‹ L'Art et l'archéologieChapitre 38 sur 102 · L’ARCHÉOLOGIE DE L’ASIE MINELRE ET LES RECENTES EXPLORATIONS · texte numérisé non relu

L’ARCHÉOLOGIE DE L’ASIE MINELRE ET LES RECENTES EXPLORATIONS

(Jîevue nationale, 1862.)

[Papers respecting the excavations at Dodrum and Cnidus presented to botk Hanses of Partiameat, 1858, 1859.)

Le nom de l’Asie Mineure nous fait songer à l’union intellectuelle de l’Orient et de la Grèce. 11 nous rappelle aussi un beau pays. Bordée au nord par l’orageux Pont-Euxinet par la Propontide, l’Asie Mineure a pour ceinture au sud et à l’ouest une mer azurée. Découpés sur les Ilots de la manière la plus capricieuse, ses rivages se développent dans un périmètre immense, montrant au navigateur cent promontoires orgueilleux ou charmants.

Tandis que la Grèce desséchée n’olfre le plus souvent à ses admirateurs que des rochers noircis, les montagnes de la péninsule asiatique se mirent dans des lacs profonds. Vingt fleuves arrosent ses provinces. Une herbe épaisse couvre de son velours des plateaux pittoresques étagés l’un sur l’autre et qui se perdent dans les nues. Des forêts, vieilles comme le monde, couvrent de leur ombre les vallées. La rive occidentale, où les roses fleurissent comme les marguerites dans nos prés, voit s’épanouir dans une tiède atmosphère l’olivier, le myrte, l’oranger. Il n’est pas de climat plus doux que celui de la molle Ionie, symbole de la paresse élégante et d’un aimable loisir.

L’Asie Mineure fut le champ clos des nations ; ses plaines immenses ont été le théâtre des plus terribles jeux de la destinée. Riche entre toutes les provinces de l’Empire romain, elle alimentait ce grand corps : grâce à elle, il vivait. Quelques années avant notre ère, cinq cents villes florissaient sur ce sol privilégié. C’est le premier pays du monde, nous dit Cicéron.

Regardez un peu attentivement, et vous verrez que de l’Euphrate à la Méditerranée cette vaste péninsule est couverte de ruines : ruines de toutes les civilisations, ruines qui remontent à l’origine des sociétés, elles nous disent dans leur mélancolique langage que bien des races ont passé sur cette terre. Cette antiquité est plus vaste et plus complexe que celle de la Grèce ; elle a des profondeurs' encore inconnue s. Disons aussi que pendant longtemps elle fut rarement visitée; la curiosité savante rencontrait de grands obstacles. Enfin l’explosion s’est faite, le voile a été soulevé : de nos jours, l’Asie Mineure est entrée, comme l’Égypte et la Grèce, dans le domaine de l’archéologie. Que les voies de la science restent ouvertes, et dans cinquante ans les antiquités de la péninsule asiatique seront aussi connues que celles de l’Italie.

. Ces conquêtes n’ont point encore été exposées dans leur ensemble, comme je l’entends; c’est-à-dire de manière à les faire bien comprendre et apprécier par le gros des lecteurs', et en attendant qu’une plume

I. On peut citer toutefois Vivien de Saint-Martin, l. lïl de l'IIisfoire des décotivertes géographiques ; Paris, 1846. \oycz aussi Car.

plus savante et plus habile expose à loisir ces belles recherches, je vais essayer d’en donner un aperçu rapide mais exact.

Laissant de côté les détails et les aspérités de l’érudition, dégageant partout l’antiquité figurée de la géographie, je vais essayer d’indiquer le mouvement scientifique dont l’Asie Mineure est l’objet depuis le commencement du siècle. J’essayerai également de mettre en lumière les découvertes nouvelles, et je reviendrai sur les découvertes qui datent d’assez loin. Heureux dp pouvoir signaler à mes lecteurs les trésors que recèle le monde gréco-asiatique, je voudrais leur inspirer le désir d’étudier ces régions peu connues.

Trois voyageurs, trois esprits distingués, ont ouvert dans l’Asie Mineure, à la fin du siècle dernier, les routes royales de la science : Chandler (1764), Choiseul- G ouf fier (i77S), Lechevalier (1785).

