ont un caractère de personnalité et d'homogénéité remarquables.
Cet art, en outre, est d'accord avec la Grèce intellectuelle et physique. On le conçoit ainsi, on le comprend là dans toute son expansion, point ailleurs, ni autrement; on ne songe pas à le compléter; il apparaît comme une création accomplie dans son essence, à laquelle nul génie d'aucun peuple ne pourrait ajouter la moindre perfection. Sa distinction, qui a de la froideur, sa régularité, qui engendre la monotonie, sa grâce, qui pourrait être plus animée, lui appartiennent sans conteste. Peu importe que les premières constructions architecturales des Grecs aient quelque analogie avec les œuvres des artistes de l'antique Ëgypte ! Le génie grec a eu bientôt fait de montrer sa caractéristique en se débarrassant de ces lisières de son enfance.
Ces sortes d'analogies, d'ailleurs, se rencontrent partout, dans tous les produits de l'activité humaine ; et les commencements de l'art, chez tous les peuples, ont forcément affecté certaines formes, dont le développement seul peut être considéré comme représentant l'esprit, les goûts, les mœurs des générations.
C'est là le résultat principal à obtenir : l'homogénéité, l'accent particulier, le sceau qui s'imprime sur chacune des œuvres, et sur toutes, sans qu'elles doivent pré-
cisément être semblables. L'architecture grecque, à cet égard, est grecque au point de ne pouvoir être méconnue, comme un Abyssinien est nègre ; sa physionomie s'impose avec une force extraordinaire. De plus, Fart architectural était parvenu en Grèce à son sommet ; il avait tout dit ; toutes les formes qu'il pût revêtir avaient été trouvées. Sans doute il était permis d'en étendre les applications; mais, pour faire mieux, il eût fallu faire autre chose, trouver une voie nouvelle, de par les mœurs et les coutumes qui ont succédé à celles de l'antiquité. On peut affirmer, les proportions étant admises et la symétrie réglementée, qu'il était impossible de construire des édifices grecs plus complets que ceux que les siècles païens ont offerts à notre admiration.
En harmonie avec le génie de la nation, avec l'esprit distingué, avec l'amour d'une certaine élégance qui est au fond de tous les travaux, l'architecture grecque est également en parfait accord avec les mœurs et la religion, ainsi qu'avec la nature physique du sol et le climat de la Grèce.
On ne pourrait assez louer une pareille unité. Cela dépasse toute grandeur. Quand un peuple se manifeste ainsi dans ses actions d'artiste, d'écrivain, de philosophe, de politique, c'est un peuple d'élite. Sa véritable puissance, c'est cela : l'unité intellectuelle obéissant aux instincts et aux tempéraments. Du jour où il se laisse dominer par une pensée étrangère, il se diminue. Suivre sa voie, s'y plaire, y faire œuvre intelligente, c'est tout ce qu'on peut exiger d'une nation. Le cerveau des Grecs a enfanté des arts grecs, même en s'inspirant d'abord des arts étrangers : voilà le mérite suprême.
Mais que ces arts soient idéals, c'est ce qui n'a jamais été démontré ; que les Grecs doivent être aujourd'hui donnés comme exemple au monde entier, alors que le monde est divisé en nations ayant des goûts, des mœurs, un esprit, un génie différents, vivant dans des milieux
l'architecture.
divers et sous des ciels qui ne se ressemblent point, voilà une idée qui violente la raison en tendant à une effroyable uniformité universelle.
Rubens alliait l'architecture romaine à l'architecture grecque. Il admettait les deux idéals, au détriment de l'art des barbares qui avait produit la Notre-Dame de Tournai, les Notre-Dame de Paris et d'Anvers, l'hôtel de ville de Bruxelles et tant d'autres édifices superbes qui s'élèvent encore aujourd'hui dans le nord-ouest de l'Europe.
L'architecture romaine est en effet de la même famille que l'architecture grecque; avec une physionomie plus massive, des détails d'ornementation plus accentués, une sorte d'emphase dans l'éloquence, d'orgueil dans les dimensions, qui caractérisent la nature d'esprit du Romain. L'influence grecque est visible, mais sans que les productions de cet art tributaire puissent être accusées de servilisme. Partout la pensée romaine veut dominer. Les conquérants avaient porté leurs armes dans toutes les directions et avaient triomphé partout ; ils n'étaient pas hommes à rester de simples imitateurs, même dans les questions intellectuelles pour lesquelles ils ne semblaient pas avoir les facultés spéciales indispensables. A l'élégance raffinée et un peu froide des Grecs, les Romains, tout en conservant le principe architectural de la péninsule hellénique, ont substitué des formes amples, avec plus de variété. Le plein cintre, d'ailleurs, dont ils bnt fait usage dans la plupart de leurs monuments, eût suffi à lui seul pour donner à
leurs constructions un aspect personnel. Enfin, ils ont remplacé la simplicité et la sobriété par le mélange et la profusion.
Vitruve, dans l'Antiquité, Vignole, aux temps de la Renaissance, représentent nettement le génie architectural des Romains. Vitruve est le type, Vignole le développement. Le premier est le religieux austère qui n'admet aucun accommodement avec le principe; le second est un homme de foi raisonnée plutôt qu'instinctive, incapable d'apostasie sans doute, mais qui fait bon marché de l'inflexibilité primitive.
Ainsi que cela arrive fréquemment, le vainqueur a subi l'influence toute-puissante du vaincu. C'est l'art des Grecs qui s'est implanté en Italie, et qui n'a pris une physionomie particulière, un accent romain que longtemps après son introduction.
Mais on ne peut nier [que les deux styles n'aient des différences notables, et ce serait à mon sens une grosse erreur de les confondre dans un cours d'architecture. C'est d'ailleurs bien plutôt l'architecture romaine qu'on a suivie au temps de la Renaissance italienne, et plus tard, française et flamande, lorsqu'on a voulu se débarrasser du byzantin, du roman et de l'ogival. Une certaine lourdeur dans les détails, quelque chose de pesant dans les masses, des ornements inutiles, qui ne tiennent pas toujours à l'ensemble par un lien qu'on ne puisse rompre, tels sont les principaux caractères qui séparent Fart romain de l'art grec. La rudesse d'esprit, l'amour des formes bien accusées, du relief éloquent qui semble si bien d'accord avec la soif de gloire de tout un peuple, sont là ainsi exprimés d'une manière intelligible, sinon précise.
Les temples, les arènes, les forum, le Colysée de Rome ont été conçus dans des proportions romaines et grecques. L'utilité exigeait des dimensions nouvelles, qui logiquement devaient changer le style, L'art des
l'architecture.
Grecs pouvait se passer d'ornementation; et dans tous les cas leurs artistes avaient soin de ne pas surcharger de détails leurs monuments, qui forcent l'admiration surtout par la pureté des lignes et la simplicité des formes employées. Les Romains, dont les actions étaient grandes, dont les ambitions étaient vastes, et qui voulaient donner une haute idée de leur puissance aux peuples vaincus, furent poussés à élargir les voies, à augmenter les dimensions, à fortifier les murailles, à hausser les pilastres et les colonnes. La nécessité et la nature s'unissaient dès lors pour atteindre le résultat que nous constatons aujourd'hui.
De l'occupation romaine, il ne reste guère dans les Gaules et en Belgique que des camps et des villas. Peu de temples de style antique furent édifiés dans le Nord. Sans doute les Romains n'imposèrent pas leur religion aux peuples qu'ils avaient soumis et qui continuèrent de rendre grâces aux divinités que leurs ancêtres avaient honorées. Quand la voix qui venait de Judée se fît entendre, que Romains et Gaulois se convertirent à ces croyances nouvelles, il y eut une ère de transition qui laissa peu de traces dans l'architecture de nos pays. En Belgique, on a trouvé çà et là les fondations de constructions romaines, camps ou maisons de plaisance, des restes de temples et d'autels où les dieux païens furent adorés; mais les aborigènes continuèrent de sacrifier à leurs dieux sans leur élever de demeures somptueuses ou modestes, considérant peut-être les forêts comme un temple naturel bien digne d'abriter le culte des puissances qu'ils avaient imaginées.
Dans les constructions particulières, maisons de ville et de campagne, c'est encore l'art grec qui fat suivi ; mais petit à petit on le transforma. La maison des anciens Romains ne différait guère des habitations découvertes à Herculanum et à Pompéi- Aux temps de leur splendeur, les citoyens romains ont montré
leur goût du faste dans l'ornementation de leurs appartements. Comme pour l'aspect extérieur des édifices, les parties significatives de l'architecture donnèrent une idée des mœurs familiales, des habitudes journalières, de la manière de vivre, à mesure que ces mœurs et ces habitudes changèrent avec la puissance de l'empire. De l'austérité primitive à l'expansion sensuelle, des vertus domestiques à la licence, tout un peuple, en se transfigurant, apporte aux objets qui l'entourent une physionomie en harmonie avec lui-même. L'architecture suit forcément la marche ascendante ou descendante des idées ; ce que l'homme devient, tout le devient autour de lui. Entre le premier et le dernier empereur romain, diverses sociétés se sont écroulées en laissant dans leurs œuvres les marques de leurs tendances, de leurs passions, de leurs coutumes. Au moment de la décadence, le luxe effréné avait remplacé l'utile sévère, et la débauche d'ornementations la sobriété. Faste et décadence ne sont-ils pas en quelque sorte des synonymes ?
La source, c'est donc Fart grec; l'art romain est une continuité se transformant peu à peu par la force des choses. Le climat de l'Italie, le tempérament et les goûts des Romains ont été les causes de ces transformations. Cela est logique. Ce qui est affinité et ce qui est disparate dans les deux peuples se reconnaît à des traits caractéristiques.
La Grèce a eu ses commencements, son apogée et sa déchéance; Rome et l'Italie ont eu les périodes similaires, les évolutions correspondantes. Au jour où 1ère moderne s est ouverte en Europe par l'introduction du christianisme, Rome corrompue avait accompli sa tâche et était tombée dans la dégradation.
l'architecture.
Avant que la Rome antique disparût, il y eut une époque de transition, pendant laquelle les mœurs et la religion nouvelle se servirent des édifices et des habitations élevées par le paganisme et ses religionnaires. Ces révolutions considérables, qui changent toutes choses, ne se font pas brusquement; il y a des résistances d'autant plus vives et plus longues que l'organisation sociale a de plus profondes racines. L'art suit l'évolution, k distance, lentement. Mais l'esprit changeant, des mœurs particulières apparaissant peu à peu, bientôt la société s'affirme par un art tout autre. C'est ainsi que quelque chose d'imprévu sortit de la tradition architecturale. Au Sud et au Sud-Est, le byzantin et l'arabe, au Nord-Ouest le roman remplacèrent le style antique. Il fallut des siècles pour que cette phase prît un accent net, pour que l'architecture fût en harmonie avec les idées et les aspirations. Mais la rénovation, ou, si l'on veut, l'évolution triompha.
En quoi, cependant, le style roman est-il plus chrétien que le style grec ou romain? 11 semble que l'examen superficiel même du roman suffise pour marquer les différences essentielles qui existent entre ce style et l'architecture antique.
La forme générale du temple chrétien est tout autre que celle du temple païen. Aussi, il ne reste plus rien, dans l'architecture du ve au xne siècle, de l'édifice romain, si ce n'est le plein cintre. Toutes les dispositions sont changées, toutes les proportions sont abandonnées. Ce n'est pas le temple qui sert de modèle à l'église, c'est la basilique. Où l'avocat plaidait, où le juge concluait, au fond du monument séparé en trois nefs
par des colonnades, le prêtre devait chanter les louanges du Dieu nouveau, prier le ciel, invoquer la miséricorde divine. La chaîne n'a pas été brisée ; le vieux monde, par les arts, s'unit au monde moderne.
