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LE DUC DE LDYNES

début l’àme de ses études, la source de ses jeunes inspirations.

Ce que je n’ai fait qu’indiquer ici d’un trait rapide, d’autres le reprendront en détail, et je le désire pour l’honneur de la mémoire du duc de Luynes, car il se présente sous bien des aspects. Il est un côté dont nous n’avons point parlé, celui de la bienfaisance, et Dieu sait quel chapitre ! Non, jamais bienfaisance chez . un particulier ne fut plus ingénieuse et plus vaste, allant de la blouse à l’habit noir, de la chaumière à l’atelier, et découvrant sous les combles l’homme de lettres nécessiteux. Chez lui la charité devenait héroïque dans certains cas.

Aussi dirons-nous en terminant que le duc de Luynes doit être donné comme exemple. Ame tendre et austère à la fois, il a su mener de front la vie morale et intellectuelle, ne les séparant point pour mieux les fortifier. Peu d’hommes se sont montrés dignes à ce point du respect universel, et plus à l’abri de ces écarts, de ces défaillances de mœurs qui diminuent tout, même le génie, et qui effeuillent ses couronnes. Comme un simple bourgeois d’autrefois, il a pratiqué les vertus tranquilles, et il s’est montré le plus fervent adorateur des religions de la famille et des dieux domestiques. Du reste, un mot peut suffire pour le peindre tout entier. Il répondit un jour à quelqu’un qui lui disait : Mais vous avez fait votre devoir, — a Monsieur, un honnête homme doit faire plus que son devoir. »

HALÉVY

{/ounmt des Débats, 15 m&rs 1864.)

Les nombreux admirateurs d’Halévy n’ont point oublié cette biographie dans laquelle, avec l’émotion , d’un frère, sous le coup d’une perte irréparable, l’éloquent et récent interprète de Sophocle nous montre l’artiste éminent que regrette la France. Je crois leur donner une bonne nouvelle en leur apprenant que ce portrait de famille vient d’être complété par un écrivain qui depuis longtemps s’est fait connaître honorablement dans la presse, par le représentant de l’administration près des théâtres lyriques, M. Edouard Monnais.

Assurément les « Souvenirs d’un ami pour joindre à ceux (T un frère » ne seront point accueillis avec moins défaveur que Ies« Récits et impressions personnelles » de M. Léon Halévy. Ce sont là de ces œuvres pieuses, de ces confidences honnêtes qui commandent l’attention, j’allais dire le respect. D’ailleurs, parmi tous ceux qui ont écrit sur l’auteur de la Juive, bien peu ont pénétré plus avant dans l’intimité d’Halévy que M. Monnais. Les dilettante qui aiment à voir de près un artiste célèbre ne liront pas sans un vif intérêt ces pages dictées par le cœur. Si elles n’arrivent à la publicité qu’après une des plus charmantes Causeries du lundi et un brillant éloge académique, elles sauront bien se le faire pardonner.

On peut parler, et l’on parlera longtemps encore

HALÉVY

d’FIalévy. Son magnifique talent et surtout ses aptitudes si variées offrent à l’observation des points de vue non moins variés. Les hommes de cette valeur méritent d’être étudiés à plusieurs reprises. Il y a toujours une pierre d’attente dans le monument que la postérité leur élève.

Halévy était avant tout une large intelligence, un esprit fin, pénétrant, et le plus charmant causeur. Le caractère était à l’avenant. Rempli de bonté, doux, enjoué parfois, de petites impatiences, impatiences d’enfant, faisaient encore mieux ressortir ce qu’il y avait en lui de coulant, de bienveillant, de facile. Une indomptable ardeur pour le travail, des œuvres vigoureuses, élevées, voilà par où se révélait cette âme énergique. Partout ailleurs, l’homme prudent, l’homme adroit, le sage dominaient.

Grand musicien, profond comme Cherubini son illustre maître, Halévy était en outre du petit nombre des artistes qui possèdent le talent d’écrire. Le plus souvent, ce grand art ne leur présente que des difficultés inextricables, des pièges dont ils ne se doutent guère. Pour Halévy, ce fut un nouvel élément de supériorité, un bel appoint à sa renommée. A ceux qui le félicitaient sur des succès dont l’éclat aurait pu rendre jaloux des écrivains de profession, et même fort habiles, il répondait en souriant qu’il ne devait cet avantage qu’à la nécessité qui force les compositeurs à manier bien plus souvent la plume que les sculpteurs ou les peintres. En cela, comme sur tant d’autres points, Halévy se distinguait par une modestie assez rare quand on arrive à la célébrité.

