‹ L'Art et l'archéologieChapitre 4 sur 102 · LYON · texte numérisé non relu

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L’A.NTIQDITK.

succès dans le domaine de la philosophie et de l’histoire, il faut avoir traversé de toute nécessité celui des religions.

Au nombre des questions que soulève cette étude, on doit compter celle de la vie future, question d’une effrayante profondeur. Qu’y a-t-il dans les régions de la mort? Nul n’estj;evenu, nul ne reviendra pour nous le dire. Toutefois, la croyance à l’immortalité de l’âme sillonne les ténèbres comme une lueur consolante. Les religions en ont fait un dogme, celui de la récompense au delà du tombeau. Ce dogme raffermit les esprits que la pensée du néant épouvante. Il s’élève sur les derniers horizons de la vie comme une de ces constellations bénies des matelots.

La croyance que l’homme ne meurt pas tout entier date de loin. Cependant ce n’est que peu à peu qu’elle s’est dégagée du panthéisme. En prêchant le mépris des choses terrestreSj’ en montrant le ciel comme le refuge de toutes les misères, le christianisme s’est emparé du mouvement si lent de la pensée antique vers la vie spirituelle; en le précipitant il lui a donné un nouvel essor. Par la voix des conciles, l’Éghse a proclamé le dogme de l’immortalité. L’idée de la rémunération future selon les mérites ou les démérites s’y est trouvée représentée par cette grande opposition du paradis et de l’enfer, de Dieu et de Satan, qui est le dualisme chrétien. Mais, avant le jour où le chi'istianisme vint ouvrir les portes du ciel, le paganisme s’était fait des images variées de la vie future. 11 y a là un plein courant de croyances, de rêves, de visions, depuis les imaginations les plus noires jusqu’aux illu-

LES PARADIS PROFANES EN OCCIDENT. îi

sions les plus riantes, courant immense qui a traversé l’antiquité tout entière.

Déjà deux écrivains de mérite, Labitte et Ozanam, qui ont étudié les idées des anciens sur la vie future, ont abordé le côté des enfers, mais ce n’est qu’occasionnellement et en qualité de commentateurs du Dante. Quelles sont les sources de la Divine Comédie; quelles légendes ce sombre et fier génie a-t-il empruntées à l’antiquité grecque et latine, et aux temps de barbarie voisins de son siècle; tel est ce qu’ils cherchent, et ce but atteint, le reste leur devient indifférent. En attendant l’œuvre d’ensemble que l’érudition philosophique réclame, nous avons essayé d’indiquer par quelques pages rapides comment l’antiquité a compris le bonheur dans l’autre vie. Quand Hésiode affirme que l’espérance est au fond de la boîte de Pandore, Hésiode se trompe, elle est au fond du cœur de l’homme. C’est de cette espérance secrète que rien ne peut détruire, et qui renaît sans cesse comme les entrailles de Prométhée sous le bec du vautour, qu’est sorti le monde enchanté dont la Mort garde les portes. Pourquoi ce ciel bleu, ces riantes perspectives, cet éclat soudain au milieu de tant de réalités douloureuses ? Serait-ce le souvenir presque effacé de notre vraie patrie?

L’austère judaïsme lui-même n’a point échappé à cette loi de notre cœur : Dieu a placé Adam et sa compagne dans un admirable verger sillonné par des eaux rafraîchissantes. Et lorsque le progrès amené par les siècles permit au christianisme de fonder son pouvoir sur les iimes, il vint promettre à la vertu blessée, dans

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les terribles luttes de la vie, des joies éternelles sous un dais d’azur.

Nous suivrons ce songe doré du bonheur depuis l’instant où il vient bercer l’enfance de la Grèce jusqu’au jour où il se perd dans l’auréole de la foi nouvelle ; mais en racontant comment la vision du bonheur subit les influences des peuples et des civilisations, comment cette inspiration générale naît et se propage, peut-être aurons-nous fourni la matière d’un chapitre sur l’histoire de Tâme, peut-être aussi que quelques lecteurs nous sauront gré de leur avoir indiqué le cours de ces fleuves lumineux des paradis dont les rives, dit le poète, sont couvertes de fleurs admirables :

E vidi lume in forma di riviera Fulvido di fulgorc intra due rive Dipinte di mirabil primavera.

Notre âme, toujours vivante, l’est encore plus après la mort. Cette réflexion, d’un esprit délicat, résume assez bien le spiritualisme moderne. Si l’on disait que l’âme, toujours vivante, l’est beaucoup moins après la mort, ce serait caractériser avec quelque justesse le spiritualisme ancien. L’homme, dès l’origine des sociétés, a voulu pénétrer le mystère de la tombe. Excité, inspiré par le sentiment religieux ou la poésie, qui ne sont qu’un, il s’est créé un monde invisible qu’il a fait en partie à l’image de celui où nous vivons. Nous

n’admirons point assez, du haut de notre métaphysique dédaigneuse, ce qu’il a fallu d’imagination- et de vigueur intellectuelle pour dégager l’âme de la matière, la rendre indépendante, lui donner un lieu d’exil ou une patrie, trouver enfin les enfers et les paradis. Le spectacle de ce premier enfantement nous échappe, car il s’est accompli lentement, sourdement, dans la nuit du passé. Ce que nous voyons seulement, quand nous tournons les yeux vers cette race grecque prédestinée à régner éternellement dans les domaines de l’esprit, c’est qu’au temps d’Homère la séparation de l’âme et du corps est déjà établie. L’âme existe par elle-même, c’est quelque chose d’impérissable, tandis que le corps n’est qu’un peu de boue, une plante humaine ; car, selon la croyance grecque, les premiers hommes étaient sortis du sein de la terre, aussi bien que le froment. A la vérité, l’âme n’a force et pouvoir que lorsqu’elle est unie au corps qui la rend perceptible aux sens. Privé du corps, son précieux compagnon, elle n’est plus qu’une ombre, le rêve à côté de la réalité. En vain les trépassés ont-ils la voix, la taille, le costume qu’ils avaient sur la terre : ce n’est qu’une apparence vaine. La mort, dans le système homérique, n’est qu’une sotte parodie de la vie, et comme son abaissement.

Si pour considérer les premiers pas de la psychologie nous nous plaçons sur le terrain de la morale, nous verrons que la question des destinées de l’homme dans ses rapports avec Dieu et ses semblables n’est même pas agitée. L'idée du mérite et du démérite, trouvant au delà du tombeau la récompense ou le châ-

L’ANTIQÜITK.

timent, n’apparah point encore. Mettre en harmonie l’accomplissement du devoir et le bonheur sera l’œuvre d’une civilisation plus avancée. Mais, en attendant que la philosophie vienne déclarer que ce n’est point dans cette vie que la vertu trouvera sa couronne ; en attendant que la loi évangélique ouvre le ciel à ceux qui souffrent et restent dans le devoir, l’humanité qui, pendant des siècles, aspire au bonheur, comme le veut sa nature, voit constamment devant elle l’image de la félicité, félicité lointaine, il est vrai, dont elle est séparée par deux abîmes, la mort et le temps. Le bonheur apres la mort se nomme le paradis, le bonheur au commencement des siècles se nomme l’àge d’or.