Seulement, les caractères peu à peu deviennent significatifs. Le nom de l'édifice est conservé; les églises importantes sont des basiliques ; mais à mesure que l'esprit nouveau sétend et domine, les temples s'accusent par des particularités, et le style romain est appliqué avec une liberté telle qu'il finit par une transformation complète (i). Plus de règles; Vitruve est oublié; un courant irrésistible pousse les architectes à la révolte. Les dieux païens sont méprisés : le Dieu qui vient de Judée veut être adoré dans des milieux qui ne rappellent en rien les foyers de l'adoration passée. La croix sur laquelle il est mort pour les hommes servira de plan aux temples. Des tours s'élèveront dans les airs, pour caractériser les aspirations des croyants vers les hauteurs célestes. A l'intérieur de l'église sonore, que les chants rempliront à la fois d'extase et de terreur, une pénombre s'étendra mystérieuse, pour laisser l'âme nager sans distraction dans des ardeurs indéfinissables.
L'architecture antique s'épanouissait librement au soleil, en lignes droites, avec une sérénité majestueuse ; l'architecture chrétienne apparaît avec une grandeur d'une autre nature; elle est plus austère et plus lourde, elle a des particularités imprévues, la symétrie semble lui répugner et elle arrive au pittoresque à force de superpositions et d'annexés.
Ne suit-elle pas ainsi les évolutions et les accroissements qui complètent peu à peu le dogme nouveau? N'est-elle pas en quelque sorte la représentation des dis-
(1) « 11 n'était pas possible qu'une religion nouvelle ne fit pas naître une nouvelle architecture. » (Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin.)
l'architecture.
putes théologiques, diffuses dans leurs subtilités, mystiques, apocalyptiques, qui se sont élevées pendant les premiers siècles en Orient, et qui ont marqué 1 ère de transition entre le paganisme et le christianisme encore chancelant sur ses bases fragiles? Quelque chose de sombre et de rude, et en même temps d'incertain, caractérise le roman de ces premiers siècles. La société nouvelle ne se sent point sur un appui solide; son esprit, plein à la fois d'espérances et de craintes, de lumière lointaine et de ténèbres, se concentre en lui-même : l'antiquité vaincue a laissé les peuples se débattre dans des idées qui avaient grand'peine à se formuler. Ainsi l'architecture répond à une situation à demi barbare, pendant laquelle l'intelligence, éclairée par la foi des fanatiques convaincus et des sectaires, ne fut guère occupée que de chevauchées violentes et d'aspirations mystiques. Au nord et à l'ouest de l'Europe, les édifices religieux réfléchirent ces préoccupations. Au sud-est, l'architecture des basiliques chrétiennes affecta bientôt un caractère luxueux. L'art byzantin pour les chrétiens, l'art arabe pour les mahométans, sont des arts d'ornementation. Les matériaux dont on se servait portaient d'ailleurs tout naturellement au faste, et les églises, à l'extérieur comme à l'intérieur, construites avec des marbres de différentes couleurs, s'harmonisèrent avec la limpidité de l'atmosphère, le bleu clair et profond du ciel et l'éclat du soleil. Ainsi la religion même changeait de caractère avec le climat et les mœurs. Dans le Nord, elle se montrait austère, avec des airs d'inflexibilité; dans le Sud, elle était plus attrayante et plus tolérante. L'église, dans le Nord, a quelque chose d'une prison où l'âme s'enferme pour échapper aux tentations terrestres (i) ; dans le Sud, elle
(1) L'église d'Issoire, dans le Puy-de-Dôme, est un modèle à cet égard. Il y règne un clair obscur de nature à impressionner vivement les esprits enclins au mysticisme.
est plutôt un théâtre richement décoré où le culte reste souriant, où la contrition même n'a jamais rien de tragique. Ces différences essentielles se sont continuées jusqu'à nos jours.
Les transformations, cependant, ne devaient pas s'arrêter là. Le roman, après sept siècles de règne, fut peu à peu remplacé par le style ogival. C'est un développement et une efflorescence à la fois. Tout en continuant à répondre aux sévérités du culte et à l'esprit des croyants, l'architecture s'élance vers le ciel d'un jet plus hardi. Le support massif est découpé en colonnettes élégantes : les baies s'évasent et se multiplient; on taille bientôt la pierre avec plus de goût et plus d'art; les portiques sont ornés de compositions touffues ; des statuettes nombreuses sont placées dans les niches ; et, l'esprit de l'époque aidant, les sculpteurs peuvent se permettre des licences extraordinaires, décorant les temples du vrai Dieu de compositions d'un naturalisme audacieux dans sa naïvité, qui ne seraient plus autorisées aujourd'hui. Le roman estabandonné; l'ogive domine dans toutes les constructions religieuses ou civiles. En France, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, le nouveau style produit ses chefs-d'œuvre. Les cathédrales immenses et superbes s'élèvent partout à grands frais. Toutes les villes populeuses se donnent des hôtels municipaux imposants par leur masse fière et par leur élégance. L'antiquité grecque ou romaine n'a rien à opposer à ces édifices modernes, qui ne leur doivent rien, car la construction proprement dite, comme l'art architectural, repose sur des règles nouvelles et répond à un esprit nouveau.
Quel esthéticien pourrait démontrer que le temple antique l'emporte en beauté, en caractère significatif, en grandeur imposante, sur les cathédrales ogivales du nord et de l'ouest de l'Europe? Et pourquoi, d'ailleurs, ces comparaisons? Personne ne songe à nier les qua-
i/ ARCHITECTURE.
ol
lités du style grec et romain, qui a créé des chefsd'œuvre en Grèce et en Italie.
Mais si quelque Paris était appelé à se prononcer, dans un concours, entre l'architecture antique et l'architecture ogivale, est-il bien certain que ce serait la beauté grecque qui l'emporterait dans cette lutte pacifique ?
Réunissez un public intelligent, dont l'enseignement des académies n'ait pas tourmenté, violenté les instincts, détourné les tendances naturelles : ce sera un public impartial, un phénix, il est vrai, et peut-être société humaine ne le verra-t-elle jamais assemblé. Mais supposez que douze artistes, savants sans parti pris, connaisseurs en dehors de toute convention, se trouvent appelés à se prononcer sur les mérites particuliers des deux architectures : est-on bien certain que le Parthénon serait déclaré le produit d'un art plus élevé, plus délicat, plus rationnel et plus grandiose que la cathédrale d'Amiens ou de Cologne?
Je fais la question ; je ne veux point essayer de la * résoudre : mes goûts, mes sympathies pèseraient peutêtre trop dans la solution de ce problème subtil, qui appartient au domaine de l'esthétique et du sentiment, et qui peut éterniser les disputes.
Il est permis seulement de protester contre l'absolu des académies, qui ont placé l'architecture grecque au premier rang, sans jamais donner les raisons de cet exclusivisme.
L'art ogival est un art original, composé d'éléments qui se lient parfaitement entre eux, pour constituer des œuvres d'une homogénéité splendide. Cet art appartient tout particulièrement aux pays du nord et de l'ouest de l'Europe. Ses monuments superbes, religieux ou civils, sont sous nos yeux; nous pouvons nous rendre compte de sa beauté particulière, de son caractère personnel, en tout différent de la beauté et du caractère de
l'art classique. Il est nôtre, il est l'enfant du génie, des mœurs, de l'esprit, du climat où ses édifices prodigieux élèvent dans les airs leurs audacieuses murailles, leurs flèches en dentelles, leurs piliers sveltes pareils aux arbres en fusées de nos forêts. Quel sentiment étrange fait qu'on en dédaigne l'étude dans nos écoles? Cet art est-il en désaccord avec nous-mêmes? Moins sans doute que l'art des anciens, qui s'est développé en correspondance avec la civilisation ancienne. Pourquoi l'ostracisme scolastique dont il est l'objet? Quel dédain de nature incompréhensible le fait considérer encore aujourd'hui par nos professeurs comme un art barbare?
La contrainte pousse à la protestation et à la révolte, en toutes matières. Si vous voulez qu'une chose se fasse, ne l'ordonnez pas : convainquez-nous qu'il est utile de la faire. Présenter l'art architectural des Grecs comme une perfection pour tous les peuples artistes, c'est donner l'idée d'examiner cet idéal, de discuter cet absolu. Pourquoi ne pas laisser à chaque peuple sa liberté intellectuelle? Qui cela gêne-t-il, que les temples des Indiens et des Égyptiens soient autres que les temples de la Grèce antique?
L'unité de l'architecture grecque est reconnue; c'est là sa beauté particulière; c'est par là qu'elle s impose à notre admiration. L'architecture romaine est également homogène, quoique d'un caractère moins original.
Ne peut-on pas en dire autant de l'architecture
l'architecture.
indienne, de l'architecture égyptienne, de l'architecture ogivale?
Transportez Fart antique dans une autre atmosphère, dans un milieu différent, et essayez de l'adapter aux mœurs d'une nation qui n'a rien de commun avec la nation grecque ou romaine, ses qualités pourront devenir des défauts. Sa raison d être ce qu'il est, c'est l'accord entre le monument et le climat, et les nécessités diverses qui lui ont donné son efflorescence. Ailleurs, la froideur grecque s'accentuera, on s'apercevra que sa grande régularité lui ôte la vie, que sa grâce est rigide, que ses angles droits partout répétés ont quelque chose d'inflexible. Cet art manque de chaleur dès qu'il est transporté dans les pays du Nord. On le juge avec des sentiments différents de ceux qui lui ont peu à peu donné sa perfection relative. Au milieu des déserts de FÉgypte, à côté des ruines gigantesques de Karnak, ou sur le sol de la brumeuse Écosse, il perd ses qualités, il devient sec, prétentieux, étranger, petit. Sa perfection môme lui est contraire parce qu'elle n'est plus d'accord avec les mœurs, les idées et un milieu nouveaux. Toute autre architecture produira un effet semblable dès qu'on lui donnera un entourage qui lui est hostile.
L'édifice doit être conforme à sa destination. Le temple grec a été conçu tel que nous le voyons, pour abriter un Dieu et son serviteur direct, le sacrificateur. La foule n'y entre pas. C'est un lieu sacré que le profane ne peut fouler. Aussi, ses proportions sont restreintes; il ne pourrait contenir ses adorateurs.
Voilà déjà une raison pour que l'architecture grecque ou romaine soit et reste un art purement grec ou romain. Chez les chrétiens, le temple est vaste; les fidèles s'y rassemblent. Augmentez les dimensions du temple grec, vous changez sa physionomie. Transportez l'église de la Madeleine de Paris, dans l'antique à Athènes, elle y sera bien mieux à sa place qu'au milieu d'une cité du Nord
où sa physionomie hétérogène s'accuse très nettement. Mais ses vastes proportions lui donneront un air étranger malgré son style.
D'autre part, comment l'idée religieuse chrétienne s'accommoderait-elle d'un temple qui a été construit en vue de l'idée religieuse païenne ?
11 n'était pas moins illogique d'élever à Saint-Jacques, sur la place Royale de Bruxelles, au xvme siècle, une église de style romain, qu'il le serait de construire pour la Vierge des catholiques un temple égyptien ou une pagode chinoise.
On peut s'étonner à bon droit que cette pensée si simple ne vienne ni aux architectes, ni aux prêtres, lorsqu'il y a une église à construire. Rubens n'y a pas songé davantage, lorsqu'il a écrit la phrase citée plus haut. 11 s'est laissé influencer par la belle ordonnance et la symétrie du style antique, ne voulant pas s'apercevoir que le style ogival, qui a son ordonnance particulière et une irrégularité pittoresque très riche, était alors l'art le mieux en harmonie avec une religion pour laquelle il professait un respect profond. Mais il était plein de ses études de l'antiquité; l'architecture grecque lui apparaissait comme l'idéal et l'architecture romaine comme la perfection et il voulait les implanter en Belgique. On conçoit cet enthousiasme ; l'époque était a la réforme, la « Renaissance » avait envahi les intelligences et détruisait le principe de l'art autonome. Chaque période a ainsi son mouvement irrésistible, que même les grands esprits ne peuvent contrarier; toute l'Europe occidentale et méridionale, a subi cette pression souveraine. Depuis, des idées plus rationnelles ont triomphé, malgré la réaction française du xvme siècle. Aussi, peut-on s'étonner que des chrétiens, aujourd'hui, persistent encore à édifier des temples romains ou grecs, à l'exemple des jésuites (et l'on sait quelles pauvres et lourdes constructions Rul3ens admi-
l'architecture.
rait à Anvers et à Bruxelles au xvne siècle); il y a dans ce fait quelque chose qui désorienterait l'analyste, si toute manifestation de l'esprit humain n'avait pas une raison d'être, logique même dans ses inconséquences.
