‹ L'Art et l'archéologieChapitre 101 sur 102 · LE DUC DE LOYNES · texte numérisé non relu

LE DUC DE LOYNES

Vogué , il suffit de le nommer, est chargé de la préface.

Des travaux du duc de Luynes comme chimiste, je ne dirai rien ; on en a parlé, d’autres en parleront. Ce qui nous appelle, c’est un côté plus en harmonie avec les vieilles traditions, le rang, les ancêtres, c’est ce que je nomme le côté Médicis. Oui, certes, le duc de Luynes pouvait se targuer d'être un amateur d’une munificence princière, le Médicis de notre temps; mais il était quelque chose de plus qu’un amateur, c’était un artiste. Millionnaire de naissance, il s’est fait Mécène; issu de parents pauvres, il serait devenu célèbre dans les arts. Interrogez les gens du métier qui l’ont connu, il les étonnait. Ils vous diront avec quelle maestria il dessinait quand il voulait leur expliquer sa pensée.

Cette haute compétence peut expliquer l’aristocratie de sa critique. Tout se tient dans ces esprits sévères, exclusifs, inexorables, dont les convictions sont appuyées sur le savoir. Ce qui ne portait point un certain signe, il le repoussait. Il nous écrivait un jour :

« Supposez que près du musée de M. Ravaisson', « on place deux musées, l’un rempli de sculptures de « Clodion, de Coustou, et de gens de cette école; « l’autre, de figures byzantines surchargées d’orne- « ments grossiers, lourdes, courtes, privées de no- « blesse et de sentiment, où se porteraient les élèves ? « De Clodion, ils passeraient aux byzantins, et vous

I, Allusion b. une collection de moulages d’un grand nombre de marbres peu connus, colicclion exposée par M. Ravaisson au palais des Chainps-Élysécs. — Voir le Journal des Débats du 28 novembre 1860.

« verriez le musée des chefs-d’œuvre, le musée grec, « rester désert. Cela s’est fait, cela se fera, à notre « grand chagrin, car (c’est un duc qui parle), de « même que l’homme n’aime pas la liberté, mais « l’égalité, de même il n’aime pas le progrès, mais le « changement. Quand on a passé sa vie à honorer et « à chercher le beau, il est afiligeant de voir ériger « des autels au laid. »

Ces idées datent de loin. C’est sous leur influence qu’en 1839 le duc de Luynes songea sérieusement à ériger à Dampierre, sa résidence préférée, un sanctuaire du Beau. M. Duban fut appelé; nous connaissons tous son goût exquis. H. Flandrin et son frère, Duret, Simart, MM. Picot et Gleyre, vinrent le seconder. Entre des mains si habiles, le grand salon de Dampierre est devenu l’une des merveilles de la France ; est-il besoin de l’affirmer? Ce n’est pas tout. Le cadre était digne d’Apelles; il fallait le remplir. Depuis longtemps le duc de Luynes pensait à M. Ingres, selon lui, le seul homme capable de s’élever jusqu’à ces régions où la beauté rayonne dans le ciel azuré d’Homère. 11 le sollicita par une lettre dont l’artiste ne parlait que les larmes aux yeux. Deux vastes compositions devaient orner ces murs: l'Age de fer et l'Age dor. La première n’a pas même été commencée ; la seconde est restée à l’état d’ébauche, mais quelle magnifique ébauche ! Composition puissante, cadencée comme un chœur de la tragédie grecque, elle nous montre cette jeimesse du monde, cette saison de fête dont Hésiode a essayé 'de rendre la paix infinie et les douceurs.

Un fait très-facile à prévoir pour ceux qui connais-

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saient personnellement le grand seigneur et le grand peintre a atteint, aux yeux du public malin et indifférent, des proportions telles, que la mémoire de l’honnête et scrupuleux artiste aurait à en souffrir. Oublions ces historiettes, et disons ici, puisque l’occasion s’en présente, qu’il serait juste de tenir compte de la différence des natures ; elles étaient séparées : l’une, nerveuse, agitée, pleine de feu tout en dehors ; l’autre, calme, concentrée, glacée à certaines heures, par une timidité assez étrange, mais qui n’en était pas moins réelle. Quand deux électricités contraires se rencontrent, disent les physiciens, l’équilibre des nuages est rompu et on voit se former un orage. Au fond, ces deux hommes s’honoraient. Quelques mouvements d’humeur n’ont pu briser complètement le lien qui unissait ces deux ennemis des autels du laid.

Je n’écris point la vie du duc de Luynes, je cherche seulement à mettre en lumière certains côtés. Je laisse donc cette célèbre Minerve d’or et d’ivoire, la Minerve de Simart, tentative archéologique du prix de 200,000 francs, tentative très-belle, très-critiquée, comme tout ce qui dépasse un certain niveau, et qui suffirait à elle seule pour montrer la passion de l’intelligent Mécène pour la science et le grand art.

Heureux homme ! se disaient tout bas ceux qu’il recevait à l’hôtel de Luynes, dans ce beau cabinet tendu d’un velours rouge sur lequel se détachaient de brillantes panoplies. Heureux homme ! se disaient les curieux érudits, admis dans ce musée domestique où scintillaient tous les diamants de l’archéojogie, cent fois heureux homme ! Il est comblé de tous les dons,

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orné de tous les avantages ; bien plus, il est assez favorisé de la fortune pour savoir noblement en jouir, ce qui est rare. Arrêtons-nous ici pour rappeler quelques circonstances de la vie de cet homme si heureux.

A vingt-deux ans il perd sa première femme, puis son frère, puis son fils unique, puis sa seconde femme, et enfin une petite-fille, M”” de Sabran : tout est atteint, tout tombe autour de lui !

En perdant la seconde duchesse de Luynes, il perdit l’aménité, le charme, la joie de la maison. Cette mort l’atteignit en pleine poitrine : « Le coup dont je suis frappé , nous écrivait-il de Dampierre ( le 29 août 1861), est si rude que je ne puis m'en remettre ; votre compassion ne pouvait avoir un objet qui la méritât davantage. »

Coup terrible, en effet ! Le rouage intellectuel s’arrêta subitement. Désormais plus de chimie, d’archéologie, plus d’études variées : il s’isole, il s’enferme, courbé sous le poids d’une douleur immense, la tête dans les mains, il laisse s’écouler les heures ; s’il sort de ces méditations dévorantes, c’est pour porter des fleurs sur un tombeau. Telle est sa vie jusqu'au moment où il part pour la Judée (1864), ranimé par l’espoir d’être utile à la science, cette chaste et limpide étoile qui l’avait toujours guidé.

Trois ans plus tard, miné par le chagrin auquel venait en aide une de ces maladies chroniques dont la vieillesse hâte le développement, le duc de Luynes expirait à Rome, le 15 décembre 1867, le jour anniversaire de sa naissance, à T âge de soixante-cinq ans. Il est mort où il devait mourir : Rome avait été au

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