I. — Les sens esthétiques
Nos sens oui ;nan( tout une deslinadoii iililitaire. Le g-onl ol l'odorat nous avertissent des dangers que ferait courir à notre organisme I'al)sorption de certaines substances toxi(jues; le toucher, la vue et l'ouïe, par les indications qu'ils nous donnent sur les objets du monde extérieur, nous permettent de nous diriger sûrement dans l'espace. Tous nos sens concourent donc à notre conservation. Mais les deux premiers, devant nous mettre en état de faire un choix entre ce qui est utile ou ce qui est nuisible, facilitent notre comparaison en nous parlant le clair langage du plaisir et de la douleur. Au contraire, les impressions des autres sens, étant destinées à nous servir moins d'avertissements que de simples renseig"nements, ne revêtent aucune nuance affective; elles ne sont ni agréables ni désagréables.
Telle est la première fonction de nos sens, toute pratique. Mais ils sont aussi dans certains cas susceptibles d'un, exercice désintéressé et nous procurent alors des impressions de nature esthétique. Il y a des sensations de goût qui ont déjà ce caractère. Gujau a raconté, dans ses Problèmes d'esthétique
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contemporaine^ qu'après une loug^ue course dans les Pyrénées, il rencontra un pâtre qui lui donna un verre de lait glacé. Il but « ce lait frais où toute la niontagne avait mis son parfum... C'était comme une symphonie pastorale saisie par le goût au lieu de l'être par l'oreille. » De même une gorgée de vin peut être évocatrice des coteaux ensoleillés où le raisin a mûri. Une poésie se dégage donc parfois des sensations toutes matérielles du boire et du manger : c'est même là à peu près la seule poésie qu'on trouve dans la littérature des peuples primitifs'. L'odorat, lui aussi, peut nous donner des sensations esthétiques. Il y a des parfums qui nous enivrent et qui nous plongent en une extase, analogue à celle où nous mettent les œuvres d'art très belles. Ce que nous appelons la beauté du printemps, ne provient-il pas pour une grande part des senteurs qui flottent alors dans l'atmosphère? Quand dans les nuits d'été, par nos fenêtres grandes ouvertes, pénètre une brise odorante, c'est toute la campagne qui semble être entrée chez nous. Supprimez de l'impression d'ensemble, qu'on éprouve devant la mer, la sensation d'odeur salée qui s'y mêle, ou de l'impression générale, qu'on ressent dans les forêts, la sensation d'odeur résineuse qui souvent y entre,
I. N'uir Grosse, Z«sZ)e6«/.ç </<?/'. 1 /V (irad. Dirr; Alcan, 1902).
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et VOUS diiniuuerez silig'iilièrc'meni le cliaiuie <\u'\ s'atirtclie à la vision de l'océan ou bien à crlle drs grands bois.
Du poinl de vue esthétique l'odorat et le i^oùl demeurent néanmoins inférieurs aux autres sens. C'est que, d'abord, dans une odeur ou dans une saveur il nous est presque impossible de démêler les perceptions éléineiilaires; ne se laissant [)as analyser, ces sensations restent toujours assez values. De plus, il nous est malaise' d'évofpier nettement le souvenir de telles impressions; il n'existe pas de mémoire précise de ces sens. Enfin^ le plaisir, dont s'accompag-nent ces sensations, tient uniquement à l'aisance avec laquelle s'exercent nos organes ou simplement provient des associations qui se lient à leur exercice; mais au fond de ces sensations ne se trouve aucun principe d'ordre rationnel, comme il en existe dans les sensations du toucher, de la vue et de l'ouïe.
Les sensations du tact se réduisent bien parfois à un plaisir physiologique : telle la sensation du poli d'un objet, du soyeux d'une étofte ou du velouté de la peau. Parfois aussi, par exemple dans la perception d'une ligne courbe, les sensations du tact donnent lieu à un plaisir plus relevé, déjà rationnel. Pour ce qui est des impressions esthétiques, le tact est donc un sens plus complet que le goût et
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l'odorat. Dans certaines circonstances il lui arrive même de suppléer l'œil. C'est ainsi qu'un aveugle peut très bien par le seul toucher prendre une idée de la beauté plasiique des choses. Les Mémoires de miss Hélène Keller', récemment traduits en français, nous donnent à ce sujet de curieux renseignements. Bien qu'aveugle, miss Keller apprécie par le toucher la beauté des fleurs et des fruits : caressant de ses doigts au matin les roses encore humides, ou bien appuyant sa joue « contre la pelure lisse des pommes, chaude encore de soleil ». Grâce au toucher le charme d? la mer ne lui demeure pas tout à fait étranger : a Je courus me plonger dans la mer. Je sentais les grandes houles s'élever et s'abaisser d'un mouvement rythmique qui me donnait des sensations exquises. » Il y a plus; en dépit de sa surdité l'art musical ne lui est pas entièrement fermé; elle saisit le rythme des sons par les vibrations des corps en contact desquels elle se trouve, soit du parquet où reposent ses pieds, soit du piano où ses mains s'appuient. Quant à la sculpture, on peut soutenir qu'elle est mieux appréciée par le tact que par la vue. Guyau^ avait déjà avancé