Ce qui est rationnel peut n'être pas raisonnable. Rubens donnant aux personnages de lempyrée chrétien des formes absolument matérielles et des passions purement humaines, n'en était pas moins un croyant convaincu. L'influence des idées et de l'art de l'antiquité le troublait ; son propre tempérament agissait en sens contraire du mysticisme qui avait animé ses prédécesseurs du xive et du xve siècle. Il était sincère en conseillant aux architectes flamands de construire, et en construisant lui-même des édifices dans le goût des anciens Grecs et Romains.
De nos jours, un sentiment et une situation tout autres dominent l'idée d'art. La religion s'est transformée ; les mobiles religieux ne sont plus les mêmes. Peu importe que le temple soit en harmonie avec le mysticisme tel qu'on le comprenait aux époques de foi ardente et de conviction irréfléchie. On admet parfaitement le temple grec ou romain ; on admettrait peut-être la pagode chinoise ou le temple indien. La foi a des tolérances et l'humilité religieuse a changé d'attitude. Des sentiments mondains sont mêlés aux pratiques de la religion; quelque chose de païen peu à peu a pénétré l'essence même du culte. Le goût, l'austérité et l'ingénuité ont fait place à la vanité et à la pompe. Depuis Rubens, on ne s'est pas contenté de construire des temples antiques au lieu d'églises; partout où les édifices de style ogival livrés au culte ont eu besoin de réparation et de complément, pendant deux siècles, on y a ajouté des autels romains en marbres de diverses couleurs, ou en stuc, sans s'apercevoir que ces horribles anachronismes, sous prétexte de renaissance, détruisaient l'unité de l'architecture et en même temps changeaient le caractère de la
religion elle-même. L'église n'était plus en harmonie avec sa destination. On s'habitua à ces non sens, k ces heurts barbares, à ces extravagances. De sorte que malgré les critiques sensées, malgré le déplorable effet de ces ajoutes et de ces imitations grossières, nous voyons encore aujourd'hui ridée de Rubens prévaloir dans l'édification de certains temples.
Dans les temps de transition entre le paganisme et le christianisme, il y a eu nécessité de se servir des temples païens ; mais l'idée chrétienne ne s'y est pas trouvée chez elle ; une réforme architecturale s'imposait et devait compléter la rénovation spirituelle : le Midi trouva le style byzantin, l'Ouest et le Nord composèrent le style roman, qui dérivent tous deux logiquement du style romain. L'enchaînement est rationnel, la transformation s'est faite selon les nécessités de l'esprit et des mœurs, des coutumes et des climats différents. Le style ogival n'est qu'une eftlorescence du style roman. La masse lourde et le plein cintre se changent en élégance ; l'écrasement devient élévation ; les édifices voués au nouveau Dieu profilent sur le ciel des silhouettes hardies, montrent des flèches aiguës qui semblent vouloir atteindre les demeures célestes. A l'intérieur, une pénombre, une lumière voilée est obtenue par la coloration des larges baies, et la sonorité des chants accompagne de son charme les ardeurs muettes de la prière. L'idéal est trouvé. La barbarie, c'était de substituer à ce style, si bien adapté à l'œuvre chrétienne, les froides lignes et la symétrie de l'architecture grecque. Mais c'était fatal ; c'était voulu; la logique n'était plus avec le principe : au moment où les études antiques dominaient, la religion perdait de son austérité. La foi était ébranlée. Des moines se révoltaient contre Rome corrompue. L'abâtardissement architectural n'était qu'un résultat.
l'architecture.
Les mêmes réflexions peuvent être appliquées aux habitations privées.
Du premier abri construit par les hommes primitifs, à la maison moderne, quels temps se sont écoulés! L'animal humain est devenu un être pensant, qui combine, un être délicat, qui cherche des jouissances raffinées, un artiste, qui veut mettre en œuvre tous les éléments, en abondance autour de lui. Il avance, de perfection en perfection, vers son idéal, sans jamais l'atteindre, et cet horizon qui recule lui donne sans cesse de nouvelles forces pour le poursuivre.
L'habitation humaine a subi de nombreuses transformations de luxe et de confort; dans son espace relativement restreint, depuis la hutte jusqu'à la maison telle que nous la concevons aujourd'hui, les idées nouvelles, l'utilité, la nécessité ont tout bouleversé.
Le travailleur des champs, l'ouvrier de campagne, dans certaines parties du globe, n'a pas progressé à cet égard. Le fellah égyptien s'abrite encore entre des murs construits de briques séchées au soleil ou de bouse de vache ; l'intérieur de son habitation est aussi barbare qu'il y a un millier d'années, parce que sa situation sociale n'a pas changé. Dans l'ouest de l'Europe, il y a amélioration ; mais cette amélioration n'a pas suivi le progrès des idées, elle retarde, elle se fait avec une lenteur qui prouve que les campagnes ne participent qu'à demi à la vie des cités. Si le paysan n'avait pas conservé les mœurs de ses ancêtres, verrions-nous toujours, aux environs même des grandes villes, des maisons reposer sur le sol humide, sans cave, abris insuffisants où Ton
contracte de nombreuses maladies? Il y a dans cet état de choses une incurie séculaire que les autorités locales devraient s'efforcer de combattre par des règlements sur l'hygiène (i).
Il est certain que le paysan ne sent pas encore le besoin d'avoir une habitation saine, bien aérée, qui le défende de la chaleur, du froid et de l'humidité Si cette * nécessité lui est apparue, il s'est trouvé dans l'impossibilité de lui donner ses apaisements (2).
Dans nos pays du Nord et de l'Ouest, ce n'est pas l'habitation des champs, à aucune époque, qui peut donner une idée de la maison. Le paysan, pendant des siècles, voit tout se transformer autour de lui sans s'intéresser à rien qu'à sa situation; il a presque toujours été considéré comme une bête de somme, et lui-même n'avait pas grande opinion de sa valeur. Voué pendant des milliers d'années au servage ou à une dépendance qui ne valait guère mieux, il se trouvait heureux dès qu'il n'était pas trop misérable. On le logeait à peu près aussi bien que les animaux domestiques et on le traitait souvent plus mal. Aujourd'hui, il commence à respirer et le bien-être lui viendra sans doute peu à peu par la liberté.
Mais dans les villes, les constructions particulières suivaient de près le mode adopté pour les édifices. Tandis que les « seigneurs » se faisaient bâtir des
(4) On a défendu l'emploi de la paille pour les toitures ; pourquoi ne pourrait-on exiger que des caves fussent creusées ?
(2) On peut cependant espérer que bientôt ce mal sera conjuré. Notre dignité à tous exige que des efforts soient faits en vue de répandre chez les ouvriers besogneux la somme de bien-être matériel à laquelle ils ont droit. La maison malsaine fait des habitants souffreteux dont le travail ne peut produire tout ce qu'on en attend. L'architecture, peu à peu, viendra en aide aux villageois, presque malgré eux. On voit déjà dans nos campagnes s'élever des maisons relativement confortables ; c'est au détriment du pittoresque, et les artistes et les poètes se plaindront de ce progrès-là. Mais ce seront plaintes stériles, que l'on n'entendra pas.
l'architecture.
hôtels fortifiés, pendant tout le moyen âge, les bourgeois, les commerçants, la classe moyenne habitaient des maisons d'un caractère architectural. En France, en Belgique, en Allemagne, quelques spécimens des maisons du onzième et du douzième siècle existent encore ; on a conservé le dessin d'un assez grand nombre qui ont été détruites ou qui sont tombées de vétusté. La plupart étant construites en bois sur un rez-de-chaussée en pierre, ont été trop souvent remaniées pour avoir gardé leur physionomie primitive. Mais celles des bourgeois riches ou des petits seigneurs ont résisté aux révolutions et au temps et montrent que les temples et les châteaux n'étaient pas les seuls produits d'un travail vraiment artiste et d'une originalité réelle.
Les architectes du moyen âge se sont inspirés du style romain en le transformant selon les besoins du climat et les exigences des mœurs. Ni le plan de l'habitation, ni la façade ne ressemblent aux maisons antiques. Un autre peuple, un temps nouveau donnent naissance à une architecture spéciale.
D'abord lourde et massive, cette architecture est réellement barbare, et donne ainsi une idée exacte des hommes dont elle est l'idéal. Il faut que la société moderne commence à se sentir sur des assises solides pour que le progrès se dessine dans les arts. L'intelligence suit parallèlement les différentes voies qui conduisent aux améliorations successives de la destinée humaine. Quand un peuple travaille à son bien-être matériel, à son développement politique et social, il est rare qu'il ne travaille pas également en vue de satisfaire des tendances et des goûts plus relevés.
Pendant les premiers siècles du moyen âge, l'architecture était toute en grandes lignes, pour ainsi dire sans décoration. Mais bientôt l'imagination des artistes s'éveilla et l'ornementation se mit à fleurir. On a pu voir dans les musées d'archéologie et dans les publica-
tions spéciales les nombreux fragments de cet art encore timide et naïf, dont les produits ont un caractère de rusticité et de gaucherie. Mais en observant ces restes de plus près, on en suit facilement le développement heureux et la richesse. En même temps, la distribution intérieure des habitations s'améliorait peu à peu; l'invention architecturale était plutôt un résultat qu'une cause, puisque l'artiste subordonnait sa façade à son plan : la preuve en est dans les irrégularités auxquelles il était amené par les nécessités de l'existence familiale. 11 tirait excellent parti de ces nécessités. L'aspect pittoresque leur est dû tout entier, aussi bien pour le château que pour la maison. 11 est certain que l'obligation où l'artiste s'est trouvé de donner satisfaction à l'idée de confort a surexcité son imagination et lui a fait créer des œuvres inattendues 0).
Pareillement, les mœurs du moyen âge se réfléchissent dans ses constructions. Le château fort résume toute une période. Il a l'aspect rébarbatif, il est hostile et menaçant; il est défensif aussi : ses rares croisées, les étroites ouvertures qu'on voit çà et là dans ses épaisses murailles disent que le maître s'y tient sur ses gardes, et qu'on n'y pénétrera pas facilement. De môme, les habitations plus modestes du citadin marquent de la défiance dans la conception du rez-de-chaussée aux fenêtres garnies de barres de fer, à la porte basse, épaisse, fortifiée de plaques de métal et de clous à têtes angulaires. L'intérieur des maisons reflétait également l'esprit de ceux qui y passaient une partie de leur existence : la compression intellectuelle y était représentée par la pénombre qui régnait dans les pièces,
(i) « C'est vraiment une chose remarquable et qui surprend toujours, que la richesse et l'abondance d'imagination des artistes du xne siècle. »
{Abécédaire durudiment d' } archéologie, par A. de Caumont.)
l'architecture.
par les escaliers obscurs; l'état barbare par le manque absolu d élégance, de gaieté, par un bien-être matériel relatif à la situation générale. Dès qu'une amélioration se faisait dans la vie sociale, le foyer devait s'en ressentir. Quand on est plus libre, on aspire à plus d'air et de lumière; ainsi la satisfaction des appétits rend expansif. La maison, lorsqu'elle est l'œuvre de celui qui l'habite, doit nécessairement marquer le caractère de ses idées et sa manière d'être habituelle.
C'est ainsi que les architectes de la première époque du moyen âge ont transformé le style romain selon les pays, selon les climats et selon la vie. Les règles de Vitruve, absolument inconnues du reste, ne mirent pas d'entraves à l'expression individuelle, et la tradition oubliée donna aux artistes, de tâtonnements en tâtonnements, une liberté dont ils n'auraient sans doute pas usé s'ils avaient été prendre le mot d'ordre à Rome ou à Athènes.
