‹ L'Art et l'archéologieChapitre 35 sur 102 · IS · texte numérisé non relu

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prié à un pays où l’architecture sortait du flanc des montagnes, et où pour se bâtir une maison on se contentait, comme à Marathus, d’évider un rocher. Le bossage taillé s'éloigne au contraire de cette simplicité, qui nous rappelle l’architecture troglodyte; sa beauté est plus artificielle ; non-seulement il perd son aspect cyclopéen, mais peu à peu il devient vulgaire, on le retrouve partout, dans l’architecture grecque comme dans l’architecture romaine. De plus en plus, avec les siècles, il rentre dans les conditions du genre décoratif, et ce qui n’était souvent dans le principe que le fruit de la négligence et de la précipitation devient à la longue, appliqué surtout à la colonne, un simple ornement, mais d’un heureux effet. Je reviens au voyage de M. Renan.

Ce n’est qu’au milieu des ruines d’Amrit et de Ruad (Aradus) que M. Renan se voit en face d’une antiquité phénicienne reculée. C’est ici seulement que des débris franchement caractérisés peuvent faire entrevoir une antique splendeur. J’ai signalé plus haut le mur qui ceignait autrefois l’île d’Aradus. On en voit encore, au nord et au nord-ouest de l’île, des portions assez considérables pour pouvoir l’étudier. Ainsi , des prismes quadrangulaires de quatre à cinq mètres de longueur, superposés parfois sans art et parfois avec un soin extrême, des assises qui posent sur une base de rochers taillés, et qui sont, en certains endroits, au nombre de cinq ou six, tel est en deux mots ce mur dont la célébrité est grande. « Je ne crois pas, dit M. Renan, qu’il y ait au monde de ruine plus imposante ni d’un caractère plus tranché. Nul doute que

nous n’ayons là un reste de la vieille Arvad, un ouvrage vrainaent phénicien pouvant servir de critérium pour discerner les constructions de même origine.

Une peinture de M. Loçkroy, l’un des collaborateurs de M. Renan, peinture fort remarquée au palais de l’Industrie, reproduit avec beaucoup de nerf et de vérité l’antique muraille d’Aradus.

Onze monuments, la plupart anciennement connus, mais très-imparfaitement étudiés, appellent à Marathus (Amrit) l’attention des antiquaires et des artistes. Je citerai El Maahed (Je Temple) ; Burdj-el-Bezzâk (la Tour du Limaçon) ; les deux cellas situées dans un marais ombragé de lauriers-roses, près de Atn-el- Ilayat (la Fontaine des Serpents); un stade vis-à-vis du Maabed, — M. Renan suppose qu’il est phénicien; — enfin El-Meghazil (les Fuseaux), pyramides sépulcrales placées au-dessus de caveaux funéraires, que M. Renan a fait déblayer. Le nombre de ces ruines, l’importance de quelques-unes, tout annonce que sur cette rive déserte on retrouvera, comme dans l’île d’Aradus, la Phénicie non point broyée, émiettée, mais dans sa virile majesté.

Le Maabed et les deux cellas du marais A'Aïn-el- Hayatmus, montrent une disposition toute semblable. Elle est simple, mais elle ne manque pas d'originalité. Le Maabed, le plus connu de ces monuments, s’élève au milieu d’une vaste cour creusée dans le rocher. Il se compose de trois ou quatre blocs surmontés d'un toit monolithe et arrangés de manière à nous donner l’idée -d’un tabernacle ouvert par devant. Un bloc de trois mètres de haut lui sert de base. Ce bloc est enra-

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ciné dans le sol comme les témoins que laissent nos terrassiers pour marquer la quantité de terre qu’ils ont enlevée. Le plafond des tabernacles, dans les deux cellas de la Fontaine des Serpents, est orné du globe entouré d’Uræus, symbole que l’Égypte avait donné à la Phénicie. J’ignore ce que pouvait être le temple d’Hercule à Tyr, dont les anciens vantent la magnificence; je ne sais si les temples en miniature de Marathus, dont nous n’avons malheureusement que la carcasse en pierre, peuvent nous le rappeler très-sommairement; mais je vois qu’il n’est pas facile d’établir, entre ces chapelles et le temple circulaire de l’île de . Gozo, des points de comparaison.

J’indique, mais en passant, la Tour du Limaçon [Burdj-el-Bezzdk), mausolée gigantesque qui se composait d’un cube surmonté d’une pyramide*. La pyramide est détruite, mais on trouve à l’intérieur deux chambres sépulcrales éclairées chacune par une fenêtre. On doit à M. Thobois une bonne restauration de cet édifice, d’une austérité imposante, et si différent des Meghazil dont je vais parler, qu’on reste tout surpris de cette variété dans les goûts de ceux qui se faisaient enterrer à Marathus.

Les Meghazil, au nombre de trois, s’élèvent sur une colline située vers le milieu des ruines de la ville. Le quatrième de ces monuments funéraires gît renversé sur le sol, et ne montre que des débris. Le mieux conservé se compose d’un soubassement circulaire formé de quatre blocs. Sur la face de chaque bloc, et formant saillie, en guise de poignée, on voit un lion grossièrement sculpté. Une colonne monolithe de sept mètres

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ilo hauteur (s’il est permis de donner ce nom à une sorte de cylindre dont l’extrémité est demi-sphérique) surmonte ce soubassement; deux bracelets entourent la [Hirtie supérieure de cette colonne. Us sont formés d'une rangée de denticules, au-dessus de laquelle se développe une série de découpures disposées en escalier. Ce tombeau, que M. Renan déclare « un vrai chef-d’œuvre de proportion, d’élégance eide majesté,» lui rappelle ces/ZoroioM, ou pyramides, que les riches faisaient dresser sur leurs tombes du temps.de Job, et qui indignaient le fier nomade; car il prétendait que souvent ces mausolées k couvraient des méchants. » Ces découpures à gradins de la pyramide de Mara- Ihus se voient aussi sur des pierres ayant fait partie d'un monument très-ancien, découvert par M. Renan sur la collifte, derrière le vieux château, à Byblos (n" 1 de la collection) ; on les remarque également sur de petits autels provenant de la même localité (voy. les n”‘ l.*), .'H, 63, 93). Évidemment nous voyons ici, et pour la première fois, un motif d’architecture phénicienne parfaitement caractérisée. Ceci est très-curieux, mais ce qui l’est bien davantage, c’est de retrouver sur les murs du palais de Chimu-Canchu, dans le voisinage de Truxillo, au Pérou, un ornement en vogue à Byblos'.