I. Hélène Iveller, Histoire de ma vie : sourde, aveugle et /rtMe//e (Paris, Juven; pp. l\, !^2, 58, ih^).
I. Guyau, Protjlèmes de Vestliétiqne contemporaine (Alcan, p. 62).
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cette ick'c que « peut-être pour les aveuj^les la sup<''rioritc^ esthétique des ligîies courbes cl des surlaces arrondies est plus marquée encore que pour ceux qui jugent avec leurs yeux ; les angles, suiloul les angles sortants, blessent presque le toucher ; ils froissent beaucoup moins la vue. » Miss Keller s'accorderait volontiers sur ce point avec Guyau : « J'en arrive à me demander quelquefois, dit-elle, si la main ne penjoit pas micnix que les yeux les beautés de la sculpture. Je crois que la fuite rythmique des lignes est plus sensible au loucher qu'à la vue ». Et elle nous raconte qu'elle-même, dans les musées et les magasins d'objets d'art, se l\iil en touchant les marbres une idée très précise de leur valeur : « En suivant leurs lignes, en caressant leurs courbes, mes doigts perçoivent la pensée cl l'émotion que l'artiste a voulu rendre. Je découvre, sur les visages des dieux et des héros, les expressions du courage, de la haine, de l'amour, aussi nettement que sur les figures vivantes qu'il m'est permis d'étudier. »
Mais de tous les sens, ceux qui peuvent nous procurer le plus d'impressions de nature esthétique, ceux qui mêmp sont les seuls à pouvoir en donner à l'enfant, sont l'ouïe et la vue.
L'enfant pénètre dans le monde sonore avant d'entrer dans celui des couleurs et des formes. Mais
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le premier ellet des sons sui' sa personne est un etlel de cruinle. Le Ijruil d'un objet ({ui tombe ou d'une porte (jui se ferme le fait tressaillir dans son l)crreau. Il y a même des enfants qui pleurent en entendant un piano pour la première fois. Le son produit dans leur organisme un ébranlement nerveux d'autant plus profond qu'il les saisit en quelque sorte par surprise, sans qu'ils sachent d'où il vient. Assez vite, cependant, l'enfant se familiarise avec les sons; ceux-ci ont bientôt même le pouvoir d'apaiser ses pleurs ; et parfois il en vient à éprouver un véritable plaisir, quand on joue devant lui un morceau de piano, comme en témoig"nent son rire et la gesticulation de ses bras et de ses jambes. Il faut ajouter d'ailleurs qu'il paraît alors plus sensible encore à l'intensité des sons qu'à leur qualité : un trousseau de clefs qu'on agite et un verre de cristal qu'on frappe du doigt l'intéressent également; il ne fait pas la distinction entre un « bruit » et un « son ». Peu à peu, il fait plus attention à la qualité même des sons; certaines voix lui plaisent, d'autres lui déplaisent et, si elles sont trop rudes, le font pleurer. La répétition rég-ulière d'un son lui fournit la première notion très grossière qu'il prend du rvthme. Les chansons monotones dont on le bcice précisent en lui cette idée vag-ue du ivthme.
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Du resto, si leulc que soil S(»u inilialioii au ryllnne véritable des sons, elle est encore plus rapide que son initiation à la symétrie des li^ruis. La formation de sou oreille est en avance sur la formation de son œil. D'abord, dans la pi-iiode qui suit sa naissance, il demeure moins longtemps sourd qu'aveugle. Et plus lard le son est toujours pour lui un agent d'excitation plus fort que la forme et même que la couleur. Cela lient sans doute au fonctionnement dillérenl des organes de la vue et de l'ouïe. La vision suppose un effort : pour voir, il faut que l'enfant dirig-e son regard; l'audition n'en réclame aucun, elle est involontaire. Et voilà pourquoi sans doute on compte dans l'art musical plus d'enfants précoces que dans tout antre art. Mozart, à six ans, composait un concerto de clavecin, et, dans la tournée qu'on lui fit alors entreprendre, faisait l'admiration du public allemand, belge et français; Mendelssohn corrig-eait à luiit ans un oratorio de Bach; à sept ans. Rameau lisait couramment la riiusique; Halévj entrait à dix ans au Conservatoire; à ce même âg-e, on confiait à MéhuI la place d'org-aniste dans la chapelle des Récollets.