Fouillez dans le cœur de l’homme, et vous y trouverez le mécontentement. Ce qu’il maudit surtout, c’est le présent qu’il aimerait peut-être s’il connaissait l’avenir ; ce qu’il regrette, c’est le passé qu’il vante aux dépens du présent. Il en est des nations comme du vulgaire : peu satisfaites de leur lot, elles se sont prises d’enthousiasme pour ce bon vieux temps que l’on farde d’une si étrange façon. Aussi l’âge d’or orne-t-il le berceau de tous les peuples, depuis l’Inde jusqu’au Mexique. Toutefois les béatitudes terrestres ne peuvent être d’une éternelle durée. L’humanité descend donc de ces hauteurs, mais lentement, graduellement, en suivant le cours des siècles. Ce sont autant d’étapes vers le mal, et chacune a son nom : ainsi donc, à l'âge d’or succède l’âge d’argent, à l’âge d’argent celui d'airain, après lequel vient l’âge de fer; et les quatre âges d’Hésiode se retrouvent tout aussi bien dans la

mythologie du nouveau monde que dans la théologie indienne de Manou.

Chez les Grecs, cette décadence n’est cependant point complète. Si l’âge de fer rassemble tous les fléaux, le bonheur se trouve encore au bout de la terre. L’âge d’or, sous un nom ou sous un autre, n’a cessé d’y fleurir. Comme un anneau de l’éclat le plus pur, il entoure d’une zone de félicité le disque terrestre.

Quand on compare l’âge d’or à l’Élysée, on est frappé de la grande ressemblance de ces deux conceptions, car les poètes, grecs ou latins, qui représentent t*Élysée à deux pas du Tartare, se sont écartés de la tradition primitive. Cette tradition, qui a traversé l’antiquité tout entière, donne pour habitation aux ombres heureuses certaines îles placées aux extrémités de la terre. Or, il est impossible de ne pas voir que la félicité dont jouissent les mânes dans les îles des bienheureux est la même que celle qui fut accordée à l’homme pendant l’âge d’or. Ciel bleu, sol fécond, zéphyr caressant, royauté douce du vieux Saturne, se retrouvent dans les deux légendes. Si le bonheur des trépassés n’est que le calque de celui des vivants, c’est que la théologie panthéiste laisse toujours la limite indécise entre la terre et le ciel, entre la vie et la mort.

« Tout est machine et ressort, dit Chateaubriand, « tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans « les tableaux du paganisme; tout est sentiment et « pensée, tout est intérieur, tout est créé pour l'àme K dans les peintures de la religion chrétienne. » II est certain que dans l’invention du merveilleux funèbre, l’antiquité a procédé dans le sens le plus diamétrale-

L’ANTIQOITÉ.

ment opposé au génie spiritualiste du moyen âge. Celui-ci, en faisant de Jérusalem le centre géographique de l’univers, parce qu’elle en était le centre religieux, soumettait la cosmographie à sa croyance; tandis que l’antiquité, en reléguant son paradis aux bornes supposées de la terre, qu’elle reculait à mesure que ses navigateurs faisaient des découvertes, soumit ses croyances aux progrès de la cosmographie.

Les premiers aperçus des Grecs sur la nature sont d’une extrême inexactitude. C’est à travers le prisme de l’imagination qu’ils commencent par regarder le monde : l’observation scientifique ne vient qu’aprèâ. Homère, qui pendant mille ans représente presque à lui seul le génie littéraire et scientifique de la Grèce, dépeint la terre comme un disque légèrement convexe et cerné par l’Océan. Au-dessus du disque terrestre s’élève la voûte solide à laquelle les astres sont attachés comme autant de clous lumineux. Cette voûte est soutenue par une colonne; Atlas personnifie ce puissant support. Au loin, dans les entrailles de la terre, s’étend le royaume de Pluton; on y arrive par une ouverture placée sur la rive du fleuve Océan. Le chaos commence là oû finit le ciel et l’enfer.

La géographie homérique est en rapport avec cette cosmographie. A l’est, le désert qui sépare l’Asie Mineure de la Mésopotamie; au sud, la vallée du Nil et la côte d’Afrique, jusqu’au premier rameau de l’Atlas; à l’ouest et au nord, la Sicile et la pointe méridionale de l’Italie : telles sont les bornes de l’univers grec, dont la mer Égée forme le centre.

C’est du côté de la Sicile et de l’Italie que le brouil-

lard qui couvre le reste du inonde est le plus épais. Là commence la nuit, là se trouvent des régions mystérieuses gouvernées seulement par la fantaisie des poètes; là demeurent Circé, Calypso, Scylla, Polyphème, les Lestrigons, c’est-à-dire le monstrueux, l’horrible, les voluptés qui tuent, le rêve, le cauchemar! Là mugit le fleuve Océan, dont les eaux vers le nord-ouest se mêlent aux vagues de la Méditerranée. Cette mer assombrie a pour rivages le pays des Cimmériens, enveloppés d’une éternelle nuit. Ulysse pénètre ici dansl’Averne. Merveilleux pouvoir de l’imagination! Homère a fait du petit golfe de Bajes, parfumé et limpide, le péristyle des enfers.

Cepebdant si nous arrêtions nos regards sur cette partie du monde, le sombre nuage s’entr’ ouvrirait. L’àge d’or et ses délicieux ombrages nous apparaîtraient au sein même de l’Italie. Nous verrions cette félicité universelle que les poètes signalaient restreinte dans le Latium, sous le sceptre paternel de Saturne. Située au bout de l’univers homérique, l’Hespérie peut tout aussi bien, à cause de son éloignement, être le pays du bonheur que celui des tristes prodiges. Ne l’oublions point : le roi du Latium, le roi de l’âge d’or, commande, comme nous le verrons, aux ombres heureuses; selon quelques légendes, il personnifie aussi le temps. Quand la mythologie place les domaines de Saturne du côté où le soleil se couche, ce n’est point une invention sans portée ; ceci prouve qu’elle a deviné les harmonies secrètes du temps, de la mort et de la nuit.

Les lies participent au prestige dont la mer est en-

L'ANTIQUITÉ

tourée. La nature leur a donné la grâce et le mystère, parfois la sublimité de l’isolement. De là ce caractère presque divin que leur ont conféré tant de peuples ; de là ces fables qui les signalent comme le berceau ou la tombe des dieux. Les muses seules ont-elles suggéré à la Grèce l’idée de ces îles, demeures des ombres heureuses, situées au sein d’un océan presque sans limites, placé à la frontière du chaos? Nous ne le croyons pas. Un sentiment humain, une plaie cachée, se trahiraient plutôt dans ce symbole qui nous montre toute la masse de bonheur dans la vie future, comme un point perdu dans l’espace et voisin du néant.

Viliade n’a pas d’Élysée. Celui de YOdyssée se trouve décrit en quatre vers. Ici l’imagination inventive du Midi le cède à la théologie poétique du Nord dans l’art d’agrandir et de peupler les domaines de l’autre vie. Homère se contente de nous montrer Rhadamante et Ménélas transportés dans un pays fertile que la pluie, la neige , les longs hivers n’attristent jamais. Sont-ils morts, sont-ils vivants? On n’en sait rien. Comment ont-ils mérité cette faveur? Ils sont parents de Jupiter. Sont-ils seuls? On l’ignore. Où cette terre est-elle située? Sans doute près de l’Océan, puisqu’elle est rafraîchie par son haleine. Il y a là bien des obscurités, et il ne faut pas s’en étonner. La première antiquité grecque se souciait bien moins de la mort que de la vie. Souvenons-nous de la réponse qu’Achille fait à Ulysse : « J’aimerais mieux être l’esclave du plus pauvre des laboureurs que de régner sur le peuple entier des ombres. » Voilà pourquoi le paradis d’Homère est si mesquin.