1. Voyez Franz Kugler, Uandbmh der Kunslgescliichie, 3'édilioti, p. 13.

Un aulriî rapproi-hemenl et du même ordre nous est olTerl par M. de La Marmora (.Vo«ec//r* Aniiu/rz, p. 18). Le savant voyageur fait ressortir l'étrange ressenildaiice qui existe entre l’ornementation du mur d’enceinte du sanctuaire du temple phénicien de l’île de Gozo, et certains vases trouvés dans les anciens temples mexicains. Cette

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Voilà pour le moins qui paraîtra singulier, et cependant il sufül de réfléchir pour reconnaître ici une de ces rencontres de goût, d’invention et de procédés dont le développement de l’art nous offre de frappants exemples. Que ce soit en Égypte, en Phénicie, en Assyrie, en Grèce, en Italie, peu importe, vous retrouverez partout et toujours entre les divers modes de construire certaines ressemblances surprenantes, vu la différence des pays etdes civilisations, maisdanslesquelles cependant vous serez forcé de reconnaître les résultats de cette grande, de cette universelle logique de l’architecture à laquelle un artiste, quelle que soit sa nationalité ou son siècle, est tenu d’obéir. C’est ainsi qu’il n’est point de pays où tantôt la voûte, tantôt la colonne et le pilier ne prennent la première place dans les constructions. 11 en est de même de l’ornementation architecturale, car cette parure n’est point aussi capricieuse qu’on le pense. Partout les fleurs, les fruits, la végétation ou quelques formes empruntées à la nature animale ont inspiré les artistes décorateurs. De là certaines similitudes étranges au premier abord, mais dontil n’y a pas plus déraison de s’étonner que de voir dans les poésies des peuples nouveaux, soit pour le tour, soit pour la métaphore, une riante confraternité.

Et comment oublier aussi les effets habituels de la grossièreté ou de la simplicité enfantine des procédés

ornementation, très-élémentaire^ du reste, consiste en un semis de petits points ronds ou trous concaves. « On la retrouve, ajoute M. de Ka Marmora, sur des vases avec des inscriptions phéniciennes, et sur quelques monuments de Sardaigne, n

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et des inétliodes dans toutes les civilisations naissantes ? Ne sait-on pas qu’elles y marquent d’une empreinte profonde toutes les productions do l’art et de l’industrie, que partout celles-ci offrent le même aspect? C’est de la gaucherie et de la barbarie de l’exécution qu’elles tiennent cet air do famille si surprenant au premier abord. Voyez la sculpture archaïque de la (Ircce; ne semble-t-elle pas sœur de la statuaire gothique dans sa roideur inanimée? N’en a-t-elle pas la maigreur, cet attribut distinctif des saints, comme l’écrivait un jour un voyageur protestant? L’Apollon de Ténéa ‘ et cette autre statue trouvée à Idalium, et donnée par M. Rey au Louvre en 18G0, ne semblentils point être descendus du porche de quelqu’une de nos plus vieilles cathédrales? Placez à côté des idoles du nouveau monde les ligurines en terre cuite que l’on trouve en si grand nombre dans les tombeaux de la Grèce et de l’Italie ; rangez sur les mêmes tablettes certains vases de l’Étrurie et quelques produits de la céramique mexicaine, et, tant que vous n’y apporterez qu’une attention médiocre, vous aurez peine à reconnaître ce qui appartient à chaque pays.

11 me semble que si des réflexions très- simples que tout le monde fait ou doit faire, quand on parcourt nos musées, pouvaient être accueillies, les discussions sur les origines de l'art, et notamment sur l’invention des ordres grecs ou sur leurs prototypes, arriveraient à se simplifier.

1 . Le plûlre de celle figure se trouve dans la liellc colicclion de moulages formée avec lanl de soin par M. Ravaisson.

MISSION’ UK PIIKNICIK.

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J’ai nommé la nécropole de Sidon : il importe d’y revenir. C'est ici que M. Renan a pu faire sa moisson la plus belle. Tout autour d’une grotte nommée Mugharet Abloun (la Caverne d’Apollon), et devenue célèbre par la découverte du tombeau d’Esmunazar, huit sarcophages, dont ce tombeau est le type primitif, huit sarcophages de marbre blanc, ayant servi de cercueil et dont la partie la plus large est surmontée d’une tète humaine (n*” 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 29), huit monuments, d’une nouveauté et d’une originalité sans égale, sont venus récompenser de ses efforts l’heureux et savant explorateur.

Réunis à quelques morceaux de même sorte que le Louvre possède actuellement, ces sarcophages forment une série remarquable , j’oserai dire un incident étrange dans l’iiistoire de l’art. Ces sculptures ne sont connucsqiie depuis dix ans. A cette époque (vers 1853), le Louvre acquit de .M. Pérétié un de ces sarcophages, trouvé dans une grotte sépulcrale à quelques lieues de Tripoli. Un cercueil, d’où semble sortir le buste d’une femme, coiffée de petites boucles jadis peintes en bleu, et sur les épaules de laquelle descendent quatre tresses ondulées, telle est cette espèce de momie de marbre blanc, dans laquelle d’habiles antiquaires ont pensé qu’il serait possible de reconnaître une des productions de l’art phénicien.