4S8 BrOGRAPHIES ET PORTRAITS.

(( La chose la plus importante de la vie, dit Pascal, c’est le choix d’un métier. Le hasard en dispose. » Peut-être un simple hasard a-t-il fait qu’à la place d’un attrayant écrivain, fêté, choyé par toutes les puissances ou vivement attaqué (c’est le sacre des auteurs populaires), nous avons eu l’un des plus illustres représentants de la musique française. Ralévy littérateur pourrait être sérieusement étudié, et je ferai remarquer qu’à cet égard un recueil de ses lettres serait d’un grand secours. Quand l’Opéra, le Conservatoire ou l’Institut ne le réclament point à la fois, quand il n’est pas forcé d’écrire trente billets en une heure, Ilalévy est le plus aimable correspondant. Son heureux naturel, tout l’agrément de son esprit se retrouvent sous sa plume. Je voudrais pouvoir donner ici comme exemple ce que le 31 janvier 1862 il écrivait de Nice à M. Monnaie, de Nice qu’il appelle la ville bénie, calme et confite dans les orangers. Il est question dans cette lettre d’une méprise provenant du patron de la ville, qui envoie de la neige aux Niçois lorsqu’ils lui demandent de la pluie. On a là un petit chef-d’œuvre de douce ironie. Ilélas ! celte lettre est une des dernières : quelques semaines après, Halévy n’était plus, lui qui aimait tant vivre pour bien employer sa vie !

Il est un moment qui marque dans la carrière de l’illustre compositeur et qui la couronne. C’est celui où il est élu secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts. Cette haute distinction, il l’avait vivement ambitionnée. Il en était très-fier, surtout après l’avoir emporté de haute lutte sur un maître dans l’art de bien dire, sur un homme d’un goût exquis, sur M. Vitet. A

HAI.ÉVY.

cette date, on trouve chezHalévy, à côté du grand musicien, du bon journaliste, l’orateur ingénieux et spirituel. Il y aurait place aussi pour le savant, si l’auteur àe\' Éclair, de Charles VI, du Val d' Andorre disposer de ses nuits et de ses journées, mais il est débordé. Les devoirs officiels, le monde, le théâtre, dévorent tout son temps. Ilalévy est de ceux qui désirent, qui acceptent tous tes labeurs, dans l’espoir chimérique de suffire à tous. Indépendant, .soütaire, vivant comme vivait Rameau (il lui ressemble par certains côtés), éloigné des salons, où il comptait tant d’amis, on eût vu Halévy figurer parmi les pionniers de l’érudition et des sciences positives, sans que la musique eût rien perdu. Les ressources sont grandes chez ces génies encyclopédiques. Roué d’une mémoire extraordinaire, il parlait l'allemand, l’italien, l’anglais; connaissant les trois langues classiques, accoutumé, rompu au travail, il n’avait qu’à se laisser aller sur la pente : « Il savait beaucoup de choses , nous dit M. Monnais, en histoire naturelle et en médecine. Sa curiosité était inépuisable : tout l’intéressait, l’attachait, lui inspirait un désir ou plutôt un regret, celui de n’avoir pas fait de ce dont il était question l’occupation de sa vie. »

Ceci me rappelle que, vers le temps où il venait d’accepter les fonctions de secrétaire perpétuel, foncr tionsbien difficiles, étant allé lui rendre visite un matin, je le trouvai seul dans ce joli cabinet dont les fenêtres donnaient sur le jardin de l’hôtel Laffitte. Il lisait près d’un meuble qui, symbole de la double vocation de cet homme supérieur, se transformait à vo-

•ifio mOORAPHIKS ET PORTRAITS.

lontô en un secrétaire ou en un piano : « Mon Dieu! que d’esprit dans ce petit livre ! me dit-il comme j’entrais. Ce que j’admire surtout, c’est un art merveiileui de rendre les nuances les plus délicates de la pensée.» Et il me montrait un volume des Causeries. « Je commence à croire, ajouta-t-il (un éclair brilla dans ses yeux), qu’à tout âge on peut faire des progrès. » Le musicien célèbre regrettait-il eu ce moment de ne point être un critique et l’un des premiers en talent et en autorité?