LES PARADIS PROFANES EN OCCIDENT. lU

Telle n’est point l’opinion de M. Welcker ‘ ; ce savan t a découvert un paradis homérique des mieux ornés. Quel est ce paradis perdu et reconquis? Le royaume des Phéaciens, que Bayle a surnommé le pays de cocagne des Grecs, et auquel on assigne d’ordinaire l’île de Corfou. Le retour d’Ulysse à Ithaque, sur un vaisseau appartenant à ce peuple, retour silencieux, nocturne, rapide comme la foudre, ne peut être, dit M. Welcker, qu’une image de la navigation des âmes. Familiarisé avec le génie mythologique, avec ces créations aux contours vagues, insaisissables, M. Welcker est convaincu qu’une île où tout est beau, charmant, délicieux, où la vie n’est qu’une suite non interrompue de danses , de festins , de plaisirs de tout genre, où l’on arrive en sortant des enfers , ne peut être qu’un Élysée.

Originale et neuve, cette opinion devait trouver des contradicteurs, et elle en a trouvé. Serait-elle cent fois plus hasardée, nous la préférons au commentaire de cet honnête savant anglais, qui reconnaît dans l’île des Phéaciens la Judée, et son roi Salomon sous les traits d’Alcinoüs. D’ailleurs, Homère a ses dévots, qui crient au scandale quand on s’écarte de la lettre pour chercher l’esprit. Partisans de l’explication historique, ils ne volent ici qu’une peinture idéalisée de la vie réelle ; ils oublient qu’en ce temps-là un bon vent et quelques coups de rame menaient de la terre des vivants à la région des morts. Eh ! de quel droit vou-

I. Die Uomerischen Phœaken und die Inseln der SeUgefi, D/iein iftiseum fur Fftiloiogie, 1832, I. S. 21ü.

I/ANTIQÜITÉ.

lez-vous enlever au plus puissant des artistes la liberté de peindre à sa fantaisie la demeure des âmes? Si les couleurs sont terrestres et le souffle matériel, c’est qu’Homère personnifie la Grèce jeune, ardente, tout occupée à lutter contre les choses. Le génie du poète rase le sol fleuri, sans songer à monter plus haut.

Le paradis d’Hésiode est ouvert à toute cette race qui naît entre l’âge d’airain et l’âge de fer, et qui voit ses plus nobles enfants périr devant Thèbes ou devant Troie. « Ces héros fortunés, dit le poète, habitent dans les îles des bienheureux, au delà de l’Océan, et trois fois chaque année la terre féconde leur prodigue ses fruits, etc. » Le paradis guerrier, le walhoU Scandinave est déjà trouvé. L’île d’Hésiode, c’est la /ai/e du moyen âge de la Grèce. Saturne y tient la place du roi Arthur. Ici Hésiode a dépassé Homère. Son île des morts exprime une belle idée : la récompense des braves dans l’autre vie, ou plutôt, pour ne rien farder, l’orgueil de race dans l’antiquité féodale. Jusqu’ici nous n’avons point encore aperçu le paradis de l’indigent, de l’esclave, de la femme, de l’enfant. Pour qu’on le voie, il faut que la terre se renouvelle. Mais l’àme du sage, où ira-t-elle se réfugier? On n’en sait vraiment rien. Les clameurs de la guerre, l’hymne à la nature étouffent le cri de l’équité dans ces magnifiques poésies héroïques et cosmogoniques, où la faiblesse semble un crime. Adorateurs de la force, de la valeur et de la beauté, c’est à ces trois divinités qu’Homère et Hésiode ont confié les clefs de leur paradis.

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Avec Pindare, la vision du bonheur futur prend un nouvel aspect. Pindare a le génie prophétique. La sublimité des psaumes éclate dans ses vers. Parfois il est obscur comme Isaïe, parfois il en a la véhémence et l’audace. Toujours cette chaleur active, dont l’Écriture est pénétrée, échauffe sa muse. Aussi quelle énorme distance sépare son île des morts de celle d’Hésiode! On reconnaît que Père morale est ouverte, que le tribunal de la justice, dans l’autre vie, vient de se constituer. Interprète de la conscience du genre humain, Pindare, par une image dantesque, représente l’âme de l’impie « volant autour de la ten'e vêtue du sanglant linceul de la douleur. » Il appartenait à ce grand et religieux poète de montrer à la Grèce charmée l’inaltérable félicité qui attend l’homme vertueux aussitôt après la mort. D’une légende plus ou moins négligée, il a fait un dogme majestueux. Hdisez les strophes où Pindai’e déroule cette existence enchantée : le soleil brille de son plus vif éclat, alors que la terre se couvre de ténèbres. Ses doux rayons illuminent des prairies que rougissent les roses. Des fruits d’or scintillent à travers le feuillage parfumé. Les uns, parmi ceux qui peuplent ce délicieux séjour, se plaisent à lancer des chars dans la carrière; les autres font résonner les cordes de la lyre ; quelques-uns se complaisent dans des jeux savants. Partout la flamme odorante des autels luit dans cette région embaumée.

Voilà le tableau du poète ; c’est celui d’un maître.

lü L’ANTIQUITÉ.

Écoutons le théologien. Il faut, pour arriver à ce séjour de délices, avoir subi plus d’une épreuve. C’est le terme d’un long pèlerinage pendant lequel l’Ame se sera préservée de toute souillure. Long en effet est ce pèlerinage, car il embrasse une triple existence dans l’un et l’autre monde. Au bout sera le port du salut. Qui a tracé la route? Jupiter. Où mène-t-elle? aux îles des Bienheureux que commande Saturne. On le voit par ces rapides témoignages, la vie future n’aura plus pour arbitre le caprice des poètes; elle ressort d’une idée supérieure. Ici la pensée pythagoricienne a monté la lyre de Pindare. De même que la couleur des flots annonce la terre, de même aussi l’île pindarique des Morts annonce les paradis de Platon. Nous venons de voir la vie future parée des grâces de la poésie ; examinons comment elle a été décrite par la philosophie.

Mais arrêtons-nous ici un instant pour combler une lacune : nous ne pouvons passer sous silence quelques îles des Morts, d’une orthodoxie moinspure, il est vrai. Nous avons à signaler l’île d’Achille (ou de Leucé), que la tradition plaçait dans la mer Noire sans le concours des géographes, inhabiles jusqu’à présent à la retrouver. Ce fut, dit-on, un certain Leonymus de Crotone qui en fit la decouverte. Là il vit Achille, devenu l’époux d’Hélène, au milieu de ses compagnons d’armes, ou plutôt de ses amis. 11 faut croire que ce paradis, dont la situation exceptionnelle à l’est indique les progrès de la navigation dans le Pont-Euxin, obtint quelque faveur. Il faut croire aussi que la Grèce était peu susceptible à l’endroit de son héros : nous autres modernes, nous n’aimons pas vpir Achille succéder à

l.Eà l'.V:iAÜiS l’HOFAXKS EN ÜCCItiENT. IT

Pâris dans le lit d’Hélène. Mais n’importe, ce qu’il y a de vraiment curieux, c’est le souvenir donné à ce paradis dans la Marseillaise athénienne, dans la chanson sur Harmodius, l’assassin d’Ilipparque, chanson qui servait de clôture aux banquets politiques de la ville de Minerve; «Non, cher Harmodius, non, dit cette chanson, lu n’es pas mort; tu résides dans l’île des Bienheureux, près d’Achille aux pieds légers, et de Diomède, fils de Tydée. » Mettre ses ennemis en enfer et ses amis en paradis date de loin, à ce qu’il paraît. L’âpre et haut génie qui semble n’avoir parlé si magnifiquement de l’autre monde que pour mieux servir ses haines dans celui-ci, Dante Alighieri ne se doutait peut-être pas que ce procédé, à la fois si facile et si amer, remontait aux démocrates athéniens.