Quelques doutes s’élevèrent sur cette origine. En effet, si la forme de ce sarcophage rappelait l’Orient,

ARCUKOI.OGIE ORIENTAI, E.

l.T partie sculpturale ramenait à la Grère. Trois autnvs sarcophages trouvés à Saïda, à Geheil et à Tortose, et mainteuaut au Louvre, sont venus conlirmer l'impression donnée par le sarcophage de Tripoli. Aujourd'hui le doute n’est plus permis ; l’art hellénique occupe une large place dans celle classe de monuments, malgré leur aspect disgracieux.

M. Renan était amené à parler de ces sarcophages et de leur origine. H l’a fait en excellents termes, et très- judicieusement à son point de vue. Ce sont à ses yeux des produits de l’art phénicien pendant toute la période qui s’étend de la fin de la domination assyrienne aux Séleucides. Il y voit « les échelons d’un type sépulcral dont le point de départ est la momie égyptienne, et le point d’arrivée la statue grecque. » .le suis de l’avis de M. Renan, mais dans une mesure restreinte, comme on va voir. Oui, l’Égypte a marqué ces tombeaux de son ineffaçable empreinte. Celui d’Esmunazar est identique à certains sarcophages de la famille d’Amasis trouvés non loin des grandes pyramides ‘ ; mais, à part ce tombeau, le plus vieux de toute la série (par analogie il remonte vers l’an ;)72, avant notre ère), à part quelques autres sarcophages recueillis dans la mission de Phénicie (voir les n'” 2i, 28 et 29), et presque pareils à celui du roi de Sidon, l’art grec se fait reconiiaître dans presque tous ces tombeaux, y compris ceux du Louvre, sur lesquels je ne puis m’arrêter. Ainsi je citerai

I. Voyez le Mémoire sur le sarcophage et l’inscription funéraire d' Esmunazar^ p. 62.

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le sarcophage n° 22, dont la tête sculptée présente quelque chose de doux et de placide. .Je citerai encore len" 25, d’un caractère si individuel; mais je dois signaler principalement les sarcophages 21 et 23. De belles lignes, des lèvres parlantes (la bouche est superbe), quelque chose qui nous rappelle la majesté tranquille du .Jupiter d’Otricoli, caractérisent la tête dans le sarcophage n° 21 ; tête barbue et dont le front est couronné par de petites boucles. Le sarcophage n" 23 nous offre un type tout opposé. La tête est celle d’un jeune homme coiffé comme Apollon. La grâce, la finesse, l’élégauce de cette sculpture annoncent au spectateur une œuvre également grecque. N’oublions pas le sarcophage n“ 2(5, qui tranche si étrangement sur toute la série. Jusqu’à présent nous avons remarqué des gaines trop larges pour la longueur et tout d’une venue; ici la caisse de la momie de marbre se moule en quelque sorte sur le corps. Mais si la tête est brisée, un bras est attaché au buste, et au bras une main qui tient un alabastron ou vase à parfums. Que faut-il penser de cette modification profonde ? Ne nous indique-t-elle pas que des siècles séparent des monuments conçus cependant par une môme pensée et exécutés d’après un type cons.acré? Au résumé, l’Egypte et la Grèce se montrent associées dans ces sarcophages, rien n’est plus clair. Mais où est l’art phénicien?

A cet égard, j’éprouve un grand embarras. N’ayant point encore vu de sculpture phénicienne, je ne puis me faire une idée bien nette de cet art vraiment mystérieux. De ce côté, nous en sommes précisément au point où nous en étions relativement à la sculpture nini-

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vite avant les belles decouvertes de MM. Charles lîoUa et Layard. Un nombre restreint de médailles oi'i les symboles religieux de la Ubénicie et de l’Orient se présentent pour la plupart sous la l'orme hellénique*, des pierres gravées, ou bien encore des terres cuites sur lesquelles de savants antiquaires croient pouvoir reconnaître la grille de l'Etrurie, telles sont aujourd’hui les seules bases de notre appréciation pour juger de l’art phénicien en général, et notamment de la statuaire phénicienne. Or, quoiqu’il soit très-vrai que dans l’antiquité Te style dominant d’une époque se montre tout aussi bien dans une figurine que dans une statue co-

1 . Retrouver l’art pliénîeion clans la numismatique phénirienne, je veux (lire clans les médailles à légendes phéniciennes, ce n'est pas non plus chose aisée. Les plus lielles de ces médailles, eiiire autres les monnaies de Tirihiuc, satrape de l’Arménie oecidenlale au temps de Cyrus le Jeune, et celle do Syemiesis, roi de Cilicie, du temps de Darius, nous monlrcnl le style grec clans loule sa pureté. Que quelques pièces remarquuhles par la linesse et l’cxécuUon appartiennent il la Phénicie, je dois le croire, puisque d'éminents miinismates m’y autorisent ; mais relie, perfection m'étonne, parce que les grossiers vestiges de la plastique plcénicicnno, que l’on trouve ailleurs, sont tellement au-dessous de; ces petits chofs-d’ccuvrc, qu'il semlile qu’aucun lien ne puisse rallaclierclciix nmnières de f.iire si clilTérenlcs. Il est certain c|ue les échelons par Ic.squcis l’art phénicien serait arrivé à oetlc hauteur se dérohenl ii nos repard.s. Le lem(is et de nouvelles recherches coinhleront, il faut l’espérer, de si grandes lacunes, cl pccul-cllre saurons-nous un jour quelle est réellement, dans tout ceci, la part de la Grèce et celle de la Phénicie. Eu ultelidanl, je formeun vœu, bien assuré d’c'dre l’inlcrprèle de Ions les amis de la science : ce vceu, c’est que M, le duc de Luynes renlre dans la carrière. Son essai sur la Numismatique des Satrapies et de la Phénicie sous tes rois Acimméuides, nous montre combien sa longue expérience et sa pénétration sont sccoiiiablcs clans de pareilles qucslions. M. le duc de Luynes a rendu de très-grands services à l'archéologie \ il est appelé à en rendre encore : noblesse oblige.