Avec le style ogival, la rupture entre l'ère moderne et l'antiquité est complète. L'église gothique, l'hôtel de ville, les grandes halles, les maisons à pignons aigus sont les produits d'un art homogène reposant sur des proportions nouvelles, sur un idéal tout autre que celui des Grecs et des Romains. Jusqu'aujourd'hui, rien de plus « moderne » n'a été inventé. Les renaissances, italienne, française et flamande, sont des retours à l'antiquité; la France a eu sa réaction au xvie siècle ; depuis, son architecture n'a plus été qu'une décadence spirituelle, une appropriation ingénieuse, une neutralité d'un goût bâtard, qui s'attarde à des détails dont les finesses sont devenues banales à force d'être répétées partout.
La maison bourgeoise proprement dite est aujourd'hui à peu de chose près parfaite au point de vue des convenances familiales et de l'hygiène.
Nous n'avons pas été inspirés, pour la concevoir, par la maison des anciens Grecs. Ce sont nos mœurs et nos goûts qui l'ont composée. Ce sont les exigences des temps modernes qui lui ont donné le luxe nécessaire, le confort indispensable. La perfection s'est faite lentement, à travers les siècles, à mesure que les moyens sont devenus plus nombreux, que de nouveaux éléments ont été mis à la disposition des constructeurs.
Les ruines d'Herculanum et de Pompéi montrent ce qu'étaient les habitations des hommes les plus civilisés, il y a deux mille ans. Les historiens et les archéologues sont d'accord pour présenter la maison du « bourgeois » de ces temps reculés comme manquant absolument de ce que nous exigeons de la nôtre. Les pièces sont exiguës, basses de plafond, et ne reçoivent de lumière et d'air que par les portes, qui s'ouvrent sur un corridor. On y peut à peine installer une couchette et quelques sièges. La seule salle que l'on construisît dans des proportions raisonnables et où l'on voulût de l'air et de la lumière, c était la salle à manger. Et encore étaient-ce les patriciens riches seuls qui se donnaient ce luxe. Les petits négociants logeaient dans des demeures obscures, étroites, adossées aux murailles extérieures des grandes habitations, et prenant jour sur des rues de deux ou trois mètres de largeur. Ces misères se conçoivent ; les anciens habitants de la Grèce et de l'Ita-
l'architecture.
lie méridionale, peuplée de colonies grecques, vivaient surtout k l'extérieur. La maison, pour eux, n'avait pas l'importance qu'elle a pour nous. Ce sont les habitudes qui façonnent le « home » et lui impriment un caractère aimable ou une physionomie répulsive.
Pendant tout le moyen âge et jusqu'au commencement du xvie siècle, dans le nord de la France, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, on ne s'est guère préoccupé de l'art architectural du midi de l'Europe. Bien que le roman soit un dérivé du romain, et l'ogival du roman, les styles ainsi s'enchaînent avec continuité sans se confondre; les habitations de l'ouest et du nord de l'Europe ont eu leur distribution spéciale, et ont affecté un caractère étranger à l'art antique (1). Cela vient de ce que nos aïeux concevaient l'habitation selon les traditions locales, et obéissaient instinctivement aux conditions de l'existence journalière, sans se préoccuper de ce qui s'était fait ailleurs. L'autonomie, en cela, existe encore, malgré l'envahissement de l'art hétérogène. Les traditions et les coutumes ont résisté au courant architectural. Toutes nos maisons ont une distribution commode, où l'air et la lumière pénètrent par de larges croisées. En cela, nous avons progressé, nos aïeux se contentant d'ouvertures qui ne laissaient entrer dans les appartements qu'une clarté tamisée par des vitres sans limpidité, obscurcie encore par l'écrasement des fenêtres.
Malheureusement le progrès, réalisé au point de vue de l'hygiène, l'a été au détriment du caractère. La salle à manger et le salon modernes sont décorés d'un style académique de fantaisie, d'une banalité industrielle
(1) « Quant à la distribution intérieure des maisons qui sont postérieures au jxe siècle, elle n'était pas, comme dans les maisons romaines, astreinte à un p'an fixe, mais variait au gré du caprice ou des besoins de celui qui faisait bâtir. »
(Schayes, Histoire de l'Architecture en Belgique.)
insupportable. Partout on retrouve les mômes plafonds, les mômes cheminées, les mêmes portes; il n'y a de variété que dans le plus ou moins de surcharge de luxe, et dans les proportions des pièces. L'armature de l'habitation disparaît sous une couche de plâtre; le mouvement et la fantaisie sont méprisés : le triomphe appartient à la symétrie. Du sous-sol aux combles, ce triomphe s'accuse, implacable; il a pris possession des murailles et s'y étale avec la complaisance d'un intrus. L'escalier même n'a pas trouvé grâce devant ce nivellement : tandis que la partie supérieure des marches est peinte, la partie inférieure est cachée par un lattis recouvert de mortier. Aussi n'avons-nous guère besoin aujourd'hui de nous adresser à un artiste pour construire une habitation confortable. Le maçon et le plafonneur, le menuisier et le tailleur de pierres suffisent. Us font tous les jours la même chose et ont acquis dans la routine une expérience à laquelle le propriétaire peut se fier. Ce qu'on nous construira sera propre et commode, mais sans valeur aucune au point de vue de l'art.
D'autre part la bourgeoisie, privée d'air salubre pendant une partie de Tannée, emprisonnée dans les grandes villes dont l'atmosphère est chargée d'émanations impures, aspire à retremper sa santé compromise dès que les beaux jours sont revenus, et elle fait des sacrifices pour pouvoir prendre un large bain hygiénique en pleine campagne ou au bord de la mer.
C'est dans les mœurs; la coutume se répandra tous les jours plus, l'instinct naturel autant que la mode poussant les familles hors des cités où il y a « pléthore d'humanité. »
Quelques habitations seulement s'harmonisent parfaitement avec les champs et les bois. Le château, pour la vie somptueuse; pour la classe moyenne, le cottage ou le chalet de fantaisie, abri modeste où l'on va par
l'architecture.
fantaisie ou nécessité, où l'on ne se tient pas à demeure.
Môme ces habitations, qui ont un caractère particulier, et dont l'aspect doit être en rapport avec le paysage, ont affecté pendant longtemps la physionomie la plus hétéroclite. On a vu, et Ton voit encore au milieu de parcs d'un dessin tout moderne, des maisons carrées couronnées d'un fronton avec colonnade extérieure, percées d'ouvertures régulières, plâtrées, et peintes en blanc pour imiter le marbre d'Italie et de Grèce. Ces maisons sont aussi ridicules que prétentieuses ; il n'y a que la dépravation du sens commun qui ait pu conseiller à des architectes, entraînés par la mode, de les construire (i).
11 est également déraisonnable de transporter dans les champs l'habitation des villes. Les conditions de l'existence ne sont pas les mêmes à la campagne que dans les rues. La maison de campagne est en quelque sorte une tente, un lieu de repos, un milieu provisoire où l'on vient se débarrasser des soucis du travail, oublier la lutte de tous les instants. Un extérieur sobre de détails, d'aspect pittoresque, afin que les lignes ne soient point en désaccord avec le paysage mouvementé, une coloration naturelle obtenue par des matériaux apparents, une physionomie riante autant que possible, avec de l'imprévu dans le plan, c'est là, semble t— il , ce que devrait rechercher l'artiste auquel un projet est demandé. En se rapprochant de l'idée d une ferme, avec pigeonnier, avec tour pour l'escalier conduisant au premier étage et aux combles, on n'aurait ni un château, ni une maison de ville. Le cottage anglais, et même le chalet suisse, qui répondent tous deux aux nécessités de climats qui ont des rapports avec le climat de la Belgique, et qu'on peut
(4) En empruntant à l'art académiqufi le style banal pour l'édification de ces châteaux modernes, on a également emprunté aux Latins le nom qu'ils donnaient à leur maison des champs : villa. Le nom, chez nous, est aussi prétentieux que la chose.
varier à l'infini selon les nécessités particulières, pourraient être également adoptés. On constate du reste que les tendances nouvelles sont plus rationnelles qu'il y a un quart de siècle. Il faudrait maintenant compléter les maisons de campagne en leur donnant un intérieur plus simple, dans le style de l'extérieur. C'est un nonsens de les décorer richement et « à la moderne. » On devrait s'y croire en congé chez l'aïeul, dans la vieille maison héréditaire, aux murailles presque nues, aux boiseries apparentes, meublée de meubles de l'autre temps. Un ensemble patriarcal est plus chaud et plus hospitalier que des éléments de luxe inutile; le confort a plusieurs manières d'être et il faut toujours choisir le bien-être conforme à la situation donnée. On ne se trouve pas à la campagne dans des maisons de ville, même au milieu des champs. La campagne exige une certaine rusticité, une belle humeur qui s'observe moins, un entourage agreste. Il ne faut pas qu'une poule soit « déplacée » dans une salle à manger. Il ne faut pas non plus que le villageois soit intimidé quand il entre chez le « bourgeois. » Ce sont là des nuances de sentiment qui ont un fond de raison que chacun apprécie selon son caractère. Le château même a tort d'être décoré avec le luxe d un hôtel ou d'un palais, parce qu'il n'est ni un hôtel ni un palais. Quelque chose de sévère lui sied fort bien ; le joli et le luxueux y prennent des airs de prétentions : c'est étaler sa fortune que de donner à la maison de campagne ces développements, qui sont parfois irrationnels jusqu'à l'extravagance.
Le véritable confort, pour une habitation de villégiature, c'est la solidité des murailles entourant des salles de proportions plus que suffisantes. Respirer, même enfermé chez soi, un air sain à pleins poumons, telle est la nécessité première : c'est pour réaliser cette idée que la maison de campagne doit chercher et trouver son aménagement. Pour l'extérieur, point de raffinement
l'architecture.
ni de préciosité : un pittoresque en harmonie avec la destination.
Nos goûts ne se portent pas de ce côté. On construit surtout de petits châteaux, dont l'intérieur n'est guère différent de l'intérieur d'une riche maison bourgeoise. Le style académique banal, le poncif industriel ont fait invasion dans les champs.
Ainsi, l'abandon de l'architecture locale ou nationale tend à devenir universel, à l'intérieur comme à l'extérieur des habitations. Les voyageurs n'affirment-ils pas qu'ils ont vu des salons « à l'européenne » dans les palais de certains rajahs des Indes anglaises : fauteuils, tabourets, poufs, tables en acajou, pendules dorées, piano, etc., tout y est, dans un mélange hétéroclite qui ne manque pas de gaieté ? Peut-être le prince et ses courtisans continuent-ils, par tradition, à s'asseoir encore sur le tapis; mais ils finiront par se servir des fauteuils...
En France, depuis des siècles, on subit l'influence des Grecs et des Romains, sans trop de violences, malgré l'appel désespéré du poète. Le Français a des sympathies latines, et son idéal est à la fois à Rome et à Athènes, qui sont les villes classiques où sa pensée se trouve véritablement chez elle. Tout l'enseignement est imprégné d'antiquité, dans les lettres et dans la philosophie aussi bien que dans les arts. Cependant, l'architecture moderne française a conquis une sorte d'originalité de métis transporté dans une terre nouvelle : cette architecture est surtout caractérisée dans les maisons parisiennes, qui sont construites sur un mode presque uniforme, avec des détails variés à l'infini qui ne varient guère la physionomie des constructions. L'esprit d'invention est riche et ingénieux ; on tire parti avec grand talent des données classiques, en les défigurant le moins possible; il y a du goût dans l'arrangement : c'est une sorte de renaissance nouvelle qui fleurit
sur la première, avec une profusion d'ornements qui semble vouloir cacher l'impuissance de « faire grand » ou de produire des œuvres originales.