Un jour, plusieurs amis de l’antiquité, réunis à Londres, conçoivent le prpjet d’une expédition sur les côtes occidentales de l’Asie Mineure. Grâce à l’initiative particulière aux Anglais, la somme nécessaire pour le voyage est bientôt trouvée, et le voyageur est désigné : ce sera Chandler, qn savant helléniste. Chandler

Ritter, Die Erkunde; Berlin, 1832-59, in-8. Les t. VlIlellX traitent de l’Asie Mineure, et renferment les matériaux nécessaires pour retracer quelques parties importantes de ce vaste ensemble.

part accompagné d’un peintre et d’un architecte, parcourt l’Ionie, la Troade, et revient après avoir fait une ample moisson. De ce voyage est sorti un beau livre, les Antiquités ioniennes, dont l’apparition dans le monde de la science fut un événement.

Onze ans plus tard, un diplomate visitait l’Asie Mineure. Émule du comte de Caylus, le comte de Choiseul-Gouffier aimait et protégeait la science ; cet amour de l’antiquité au dix-huitième siècle, dans ces salons où l’on se souciait si peu de la Grèce et d’Uomère, est une singularité piquante qui n’a pas été assez remarquée.

Lechevalier, le plus modeste des trois voyageurs, est celui dont les recherches, à cette date, furent les plus populaires. Retrouver l’emplacement d’Ilion, démontrer que le plateau de Bonnar-Bachi est le seul endroit de la plaine troyenne qui puisse concorder avec la description d’Homère, c’est du bonheur et de la gloire.

A partir de l’année 1 800, le nombre des explorateurs s’accroît; géographes, géologues, antiquaires, accourent pour cueillir les fruits de ce nouvel arbre de la science, dont la barbarie ottomane défend de moins en moins l’approche. Ce n’est plus seulement l’Ionie, la Troade, la Lydie, clairs rivages rafraîchis par les brises de l’Égée dont on visite les ruines; on s’aventure au cœur du pays, à travers les forêts, dans le dédale de ses roches. Les uns s’avancent vers l’est, les autres traversent la péninsule, du nord au sud, dans toute sa largeur.

A la tête de cette phalange de savants, j’aperçois le

colonel Leake ‘ . Lcake, c’est la personnification de l’investigation anglaise ; investigation froide, scrupuleuse, tenacei*, qui note chaque soir sur un carnet les détails de la journée,

Leake est une lumière, mais ce n’est pas la lumière de Chateaubriand. Relisez l’itinéraire, vous y verrez que ce grand artiste, quand il voyage en Asie, estropie tous les noms®, et qu’il découvre une ville inconnue sur une route que les caravanes ne cessent de parcourir. Mais quel pinceau, quelle vigueur de coloris, quelles descriptions qu’on ne peut plus oublier!

Ici se place sous ma plume le nom du major Prokesch, auteur d’un bon livre souvent lu de l’autre côté du Rhin et souvent cité : Souvenirs de l'Egypte et de l'Asie Mineure'^ (1824). Prokesch a surtout étudié avec un soin remarquable les nombreux tumulus de la plaine de Menderc, dans la Troade.

Vers cette époque (182S), deux voyageurs français, le comte Alexandre de Laborde et son fils Léon de Laborde^, parcouraient l’Asie Mineure, accompagnés d’un peintre et d’un architecte : j’insiste sur cette date de 1825, parce qu’elle établit en faveur d’Alexandre et

1. Journey Ihrough some provinces of Asia Minor, in the year 1800, clans le recueil de Rob. Walpole, inlilulé : Travels in varions couriiries of iheEasl; London, 1817. Celte preotii^re publication a élé complétée par Leake, sous ce titre : Journal of a tour in Asia Minor; London, 1821.

2. Voy. Vivien de Saint-Martin, Histoire des decouvertes géographiques, t. III, p. IC.

3. Erinnerungen aus Âegyplen und Klein nsien ; Wien, 1829-31, 3 vol. in-8.

4. Voyage en Orient; Paris, Didot, 1838. Le premier volume est consacré à l'Asie Mineure.

ARCIIÉOI.OGIE DE L’ASIE MINEORE. ii\

(le Léon de Laborde la priorité des découvertes. Les premiers ils ont fait connaître par leurs dessins Azani, voisine des sources du Rhyndacus, Azani où se voit un temple dont les ruines nous donnent la plus grande idée de l’art gréco-asiatique sous Adrien; par eux nous connaissons l’aspect de la vallée de Dangola, vallée mystérieuse dont les rochers recèlent les,tombeaux des anciens rois de Phrygie ; par eux, et sans sortir de notre cabinet, nous voyons devant nous Gnide, Halicarnasse, Milet, Téos, Éphèse. Leurs planches sont de véritables panoramas.