Halévy apportait à tout ce qu’il faisait une application merveilleuse. Écrivain ou lecteur imperturbable, peu lui importait de travailler dans son salon au milieu de sa famille ou de ses amis. Les conversations, le bruit, les jeux de ses enfants ne troublaient en rien le grand compositeur, qui semait rapidement sur des monceaux de papier réglé toutes les notes de la gamme et de belles mélodies. ITalévy personniüait l’attention. Sa vie s’est passée à être attentif. Il était attentif surtout à sa grande renommée musicale ; et s’il n’espérait pas beaucoup l’accroître, puisque la gloire était déjà venue, du moins veillait-il soigneusement à ce que rien ne vînt l’amoindrir. A cet égard, son charmant esprit lui venait en aide.

Appelé par HalévT^, peu de temps après son élection, à l’honneur de prendre part, en qualité d’auxiliaire, aux travaux de la commission du Dictionnaire de l’Académie des Beaux-Arts, il m’a été donné de l'approcher et de le voir à l’oeuvre. Halévy rêvait l'entier accomplissement de ce travail colossal, aujourd’hui en bonnes maines et en bonne voie, et qui n’était, lors-

HALÉVY

qu’il entreprit de le diriger, qu’un embryon conservé depuis cinquante ans dans les cartons de l’Institut. Combien de fois m’a-t-il parlé avec feu de l’exécution d’un ouvrage dans lequel un enthousiasme presque juvénil lui faisait entrevoir le rival, et un rival heureux du Dictionnaire de l’Académie française ! Fatigué des émotions du théâtre, par moments du moins, il comptait consacrer à ce labeur très-lourd, mais modeste, ime part notable de son temps. Dans ces jours de première ferveur académique, l’artiste se fait de plus eu plus littérateur, érudit; l’esthétique l’attire, et même il a des moments d’entraînement vers l’archéologie. 11 revoit et termine le mot opéra, c’est-àdire l’histoire piquante et neuve de toutes les vicissitudes de notre première scène lyi’ique ; morceau achevé, qui n’a d’autre défaut que de n’avoir point été publié dans quelque Revue à la mode et de manquer de lecteurs.

Mais ce qui m’a le plus frappé durant ces quatre années de travail en commun, quatre années dont le souvenir m’est cher ! c’est la droite raison de mon éminent collaborateur; Ilalévy étaitpar excellence l’homme judicieux, l’homme d’un grand sens. L’un des Chénier a dit, je ne sais plus où :

Esprit, raison qui finement s’exprime.

Cette raison « qui finement s’exprime, » que des mots heureux, des traits bien aiguisés signalent à toute heure, nous la trouvons chez Halévy, littérateur, homme du monde, qui paye son écot en esprit et ar-

4it2 BIOGRAPHIES ET PORTRAITS.

gent comptant. Les dons supérieurs, l’invention, l’imaginalion, il faut les demander au compositeur, à l’artiste passionné, hardi et libre, calculateur néanmoins, et qui médite profondément ses effets. C’est de ce côté que s’établit le point d’union entre les deux parties très-distinctes de cette nature si riche, si complexe et si largement douée.

Ici, l’amour de la vérité m’oblige à faire une remarque. Halévy, critique d’art (je parle des arts du dessin), se montre moins connaisseur et moins sûr de iuiméme. Certaines qualités de sentiment et de science, nécessaires pour aborder ces questions, il ne parait pas les posséder dès l’abord. Le vif coloris de ses éloges académiques, les anecdotes piquantes, l’agrément du style, ne cachent point assez quelque peu d’hésitation et d’incertitude. Moins attrayant, et à coup sûr peu amusant, le grave Quatremère de Quincy est au fond plus instructif. Une haute expérience le guide, car il a pu joindre la pratique à la théorie. Il domine son sujet et l’épuise. Sa voix est sévère : c’est qu’il a une religion, des dogmes, et par suite un noble fanatisme. Je passe à côté de son successeur, homme de mérite et de vaste érudition, mais qui n’embrasse et ne sentpas véritablement l’art ; orateur élégant qu’une pointe de prétention dépare. Halévy se présente, au contraire, à son auditoire avec simplicité et grâce, le sourire sur les lèvres, la bienveillance dans les yeux. Il parle, et les applaudis.sements éclatent de toutes parts.