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lossale, nous n’avons point encore assez de figurines, c’est-à-dire assez d’éléments pour parler en connaissance de cause de cette statuaire. Je me suis souvent demandé pourquoi Rome, si avide de l’art étranger qu’elle avait spolié tous les temples du monde, pourquoi cette ville unique, devenue le grand musée de l’Europe, ne nous avait-elle point encore offert une seule statue, un seul bas-relief qui soient authentiquement phéniciens? La sculpture de Tyr ou de Sidon était-elle trop médiocre pour tenter les Yerrès?

Que faut-il en conclure? La négation de l’art en Phénicie?

Nullement. Chez ce peuple ennemi de la paresse, la civilisation était trop avancée, l’essor de l’industrie trop magnifique pour admettre que l’art ail fait défaut. Tout au contraire, il a devancé l’art grec. Ililorissait en pleine lumière lorsque le génie des artistes de l’Occident sommeillait encore.

Mais si l’art phénicien, placé sur les hauteurs de l’antiquité biblique et homérique, attire les regards; si Tyr et Sidon, par une habileté précoce à travailler tous les métaux, par leurs vases, par leurs bijoux, par une richesse d’invention que partout on admirait, nous rappellent le beau développement de l’orfèvrerie chez les Florentins au moyen âge, j’allais dire chez les Phéniciens de l’Italie, ce rayon de soleil sur les plus lointains horizons de l’histoire est suivi d’une nuit profonde. L’art phénicien cesse d’être en vue, comme s’il s'était affaissé subitement. De là ressort une difliculté presque insurmontable pour caractériser la plastique et la statuaire en Phénicie, dont l’existence à de.s

époques plus récentes pourrait presque être mise en question. Tout ce qu’on peut supposer, sans montrer trop de hardiesse dans les appréciations si délicates, i

c’est que cet art, né dans la bijouterie et dans l’orfévrerie, contempla peu la nature; on peut supposer que l’ornenieutation y tint une plus grande place que l’étude et la représentation de la ligure humaine. On peut admettre encore que la grande originalité lui fit défaut dans un pays ouvert à tous les vents du ciel, soumis à toutes les influences, et subjugué par tous les conquérants. Dominé par les arts de l’Assyrie, de l’Égypte et de la Grèce, importés en Phénicie par les voies du commerce, ou bien imposés en quelque sorte par la domination étrangère, de quelle liberté pouvaitil Jouir et quelle spontanéité pouvait-il avoir? Passez en revue la collection de AI. Renan, et les fragments assyriens, égyptiens, grecs, tous recueillis sur un môme territoire, territoire très-resserré, vous diront éloquemment combien furent puissantes et variées les influences qui entamèrent si profondément l’individualité de ce pauvre art phénicien. Les plus curieux et les mieux conservés de tous ces monuments, ce sont les sarcophages à tête humaine ; ces sarcophages, dont le style diffère tant de celui que nous feraient soupçonner quelques médailles à légendes phéniciennes, ou certaines pierres gravées, nous devons les étudier comme de précieux échantillons de cet art hybride qui finit, suivant toute apparence, par s’emparer de la première place dans l’immense bazar établi au pied du Liban.

J’ai dit que la Grèce et l’Egypte semblaient associées dans ces sarcophages, qui étaient peints, peut-être en

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souvenir des enluminures dont les caisses des momies sont couvertes. Serait-ce se tromper grossièrement que de supposer qu’ils sont l’œuvre de certains artistes grecs, occupés, comme nos marbriers de cimetière, à tailler le marbre pour quelques habitants de Tyr, de Sidon, de Tripoli, d’Âradus ou de Byblos, — car nous avons des sarcophages de toutes ces villes, — est-il permis de penser que ces momies de pierre ont été fabriquées pour des gens riches que des raisons particulières poussaient à se faire enterrer en Phénicie suivant les rites égyptiens? Que les modèles d’après lesquels, dans le commencement, ces artistes travaillèrent, aient été fabriqués par des mains phéniciennes, je suis tout disposé à le croire. Ainsi le sarcophage d’Esmunazar, roi de Sidon, est, selon toutes les probabilités, l’œuvre d’un sculpteur sidonien dont le ciseau reproduisait une forme de sarcophage qui fut de mode en Égypte pendant cinq cents ans. J’attribuerai aussi volontiers la même origine phénicienne à deux ou trois sarcophages du Palais de l’Industrie, par exemple à ceux qui portent les n““ 28 et 29. Mais l’esprit grec, même en Phénicie, même au plus fort' de son obéissance pour ceux qui le payaient, revenait toujours à ses Muses, et ne se relâchait jamais entièrement des principes qui firent sa gloire. De là ces sarcophages dont la partie sculpturale élégante et vivante forme le plus étrange contraste avec l’aspect funéraire et grossier du reste du monument. M. Ernest Renan signale un fait très-significatif ; la pierre dans laquelle on a taillé les sarcophages qu’il a recueillis, un seul excepté, ne se trouve point en Phénicie. N’est-ce pas là un

commencement de preuve, comme disent les jurisconsultes, de l’origine quasi étrangère, et relativement assez récente, de la plupart de ces tombeaux?