L’idée du bonheur par delà le tombeau, bonheur mérité par la vertu, ne se présente jusqu’ici que comme une intuition pure, une protestation de la poésie contre le néant. Il appartenait à Platon, génie puissant et inspiré, de féconder les champs de la mort sons les auspices de la science, et d’y faire pousser des fruits d’une éternelle beauté. Quand sa pensée se tourne vers l’autre vie, peut-être manque-t-il, pour nous, de celte gravité, de cette tristesse majestueuse à laquelle nous ont accoutumés les maîtres dans la philosophie et la chaire. Ces images sont empruntées à la mythologie, comme s’il cherchait pour sa morale l’abri du polythéisme. C’est Platon qui a conseillé au sage, quand il voit l’injustice ici-bas envelopper les autres hommes, de se tenir en repos, pareil au voyageur qui s’abrite pendant l’orage derrière quelque

L’ANTIQUITÉ

petit mur, contre les tourbillons de pluie et de poussière. Sous ses paroles on voit percer le souvenir de la condamnation de Socrate. Mais écoutons le philosophe ;

« Une loi des dieux, dit-il, veut que les hommes dont la vie a été juste et sainte se rendent aux îles Océanides pour y jouir d’un parfait bonheur, et qu’au contraire les méchants et les impies soient dirigés vers un lieu de punition nommé le Tartare. » Au temps de Saturne, les vivants se jugeaient entre eux; la mort, le jour de l’arrêt, venait les surprendre. Mais, averti par les gardiens des îles Fortunées, Jupiter supprima ce tribunal pour eu créer un nouveau plus impartial, auquel il ajouta trois de ses fils, Æaque, Rhadamante et iîlinos. C’était dans une prairie que les trois juges de la mort rendaient leurs aiTèts. Du point d’où ils siégeaient partaient deux routes : l’une conduisait aux îles Fortunées, l’autre au Tartare. Oubliez pour un instant cesnomsd’Æaque, de Khadamante, de Minos, si vides de sens pour nous autres modernes, et vous trouverez dans ce tribunal inflexible, placé à l’entrée des deux chemins qui mènent au bonheur suprême ou à l’éternelle douleur, une image sévère et grandiose. Un croit entendre le bruit lointain de cette foudre qui éclatera dans l’Évangile : « Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle ! «

L’itinéraire que Platon trace aux âmes se rattache à ses théories physiques, et celles-ci se renferment d’ordinaire dans le cercle de la cosmographie homérique. Théologie, vision, idéal, doctrine de l’immor-

talité, tout cela se combine et s’arrange avec l7/iWe et ÏOdyssée. Mille raisons, il faut encore le répéter, commandaient à la philosophie de rester souple comme la légende; d’ailleurs elle est encore sur le trépied. Ces réserves faites, écoutons encore Platon :

« Au sein de cette mer qui couvre la surface presque sphérique du monde existe une île qui se compose de l’Afrique, l’Europe et l’.\sie. Des rivages de cette île jusqu’au centre, le sol va toujours en s’abaissant. Pareil à un cône renversé, il se creuse à une immense profondeur en se rétrécissant. Cet abîme est au beau milieu de la terre. Au fond mugissent les torrents de feu du Tartare. Sur ses pentes se replient de vastes fleuves qui finissent par s’engloutir dans le gouffre. L’Achéron est un des plus vastes. 11 se jette dans un marais où se rendent la plupart des âmes pour y attendre l'instant où la destinée leur prescrira d’animer de nouveaux corps. » Le lecteur a déjà reconnu l’enfer concentrique imité par le Dante. « Si l’homme, ‘ ajoute Platon, n’était pas retenu par sa faiblesse, il pourrait, en se rapprochant de l’Océan, atteindre les plateaux élevés de la terre, qui s’élancent dans l’azur. Là s’étaleraient à ses yeux d’innombrables merveilles : un sol nuancé des plus riches couleurs ; une terre qui recèle l’or, l’argent, tous les métaux précieux. Là il pourrait contempler des montagnes dont les rochers ont plus d’éclat que le jaspe et l’émeraude. Une race d’élite habite ces régions élevées, race affranchie de nos infirmités, car elle ne respire que l’éther. Des bois sacrés et des temples où les dieux séjournent réellement s’élèvent partout sur ce sol privilégié. Le

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soleil et les astres s’y montrent tels qu’ils sont. C’est dans ee paradis alpestre que se rendent les âmes chastes et tempérantes ; car la terre a bien des lieux différents et admirables; mais les âmes purifiées par la philosophie vont dans des régions supérieures, et encore plus belles. »

Ailleurs, Platon s’est complu à retracer sous d’autres couleurs le paradis de la Grèce. Campagnes délicieuses, sources limpides, prairies émaillées de fleurs où les philosophes dissertent au soleil, festins, danses, concerts, rien ne manque. 11 va même, par une attention délicate, jusqu’à élever un théâtre pour les poètes. Comment donc ce même homme qui les chassait de sa république leur ouvre-t-il son Élysée? C’est que le naturel revient toujours. Avant d’être philosophe, Platon s’était senti poète ; il est de la race des artistes, et l’un des plus grands.

Remarquez qu’au moment où Platon embellissait la vie future de tous les raffinements d’une civilisation élégante, la scène athénienne se trouvait envahie par * de grossières caricatures de l’âge d’or. Dans les cyniques enluminures des devanciers de Rabelais, les fontaines limpides du paradis philosophique sont remplacées par des fleuves do sauce-. La lutte des pains et des galettes qui se dispute'nt l’honneur d’être mangés succède aux entretiens savants dans la prairie. Ici Platon montre le festin préparé par des mains invisibles ; là le poète comique fait tomber du ciel les grives toutes rôties, et donne l’ordre aux poissons entassés dans la poêle de se retourner d’eux-inêmes, afin d’être mieux cuits. Si l’on se prend à songer que ces grosses

bouffonneries se débitaient au pied de la colline que le Parthénon couronnait de sa divine architecture, on répète, avec Montaigne, que l’homme est un être ondoyant et divers; mais quand on les voit reparaître en manière de parodie de l’Élysée chrétien, on est d’avis que l’homme est partout de même, et qu’il n’a jamais changé.

On lit dans saint Clément d’Alexandrie, qui .invoque ici l’autorité du Portique, que l’Élysée et certaines villes des Arimaspes et des Hyperhoréens, signalées par les poètes, sont l’image de la cité céleste, car le nom de cité ne peut s’appliquer qu’à une réunion d’hommes vertueux et non pas aux sentines impures dou t la terre est couverte . ♦

J’ignore si cette précieuse remarque d’un des plus savants Pères de l’Église a suggéré à saint Augustin la Cité de Dieu; mais elle nous dévoile plus d’un paradis ou cité céleste qui se cache sous la description d’une contrée imaginaire, régions aussi éloignées des vivants que des morts, régions dont le nom est : utopie. Transportez la fiction d’un bonheur sans mélange, dont la source est dans le respect de la religion, des mœurs et des lois ; transportez-la de l’ordre surnaturel dans l’ordre philosophique et moral, et vous aurez enfanté une utopie, c’est-à-dire un roman sur le beau et sur le bon, appliqué aux intérêts humains.