Le moyen âge français, cependant, est assez riche pour que les artistes modernes lui empruntent des formules. A tous les points cardinaux de la France, il y a des édifices et des habitations de style roman ou ogival qui pourraient servir de modèles pour les constructions au xixe siècle. Certaines cités ont conservé des types remarquables qui se prêteraient fort bien à nos mœurs, puisqu'il n'y aurait qu'à les approprier.
On peut faire des comparaisons entre cette vieille architecture de nos aïeux et l'art moderne. Il n'y a qu'à revoir les dessins, qui ont été publiés, de grand nombre d'hôtels et de maisons du xme au xvie siècle (i) pour être convaincu de leur supériorité sur les œuvres actuelles, des artistes français : l'hôtel du Bourgthéroulde, à Rouen ; des maisons du xive siècle, à Cordes; le palais de Jacques Cœur, à Bourges, l'admirable maison de bois, à Morlaix; et la maison du Poids-Royal, à Saint-Lo , etc., etc., reconstruits dans Paris, en adaptant leur distribution intérieure au confort de nos jours, feraient faire triste figure aux hôtels voisins. Des tentatives, du reste, sont faites depuis quelques années dans le sens indiqué ici : mais elles sont perdues dans l'énorme agglomération parisienne. On peut croire que lorsque l'attention des artistes français aura été attirée sur cette réaction si utile au point de vue du pittoresque et de l'originalité, ils voudront donner tout leur soin à cette renaissance réelle, qui rendrait à leurs belles cités tout le prestige architectural qu'elles ont perdu par l'introduction en France d'un style étranger.
En Belgique, et particulièrement à Bruxelles et à
(1) Abécédaire ou rudiment d'archéologie, par A. de Caumont.
l'architecture.
Anvers, les formes classiques ont été appliquées partout, sans désir d'en tirer une architecture nationale. L'art étranger a été imposé par la mode, par un sentiment d'imitation, et c'est surtout la régularité et la symétrie qui ont été les bases de la bizarre rénovation que nous subissons depuis deux siècles, et plus particulièrement depuis 1830. C'est ainsi que Rubens l'emporte définitivement, « à l'honneur et à l'embellissement de la patrie. » Malheureusement, il ne peut jouir du résultat de ses encouragements et du travail qui s'est fait par les artistes qui ont adopté ses idées. Je serais curieux de voir l'expression de sa physionomie s'il lui était donné de parcourir le quartier Léopold, à Bruxelles. Supposez que le courant ne soit pas arrêté : avant un siècle, toutes les villes de la Belgique seront d'une monotonie, d'une uniformité insupportables. Il n'y aura plus qu'une ville, éparpillée dans les neuf provinces par morceaux plus ou moins importants. La maison même du paysan ne sera qu'un bâtiment carré percé de croisées régulières, et proprement plâtré.
La question est donc de savoir si les principes mis en œuvre dans nos académies continueront d'être exclusifs, et s'il est encore temps d'opposer une barrière à l'envahissement de la symétrie. La raison est d'accord avec l'art pour nous ramener à des idées plus larges, pour réagir contre un enseignement exceptionnel et spécifique de nature à dénationaliser l'architecture. Notre manie d'imitation devrait nous faire honte et nous finirons par en être fiers. Il y a quelques années, on ne s'est pas contenté de l'assimilation classique telle que nous la comprenions : on a été jusqu'à faire un aveu complet d'impuissance en autorisant un constructeur français a élever sur les nouveaux boulevards, à Bruxelles, de grands hôtels en « pierres de France » reproduisant les constructions du Paris moderne les plus banales. Et puis
nous nous plaignons lorsque le Parisien gouailleur nous qualifie de contrefacteurs !
Parcourez les rues du Quartier Léopold : la régularité et l'uniformité gourmées y font régner l'ennui. En vain l'œil cherche un motif d'architecture pittoresque pour se reposer de cette insipidité dans l'aspect général, il ne trouve rien. Les hôtels sont raides et froids; les maisons sont plates et sans accent. Le style académique a passé, sur tous les détails des portes et des croisées, son nivellement et sa sécheresse. Une correction inflexible règne partout, au détriment du charme et de l'imprévu. Le passant, ébahi devant cette absence de caractère et ce système désolant, ne sait plus dans quelle partie du globe il se trouve et sent bien en tout cas qu'il ne se promène pas en pays flamand. Jamais le vers du rhéteur sur l'uniformité ne s'appliquera mieux qu'à cette ville neuve, construite sous l'empire des idées régnant dans nos sphères académiques, et qui semble avoir été dessinée pour y loger l'immobilité et le spleen (1).
Car tout le système est là dans sa signification, clair, tangible. Non seulement les hôtels et les maisons sont d'une régularité désespérante, mais les rues, tracées à angles droits, et la plupart d'égale largeur, forment un échiquier où les habitants même du quartier ne se
(1) Une observation de détail : la plupart des hôtels ont leurs écuries et remises au fond de la cour ou du jardin. Ces bâtiments, construits en matériaux apparents, sont généralement de style flamand. Le caractère architectural du pays semble n'être plus bon que pour abriter les animaux .
l'architecture.
reconnaissent pas toujours (1). L'ennui est ainsi partout et la variété nulle part. La maison carrée est percée de croisées semblables, régulièrement espacées; la rue est dessinée par deux lignes droites parallèles.
La régularité triomphe donc; Fart composé de formes pittoresques et de colorations harmonieuses subit une honteuse défaite.
Les combinaisons rationnelles, en ce siècle qui raisonne tout, auraient pu cependant être préférées. Nous avions à mettre en œuvre des éléments originaux, qui nous venaient de nos pères, et qui ont produit des édifices et des habitations admirables. Le courant des idées académiques a tout emporté.
Correction, régularité, symétrie : telles sont les beautés qui caractérisent l'architecture bourgeoise, en Belgique. Tout est calculé pour l'extérieur — non pour que cet extérieur soit une œuvre d'art agréable aux yeux, mais pour qu'il soit symétriquement irréprochable. A cet ordre d'idées, on sacrifie même parfois l'arrangement intérieur, la distribution des pièces selon les mœurs et les goûts. Au lieu que la façade trahisse la construction, montre les plans divers, explique l'armature, elle n'est qu'un placage de fantaisie qui n'exprime rien que la règle la plus antipathique et le système le plus faux qui se puissent imaginer. Nos pères, en leur naïveté d'artistes amoureux de l'imprévu, subordonnaient leurs façades à la distribution des maisons ; de là ces irrégularités logiques, ces différences dans la proportion des croisées, ces balcons fermés qui agrandissaient d'autant les chambres, ces « breteques » sculptées qui donnaient un air de mystère aux habi-
(I) Les voyageurs disent que la môme manie sévit en Amérique, aux Etats-Unis. La jeune république, dans les questions d'art, devait être d'une modernité intransigeante, et ses villes, dont les rues sont régulières et à angles droits, n'ont rien qui doive étonner le vieux monde.
talions, ces ancres à dessin varié qui étaient en parfaite harmonie avec les ornements sculpturaux. Aujourd'hui, plus rien qu'une muraille plane, percée de fenêtres semblables, d'un dessin identique partout répété.
Aussi, qu'est-il arrivé ? L'architecture industrielle peu k peu a lutté avec les combinaisons des artistes. A Paris, il y a des entrepreneurs de bâtiments qui ont, réunis chez eux, tous les détails dune construction. Le rez-de-chaussée et les étages ayant tant de hauteur, les fenêtres seront de tel numéro, les balcons auront la saillie réglementaire, la menuiserie sortira de tel casier. La maison est toute faite dans divers tiroirs ; le style se trouve dans des compartiments, par lettres alphabétiques. Tout est prévu; l'ensemble aura un air distingué. C'est admirable !
A Bruxelles, à Anvers, à Gand, le propriétaire exige encore un peu d'originalité; mais il est vite satisfait. Plus la maison est plate, plus elle est « comme il faut » à ses yeux. L'originalité réelle le fait reculer. Gand, vieille et vaillante cité que tant de révolutions ont bouleversée, est aujourd'hui la grande ville la plus laide qu'on puisse imaginer; c'est là que l'architecture banale semble avoir élu domicile (i)...
L'idée de symétrie triomphant, le système des rues droites, faites de deux lignes parallèles, devait suivre. On s'appuya sur l'utilité de raccourcir les étapes, d'aider aux rapports commerciaux et sociaux, d'assainir les vieux quartiers aux ruelles tortueuses, restes d'un âge de fer, détesté avec raison. Mais voyez ce que les arguments poussés a l'extrême ont produit ! Des rues comme la rue de la Loi et la rue Royale, à Bruxelles,
(4) Sauf quelques coins respectés au bord des quais, où l'on a conservé des maisons du xvie siècle et des locaux de corporation, Gand est une ville toute nouvelle et une fort vilaine ville. Otez-lui une douzaine de monuments, elle aura, malgré ses proportions, l'aspect d'une bourgade de sixième ordre.
comme la rue de Rivoli, le boulevard Sébastopol et tous les nouveaux boulevards à Paris : corridors qui semblent n'avoir pas de fin, et qui sont largement ouverts à tous les vents. La mode de l'architecture symétrique aidant, ces longues artères sont d'une monotonie désespérante (i). On se perd dans les nouveaux boulevards de Paris comme dans une foret régulièrement plantée. Lorsqu'on a vu un hôtel, on les a vus tous : l'architecture industrielle règne partout. D'où vient ce mouvement étrange, qui a pour objet de produire l'ennui? Non-seulement du principe académique qui a envahi toutes les écoles d'art, mais de l'idée niveleuse et cosmopolite qui tend à supprimer toute conception originale , tout art personnel, tout style qui soit l'expression d'un génie hardi. Ce qu'on a trouvé de plus neuf, en un mot, pour créer une architecture moderne, c'est, de retourner en arrière de deux mille ans.
La vie moderne exigeait des transformations, qui se sont faites peu à peu. Nous ne pouvions plus habiter la maison de nos ancêtres ; nos villes devaient forcément être d'accord avec le mouvement qui s'y faisait. A celui qui demanderait que les cités du xixe siècle eussent la
(4) Demandez donc à Van Moer, à Stroobant, à Bossuet, pourquoi ils ne font pss de tableaux d'après la rue Saint-Jean et la rue Belliard, et quelle passion les pousse à aller soit à l'étranger, dans les vieilles villes que la modernité académique n'a pas encore envahies, soit dans nos bourgades qui ont conservé des vestiges du passé, chercher des motifs pour leurs œuvres...
physionomie des forteresses du xive, on pourrait répondre qu'il n'a pas le sens commun, sans plus.
Les métamorphoses sociales sont irrésistibles. L'instruction, la science, les découvertes apportent tous les jours a l'activité humaine des matériaux à mettre en œuvre. Le progrès est une force contre laquelle rien ne prévaut.
Mais il serait sensé de conserver, pour en tirer un parti nouveau, certains vieux éléments qui peuvent admirablement s'adapter à nos combinaisons actuelles.
Ce qu'on recommande à son architecte, à son constructeur, aujourd'hui, c'est que l'idée de confort soit réalisée, c'est que les exigences familiales soient satisfaites, c'est que l'intérieur de l'habitation contienne toutes les commodités possibles dans le plus petit espace possible. Ce qui est fort bien. Ne peut-on atteindre cet idéal en conservant à l'art son autonomie, en laissant à chaque grande division de race son architecture caractéristique ? N'y a-t-il pas dans les styles différents tous les moyens compatibles avec les progrès? Est-on absolument obligé de combiner les goûts nationaux, les mœurs locales, avec la symétrie et la belle régularité de l'architure grecque? D'autre part, dans le tracé des rues, faut-il se contenter de deux lignes parrallèles? Sans refaire les villes du moyen âge, qui étaient composées de ruelles tortueuses, n'y a-t-il pas moyen de donner aux voies publiques des sinuosités légères qui rompent la monotonie de leur perspective, des largeurs différentes même, sans allonger le chemin d'un point à un autre?