On le voit, la mission de Phénicie remue bien des idées, soulève bien des problèmes. Il y a là matière à un curieux et nouveau chapitre de l’histoire de l'art. Toutefois, si le nuage qui enveloppe encore une partie notable de l’archéologie phénicienne n’est point totalement dissipé, ne nous décourageons point pour cela : l’esprit humain cherchant la vérité a pour lut deux grands auxiliaires, le temps et le hasard : ils ne l’ont jamais abandonné. Du reste, il serait difficile de ne pas convenir que cette mission gagne singulièrement à être étudiée; il n’appartient qu’à la frivolité d’en méconnaitre l’importance, à l’ignorance d’en nier les résultats. Savoir si bien récolter sur une terre cruellement ravagée depuis des siècles par la cupidité de ceux qui l’habitent, c’est faire beaucoup plus que nous ne devions raisonnablement l’espérer.

Mais ce qui distingue surtout la mission de Phénicie, c’est l’élévation d’esprit, c’est le beau talent de celui qui l’a dirigée. Esquisser d’un crayon plus ferme, sur la vieille terre de Chanaan, le tableau de l’archéologie phénicienne, montrer d’une manière plus lumineuse l’ensemble de ces études si difficiles et si nouvelles, me semble impossible. M. Renan a ouvert ici pour ses successeurs une véritable voie Appienne. C’est là un titre bien sérieux à ajouter à tous ceux qui lui ont valu déjà tant de considération danjs le monde savant.

JÉRUSALEM

JÉRUSALEM’

{Journal des Débats^ 23 novembre 18&6.)

Parler de Jérusalem me semble de saison; nous y sommes conduits tout naturellement, car les discussions religieuses reprennent une vie nouvelle. Jérusalem, c’est un antique foyer de lumière, un volcan éteint; delà, il y a dix-huit cents ans, jaillirent des clartés inconnues qui plus tard remplirent le monde et le transformèrent. Aussi le nom de cette ville est-il de ceux qui réveillent et remuent ; il est puissant et sonore.

J’aimerais à former une bibliothèque de tout ce qu’on a écrit sur Jérusalem : les in-folios de la vieille érudition, si gonflés de conjectures, rempliraient les rayons dans le bas; au-dessus, je rangerais les encyclopédies allemandes (on y trouve des articles de cent dix colonnes in-4“); tout au haut, pour les jours de loisir et de régal littéraire, je mettrais en vue les œuvres des écrivains poètes qui ont visité la terre sainte : par exemple, cet Itinéraire de Paris à Jérusalem^ où, pour la première fois chez nous, le sentiment de la nature orientale et des ruines classiques

1. Jérusalem explûred, elc., par Ermele PieroUi ; Londres, 1864, 2 vo). ia-fol., figur, — Le Temple de Jérusalem^ monographie du llaram’ech-'Chéri/^ suivi d’un i’ssni ««r la topographie de la ville sainte^ par Je cotiile Melclilor de Vogüé; Paris, Nobicl et baudry, 1865, in-fül., ligur. — Voi/age dans la Terre Sainte^ par M. de Saulcy, iiH'inbre de rinslitut; Paris, 1 865, Didier et C’®, 2 voJ. ia-8, lig.

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fut exprimé avec une verdeur et une magnificence incomparables. On verrait à côté ce Voyage en Orient dans lequel M. de Lamartine a prodigué toutes les couleurs de sa palette; puis, sur les rayons du milieu, et pour les avoir sous la main aux heures consacrées à l’étude, je placerais Robinson, G. Williams, Robert Yillis, Schultz, Titus Tobler, etc., et les volumes de MM. Pierotti, de Saulcy et Melchior de Vogüé.

J’ai souvent, en pensée, comparé Jérusalem au sphinx thébain : comme lui, captieuse et sanglante, elle propose, assise sur un rocher, des énigmes aux voyageurs. Sa religion, pendant des siècles, l’isole et la sépare des autres nations de la terre; elle les hait, elle les méprise, et elles le lui rendent bien. Jérusalem, c’est le Japon de l’antiquité, f/est par sa destruction qu’elle entre sur la scène de l’histoire profane et qu’elle se rattache à l’ univers romain.

.Te sais bien que Jérusalem a des annales particulières, que son histoire est écrite dans un livre dont la vérité et la divinité sont le fondement de notre religion. Mais ce livre si respectable ne dit pas tout; que de choses ne laisse- t-il pas dans l’ombre, de ces choses sur lesquelles l’esprit moderne, curieux et avide de lumières, voudrait être éclairé ! D’ailleurs, est-il si aisé de retrouver la Jérusalem des rois de Judas sous celle des Machabées, d’Hérode, d’Adrien et des sectateurs de Mahomet? Quelle ville a été plus malheureuse! on l’a saccagée dix-sept fois! Rroyée, émiettée sous de si effroyables chocs, ce qui reste d’elle était naguère .miré pour notre curiosité par l’ignorance farouche des musulmans.

JÉRUSALEM

Jugez, d’après cela, ce que peuvent valoir les recherches de l’érudition sur Jérusalem à l’époque où l’on étudiait l’histoire et même la topographie du fond de son cabinet ; où les savants ne pouvaient se résoudre à voir et à se mouvoir; où l’art et la beauté, la forme en un mot, les trouvaient insensibles. En ce temps-là on ne craignait pas de reconstruire le temple de Salomon « en prenant pour modèle Versaillesl)u Saint- Thomas-d’ Aquin. »

Disons-le à la louange du siècle, l’érudition s’est faite artiste. En revanche, l’archéologie est devenue une science. Dans ces monuments de pierre, dont les savants d’autrefois comprenaient si peu l’importance, les savants d’aujourd'hui reconnaissent des témoins intéressants et véridiques qu’ils ont à cœur d’interroger Us quittent leurs livres, franchissent les mers, s’exposent au danger; parfois ils meurent héroïquement à la peine comme Charles Lenormant ou Otfried Müller. Ah! croyez-le bien, de pareils efforts ne sont pas stériles: s’ils n’aboutissent point à cette utilité immédiate tant vantée par le temps qui court, ils amènent des résultats très-admirés de tous ceux qui aiment à s’instruire et à seutir. Montrer le décor et la mise en scène des grands événements dont parle l’histoire ; mettre en pleine lumière les liens qui existent entre l’art et le génie des races, voilà, ce me semble, un noble perfectionnement. Les études sur Jérusalem ne pouvaient rester étrangères à cet esprit nouveau, à cette activité naissante. Le signal était donné, elles se sont lancées dans cette voie ; nous les y suivrons avec la permission du lecteur.