L’ilge d’or peut être considéré comme la plus an-

L'ANTIQÜITÉ.

cienne des utopies. Elle ne diffère de celles qui lui ont succédé que parce qu’elle est plus naïve. A côté se rangent les utopies des vertueux Éthiopiens et des vertueux Hyperboréens, toutes conceptions mylhicomorales puisées à la môme source. Il s’agit toujours dans ces romans primitifs d’un peuple heureux et vertueux qui demeure aux extrémités du monde, sur la rive de l’Océan, cette éternelle ceinture du disque terrestre. La seule différence est que si les Éthiopiens sont au sud, les Hyperboréens sont au nord, par delà des monts d’où s’élance Borée, et qu’ils vivent sur une terre échauffée six mois entiers par un soleil printanier. Deux grands fléaux, la maladie et la guerre, sont inconnus chez les Hyperboréens. Quand on y meurt, c’est au bout de mille ans consacrés à la vertu et au culte des dieux. Ne méprisons pas ces fictions des Fénelons de l’antiquité qui bâtissaient déjà leur Salente ; elles prouvent que de tout temps l’homme a pris plaisir à se peindre en beau. J’aime mieux cette fable des Hyperboréens que la fable des Griffons. Ce mythe est celui des chercheurs d’or ; il nous annonce que les extrémités de la terre vont briller d’un autre éclat que celui de la vertu. Ce qui fixera désormais les regards sur ces contrées inconnues, ce sera la renommée de leurs richesses. L’Ophir de Salomon, cette Californie de la race sémitique, se montre déjà à l'est et semble fuir ceux qui la cherchent. Bientôt une géographie fantastique signalera dans les mers où se jette rindus des îles dont le sable est d’or et d’argent. Le monde est encore jeune, et cependant il ne rêve déjà plus aux ruisseaux de miel et de lait; dans ses

songes, il voit de l’or. Quelques pas de plus, le voilà commerçant et industriel.

En originalité, en célébrité, l'Atlantide de Platon l’emporte sur toutes les utopies. De tous les romans politiques, c’est le plus ancien, et une application philosophique et savante de la légende sur l’àge d’or. Longtemps on a cru que le récit de Platon désignait l’Amérique ; une critique plus sévère a démontré qu’il fallait en revenir à l'opinion de Montaigne. « 11 n’y a pas grande apparence — c’est Montaigne qui parle — que l'Atlantide soit le monde nouveau que nous venons de découvrir, car elle touchait à l’Espagne, et ce serait un effet incroyable d’inondation que de l’en avoir reculé comme elle est de plus de douze cents lieues. » En admettant avec un voyageur illustre, M. de Humboldt, que cette fiction platonique ait pu se rattacher à une sorte de prescience qui montrait à l’homme une autre terre habitée au delà de l’Océan homérique, il est bien difficile néanmoins de faire entrer ce continent dans le cadre de la géographie positive. Il restera longtemps encore, comme les îles des Dienheureus, dans ces espaces sans bornes dont l’imagination seuje trace la carte.

J’ai parlé de l’âge d’or ; oui, Platon y songeait lorsqu’il décrivait son Atlantide. D’abord, il nous*montre les dieux mettant la terre en loterie, et l’Atlantide tombant dans les mains de Neptune. L’amour fléchit le cœur du dieu dans ce nouveau royaume ; une mortelle le rend auteur d’une race marquée d’un sceau divin ; cette race croît et se multiphe sur un sol paré d’une végétation admirable et dont le sein renferme

L’ANTIQUITÉ

les métaux les plus précieux. Elle arrive, dit Platon, à posséder plus de richesses qu’aucune dynastie royale. Une civilisation puissante, protectrice des arts, construit des ports, des palais, des temples, que des murs d’airain renferment. Des triomphes multipliés en Afrique et en Europe font éclater le caractère belliqueux des Atlantes. Vertu, bonheur, pouvoir, richesse, rien ne manque aux enfants de Neptune, jusqu’au jour où l’essence céleste venant à s’altérer, les Atlantes se laissent corrompre. Ils sont au faîte de la gloire, et cependant, pareils à ces géants des forêts dont la .sève est pourrie, un mal secret les dévore. Jupiter, qui sonde les cœurs, se décide à les punir : un tremblement de terre effroyable, qui ébranle tout l’univers, ouvre les abîmes de l’Océan, dont les vagues viennent recouvrir l’Atlantide pour l’éternité.

De la mystique Atlantide de Platon est née la bizarre Méropide de Théopompe de Chio. Selon Théopompe, un continent immense forme l’autre rive de l’Océan qui gronde entre cette terre lointaine et notre île comme un fleuve prodigieux. C’est aussi, si l’on veut, une nouvelle édition de la cosmographie homérique enrichie de quelques rêveries nouvelles. — Les peuples qui habitent ce nouveau monde ont le double de la taille des autres hommes et vivent moitié plus. Là se trouvent deux cités, la Pieuse et la Belliqueuse : la première est paisible, les dieux la visitent; et, comme chez les Hyperboréens, on y meurt doucement; la seconde est agitée par le démon de la guerre ; le fer y est plus rare que l’or. Au bout de ce continent s’ouvre un gouffre : sans retour, c’est ainsi qu’on le nomme;

Deux fleuves ornent la contrée : celui de la tristesse et celui de la joie. De beaux arbres à fruits les ombragent. Goûtez des fruits qui croissent sur les rives du fleuve de Tristesse et vous ne ferez que pleurer le reste de vos jours; mangez de ceux qui pendent aux arbres plantés sur le fleuve de la Joie, et si vous ôtes vieux, vous reviendrez à votre âge mûr, puis à la jeunesse, à la puberté, à l’enfance, accomplissant de la sorte, mais à rebours, le cercle inflexible de la vie pour mourir. Selon quelques érudits qui partout voient l’histoire, ce n’est pas sous l’Atlantide, mais plutôt sous la Méropide que se cache l’Amérique.

Peut-être nous reprochera-t-on de nous être un peu écarté de notre sujet; mais comment aurions-nous pu, sans nous rendre coupable d’une grave omission, passer sous silence le paradis de la philosophie? La Grèce a eu ses Thomas Morus et ses Harrington. Leur tâche en ce monde a été de propager, orner et développer les miracles de l’âge d’or et les vertus des Éthiopiens.

Les conquêtes de la géographie, depuis l’instant où les Phéniciens franchirent les colonnes d’Hercule, depuis cette heureuse tempête qui jeta Colæus de Samos dans un Océan que les Grecs n’avaient connu jusquelà que par des récits mensongers, modifièrent les légendes sur le séjour des âmes. L’Élysée fut reculé au delà du détroit de Gades, et devint quelque chose d’aussi positif que le paradis terrestre dans le moyen âge. Peut-être est-ce le moment où les îles des âmes se montreront sur plusieurs points de l’horizon. Du moins, si nous tournons les yeux vers le sud, nous

L'ANTIQÜITÉ.

allons les apercevoir sous les palmiers du désert. Quand, sous Psammctique, la vieille Égypte s’ouvre à la Grèce, celle-ci s’émeut profondément à l’aspect d’une contrée totalement inconnue, ces sages et ces historiens reviennent des bords du Nil étonnés, éblouis, et leur admiration se propage sans peine chez un peuple spirituel et sujet à l’engouement. Ne soyons pas surpris si, dans l’excès de leur enthousiasme, et influencés d’ailleurs par les prêtres de l’Égypte, les Grecs se soient persuadés que cette terre nouvelle avait été le berceau de leur religion. De là une légende qui transportait les Élysées d’Homère et d’Ilésiode à sept journées delà Thèbes égyptienne. Ici l’Océan devenait une mer de sable, et l’ile des Hienlieureux une verdoyante oasis.

Mais le rêve du bonheur après la vie, l’Égypte l’at-elle connu? Non, très-probablement. Une critique qui ne veut pas être complaisante n’admettra pas que les scènes rurales que l’on voit dans les tombeaux représentent, comme le dit Champollion ; « Les âmes moissonnant le grain dans les campagnes de la gloire. » Champollion voulait grandir moralement le peuple dont il essayait de ressusciter la langue. C’est l’erreur généreuse d’un esprit éminent. Prise à l’origine, la prétendue sagesse religieuse des Égyptiens indiquerait plutôt l'instinct du matérialisme. Sans cela, pourquoi se préoccuper si vivement du soin de préserver les corps de la pourriture? Si le culte de l’Égypte est devenu subtil et mystique, ce ne peut être qu’à une époque assez tardive; mais le trait saillant, c’est l’adoration de la nature renfermée rigoureusement dans les

limites du climat. L'Égypte superstitieuse et panthéiste nous laisse bien entrevoir un enfer ; elle nous cache son paradis.