Les grandes cités qui ont un passé ont gardé des restes de ce passé dans leur plan. Paris et Bruxelles ont des modèles d'un tracé pittoresque irréprochable : par exemple, à Paris, la rue Saint-Honoré ; à Bruxelles, la suite de rues qui partent du haut de la rue de la Madeleine pour aboutir à la porte de Flandre, la rue
l'auchitectuue.
Haute, la rue du Marais, etc. Ces voies sont à peu de chose près directes et n'allongent guère le chemin du passant. Supposez-les bordées de maisons que Fart académique n'eût point défigurées : elles seraient un plaisir pour le promeneur, une récréation intellectuelle, un repos pour l'esprit, un enchantement. A chaque instant, à un détour à peine indiqué dans la ligne générale, tout un côté de la rue apparaît, changeant le spectacle pour les yeux; ça et là, la voie, s'élargit capricieusement, formant en quelque sorte une place publique, comme en face des Galeries Saint- Hubert, comme la place de Meir, à Anvers, qui n'est qu'une rue s élargissant en entonnoir; le spectacle, grâce à l'absence de symétrie, ne cesse de changer. Voyez ensuite la rue Royale : c'est un long vestibule monotone, que le Parc seul varie sur une partie de son parcours. Le passant, suivant un trottoir, ne voit jamais qu'une enfilade de constructions du môme style, carrées par le haut, percées de croisées à peu de chose près toutes semblables et blanches; rien n'est plus fastidieux. Au point de vue de l'imagination, c'est le triomphe delà platitude.
Depuis dix ans, il s'est fait en Belgique un commencement de réaction; on a essayé d'y revenir à une architecture plus en rapport avec notre passé. J'ai aidé à cette réaction autant que cela m'a été possible, en répétant à toute occasion, jusqu'à satiété, qu'il n'y avait pas de beau absolu, et que l'adoption des règles académiques ne pouvait que détruire le peu d'autonomie architecturale que nous possédions (i).
(1) On a dit que j'entreprenais une campagne en faveur de l'art flamand par haine du style classique. Il ne m'est pas agréable de mêler cette question personnelle à une question de principe : mais il me sera sans doute permis de dire une bonne fois quel a été le mobile de mes protestations en cette circonstance.
Ce qu'on vient de lire explique, semble-t-il, pourquoi j'ai demandé qu'on en revînt en Belgique à l'architecture du nord de l'Europe.
Tout motif architectural doit être significatif; il faut l'appliquer selon les usages, et non selon des règles invariables. Poserai même dire, avec un de nos architectes les plus en vue, et qui a prouvé par ses œuvres que l'art académique n'est pas seul capable de produire de belles choses, — j'oserai dire qu'en architecture il n'y a pas de règles. Du moment que les proportions d'un édifice ou d'une maison peuvent changer, tout est laissé au goût et à la fantaisie de l'artiste (i). C'est en donnant pour base à l'enseignement Vignole et les cinq ordres qu'on est arrivé au résultat que l'on sait.
Il y a de beaux monuments dans tous les styles ; on a conçu et exécuté des chefs-d'œuvre dans toutes les proportions possibles, on peut en exécuter encore. La symétrie et la régularité sont des qualités négatives, qui expriment la mort : elles répondent k l'idée d'immobilité. Ce qu'on est en droit d'exiger dans une œuvre d'art, c'est l'unité, qui en fait en quelque sorte un être avec tous les éléments et tous les membres qui doivent le composer. Or, qui niera que la cathédrale « gothique » possède cette unité comme le temple grec ou égyptien? Le style ogival ou roman n'a-t-il pas produit des éd:fices d'un aspect grandiose, et d'une hardiesse de construction que les Grecs certainement n'avaient pas rêvée? Les palais indiens de Bénarès, semés a profusion sur la colline au bas de laquelle coule le
L'autonomie des peuples se manifeste de mille manières ; l'esprit particulier qui les anime se caractérise par des travaux de toute nature. On dit : l'art flamand, l'art italien, l'art espagnol ; ce n'est pas sans raison sans doute On dit aussi : l'art égyptien, l'ai t grec. Quel sentiment hostile y a-t-il donc dans cet appel aux architectes et aux constructeurs, pour leur faire remarquer que nous appartenons à une race, que nous avons des coutumes, que nous obéissons a des idées, que nous nous sommes donné des institutions différentes de celles des autres nat;ons?
(1) Les constructions antiques, d'ailleurs, ne sont pas elles-mêmes conçues dans des proportions adoptées comme règles absolues. Ces proportions varient selon les époques. Mais Vignole, à l'exemple de beaucoup d'hommes, a voulu être « plus royaliste que le roi. »
l'architecture.
fleuve sacré, n'imposent-ils pas l'admiration par les mêmes qualités de grandeur et d'harmonie? N'y a-t-ii pas dans les ruines égyptiennes, et dans la masse énorme des matériaux qui les composent, un aspect de sublimité, une éloquence telle que nul autre art peutêtre n'est parvenu à faire aussi vive impression sur les sens des spectateurs ?
Toutes choses, chez une nation indépendante, doivent avoir une influence sur l'art architectural.
Nos institutions communales datent du moyen âge : l'autorité communale a été instituée en Belgique et en Hollande depuis près d'un millier d'années. L'hôtel des délibérations du conseil de la commune, pour que la chaîne de l'histoire ne soit rompue nulle part, doit donc avoir la physionomie que nos ancêtres lui ont donnée, lra-t-on construire une sorte de palais romain pour y réunir les élus de la commune belge?
L'homogénéité de l'idée se complète par l'unité du cadre où on l'enferme. L'arrangement des matériaux, leur accord, leur sculpture, sont un langage, et des plus expressifs. Ne leur faites donc pas dire, autre chose que ce qu'ils doivent exprimer. .
Je vois bien que la bourgeoisie vit commodément dans les vilaines maisons qu'elle habite. A défaut d'art, à l'intérieur, elle a le confort ou le luxe; à l'extérieur, un air d'aisance. Elle ne se sent pas dans le milieu étranger; l'internationalité étend sur tout son niveau ; le cosmopolitisme tout doucement remplace la « localisation ; » il y a un grand mouvement de l'humanité vers la pondération des principes de morale et des systèmes sociaux. Mais est-il bien nécessaire que ce progrès emporte tout avec lui, les arts et les coutumes, les mœurs et les langues ? Si nos villes avaient conservé leur caractère spécial, cela nous eût-il empêché de réclamer notre indépendance en 1830?
Le courant actuel nous conduit rapidement, irrésistiblement, à un monde insipide. Du moins, c'est à craindre. Les protestations isolées ne seront guères écoutées : le brouhaha couvre les voix solitaires. L'entraînement exprime une situation, en architecture comme en politique. Le fait est là! Il peut se montrer, il se montre avec une netteté extraordinaire. Le monde architectural se transforme dans un sens unique : le style poncif tend à dominer partout.
11 ne faut cependant pas se dissimuler que ce produit banal du style académique sera adopté dans le monde entier — à moins d'une réaction que l'on n'ose guère espérer. La France importe ses modes et son architecture en Algérie et en Egypte; Y Angleterre construit aux Indes des édifices quasi classiques ; les Etats-Unis, peuple « moderne, » ont copié les villes européennes ; Berlin, Saint-Pétersbourg, Vienne ont adopté le même style, avec des variantes sans importance. L'Italie môme abandonnera, abandonne déjà son architecture nationale, si riche et si pittoresque, pour imiter la maison que vous connaissez, et les voies directes que nous subissons ; il n'y a qu'à visiter Turin pour savoir quel est aujourd'hui le principe au nom duquel les cités italiennes entendent se rajeunir Pensez qu'un temps viendra où Naples ressemblera au Quartier Léopold et où Séville n'aura rien à montrer qu'on ne voie à New- York !
Le beau monde que cela fera, dans un siècle ou deux !
l'architecture.
et quelles impressions le voyageur ira chercher au loin !
Aujourd'hui, quel est le mobile du voyageur qui va faire le tour du globe, ou seulement visiter une de ses parties? Y voir, y étudier peut-être des mœurs et des arts, un climat et une race différents de ceux qu'il connaît. Si Pékin ressemblait à Madrid, ou Téhéran à Amsterdam, ni l'Espagnol ni le Hollandais ne se dérangeraient pour aller y faire un séjour. Ce qui nous attire en de lointains pays, ce qui nous excite à quitter le foyer et la famille, ce qui nous intéresse en ces voyages à la fois coûteux et dangereux, c'est la certitude d'y trouver autre chose que ce que nous voyons tous les jours. Des journaux nombreux ont été créés pour répondre à ce goût de l'imprévu, de l'inconnu; les périodiques illustrés nous font admirer les édifices, les villes, les paysages, les originalités de toute sorte dont la nature et les nations diverses ont enrichi le globe terrestre. Ne dirait-on pas que ces récits de voyageurs, accompagnés de gravures, sont comme le bilan dun monde qui touche à sa fin, pour faire place k une terre sur laquelle aura bientôt passé le niveau d'un implacable nivellement — en toutes choses ?
Cela peut être logique, irrésistible, fatal. Mais l'observateur peut bien s'écrier : Tant pis î
L'évolution architecturale suit un mouvement général. Les modes qui partent de Paris, de Londres et de Vienne, n'arrivent-elles pas également à Saint-Pétersbourg et à Saigon, à Bruxelles et à Stockholm ? On rencontre la redingote et le pantalon dans les montagnes de l'Italie comme dans les petites villes de l'Ecosse.
Sans doute ces modes sont plus ou moins « interprétées, )> selon le goût et selon les idées des étrangers qui les suivent. Mais il n'y a que des nuances. On a vu h Londres des femmes d'une élégance française parfaite et à Vienne des messieurs qui portaient l'habit noir avec une suprême distinction.
L'Europe de l'ouest, peu à peu, mais sans cesse, inonde le reste du monde de son art et de ses idées. Les princes de l'Orient se meublent à l'européenne ; ils ont adopté avec notre civilisation tout le matériel qu'elle comporte. Le Japon, si personnel, d'un esprit si particulier, dont l'art avait tant d'accent et de saveur, s'européanise. Il a imité la tactique du vieux monde, il a pris les uniformes de ses soldats, il fait de la politique moderne; et tout cela, rapidement, s'assimilant les systèmes avec une intelligence très vive, et se transformant pour ainsi dire du jour au lendemain, de façon à stupéfier les importateurs eux-mêmes.
Avec la mode et la tactique militaire, le code Napoléon sera bientôt admis par les peuples lointains ; les transformations se compléteront par imitations successives des coutumes, des droits et des devoirs. Le frottement continuel des idées, par les rapports commerciaux et politiques, donnera la domination aux peuples européens, à cause de leur expérience des choses, de leur science, de la richesse de leurs produits, de la supériorité des moyens dont ils peuvent disposer. Les nations qui ne seront pas assez vigoureuses et intelligentes pour admettre et appliquer ces réformes consécutives resteront dans un état de minorité perpétuelle et d'exploitation ; elles ne subiront que l'influence des choses apparentes, des formes extérieures, elles subiront les mœurs étrangères.
C'est une loi historique qui sera tous les jours plus étroitement appliquée.
Nous-mêmes lui obéissons. Ce que nous sommes pour les Indes et pour l'Egypte, la Grèce et Rome le sont pour nous. D'influence en influence, on constate ainsi que le petit peuple hellène répand son art et ses idées sur le globe, tandis que lui-même s'écroule dans la décadence, en faisant pressentir son anéantissement prochain.
l'architecture.
(il
L'uniformité universelle! Ce serait donc le dernier mot du progrès.
A quoi sert-il alors de protester? Pourquoi lutter contre ce qui est fatal, contre ce qui est rationnel, contre ce qui est logique? Si notre architecture bâtarde exprime une situation sociale, aucune critique n'en arrêtera le développement. Si cette absence de caractère répond aux tendances actuelles et est d'accord avec l'idée d'internationalité, qui rendra k chaque peuple le caractère perdu? par quel moyen parviendra-t-on à refaire l'autonomie artistique des nations?