Et d’abord, avant tout, je veux rendre hommage aux savants courageux qui se plongent dans le gouffre de l’archéologie biblique. Toucher des mains, voir des yeux, fouiller et retourner des décombres, ce n’est que le commencement de leur tâche. Identiflerlcs ruines à l’histoire, trouver l’acte de naissance de monuments vieux de quelques milliers d’années — car nous ne sommes point ici au bord du Nil, dans une contrée où chaque muraille est uu registre — voilà qui est difficile, je l’ai déjà dit.

Remarquez en outre que de graves questions sont engagées dans cette archéologie, car ce n’est pas pour rien qu’elle nous conduit en terre sainte. Ici les croyants et les libres penseurs sont en présence. Les premiers acceptent aisément les traditions locales, les seconds les rejettent avec dédain. Chateaubriand a bien senti le côté délicat et môme épineux de cette sorte d’études, et il a écrit ces lignes qui méritent d’ôtre méditées :

« Les premiers voyageurs étaient bien heureux, iis « n’étaient point forcés d’entrer dans toutes ces cri- « tiques : premièrement, parce qu’ils trouvaient dans « leurs lecteurs la religion qui ne dispute jamais avec « la vérité ; secondement, parce que tout le monde était « persuadé que le seul moyen de voir un pays tel qu’il « est, c'est de le voir avec ses traditions et ses sou- « venirs. »

La critique, en effet, avec son aridité et son esprit d’exclusion, avec sa raison froide et taquine, est parfois une compagne bien gênante pour le seutiroeut sur cette terre si redoutable de Judée. 11 est certaines

.1 krüsalem.

heures oi'i l’on n’iiime point h rencontrer Strauss aux portes de Jérusalem.

Les trois ouvrages annoncés en tête de cet article suffiraient pour montrer les progrès de l’archéologie hébraïque; commenter la Bible par les ruines de la ville sainte, voilà le but vers lequel tendent les auteurs. Bon commentaire, sans nul doute, commentaire savant et habile, mais dont les points de vue et la forme different tout autant dans les récits de chaque voyageur qu’eux-mêmes diffèrent entre eux par la tournure d’esprit et par la situation dans le monde.

M. Pierotti me représente le travailleur persévérant et modeste que la fièvre de l’archéologie hébraïque empêche de dormir. Demi-ingénieur, demi-architecte, il profite de sa position auprès du pacha pendant huit années pour tout voir et tout explorer dans Jérusalem. Caves, voûtes, conduites d’eau, piscines, murailles, décombres de toute espèce, rien ne lui échappe depuis la porte de Sion jusqu’à celle de Damas. Je le vois errer entre de tristes murailles, tenant d’une main la pioche, et de l’autre la Bible ou l’Évangile. Mais si le passé l’attire, il n’oublie point le présent. Ainsi, chemin faisant, sur le climat, sur les mœurs, sur la population, il recueille une foule de détails intéressants et peu connus : c’est de lui que je tiens que .lérnsalcm renferme actuellement 7,738 juifs, 7,598 mahoraétans, 2,700 grecs, 1,278 catholiques romains, 508 arméniens, 268 protestants, 80 abyssins; etc., en tout, 20,400 habitants.

M. Pierotti a fait des découvertes. Nous en dirons un mot plus loin. En outre, la topographie lui doit

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(leux [ilaiis exacts et minutieux de Jérusalem : un de la ville antique, l’autre de la ville moderne, dignes tous deux de ratteutiou du monde savant, même après le plan si remarquable de Scluiltz. On lui doit enfin d'avoir suivi l’exemple d’un artiste habile, devenu un excellent archéologue (je parle de M. Salzmann). Ainsi, en demandant à la photographie l’image fidèle des principaux monuments de Jérusalem, notamment celle de l’IIaram-ecli-Chérif, en montrant les vallées qui entourent la ville, il a rendu aux curieux qui ne peuvent voyager un signalé service.

Tant de zèle méritait une récompense. L’Angleterre et la France se sont chargées de la donner. Le travail de M. Pierotti a été traduit par un savant fellow de Cambridge, Georges Bonney; un autre, du même collège, a revu les citations et complété le texte; enfin l’Empereur a bien voulu accepter la dédicace d’un ouvrage qui comble certaines lacunes dans l’archéologie biblique.

Le livre de M . Pierotti est plus particulièrement le livre d’un ingénieur et d’un architecte, bien que les planches relatives à l’architecture laissent singulièrement à désirer ; celui du comte Melchior de Vogüé est l’œuvre d’un antiquaire, d’un historien, et qui plus est, d’un homme de goût. Si vous regardiez M. de Vogüé comme un de ces riches amateurs pour lesquels l’archéologie n’est qu’une distraction, un intermède, vous seriez loin de compte. Le voilà entré dans la vie littéraire, et s’il est disposé à en ressentir les nobles jouissances, je le crois de taille à en supporter courageusement les luttes et les amères déceptions. Du

.IKRÜSALEM.

reste, ses débuts ont été accueillis avec cette laveur, ce sourire bienveillant que le monde réserve pour le mérite et la jeunesse, surtout quand le mérite et la jeunesse sont en vue, grâce à une belle position.

