LE TEMPLE D’ÉPHÈSE
déclarer que les arguments de M.Falkener me paraissant des plus solides, je me range de son côté, sous toute réserve néanmoins, en vue des surprises que l’avenir nous ménage. Qui sait ce que des fouilles habilement conduites peuvent nous révéler plus tard?
J’en demande pardon à M. Falkener, mais je ne puis m’empêcher d’exprimer un regret: j’aurais voulu qu’il se piquât d’être historien. Moins de modestie, plus d’ambition, et son livre n’y aurait rien perdu. Ranger sèchement, chronologiquement et dans un court appendice les événements dont se composent les annales d’Éplièse, ce n’est pas assez ; une étude historique sur cette grande cité, une véritable étude, en tête de l’ouvrage, ce serait un beau fronton. Du reste, le sujet en vaut la peine. Quel foyer de lumière que cette .voluptueuse Ionie, ce pays de luxe intelligent, où toutes les délicatesses de la vie furent si prématurément connues ! Combien j’aurais aimé à voir caractériser à grands traits le développement moral de ces villes privilégiées du ciel d’où les lettres et les arts sortirent, comme un essaim sacré, pour aller civiliser le reste de la Grèce et du monde! J’aurais voulu quelque vive peinture de ces cités au génie mobile, placées sur les frontières de l’immobile Orient. Éphèse entre autres nous offre un phénomène bien digne d’être observé. Ici surtout les deux grands courants des croyances humaines se rencontrent et marient leurs eaux. Ici l’alliance de l’Europe et de l’Asie, sous l’influence d’Alexandre et de ses successeurs, semble plus intime encore. La Diane d’Éphèse me frappe singulièrement. Momie égyptienne façonnée par un ciseau grec, idole
AKCHKOLÜÜIE URIENTAEE.
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étrange sur laquelle s’entassent une l'oule d’attributs empruntés aux religions de l’Asie, cette statue de Diane, ou plutôt cet hermès féminin, me représente ce mélange de toutes les traditions, de toutes les idées, cette fusion universelle qui marquent le second âge du paganisme en préparant sa destruction.
Si le travail deM. Falkener ne renferme point de ces vues d’ensemble que l’on rencontre avec plaisir, même dans les travaux dont l’archéologie de détail est l’objet, du moins on y tronvera l’esprit d’investigation et l’instinct des découvertes. Une grande solidité etlebon sens de la nation anglaise s’y montrent à chaquepage. Parmi un bon nombre d’observations Judicieuses que j’ai notées, il en est une dont mon patriotisme a été tellement flatté, que je veux en faire part à mes lecteurs. Avec une impartialité peu commune chez nos voisins, quand ce n’est point l’esprit d’opposition qui les excite, M. Falkener s’est plu à signaler la vive impulsion donnée de ce côté-ci du détroit aux missions scientifiques, c’est-à-dire au mode d’enquête le plus efficace et centfois supérieur, selon lui, aux tentatives forcément limitées des particuliers. Des antiquanes, des philologues, desarlistes français ont parcouru tous les pays classiques. De là, de grands, de beaux ouvrages sur l’iigypte, la tirèce, l’Asie Mineure, la Perse, l’Algérie, ouvrages dont le gouvernement française largement facilité la publication. Cette généreuse sollicitude, M. Falkener la caractérLse d’un mot: «Le gouvernement français, dit-il, a fait pour les beauxarts ce que le gouvernement anglais a fait pour le commerce, The Trench Government has in this respect
1,E TEMPLE D'ÉPHÈSE. i;)7
donc for the Fine Arts, what our Government /ms doue for commerce. »
Or, je note en passant que, lorsqu’il traçait ces lignes, M.Falkener n’avait point encoreeu connaissance des missions scientifiques de Phénicie, d’Asie Mineure et de Macédoine, missions accomplies d’une manière si remarquable dans ces deux dernières années par notre collaborateur M. Renan, par MM. Perrot, Guillaume et Delbet, et enfin par MM. Heuzey et Daumet, et qui ne peuvent que confirmer le voyageur anglais dans sa bonne opinion sur la libéralité intelligente du gouvernement français.
Voyez maintenant ce qui se passe en Angleterre. Ce n’est pas moi, c’est l’auteur de la monographie sur Éphèse qui trace ce tableau très-peu Üalteur. Les belles découvertes de sir Charles Fellows à Xanthe, de MM. Robert Cockerell à Phigalie et à Égine, Layard à Ninive, Newton à llalicarnasse, Smith et Porcher à Cyrène, qui les a provoquées? Serait-ce le gouvernement de ce grand pays? Point. Est-il venu au secours des auteurs ou des libraires? Nullement. Qu’a-t-il donc fait? 11 a expédié quelques navires chargés derapporter à Londres ces dépouilles opimes. Hélas ! marchander les chefs-d’œuvre de l’art, voilà son unique souci ; c’est pour cela que si M. Robert Cockerell met la main sur les sculptures du temple de Minerve à Égine, ces marbres précieux vont en Bavière, et que peu s’en fautque lord Elgin ne soit ruiné pour avoir tenu à vendre à l’.àngleterre ce qui nous reste de la sculpture de Phidias. Emporté par son zèle d’antiquaire et d’artiste, M. Falkener semble oublier que la fameuse maxime
Laissez faire, laissez passer, est la règle de conduite des hommes d’Étal dans son pays. .Mais est-ce à nous à le condamner?
Il y aura bientôt quatre ans qu’ici même' je me croyais fondé à donner le pas à l’Angleterre sur la France dans cet ordre d’idées : un Anglais me montre que j’étais dans l’erreur; je l’en remercie, heureux d’avoir à me rétracter.