Au moment même où MM. de Laborde visitaient l’Asie Mineure, le chapelain du consulat britannique de Smyrne, le révérend Arundel*, explorait la Pisidie et signalait à l’attention des géographes et des antiquaires une ville que le temps semble à peine avoir effleurée de sonaile. Soixante édifices de la plus florissante époque de l’art, voilà ce qu’on trouve encore aujourd’hui dans Sagalessus, Pompéi orientale, que ses habitants semblent avoir abandonnée la veille.

On connaît les voyages de M. Texier^, envoyé dans l’Asie Mineure, en 1833, par M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique, et par deux aeadémies, celle des sciences et celle des inscriptions, mission scientifique s’il en fut: «Je doute, écrivait-il de Constantinople, que personne en voyage ait jamais eu plus de charges que moi, car j’en ai pour toutes les lettres de l’alpha-

1. À visit to the Seven Churches of Asia, with an excursion inio Pisidia; London, 1828,

2. Description de l’Asie Mineure, faite par ordre du gouvernement français, t.

ARCHKOl-OGIE orientale.

"ÎTI

bet: archéologie, architecture, bibliographie, chronologie, ethnographie, géologie... que sais-je? Je n’en finirais pas. »

Je ne sais si M. Texier était de force à porter tout ce fardeau, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est le premier qui ait su réunir pour l’archéologie de l’Asie Mineure un aussi grand ensemble de faits et d’observations. Le nombre des monuments reproduits par son crayon facile, peu scrupuleux même, est très-considérable. On lui doit plusieurs remarquable.s découvertes, et surtout celle des sculptures de la vallée de Bügaz-Keul (la vallée du Üéfilé) en Galatie, voisine du champ de bataille où Crésus fut vaincu parCyrus. Rien de plus curieux que ce monument suruomiiié la. Pierre écrite, sans contredit l’un des plus anciens de l’Asie Mineure, et qui doit nous arrêter dès l’abord.

Sur les parois aplanies d’une enceinte se dérouleiit plusieurs bas-reliefs, dont l’ensemble forme une vaste composition. Deux personnages de haut rang suivis d'un nombreux cortège de serviteurs et de soldats, voilà ce qu’à première vue ils semblent représenter. L’un de ces personnages est barbu. Une mitre conique lui sert de coiffure. L’autre, suivant M. Texier, serait une femme, si, en pareil cas, une longue robe et des cheveux tombant sur les épaules étaient toujours un indice dans ce monde asiatique efféminé. Des animaux symboliques , une aigle à deux têtes , comme l’aigle autrichienne , se voient dans ces curieuses sculptures; mais ce qui ajoute à l’étrangeté de ce débris des vieux âges , c’est le costume , ce sont les armes des soldats. Coiffés d’un bonnet conique,

A.RCHÉOLOÔIE t)E l’ASIE MINEDRË. , 223

chaussés avec des souliers à la poulaiiie, ils s’avanceut la massue sur l’épaule et le glaive à la main.

William Hamilton, dont nous allons bientôt parler, a visité la Pierre écrite et il y a vu un roi de Perse et un roi de Lydie traitant de la paix sur la frontière de leurs États. Un des plus savants géographes de l’Allemagne, M. Kiepert^, a cru devoir rectifier cette explication. Pour lui, ces soldats chaussés avec des babouches ne sont point des Lydiens , mais plutôt des Scythes cimmériens, armés et habillés comme nous les dépeint Hérodote. Ceci nous ramène à l’invasion de ces guerriers nomades dans la péninsule ; à la guerre qu’ils firent éclater entre deux puissants souverains, le Lydien Alyatte et le Mède Cyaxare ; à des faits historiques antérieurs de six cents ans à l’ère chrétienne. N’est-ce pas là une bien majestueuse antiquité ? Passons et allons plus loin.

Serait-ce un guerrier scythe, portant l’arc et la lance, que nous montre une figure sculptée sur les parois d’un rocher près du village de Nymphi, à quelques lieues de Smyrne? Cela n’est pas douteux, nous dit M. Kiepert, et ceux qui retrouvent dans ce bas-relief une de ces images de Sésostris signalées par Hérodote , comme les trophées de la marche triomphale en Asie du conquérant égyptien , se trompent complètement: «J’ai été à Nymphi, ajoute le géographe allemand, accompagné de M. Welcker, et la similitude de cette figure avec celles de Bogaz-Keuï nous a

1, Researches in Asia Hinor ; London» 1842.

Page 1