M. de Vogilé a eu une heureuse idée, je dirai même une grande tdée. 11 a voulu écrire rhistoire du mont Moriah, qu’il considère avec raison comme l’un des points les plus vénérables de la terre, un des plus dignes d’exciter aux recherches et de provoquer des méditations sérieuses. Déjà préparé par un premier voyage, dont un livre fort curieux (/es Églises d'Orieyü) a été le fruit; puis ramené vers les lieux saints par une pieuse douleur, M. de Yogïié s’est empressé de protiter du changement opéré entre son premier voyage et le second. Il y a treize ans, les Turcs auraient puni de mort le chrétien assez audacieux pour franchir les portes de l’Haram-ech-Chérif. Aujourd’hui (oh! progrès des lumières !) ils lui demandent 20 fr. C’est un prix fait. Secondé par un architecte jeune et habile, -M. E. Duthoit, et lui-même dessinant et mesurant, M. de Vogilé, par un vigoureux coup de collier, est arrivé, au bout de trois mois, à réunir tous les éléments nécessaires pour donner au monde savant une belle monographie du mont Moriah ; monographie où rien n’accuse la précipitation, où tout estsoigné, la rédaction du texte comme la gravure des planches ; œuvre élégante et sérieuse, dont les juges compétents ne parlent qu’avec ce sentiment d’estime qu’inspirent un travail complet et une exécution parfaite.

Quelles annales que celles du mont Moriah ! C’est l’axe autour duquel se déroule toute l’histoire d’Israël.

•-MW ARCHKOI.OaiK OIIIFNTAI,?,.

11 a VU Abraham, il a vu David. Ici Salomon élève uii tomple au Dieu vivant, puis Nabuchodonozor met en poudre ce sanctuaire, le plus riche, le plus vaste de tous ceux qui ont été construits par les hommes de cet âge; Zorobabcl en reconstruit un second, qui fait place à un troisième érigé par llérode et bientôt détruit de fond en comble par Titus.

Voilà l’ère de désolation commencée : le Moriah pendant des siècles ne montrera plus que des ruines. Adrien, sur cette roche sacrée, élève un autel à Jupiter; Constantin oublie volontairement des décombres sous lesquels la gloire des enfants de Jacob est ensevelie; Julien, dont le dessein, dit-on, est de faire mentir les prophéties, essaie, mais en vain, de relever le temple. Du temps de Justinien, le christianisme plante la croix pour la première fois sur le plateau du Moriah : ce prince érige ici une basilique consacrée à la Vierge. Enfin, devenu maître de Jérusalem, Omar s’empresse de bâtir, au centre de la plate-forme construite par Salomon, une belle mosquée, la Quoiibbetes-Sakhrah, rivale en sainteté de la Mecque et de Médine, et dont âl. de Vogiié, par la gravure et la lithochromie, a riionneur et l’avanlage de nous avoir révélé le premier les splendeurs.

Telle est, en deux mots, l’histoire de ce mont respectable qui fut, avant de devenir le centre du monothéisme, l’objet d’un culte semblable au culte du bélyle ou des pierres sacrées dans d’autres pays. Aujourd’hui, sous le nom de Ilaram-ech-Chérif [le noble sanctuaire], il s’offre aux regards du voyageur comme une vaste esplanade entourée au nord et à

JÉRUSAI.EM.

l’ouest par des constructions massives, au sud et àl’est par des murs de soutènement dont la base est composéeen divers endroits d’assises gigantesques. Ces murs, couronnés par des cpéneaux, dominent la plus célèbre comme la plus triste des vallées de la terre, la vallée de Josaphat. Derrière s’élève tranquillement, sous les flèches aiguës du soleil de Syrie, la coupole de la (Juoubbet-es-Sakhrah.

Vous le voyez, il y a là une mine très-riche et trèsancienne, nouvellement exploitée. N’allez pas croire, toutefois, que l’exploitation en soit bien facile, malgré la récente mansuétude des Turcs. Le noble sanctuaire cache plus d’un piège et ne laisse pas surprendre tous ses secrets. Demandez à M. de Vogüé ce qu’il pense de l’enceinte du haram : il vous dira que cette enceinte est la même que celle du temple juif danssaforme dernière, la forme qu’Hérode lui avait donnée. Questionnez M. de Saulcy, qui a étudié l’haram avec autant de zèle que M. de Vogüé; voici sa réponse : Ilérode n’a rien changé aux murs de soutènement construits par Salomon. Il n’y a pas de raison plausible pour attribuera un autre qu’au roi qui fit élever le premier temple les assises gigantesques que l’on voit au pied de ces murs.

J’indique cette controverse sans vouloir y entrer. Pourquoi insister sur des questions qui appartiennent à la juridiction de l’Académie des Inscriptions et du Journal des Savants? D’ailleurs, s’il est certain, comme on l’a dit, que la vraie critique consiste à bien connaître un auteur pour juger de son livre, il importe de faire remarquer que M. de Vogüé est du nombre des croyants. Lui-même nous l’annonce en

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2i0 ARCHÉOLOGIE ORIENTALE.

ces termes : « Quoique le point de vue purement religieux ait dû être laissé de côté dans ce livre, il ii’est pas resté étranger à ma pensée et domine tout ce travail. » Eh ! oui, sans doute, il le 'domine, et je n’en veux d’aiitre preuve que la manière assez vive dont fti. de Vogiië, si réservé et si calme d’ordinaire, est intervenu dans une question de topographie évangélique, question qui touche de si près nos croyances, que je dois m’y arrêter.