Est-il besoin de le dire? Halévy trouvera bientôt sa voie. Les rapports qu’il va rédiger comme secrétaire

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perpétuel se distingueront autant par la solidité que par la clarté et la convenance. L’un d’eux jouit aujourd'hui d’une certaine célébrité ; et ici je fais allusion au rapport sur l’intéressant ouvrage de M. le comte Léon de Laborde, intitulé : rUnion des arts et de l'industrie, llalévy, qui manie si habilement la langue des musiciens, connaît maintenant l’idiome des sculpteurs, des architectes et des peintres. Dans un excellent style, cet excellent et docile esprit reproduit scrupuleusement les opinions et les décisions de ses confrères. L’Académie des Beaux-Arts est dans la joie : elle possède enfin l’interprète aimable et fidèle qu’elle cherchait depuis cinquante ans ; mais ce qui lui plaît avant tout, elle a trouvé cet interprète dans son sein, et au lieu d’un régent elle a un ami.

Je crains de multiplier les traits de détail et de trop appuyer le crayon lorsque d’excellents artistes en biographie nous ont donné de si bons portraits d’Halévy, et cependant je regretterais de ne pouvoir pas dire ici à quel point je l’ai trouvé sociable, conciliant, sensible, sympathique. Comme il savait s’arranger avec les hommes ! Cet art si précieux pour se conduire et réussir, il le relevait extérieurement par une politesse affectueuse. La familiarité même n’excluait jamais chez lui une sorte de dignité douce. Vous le quittiez satisfait de lui et de vous-même et avec le désir de le revoir.

Très-respectueux pour les splendeurs du passé, saluant les vieux maîtres, et trop sage pour ne pas voir que la tradition est la corde qui empêche le navire d’aller à la dérive, il acceptait néanmoins le présent

avec zèle et en sincère ami du progrès. Il est impossible d’être mieux de son temps qu’Halévy, me disait un de ses confrères dont le talent a tout le cachet du siècle dernier. Il aimait le succès, mais sans faiblesse; car il ne lui a jamais rien sacrifié de ce qu’il devait au respect de lui-même et de son art.

On parle beaucoup maintenant de l’influence des races. Les uns admettent cette influence, les autres la nient. Pour moi, si je ne puis méconnaître combien la civilisation moderne est destructive de toute originalité vraie, si je prévois que cette disparition des signes distinctifs des nations, dans un avenir moins éloigné qu’on ne pense, menace le monde de la plus ennuyeuse uniformité, je ne puis m’empêcher d’être frappé singulièrement, et de le dire, quand je retrouve quelques traces de cette influence dans les vastes et lumineux domaines de l’imagination et des arts. Quatre grands compositeurs, depuis quarante ans, ont enrichi notre Opéra français et toutes les scènes lyriques de l’Europe. Le premier, enfant de l’Italie, s’endort, dans la force de l’àge, au soleil de sa gloire; le second, né à Paris, toujours heureux, toujours caressé par la fortune qui n’a pas cessé de lui sourire, car elle est femme, et jeune encore dans sa verte vieillesse, se renferme dans un aimable et brillant épicuréisme; les deux autres, ouvriers de la dernière comme de la première heure, ne connaissent point le repos : tout est aiguillon pour eux, le succès aussi bien que la critique. S’ils s’arrêtent, c’est uniquement pour essuyer la sueur qui couvre leur front, et recommencer avec plus d’ardeur encore. Une conviction opiniâtre les

HALEVY.

distingue, foi profonde gui se rattache à un type général et tracé fortement : tous deux sont Israélites.

Les souvenirs de M. Monnais ont réveillé les miens. Eu le lisant, j’ai revu Ualévy. Ce calme habituel qui voilait à peine quelques orages intérieurs et parfois une grande tristesse, ce fin et bon sourire qui me captivait, cette attachante figure d’un homme comblé des dons de l’esprit, j’ai tout revu. J’aurais cependant gardé pour moi l’idée qui m’était restée d’IIalévy, et je n’aurais point cherché à rendre publiquement hommage au giaud artiste, quoique je l’aie franchement admiré et sincèrement aimé, sans une circonstance particulière. Dans quelques jours on va inaugurer, au cimetière Montmartre, le monument et la statue d’Halévy, œuvre importante de deux hommes d’un grand talent, M. Duret, le célèbre sculpteur, et M. Lebas, le savant architecte. On a choisi pour cette cérémonie pleine de tristesse et de consolation à la fois le 17 mars, second anniversaire de la mort de l’illustj'e compositeur. J’ai voulu le célébrer.

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