Le domaine des sons est donc l)ien le premier où pénètre l'enfant. Toute son existence n'est-elle pas pour ainsi dire en musique? Son apparition ;\ la
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vie se fait au joyeux accompagnement de la grande voix des cloches. Chaque soir, il s'endort dans le bercement des chansons maternelles. Et pour traduire ses premières pensées et ses premiers sentimenls, c'est au langage des sons qu'il a recours : frais gazouillements, cris furieux de colère, plaintes douloureuses, pour lui tout est hruit, tout est concert.
Mais ce n'est vraiment qu'à partir de six ou sept ans (jue Tenfant, à moins d'être particulièrement doué, éprouve du plaisir à entendre les instruments nuisicaux perfectionnés. Romain Rolland, dans Jean Christophe^ a décrit avec une rare finesse l'impression révélatrice de la musique véritable sur une àme enfantine. Jean Christophe promène ses doigts sur les touches d'un piano : « Tout à coup le son monte; il y en a de profonds, il y en a d'aigus; il y en a qui tintent, il y en a d'autres qui grondent... Mais le plus beau de tout, c'est quand on met deux doigts sur deux touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce qui va se passer. Quelquefois les deux esprits sont ennemis; ils s'irritent, ils se frappent; ils se haïssent, ils l)ourdounent d'un air vexé; leur voix s'enfle; elle crie, tantôt avec colère, tantcM avec douleur... D'autres vous flattent ; ils tâchent de vous enjôler; mais on sent qu'ils ne demandent qu'à mordre, et qu'ils
om( la fiôvro... E\ (raiili-es fois rncoit*, il v a (l(^s no((*s qui s'aiiiKMil ; los sons s'cnlaroul, cDiiimc (tu fait avec les bras, quand on se haise; ils soni i^racieux et doux... Ainsi renfani se promène dans la foret des sons, et il S(Mit autour de lui des milliers de forces inconnues, (jui It» guettent et rappellenl, pour le caresser ou pour le dévorer... »
Les prog-rès de la vision chez l'enfant sont bien moins rapides que ceux de l'ouïe. Le monde extérieur lui apparaît d'abord comme un tableau confus où t(»ut se trouve sur le même plan. Encore à deux mois, il ne distlnij;-ue pas les objets : seuls quelques points brillants, comme la flamme d'une lampe, les jeux de sa mère, ou un jouet de couleur éclatante, se peignent et se détachent sur cette toile grise qu'est pour lui l'univers. Pendant long^temps, il sera incapable d'apprécier les distances; aussi le verrons-nous essayer de saisir de la main des objets lointains, tels que la lune, ou encore placé debout sur une table faire le i^cste de se jeter dans les bras d'une personne trop éloignée pour le recevoir. Il doit être au début dans l'état des aveugles-nés, qui, dès qu'ils voient, déclarent que les objets touchent leurs yeux. Pour qu'il sache se rendre compte des distances, il faut que le toucher, venant en aide à sa vue, lui apprenne la forme des objets et qu'enfin, capable de marcher, il puisse mesurer
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l'intervallo ([ui le sépare des choses qu'il aperçoit.
Toutefois, il reconnaît assez tôt l'image des objets reflétés dans un miroir ou bien représentés en peinture et en photographie. Mais il commence à prendre ces images pour des objets réels : il les touche, veut les saisir, sent les fleurs, parle au chien, donne à mang-er au chat, embrasse sa mère dans la glace. Vers quinze mois seulement, il disling^ue nettement l'image de l'orig-inal. « A la soixantième semaine, a observé Preyer ' sur son fils, l'enfant voit sa mère dans la g"lace; et à la question : (( Où est maman? » il répond en montrant l'image dans la'g-lace et en se retournant ensuite vers sa mère en lui riant. » Quant à sa propre image, il met aussi assez long-temps à la reconnaître et à la distinguer de sa personne. P. et V. Margueritte, dans leur roman intitulé Poiim, ont décrit de jolie manière l'étonnement de l'enfant qui se voit dans un miroir : « Qu'y a-t-il encore dans la maison? Oh! quelqu'un de très curieux, qui lui ressemble comme un frère, un drôle de petit g-arçon pâlot, gring-alet, yeux absents, bouche fendue, doigts sales; et ce petit g-arçon habite les miroirs. Il en surgit dès que Poum s'y cherche. Et