L’Espagne, quand les Grecs commencèrent à la connaître, devint le pays des âmes. L’Espagne possède un beau climat, la nature y est séduisante et maîtresse, l’Espagne avait des droits à être un paradis. De là ces érudits et ces géographes de l’antiquité, qui, ne pouvant se décider à quitter la trace d’Homère, répètent à l’envi que l’Élysée de Rhadamante et de Ménélas était situé dans le voisinage de Gades. De là celte étymologie du nom sonore de Tartessus, dont Homère, suivant eux, aurait fait celui de Tartare. Mais dans ces conjectures oiseuses, rien n’est sérieux, rien n’est critique, rien que puisse avouer le bon sens et la philologie : elles témoignent de cette disposition universelle à choisir le couchant pour la région des âmes. L’ibérie fut pendant longtemps le point le plus reculé • de la terre vers l’occident. C’est donc là que devaient s’élever les Propylées de l’autre vie.

Le jour où les Grecs furent ballottés sur les grandes vagues de l’Atlantique, ils se crurent sur le véritable chemin des âmes. C’est alors que quelques îles découvertes par les Carthaginois sur la côte d’Afrique devinrent sous le nom d’îlesFortunées la contrée idéale . C’est au commerce qu’en revient l’honneur. L’avarice de quelques marchands indique aux âmes souffrantes de quel côté de l’horizon elles pourront goûter l’éternelle félicité, avec encore plus de sûreté que jamais. Le jardin des Ilespérides se trouvait aussi à l’ouest. Il est aux îles des âmes ce que notre paradis terrestre est

I,’ANT1QUITK.

au paradis céleste. Ces pommes d’or qui amusèrent l’enfance de la Grèce ont singulièrement voyagé. De la Cyrénaïque elles ont été transportées dans le voisinage du mont Atlas. Le jardin des Hespérides n’est qu’une des formes de ce bonheur qui fuit devant nos vœux : à ce titre c’est un vieux mythe. J’ai beaucoup de respect pour niercule astronomique, sujet de tant de savantes dissertations, mais quand je le vois au jardin des Hespérides, il ne me représente pas le soleil, mais plutôt l’attrait de l’inconnu et le génie aventureux d’une race courageuse.

La poésie latine est le dernier écho des rêves de la Grèce, écho plein de charme et d’harmonie. Horace donne aux îles Fortunées un l’egret éloquent:

Pelamus arva divites et insulas.

Au milieu des horreurs de la guerre civile, sa pensée se reporte avec bonheur sur ce petit coin de l’âge d’or. Jupiter, dit-il, le sépara du reste du monde quand l’âge' d'airain eut commencé. Pour Horace, l’île de l’Océan Atlantique, Oceanus ciraimvagus, n’est point, à proprement parler, l’asile des âmes. C’est le thème d’une jolie peinture de la vie primitive. Rien n’y manque, ni le figuier sauvage, ni le miel dans le creux du rocher, ni l’onde légère qui se précipite du haut de la colline avec un doux murmure. A la différence de l’élégant épicurien, Yirgile ne s’est point servi de la légende des îles Heureuses. Sou Élysée est souterrain et tient aux enfers. Toutefois, disciple respectueux des Grecs, Virgile a placé l’Averne dans des lieux signalés déjà par la tradition homérique. Platon , dans \' Enéide,

lionne la main à Virgile, comme Virgile, dans la Divine Come'Æe, donne la main à Dante pour entrer dans l’enfer florentin. Avouons que la mise en scène de l’Élysée virgilien n’a rien d’extraordinaire. Le décor est le même que dans les paradis grecs. Montrer les âmes heureuses qui luttent sur le sable, jouent de la lyre, se reposent près de leurs armes ou de leurs chars, ce n’est pas un grand effort d’imagination ; mais ce qui surprend et plaît, c’est un Élysée que le souffle le plus pur, un souffle presque chrétien semble animer. Les bienfaiteurs des hommes, les prêtres chastes, les poètes religieux s’y montrent la tête ceinte d’un bandeau blanc comme la neige. Ils rayonnent déjà de cette lumière céleste dont s’envelopperont les justes dans l’Élysée de Fénelon. Virgile, et la remarque en a été faite, est l’Homère d’une époque de transition. Païen par l’éducation, platonicien par l’esprit, il est chrétien par la sensibilité. Voilà par où il se sépare du polythéisme dont la magnificence et la grâce, car il y a toujours une odeur de sang dans ses fêtes, ne voilent qu’à moitié la rudesse primordiale. Virgile a inauguré dans la société prête à se dissoudre la rêverie, la mélancolie modernes. Voilà bien le dernier âge prédit par la sibylle de Cumes et qui fait éclore une nouvelle race de mortels :

Jam nova progenies coelo demittitur alto.

Nous avons vu qu’avec Horace, et même avec Virgile, la poétique des paradis s’inspire encore de la

L’ANTIQÜITE.

Grèce. Avec Plutarque, Ja légende des îles Fortunées subit une complète métamorphose. Ce grand peintre des hommes, comme on l’a justement nommé, ne manque jamais de présenter les traditions religieuses avec des développements inattendus. C’est dans le voisinage de la Grande-Bretagne qu’il place les îles des Morts, que la Grèce jusque-là croyait trouver dans les latitudes moins boréales. Parmi ces îles, il en est une qu’il appelle Ogygée : c’est ainsi que se nomme nie de Calypso. Ogygée se trouve à l’ouest de la Grande-Bretagne, à deux cent cinquante lieues environ du fameux continent extérieur des cosmographes grecs. Là demeure Saturne. D’ordinaire le dieu reste enchaîné par le Sommeil, dans un antre profond parfumé d’ambroisie, et dont les parois brillent comme de l’or ; de nombreux génies, les âmes de ceux qui furent ses courtisans quand il régnait sur la terre, entourent Saturne et sont les interprètes de ses songes dans lesquels il voit toüt ce que médite Jupiter. Mais le réveil du dieu est terrible et marqué par des actions violentes et tyranniques. Quand Plutarque ajoute, dans un autre endroit, que les âmes de ces génies ne s’éteignent qu’au milieu des tempêtes et en répandant des vapeurs empestées, on se demande ce qu’est devenue la riante mythologie des îles des Bienheureux. On pressent les effrayantes visions du moyen âge, les sorciers, les revenants. On aperçoit au loin le vaste champ des spectres et de la magie où tout se rencontre, depuis le rêve orageux du barde jusqu’aux Mille et une Nuits.

Une érudition fine et profonde s’est étonnée de ce

conti'asle; elle y a vu l’empreiote mélancolique des races du Nord, et, poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, elle a cru pouvoir enlever à la Grèce le symbole de la navigation des âmes. Ainsi, d’après M. Welcker, cette douce et consolante légende des îles Fortunées aurait pris naissance sous la neige. Ce serait un souffle boréal qui l’aurait apportée, avec le culte de l’Apollon hyperboréen, dans les heureuses contrées du Midi.