L'adoption de ces principes surannés, qui détruisent tout ce qui est homogène, a produit des cités insipides et monotones, c'est un fait irrécusable. Qu'il serait plus artiste et plus raisonnable que Londres eût sa physionomie comme Paris, que Bruges restât Bruges et Venise Venise, c'est là, semble-t-il, une pensée que personne n'oserait qualifier de fausse ou de spécieuse.
C'est celle qui est au fond de cette analyse critique. Que le progrès intellectuel, industriel, philosophique et commercial s'étende, c'est le désir ardent de tous ceux qui méprisent les systèmes égoïstes ; mais que chaque peuple, en s'annexant ce qu'il y a de meilleur dans les questions de justice et de sociologie, conserve sa personnalité dans les arts et dans les mœurs, dans les coutumes et dans les costumes, c'est également un vœu de sens commun.
L'architecture est rationnelle de deux façons différentes : 1° En suivant l'entraînement de l'heure présente, le courant d'opinions et d'idées qui domine; c'est la rationnalité bornée; 2° en résistant à cet entraînement lorsqu'il ne semble pas d'accord avec la raison des choses; c'est la rationnalité supérieure.
Exemples : une église chrétienne de style grec, quel que soit l'entraînement de l'heure actuelle, n'est
rationnelle que par suite d'un système et d'un parti pris.
On ne conçoit pas la nécessité de construire dans le pays flamand des habitations d'architecture romaine, pas plus qu'on ne concevrait la construction d'une maison gothique en Chine. Et c'est au nom de l'art que de pareils bouleversements ont pu se faire dans les idées! Peu à peu, lentement, la beauté pittoresque et la coloration ont été remplacées par des lignes froides et des teintes uniformes, qui ont paru plus civilisées, plus modernes, parce qu'on les comparait en imagination aux sombres restes et aux ruines des siècles barbares. Cette protestation morale a fait dévier le sens artiste au bénéfice du confort industriel.
C'est ainsi que la majorité des esprits a subi l'influence d'une certaine éducation. La poussée de l'utilitaire est tellement forte en architecture que cette majorité ne songe même pas à résister. De là vient que nos villes flamandes sont envahies par le style bâtard, sous prétexte de style académique.
Un grand courant tend à niveler les choses ; n'est-ce pas folie de vouloir lui opposer des barrières qu'il franchira probablement ?
Il y a là un doute, et c'est sur lui qu'il faut s'appuyer. Suivons l'impulsion de notre raison; examinons jusqu'à quel point les questions architecturales présentent de difficultés pour s'accorder avec les nécessités publiques ou familiales. On peut être de son époque et de son pays en appliquant chez soi les réformes morales ou politiques des autres nations. Ce n'est plus être de son pays que de travailler à lui ôter sa physionomie particulière et sa valeur artistique.
l'architecture.
Voyons maintenant la raison d être de l'art architectural à un dernier point de vue.
La maison est un refuge, un abri ; le temple est un lieu de réunion pour les hommes qui veulent élever en commun leur pensée vers l'absolu. Du moment que la maison était un abri suffisant, il semble qu'elle aurait dû être considérée comme parfaite. Et elle l'eût été, en effet, si tout dans la nature et dans l'humanité ne tendait invinciblement au progrès, à l'amélioration, k la perfection relative.
L'utilité restreinte, la loi de la nécessité seule ont pendant de longs siècles inspiré les hommes, pour la construction de leurs habitations. L'architecture a suivi le courant. A mesure que les goûts se sont révélés, que les intelligences se sont meublées, que de nouveaux éléments ont été ajoutés à l'existence, des formes moins abruptes ont été conçues et l'art architectural a trouvé des applications nouvelles. La poutre devint pilastre, puis colonne; la couverture de l'habitation passa de la feuille au chaume, et du chaume à des matériaux résistants ; la fumée du foyer, établi au centre de la pièce commune, indisposant la famille, on inventa la cheminée (i). Chaque fois que l'utile réclama impérieusement un amendement, l'art de la construction fit un progrès
11 n'y avait point de raison pour s'arrêter dans ce
(4) M. Schayes, dans son Hist. de l'arch. en Belg., dit que l'usage des cheminées était peu connu des Romains.
développement; il devait être continu, parce que l'esprit de l'homme est perfectible.
Le luxe, le superflu, les besoins intellectuels ont la même légitimité que les nécessités matérielles; on peut donc dire qu'il n'y a point de superfluité en architecture. La maison donne une idée du caractère, du goût, de l'esprit, des mœurs des personnes qui l'habitent. L'architecture n'est que le cadre destiné à renfermer les tendances particulières.
Aux grandes époques où l'art a acquis toute son efflorescence, les goûts ont de la sobriété, l'architecte recherche les lignes simples, les grands aspects. Aussitôt qu'il y a décadence dans les mœurs ou abus dans les choses de luxe, une profusion de détails envahit les lignes austères et défigure la grâce réelle. L'exubérance s'étale, impertinente dans sa fécondité. L'homme riche <( qui ne sait que faire de son argent, » lorsque son goût n'a point été développé par l'étude, ou lorsque la nature lui a refusé le tact, emplit sa maison de bagatelles coûteuses, fait éclater sur les meubles les rehauts criards, orne ses plafonds d'arabesques dorées, pour satisfaire sa vanité, et pour exciter l'envie de ses visiteurs (i). Si la richesse au contraire sert à orner l'habitation de belles œuvres d'art, de tapisseries, de meubles délicats, cela dénote chez celui qui y passe une partie de son existence un esprit bien doué et une intelligence distinguée (2).
Chacun, en cela, obéit donc à des instincts et trahit son caractère. On peut juger d'un homme par l'examen de son habitation. On peut déjà le juger par l'extérieur
(1) Voir, à ce point de vue, les nouveaux cafés de Paris, et les appartements des hôtels construits en ces derniers temps. 11 y a une surcharge d'ornementations d'un goût déplorable.
(2) « On ne peut disconvenir que le plaisir soit aussi essentiel à 'homme que les choses sans lesquelles il ne saurait exister. »
(Winkelmann),
l'architecture.
de cette habitation si c'est lui qui a inspiré son architecte. Pas un des détails si nombreux de l'intérieur familial ne doit laisser l'observateur indifférent : il marque une passion, une faiblesse, une habitude, un vice ou une qualité. La preuve que la maison a en quelque sorte ce que nous appelons une âme, c'est-àdire une personnalité qui lui vient des idées et des sentiments de ses habitants, c'est qu'on peut se trouver « chez soi » dans des intérieurs tout à fait différents, où vivent des personnes appartenant à diverses classes delà société. Certains palais peuvent être répulsifs; des masures ont souvent un aspect sympathique qui fait qu'on s'écrie : « Il est cependant possible de vivre heureux dans cette médiocrité, entre ces murailles blanches, au milieu de ce pauvre mobilier. »
L'architecture moderne, dont nous avons a Bruxelles de si nombreux et si pauvres échantillons, considérée au point de vue d'un goût spécial à notre nature, son uniformité et sa platitude étant données, tend à renfermer les manifestations de l'esprit dans un cercle des plus étroits. A voir ces maisons dessinées d'après le même principe, il semblerait que tous les Bruxellois fussent coulés dans le même moule et eussent les mêmes goûts et' des instincts identiques. A cet égard, la maison moderne est un mensonge, une sorte de masque appliqué sur la vie intime. Blanche, elle sourit au passant ; régulière, elle parle d'ordre ; il semble que le bonheur l'habite, mais un bonheur factice et d'une tiédeur fade. En réalité, elle n'exprime rien, si ce n'est des mœurs d'une égalité parfaite, ce qui n'est pas vrai, et un bien-être, une aisance que rien ne trouble, ce qui est également presque partout le contraire de la vérité.
Cela vient de ce que la maison, en règle générale, n'est plus même l'œuvre d'un homme qui l'aurait conçue et exécutée; c'est une œuvre industrielle, que chacun
prend comme un cadre, n'ayant d'autre raison d'être que celle-ci : abriter l'existence familiale. Peu importent sa signification et son caractère.
Voilà donc un fait important et pénible à l'avoir de notre époque. L'architecture, peu à peu, perd tout caractère significatif; par l'adoption d'un style uniforme, en désaccord avec nos instincts, qui réclament la couleur et le pittoresque, nous nous contentons d'apparences mensongères. Gela n'indique-t-il pas une propension à passer un niveau sur les individualités, et à répondre ainsi au principe du cosmopolitisme en politique et en législation ?
Il y a un entraînement; chacun y laisse le meilleur de soi. Les formules académiques sont comme un opium qui endort les goûts pour empêcher la variété. La réaction contre cette situation est faible, et les protestations sont rares. Nous nous laissons tout doucement endormir dans une sorte d'indifférence, d'inertie. La construction du « home » est confiée à l'industrie, qui spécule justement sur les formes banales, les seules qu'elle puisse exploiter avec succès. On commande une maison, a clef sur la porte, » sans songer que sa physionomie, comme ses dispositions intérieures, doivent avoir un accent particulier. Des spéculateurs construisent des douzaines de maisons sur le même plan, avec les mêmes matériaux, dans les mêmes proportions; on peut louer sur échantillon. Leur ensemble compose des rues entières, et si la rue est déclive, les corniches s'en vont en diminuant, deux par deux, comme des enfants que l'on conduit à la promenade et qui sont rangés selon leur taille. Si ces horreurs n'étaient pas numérotées, leurs locataires se tromperaient à chaque instant de porte. C'est la cité ouvrière ou la caserne divisée en tranches égales, pour ne point faire de jaloux. On ne peut rien concevoir de plus misérable, rien voir de plus convenablement laid.
l'akchitecture.
La construction proprement dite est également à critiquer. La grande affaire, c'est de construire au meilleur marché possible des maisons qui aient une certaine apparence, avec des matériaux de qualité médiocre. Peu importe que le locataire y prenne un bain d'humidité; peu importe que l'acheteur soit obligé d'y faire tous les ans de dispendieuses réparations. Le constructeur use des procédés modernes; il n'y a rien à lui reprocher.
Mais, en ceci comme en tant d'autres choses, le calcul est évidemment faux.
Ainsi, la mode, depuis plus d'un siècle, a décidé que toute habitation serait plaquée de mortier sur ses deux façades, puis enduite de peinture pour faire obstacle à l'humidité.
Quand le mortier est préparé avec soin, honnêtement, et peint de même, il résiste aux intempéries de notre capricieux climat. Mais il faut repeindre la maison tous les trois ou quatre ans. A cent francs par an, cela fait un capital de deux mille francs, qu'on eût pu employer k construire les murailles des deux façades de façon que l'humidité ne puisse arriver a l'intérieur de l'habitation. Il suffisait, pour cela, d'une épaisseur de deux ou trois briques, avec un intervalle entre les deux parois, et reliée par des crochets en fer. De cette façon, en laissant de petites ouvertures ça et là pour la transpiration de la muraille, non-seulement l'habitation était garantie contre l'humidité, mais la construction, en matériaux apparents, avait un aspect architectural, puisqu'elle laissait voir partout sa structure; et le moindre détail de coloration, le relief le plus modeste acquérait une importance.
Cette construction n'exigerait que des réparations insignifiantes tous les dix ans — tous les vingt ans peut-être. On peut voir dans nos vieilles villes des Flandres et en Hollande comment ont résisté les mai-
sons en briques ; après trois siècles, elles sont encore habitables.
Pourquoi n'a-t-on pas conservé ces traditions? La mode est venue de la symétrie et de la régularité et les constructions en briques ont paru barbares.
Le compartiment belge, à l'Exposition universelle de Paris, en 1878, a été une protestation éloquente contre l'emploi du style « étranger » et des procédés industriels en architecture. On sait quel a été le succès de cette façade de style renaissance flamande, c'est-à-dire d'un style dans lequel les formules antiques ont été employées selon les idées architecturales des Flamands. Unanimement, on a déclaré que cette œuvre (t) était la plus pittoresque et la plus ingénieuse de la rue des Nations (2).