L’église du Saint-Sépulcre est-elle un monument apocryphe ? Oui, nous dit la critique négative. Lisez Robinson et vous verrez qu’il prend à partie le plus illustre des défenseurs de la tradition. Chateaubriand, qui s’est appliqué à établir que c’est bien sur le tombeau du Christ que s’élève l’église bâtie par Constantin. Or, suivant Robinson, du temps du premier empereur chrétien, personne à Jérusalem n’était à môme de désigner avec certitude l’endroit où avait été déposé le corps du Sauveur. Tout récemment, dans un livre célèbre, M. Renan a soulevé une autre objection : il remarque que l’église du Saint-Sépulcre est engagée dans4’intérieur de la ville, ce qui établit nécessairement un désaccord entre la tradition et la topographie, puisque le Golgotha était situé hors des murs de Jérusalem ; et il ajoute que d’ailleurs aucun tombeau ne pouvait être creusé dans l’intérieur de la cité.

Un fait, des plus minimes en apparence, est venu justifier la tradition: la découverte, par M. Pierotti, en 18S8, d’un fragment du mur de la seconde en-

l. hihtical reuarchts^ t. II, p. 70,

JÉRUSALEM. 21 1

ceinte de Jérusalem Beaucoup de mes lecteurs ignorent peut-être que Jérusalem a eu suceessivement trois enceiutes ; les deux dernières furent destinées à protéger les nouveaux quartiers.

M. de Vogué s’emparede ce fait, il le discute. Il nous montre le quartier situé au nord de la montagne de Sion, protégé par cette seconde enceinte; puis il nous fait voir au nord-ouest du pan de muraille nouvellement découvert, et tout près du Saint-Sépulcre, un rideau de rochers qui touche à ce monument. Des chambres sépulcrales furent taillées dans ce rideau de pierre. Une seule existe encore, et se nomme le tombeau de Joseph d’Arimathie. Bien certainement, ajoute M. de Vogué, ce tombeau est judaïque, et tout démontre qu’une nécropole à laquelle appartenait le Saint-Sépulcre et le tombeau du grand prêtre Jean était située à peu de distance et en dehors de l’enceinte. « Pour moi, s’écrie-t-il en terminant, après une étude conliciencieuse et réfléchie, il y a peu de monuments antiques dont l’authenticité me paraisse aussi bien établie. Je ne suis point porté à y croire, j’y crois. »

N’esl-ce pas là un excellent exemple des services que peut rendre l’archéologie ? L’interprétation des textes seuls nous laisse dans le doute et trouble les plus habiles. Or, voilà que la découverte d’un pan de mur tire tout le monde d’embarras. Ce mode d’induc-

1. Jcrnsalem tixplored^ p. 33. Si nous devons en croire M. l^ierolli, ce fut lui qui, soupçonnant une découverte à faire, engagea ies représentants du gouvernement russe à iérusalem à aclieler lu Icrrain où se trouvait ce fragment de muraille. Plus tard, M. de Vogué a repris ces fouilles pour son compte.

lion, qui repose sur des faits matériels, doit triompher dans un siècle positif.

Voulez-vous maintenant du mouvement et de la vie? Voulez-vous avoir le spectacle d’un esprit des plus vifs aiguisé par la contradiction ? Voulez-vous connaître ce que peut produire une érudition toute bouillonnante d’émotions personnelles, ouvrez le Voyage en Terre Sainte^ de M. de Saulcy.

M. de Saulcy! mais c’est la facilité, la sagacité même, et la facilité et la sagacité accrues par le travail le plus constant : antiquaire, épigraphiste, numismate consommé, son goût le porte vers les difficultés. Il aime à explorer, dans les domaines de la science, les régions désertes ou peu connues, et à y porter la lumière. Il n’a pas autant voyagé qu’Ampère, l’esprit élégant, l’académicien cosmopolite; mais il connaît l’Égypte et les glaces du pôle ; il a vu et retenu.

Il y a seize ans, un malheur domestique le pousse, comme M. de Vogüé, sur les côtes de Syrie. Il parcourt la Judée, visite Jérusalem, prend feu pour les antiquités religieuses, et se promet de marquer sa place dans l’archéologie hébraïque. Il a tenu parole. Il était arrivé dans la persuasion qu’il ne trouverait aucune trace des monuments contemporains des rois de Juda. 11 repart convaincu du contraire et le proclame sans tarder.

On se souvient de quelle manière furent accueillies des idées si diamétralement opposées à tout ce que l’on pensait sur l’âge et le style de la plupart des monuments de Jérusalem. Ce fut, M. de Saulcy l’a dit lui-

jÉRUSAr^EM.

même, « une avalanche de dénégations. » — Je le sais, puisque j’étais du nombre des contradicteurs'. — M. de Saulcy répondit avec une habileté un peu émue ; mais, s’il est facile à un homme d’esprit de renvoyer la balle à ses adversaires, il est moins facile de démontrer qu’ils ont tort; c’est ce que M. de Saulcy comprit à merveille :

« Si mon imagination seule, dit-il, avait fait les U frais des théories que je m’étais efforcé de répandre, « je devais, en honnête homme, le reconnaître haute- « ment et remercier mes contradicteurs de la parfaite « courtoisie avec laquelle ils me signalaient les erreurs « que j’avais commises involontairement, ainsi qu’ils « voulaient bien le déclarer. Faire amende honorable « cependant, avant d’avoir étudié sur place la valeur « des objections que mes appréciations avaient soule- « vées, me paraissait un peu trop prompt, un peu trop « humble. Je pris donc bravementmon parti, et, mal- « gré le poids de treize années qui s’étaient écoulées « depuis mon premier voyage, je n’hésitai pas à af- « fronter de nouveau les inconvénients de toute na- « ture qui entravent forcément une de ces courses « aventureuses, qu’on appelle voyage, chez les Arabes t( de Syrie, et je me disposai à retourner à Jérusa- « lem. »

Quel a été le résultat de ce second voyage? De fortifier M. de Saulcy dans ses convictions. A l’un de ses confrères, un maître dans ces questions, qui lui demande au retour, en pleine Académie, s’il croit tou-

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