Cette opinion ne peut-elle être contestée ? Serait-il vrai que la Grèce, qui possédait à un si haut degré l’esprit du symbole, et faisait dans cet ordre d’idées de si heureuses rencontres, aurait été contrainte, pour donner la figure du passage dans l’autre vie, de recourir aux Germains, aux Bretons et aux Scythes? Il semble, cependant, que pour une race de navigateurs l’unique chemin du paradis ce devait être la mer. D’ailleurs, chez un peuple mobile, aussi prompt à accueillir des fables qu’à s’en dégoûter, le merveilleux n'a-t-il pu varier mille fois sans que, pour cela, la source en fût étrangère? C’est un fleuve qui fait de longs détours avant d’arriver à son embouchure et reçoit toute sorte d’affluents.. Remarquons, d’ailleurs, que les croyances religieuses ont leur enfance, leur maturité, leur vieillesse ; voilà pourquoi les dogmes périssent. Pastoral avec Homère, guerrier avec Hésiode, majestueux avec Pindare, orné et philosophique dans l’Académie, le mythe du séjour des âmes heureuses présente chez Plutarque tous les signes de la décrépitude. Quand le philosophe de Chéronée écrivait ces traités ingénieux dans lesquels il embrasse

aa L’ANTIQUITK.

tout ce qui peut intéresser riiomme, c'était au milieu d’une société corrompue, vieillie, sourdement travaillée par de nouvelles et surprenantes doctrines. Peut-être aussi a-t-il puisé dans les récits mensongers des voyageurs ce merveilleux si nouveau. Mais que pouvait Être le rêve du bonheur sous le règne d'un Domitien ? Laissons donc à la Grèce le mérite d’une liction qui s’accorde si bien avec son génie et sa géographie, et dont le fond populaire et humain a été remanié et coloré par ces grands hommes.

Quelques années après, lorsque, sous de bons empereurs, l’univers respirait, un sophiste ingénieux s’amusait à parodier cette île du bonheur célébrée par Pindare. Ce n’était plus la grossière, mais innocente moquerie d’un poète comique, condamné à faire rire vingt mille spectateurs ; c’était le sarcasme élégant et voltairien, la piquante raillerie d’un sceptique qui frappait au cœur le polythéisme en badinant. Dans un conte bouffon, qui rappelle Gulliver ou Micromégas, Lucien et ses amis abordent à l’île des Bienheureux, île parfumée, île fleurie. Là, garrottés avec des couronnes de roses par les gardes-côtes, les nouveaux débarqués sont conduits à llhadainante qui leur permet de visiter sa capitale. Quelle merveilleuse cité! Les maisons sont d’or et le pavé d’ivoire; on y entre par sept portes en bois de cannelle, et le mur d’enceinte, en jaspe vert, a pour fossé un fleuve d’huile aromatique. La salle des banquets s’élève hors de la ville dans un endroit nommé les Champs-Élysées, prairie admirable entourée d’arbres touffus, où les âmes des justes, vêtues de toiles d’araignées teintes

de pourpre, se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la table. Pendant le repas, des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles exécutent différents morceaux sous la direction d’Arion, Anacréon, Stésichore; les paroles sont d'Homère. Que Lucien se fût borné à ses plaisanteries, à railler l’époux de Pénélope qui, dit-il, lui donne une lettre pour Calypso en cachette de la plus fidèle des femmes, il nous serait permis d’admirer sa gaieté et sa verve ; mais quand il transporte, dans l’île si calme des Morts, les passions et les intrigues des vivants, quand il peint l’amour, ou plutôt les deux amours, se donnant carrière sur la place publique, on regrette de deviner le cynique sous le masque du moraliste. Chez l’auteur des Dialogues des Morts, un coin de la besace de Diogène dépasse toujours le manteau du philosophe épicurien.

La croyance aux îles Heureuses, si étroitement liée avec le dogme religieux des peines et des récompenses, cette noble légende qui, dans les beaux jours du paganisme, avait pour interprète la muse sévère de Pindare, devait, lors de son affaiblissement, s’effacer et se perdre. Dans cette période, qui remonte au siècle d’Auguste, l’univers, selon l’heureuse expression de M. Villcmain, fut infatué par la sorcellerie mythologique. Le pauvre était enivré de superstition, le riche était sceptique, les esprits généreux cherchaient la religion annoncée par Socrate, les philosophes envoyaient les morts vertueux dans la lune, enfin le prince des lettres latines, Cicéron, plaçait la grande àme de Scipion l’Africain au milieu des pâles splendeurs de la voie lactée, paradis romain, où dominait

l’antiquité.

la pourpre consulaire, car il s’ouvrait seulenicut pour ceux qui avaient défendu, sauvé, agrandi la patrie.

On est tenté de croire que celte même période fut témoin de quelques tentatives pour faire revivre l’antique fable des îles des Morts. Abandonner une légende si riebe et maniée par les maîtres, la poésie ne le pouvait guère. D’ailleurs, le paganisme aux abois employait ses dernières ressources pour combattre l’indifférence, l'incrédulité ou le mépris. 11 retournait, évoquant tout son passé, à ses premières idoles, brûlait un cierge pour chaque saint, et faisait de l’archaïsme religieux. Je n’en voudrais d’autre preuve que V Argonautique attribuée si longtemps à Orphée par des savants peu soupçonneux. Ce poëme l’étrospeclif apparaît comme le dernier signe de vie d’une école qui tint une place importante dans la religion mystique des Grecs. Là, sous le grand nom d’Orphée, on essaye de ranimer la foi païenne. Malheureusement l’arme est trop rouillée, ou la main qui en fait usage trop inhabile pour entraver la marche d’une secte nouvelle, à laquelle se rallient peu à peu tous les nobles esprits, tous les cœurs généreux. L’auteur inconnu de cet ouvrage conduit ses Argonautes au bord de l’Océan glacial, chez les MacrobiteSy ou plutôt dans une succursale de l’Klysée. L’œil clair, le front serein, l’àine et le corps exempts d’infirmités, jeune, beau, sage, heureux et vertueux, l’IIyperboréen — je me trompe, je voulais dire le Macrobite — s’endort du sommeil du juste, après avoir vécu plus de mille années :

Hieii ne troulile sa lin, c’est le soir d’un beau jour.

Non loin de là s’élèvent les monts Riphées, dont les hauts sommets enveloppent le pays des Cimmériens d’une ombre épaisse. Uermione est la capitale de cette contrée qu’arrose l’Achéron ; c’est sur l’onde froide et claire de ce fleuve, qui traverse en roulant de l’or un marais fangeux, que les morts du pays naviguent pour arriver au royaume des songes. Il n’y a qu’un instant, les Macrobites nous donnaient un avant-goût de l’Élysée, maintenant nous découvrons l’énfer. Mais savez-vous précisément en quel endroit de la terre se trouve Hermione? Dans le pays des Sarmates, sur les rivages de la mer Crânienne des anciens, la Baltique des modernes. Etonnante élasticité du polythéisme, qui transporte si aisément, des rivages du Nil au bord de la Vistule, les royaumes de la Mort ! Mais un voile lugubre s’étend sur runivers ; la guerre, la dévastation, tous les fléaux sortis de l'abîme vont s’abattre sur ces belles contrées, où depuis tant de siècles le génie des arts enfantait des prodiges : les barbares sont déchaînés.