L'exemple est concluant, l'épreuve est faite. Notre art des siècles passés nous offre des moyens innombrables pour donner à nos villes modernes une physionomie dont les traits n'auront pas été empruntés aux étrangers. L'architecture s'accommode de toutes les transformations ; elle obéit aux mœurs, elle se plie aux caprices, elle aide à la manifestation des personnalités avec une souplesse admirable. Le style ogival, si riche et si pittoresque, qui s'harmonise si parfaitement avec notre ciel, qui admet toutes les fantaisies, et dont les ressources sont inépuisables, a été abandonné parce qu'il semblait ne pas devoir s'accorder avec les mœurs de notre époque. C'était un « vieux style » des âges de fer, qui eût fait crier à l'anachronisme. Nous voulions un art moderne, qui ne jurât point avec les progrès de la science, et qui donnât toutes satisfactions aux nécessités de l'heure présente. Pour atteindre ce but, on
(1) Architecte, M. Janlet.
(2) Charles Blanc, cependant, ne lui a donné que des louanges froides, avec sourdine.
l'architecture.
remonta le cours des siècles, et l'on singea l'architecture étrangère. Nous pouvions rester chez nous, en reprenant les traditions abandonnées par dilettantisme; non : il a fallu emprunter une architecture qui doit sa beauté particulière à des idées, à des mœurs, k un climat tout différents des nôtres! Et cela, ce n'était pas un anachronisme!
Un pareil entraînement illogique ne peut s'expliquer, et on n'en trouvera la « rationalité » qu'en remontant au xvie siècle et aux études de l'antiquité.
Depuis le xvie siècle, les philosophes, les orateurs, les hommes politiques, les historiens et les artistes ont été chercher en Grèce et à Rome des exemples, des préceptes, des conseils, une règle de conduite, des formules. . Ç'a été comme une abdication générale de l'occident et du nord de l'Europe, dont l'esprit s'est complètement laissé dominer.
La renaissance italienne est le point de départ de ce retour vers le passé, qui en même temps a été un affranchissement de l'esprit.
Dans les sphères intellectuelles du nord-ouest de l'Europe, la Hollande seule se tenant sur la réserve, il sembla tout à coup que les annales de l'humanité n'avaient plus d'intérêt, que le cœur et le foyer de toute civilisation se trouvaient en Grèce et à Rome. Une sorte de fanatisme attira les savants, les artistes et les poètes vers le Midi; L'enseignement supérieur adopta le grec et le latin comme les deux colonnes destinées à sup-
porter l'édifice intellectuel des peuples modernes. Tandis qu'Amyot traduisait Plutarque et Longus, Vignole publiait les Règles de l'architecture. L'éloquence, la beauté, la noblesse, la grandeur, la vertu affectaient partout un caractère antique. Les idéals se produisaient. On démontrait que les Grecs et les Romains avaient atteint la perfection. Et, à la suite de la réaction italienne, les nations s'abandonnaient à l'imitation et à la reproduction avec un acharnement passionné.
La France latine aida à ce mouvement avec force. Elle voyait là un héritage, une tradition, un enchaînement logique. Peintres et statuaires italiens, déjà sous François 1er, étaient accueillis comme des compatriotes à la cour et dans les châteaux. L'organisation académique, un siècle plus tard, suivit la voie tracée. La littérature donna son puissant concours aux opinions et aux idées régnantes : au dix-septième siècle, le mouvement avait triomphé avec Racine et Poussin. Depuis, les mêmes principes ont poussé dans les esprits de profondes racines. La Révolution de 1793, par ses contrefaçons de l'antiquité jusque dans les costumes, par ses exagérations dans la copie du style romain dans ses édifices et dans son mobilier, était le produit rationnel d'une cause qui remontait à plus de deux siècles dans le passé. L'évolution avait été aussi vive chez nous (i). On comprend que les impressions reçues par tant de générations aient fini par implanter des exigences dans la généralité des esprits des temps modernes. Un peuple môme énergique, sans cesse exposé aux influences de son conquérant, finit par se fondre et disparaître dans le sein de l'ennemi.
Ainsi le courant habituel des idées, l'enseignement
(1) On me dit que la première grammaire latine et la première grammaire grecque sont les œuvres de deux Belges.
l'architecture.
absolu d'une esthétique unique, la coutume peu à peu contractée par tant de générations de considérer l'architecture grecque et romaine comme une perfection que Ton ne pouvait dépasser, ont lentement poussé les artistes à mépriser les formes architecturales d'un temps plus proche d'eux et plus en rapport avec leurs instincts. Dans un pays où le principe delà symétrie et de la régularité semblait répulsif, et devait l'être, si l'on considère l'art flamand du xne au xvie siècle, on en est cependant arrivé à appliquer inconsciemment ce principe, comme M. Jourdain faisait de la prose; et sans doute notre bourgeoisie serait fort étonnée si on lui disait qu'elle vit dans des maisons de style bâtard, dont la raison d'être dans notre pays est aussi peu justifiée que le serait l'architecture chinoise en Espagne.
Telle est, sommairement, l'explication rationnelle d'un fait historique qui violente les tendances particulières des nations et tend à leur effacement dans les questions architecturales. L'effet produit est malheureux parce qu'il propagera des formules et des règles absolues, ôtant ainsi aux constructions le caractère particulier qui donne à toute nation, avec son autonomie politique, son homogénéité artistique. Ace point de vue, rentraînement est condamnable; il ne peut se défendre quen s'appuyant sur une idée de cosmopolitisme, étroite et exclusive.
Le résultat de ces deux ou trois siècles de pression scolastique. on le connaît; il est visible dans nos vieilles et riches cités : elles se transforment aujourd'hui en villes luxueuses, mais d'un luxe qui sent le plâtrage, qui n'est plus qu'une décoration vaniteuse, au lieu d'être le produit d'un goût, d'une idée artistique. Visitez Bruxelles, Gand et Anvers en vous plaçant à ce point de vue : la sécheresse et la rectitude ont remplacé le pittoresque; la peinture uniforme, ou peu s'en faut, a succédé à la coloration. Ce qu'on peut dire de mieux de
cette architecture, c'est que c'est bien propre. Est-celà ce qu'ont désiré des artistes séduits par les Grecs et les Romains? Ont-ils prévu que leur admiration pour un certain idéal n aurait d'autre résultat que ces constructions mornes dans leur faste et glaciales dans leur régularité? Non, sans doute. Ils se sont passionnés pour une beauté; un art les a séduits et entraînés : les moutons de Panurge ont fait le reste.
Cependant, quels sont les édifices qui marquent, dans nos grandes villes modernisées? Quelles sont les maisons qui intéressent le visiteur, au milieu de ces rues bouleversées par les exigences de la vie actuelle? Tout le monde le sait : ce sont les monuments, du xme au xvie siècle, ce sont les habitations anciennes, ce sont les locaux des corporations puissantes, ce sont les hôtels de ville, les églises heureusement remises à neuf. Est-ce seulement un sentiment d'archéologue qui conseille aujourd'hui aux autorités de conserver les débris des siècles passés, pendant lesquels notre architecture avait une signification locale, une physionomie propre, que l'on admire de nos jours unanimement? Non, sans doute. Il y a une tendance à revenir en arrière; le mouvement, au moins, ne s'accentue plus dans un sens purement classique. Déjà, dans les dernières constructions, à Anvers et à Bruxelles, on a tenté de reconquérir le terrain perdu (1). On rétablit Bruges dans sa caractéristique si intéressante. Ostende et Blankenberghe ont construit sur leur digue, en face de la mer, une longue ligne d'habitations charmantes, qui rendent d'autant plus pauvres les maisons modernes du centre des deux
(1) A Anvers, le long des nouveaux quais. — A Bruxelles, au nouveau quartier Notre Dame-aux-Neiges et sur les nouveaux boulevards. En plein quartier Léopold, rue de la Loi, et au square du Luxembourg, d'audacieux architectes ont rompu avec l'opinion en construisant des maisons de style renaissance flamande et même ogival. On peut voir reflet que produisent, dans le voisinage, les hôtels néo-grecs ou romains et leurbelle symétrie.
l'architecture.
cités. Est-ce une renaissance nouvelle, et cette fois rationnelle, qui se prépare? Tout en rendant aux Grecs et aux Romains la justice qui leur est duc, on peut applaudir à la réaction et encourager passionnément les conservateurs et les rénovateurs de notre passé architectural.
Quoi qu'on fasse, d ailleurs, quel que soit un jour l'entraînement vers des principes plus sensés, les choses mortes, vraiment mortes, ne ressusciteront plus.
Nos aïeux du moyen âge se contentaient de maisons sombres, de ruelles étroites. Les idées modernes, les mœurs moins dépendantes des immixtions despotiques, l'aspiration au bien-être chez toutes les classes de la société empêcheront à jamais que l'on revienne aux erreurs de nos devanciers. Nous voulons avec raison des habitations saines, où l'air et la lumière pénètrent en abondance.
Mais les idées nouvelles ne sont en aucune façon hostiles au retour de l'architecture des siècles passés ; nous pouvons reprendre les traditions des pays du Nord, en appliquant les formules architecturales d'une ère disparue aux constructions actuelles. L'ogival et le roman se prêtent fort bien au confort ; ils ne défendent pas à l'air et à la lumière d'entrer dans les appartements. Ce ne sont pas les vitrages subdivisés par les plombs et formant ainsi des dessins nombreux, qui donnent sa physionomie à la croisée ogivale ; l'ornementation ne fait pas le style dans ses grandes lignes. L'appropriation du style roman ou ogival à nos habitations n'est donc pas plus difficile que l'appropriation du style grec ou romain en honneur aujourd'hui. L'interprétation est laissée au goût ou au génie de l'architecte.
Dans la construction des hôtels de ville et des églises, on en revient également, peu à peu, à l'art traditionnel. Pour les hôtels de ville, la réaction n'a rien qui doive
étonner; l'esprit communal, les libertés consacrées par la révolution, et si chèrement achetées pendant tout le moyen âge jusqu'à l'époque moderne, exigeaient que l'édifice où s'assemblent les autorités fût d'un caractère local accentué. Un hôtel de ville sous la figure d'un temple grec ou romain est un de ces anachronismes absurdes contre lesquels on ne saurait trop protester.
L'église, logiquement, ne doit pas non plus affecter un caractère hétérogène. Seulement, les évolutions de l'esprit religieux pourraient bien avoir, comme elles ont eu déjà, une influence irrésistible sur ces constructions spéciales.
Le retour au style ogival n'est logique que par réflexion. Si la religion est atteinte dans son essence même, si à l'austérité primitive ont succédé le faste et la mondanéité, on comprend fort bien que la renaissance du xvic et du xvne siècle, en Italie, en France, en Belgique, ait eu pour résultat une révolution architecturale accentuée. Nous pouvons bien retourner en arrière de plusieurs siècles en architecture sans commettre une faute contre la logique, à la condition que « l'âme » des édifices à construire soit dans le môme état que l'âme croyante de ces temps écoulés. Le style ogival ne se prête pas aux décorations luxueuses et mondaines comme le style de la Renaissance. Si on lui ôte sa sévérité et sa grâce un peu triste, on le défigure. Les églises gothiques, construites de nos jours, sont surtout rationnelles au point de vue de l'esthétique et de la logique historique. Mais on peut dire que le désir du retour vers le passé sera toujours contrarié par le sentiment qui se transforme au fond des consciences. Pour que la réaction dans l'art fût plausible, il faudrait que le retour aux croyances fût loyal et résolu. Or, il y a là une impossibilité sur laquelle il est inutile d'entrer en de nombreux développements, parce qu'elle se comprend sans analyse.
l'architecture.
La maison communale renferme toujours le môme idéal social : indépendance de la commune, avec l'Etat pour tuteur. L'esprit du moyen âge n'a point changé dans sa constitution ; il s'est plié aux exigences d'une situation nouvelle. Donc, l'hôtel des délibérations communales sera logiquement moderne, si l'on veut qu'il ne soit pas en désaccord avec nos mœurs et nos exigences politiques.