De cette époque date un paganisme nouveau. Le monde voit apparaître tout à coup des religions inconnues. Peut-être auraient-elles occupé la place que le polythéisme méridionid semblait leur abandonner, mais elles rencontrèrent le christianisme grec et romain, dans sa sève première, et oe prosélytisme désintéressé et enthousiaste, ignoz’é de l’antiquité. De là certaines péripéties merveilleuses : des vainqueurs qui embras-

1,’ANTIQDITK.

sent la foi des vaincus; de là des kiUet. terribles qui durent pendant des siècles ; de là enfin certaines transactions étranges entre les anciens cidles et le culte nouveau. Aussi, mille ans après l’ère chrétienne, l’Europe comptait-elle encore des peuples idolâtres; et ce n’est qu’à la fin des dixième et onzième siècles que les Polonais et les Unsses délaissent leurs antiques symboles. Trois religions ont rempli principalement les imaginations au delà des limites de la civilisation romaine à l’Occident et au Nord : le druidisme et les religions germanique et Scandinave. Fille de la religion germanique, la religion Scandinave est la seule qui se soit prolongée à travers le moyen âge par diverses ramifications ; les autres ne tardèrent pas à s’annuler sous l’action .secrète ou visible du christianisme. Toutefois, leur disparition ne fut point entière. Là poétique populaire protégea leurs ruines. On les voit reparaître dans les ballades, dans les légendes, dans certaines traditions mystérieuses qui décèlent un polythéisme local; on les retrouve aussi dans les romans de chevalerie, car le roman c’est le poème épique du moyen âge, l’iliade de la société nouvelle qui recommence la barbarie pour arriver, après de longs circuits, à la plus haute civilisation.

Mais ce qu’il convient surtout de signaler, c’est la croyance au bonheur futur reparaissant au sein de la mythologie septentrionale, plus vivante et plus jeune. Chez ces peuples d’un génie grave et silencieux, les domaines de la Mort se trouvent singulièrement agrandis. Ainsi, rien n’égale la variété et la richesse des paradis Scandinaves, renfermés dans une énorme

enceinte placée au centre du monde, je veux dire l’Asgard.

Parmi les demeures divines comprises dans ce royaume des âmes, le Valholl et le Gimill semblent être les plus augustes. Dans le Yalholl, les valkiries, c’est-à-dire les amazones Scandinaves, reçoivent les âmes des héros morts en combattant ; car dans cette religion toute guerrière, l’enfer semble avoir été créé pour les poltrons. Des boucliers couvrent le Yalboll, où l'on entre par cinq cent quarante portes gardées chacune par huit cents guerriers. Au milieu, s’élève un arbre immense dont l’épais feuillage abrite la chèvre lleidrun, l’Amalthée des frimas. De ses mamelles gonflées découle chaque jour l’hydromel qui inonde de joie le cœur des héros. D’un aspect plus paisible que le Yalholl, le Gimill, paradis d’une date plus récente, offre une retraite tranquille aux âmes vertueuses. Là, dans une salle éblouissante de lumière, en présence du dieu de la justice et de la paix, elles savourent le bonheur dans l’éternité. Nous avons déjà comparé le Yalholl à l’Klysée d’Uésiode, nous rapprocherons le Gimill du paradis de Pindare.

La nature parle avec bien plus d’éloquence à l’imagination rêveuse du Nord qu’à l’ardeur sensuelle de l'homme du Midi. Certes, entre le culte sanglant d’Irmensul elles douces inspirations du druidisme kymrique, le rapprochement n’est pas facile ; cependant un côté les unit, c’est la suprême idolâtrie des plantes, c’est le sentiment profond qui naît de la vie solitaire et se transforme en extase rêveuse. C’est du moins ce que laissent entrevoir les vieilles poésies germaniques

L’ANTIQOrTE.

qiii représentent la terre et le ciel comme une savane immense, image naïve de rAllemagne enveloppée dans son manteau de bruyère, et courounée de forêts. Encore à cette heure, le peuple eu divers endroits n’a pas d’autre nom pour désigner le paradis que celui de la Prairie dorée. Peut-être aussi qu’une des fables de la mythologie Scandinave se cache sous cette forme chrétienne, celle qui nous montre les dieux réunis après la destruction de la terre dans une vallée divine, et trouvant sous l’herbe loulfue des palets d’or. Platon, à la fin de sa République, déclare qu’il n’a nul souci du sort réservé aux enfants dans l’autre vie ; le tendre Virgile, lui-même, relègue sans pitié ces ombres innocentes à l’entrée des enfers. Ceci nous afflige pour la mémoire de ces deux grands hommes. Au contraire, miséricordieuse et maternelle, la légende allemande rassemble sur de beaux gazons les âmes de ces pauvres petites créatures que la mort a surprises dans le cristal des eaux. Comparez la fable de Narcisse, changé en fleur, à cette légende d’un enfant qui meurt quand la rose que lui a donnée un ange vient à s’épanouir, et vous verrez si la sensibilité et le charme se trouvent du côté de la Grèce.

Loin de disparaître, le mythe du voyage des âmes à travers les mers se reproduit sous une forme nouvelle dans ce monde Scandinave, germain, saxon. Procope parle d’une superstition populaire qui régnait sur les côtes do la Gaule placées en face de la Grande-Bretagne. Souvent, au milieu de la nuit, un pêcheur entend frapper à sa porte. Une voix faible, mais dont l’accent est irrésistible, résonne à son oreille ; alors

LES PARADIS PROFANES EN OCCIDENT. 3!l

il se lève et court à la mer. Une barque tout appareillée l’attend sur la rive. Il y monte et gagne le large. Mais la barque s’enfonce... un peu plus elle va sombrer. On dirait qu’une foule de passagers la surcharge. Une heure s’écoule, elle pécheur, qui a toujours ramé, aborde sur les rives de Britlia, la Grande-Bretagne. D’ordinaire ce voyage emploie un jour et une nuit, mais ici le ciel et l’enfer sont de la partie. Bientôt la barque laisse apercevoir ses flancs au-dessus des va-; gués, et alors le Caron gaulois, soupçonnant qu’il est débarrassé de sa cargaison funèbre, cingle de nouveau vers la rive natale. Durant cette expédition mélancolique, il n’a rien vu, rien, si ce n’est le 'ciel noir, la mer houleuse et la plage déserte ; mais il a entendu : une voix a proclamé des noms .comme si elle faisait l’appel de ces passagers invisibles, sans doute pour le^ signaler aux douaniers de. la mort.

Telles sont les idées qui remplissent l’Europe au sixième siècle après notre ère ; voilà par quelles images la superstition populaire se représente ce voyage des âmes qui s’accomplit sur les sarcophages antiques, dans les bras arrondis des Néréides ou sur la croupe des dauphins. C'est ici qu’un siècle avant Procope, un poète de la décadence transportait l’Averne ; c’est au delà de cette Brittia, devenue l’asile des âmes de la race celtique, que Plutarque, deux cent cinquante ans avant Claudien, signalait un archipel fantastique gouverné par un Saturne romantique. La tradition qui, depuis Ilomère, s’obstine à placer les rivages de l’autre monde du côté de l’Occident, ne se dément donc jamais; et comment le pourrait-elle, lorsqu’elle

f li

L'ANTIQGITÉ.

correspond si bien aux impressions les plus intimes et les plus secrètes de notre nature? « Quand le disque du soleil, dit 0, Millier, s’abaissant sur l’horizon, ne nous envoie plus qu’une faible lumière, alors une douce mélancolie prend possession de notre cœur, et le monde des âmes heureuses semble apparaître dans la région empourprée du couchant ‘ . »

Le cycle chevaleresque du moyen âge commente aussi à sa manière cette vieille croyance. Dans le roman de Lancelot du Lac^, la demoiselle d’Escalot demande avant de mourir que son corps soit déposé dans une nacelle richement équipée qui sera livrée ensuite aux caprices de la mer. On a pensé qu’une prescription si étrange ne pouvait être qu’en vue du pays des Morts, et un savant illustre ’ a rapproché ce trait bizarre de la coutume Scandinave de placer les corps sur une barque. Rappelons-nous que la fée Morgaue transporte mourant le héros kymrique Arthur dans nie d’Avallon, jardin des Hespérides de la mythologie celtique? Bien avant cela, la fée des eaux, chez les Grecs, avait conduit son fils, mort ou vivant, dans nie de Leucé.

Faites ressortir, si vous le voulez, l’originalité des races, la liberté absolue des instincts populaires ; son-

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