XVI PREFACE
Pour cju'elle se fasse il Faudra beaucoup de temps sans doute. Mais ne désespérons jamais : rappelons-nous, Monsieur, commenf les W. Morris, les Ruskin, et d'autres, ont su transformer, en ([uelques années, le goût de leur pays, détestable quand ils apparurent, et comme à leur pays ils ont su rendre le sens de l'art, de l'art vrai, et aussi, ce qui importe infiniment pour moi, celui de son art national.
Jean Lauor.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
Le mouvement de a pédagogie artistique » en France et à l'étranger '.
S'il est vrai qu'élever un enfant, ce soit, selon la larg-e définition de M'"*^ Necker de Saussure, « le mettre en état de remplir un jour le mieux possible la destination de sa vie », ne convient-il pas d'éveiller de bonne heure en son âme le sentiment de la beauté, à laquelle il devra plus tard les joies les plus {)récieuses de son existence? Les éducateurs n'en ont pas moins négligé bien souvent cet aspect si intéressant du problème pédag-og-ique. Leur excuse est sans doute dans la complexité même de leur lâche. Que d'efforts sont déjà nécessaires, en effet, pour enseigner à l'enfant le plus simple usage de
I. Il va sans dire quo dans ceUe courte introduction nous nous bornerons à si;^-ualcr les tentatives les plus caractéris- I i(jues faites jusqu'à ce jour.
ses organes et l'emploi le j)liis élémentaire de ses facultés! Gomme l'a dit plaisamment le grand psychologue américain James Sully « le nouveau-né ressemble à ces édifices publics, dont l'ouverture est annoncée pour une date fixe, et qui se trouvent au jour dit dans un honteux état d'imperfection ». Mais si les éducateurs n'ont pas tort de courir en ([uelque sorte au plus pressé, ils ne sauraient cependant considérer leur besogne finie, tant qu'ils n'ont pas du bloc grossier qu'est l'enfant fait sortir la statue magnifique de l'homme complet.
Le livre que voici a donc pour objet d'attirer l'attention des éducateurs sur une lacune trop fréquente de notre pédagogie. Nous souhaitons qu'il contribue à développer en France le mouvement en faveur de l'éducation esthétique de l'enfance, lequel commence à peine, comme nous le verrons, à se dessiner chez nous, alors qu'il se manifeste déjà très activement depuis quelques années dans un certain nombre de pays étrangers.
C'est en Allemagne, semble-t-il, qu'a pris naissance ce « mouvement de pédagogie artistique » (Kunstpaedagogische Bewegung), et c'est plus particulièrement dans les milieux d'instituteurs qu'il s'y est d'abord développé. Il y a une dizaine d'années environ qu'a été créée L'association des maîtres de Hambourg en vue de travailler à
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/'éducation (niis/i(/ur^, sur le modèle de l;i([uelIo ont été formées depuis lors d'autres Sociétés à Berlin, à Dresde, à Leipzig, à Muiiicii. Parallèlement à ces associations de maîtres il s'est aussi constitué dans beaucoup de villes allemandes des associations de parents s<^usce litre général : LArf <hinsla vir (le V enfant; la plus florissante est celle de Berlin, qui en 1902 a publié à l'usaçe des parents et des maîtres un manuel d'éducation artistique". C'est aussi à Berlin qu'a été org-anisée, en mars 1901, sous le patronage d'artistes, d'écrivains et de professeurs, une exposition qui s'intitulait : L'Art dans la vie de l'enfant^ et qui comprenait trois sections : la décoration de l'école et de la maison, les livres d'images, l'enfant-artiste (dessins d'écoliers). A plusieurs reprises déjà ont été tenus en AUemag-ne des Congrès de l'éducation artistiq/re, en 1901 à Dresde, en 1908 à Weimar, en 1900 à Hambourg: pédagogues et artistes s'y étaient donné rendezvous eu grand nombre. De plus, pour gagner le public à leur cause et recruter des adhérents à leurs Sociétés, les partisans de l'éducation esthétique ont depuis dix ans multiplié en Allemagne les conféren-
1. Die Hamburger Lehrerrcreini gang fur die PJlege (1er Kunstlerischen Bihlung.
2. Die Kunsl im Leben des Kiiides {ein Handbuch fur Eltern und Erzielier. Berlin, (Georg Reimer, 1902).
ces et les ouvrat-cs de propagande'. Des revues d'éducation y ont également été créées pour l'étude des questions de pédagogie artistique : les deux principales sont der Saemann, qui est l'organe de l'Association des maîtres de Hambourg, et Kind iind Kunst qui, d'ailleurs, a cessé récemment de paraître'. Cette dernière revue, luxueusement éditée, s'adressait à la fois aux éducateurs et aux enfants; les premiers y trouvaient des articles théoriques sur le problème de l'éducation esthétique, et les seconds des contes, des poésies, des gravures et des morceaux de musique : on en consultera utilement la collection des numéros publiés pendant deux ans, d'octobre 1904 à septembre 1906. Enfin, il ne faut pas oublier le précieux concours que des éditeurs allemands, en particulier B. G. Teubner et R. Voigtlaendcr, de Leipzig, ont apporté à l'œuvre de l'éducation esthétique par la publication de lithographies, dont le double
1. Oa en trouvera une liste, jusqu'à l'année 1902, dans un article très documenté de Maurice Pellisson : L'Art et l'Ecole en Allemagne [Revue pédagogique, i5 août 1902).
2. Outre ces deux revues, dont l'une paraît chez Teubner à Leipzig et dont l'autre était publiée par Alexandcr Ivoch à Darnistadt, il faut signaler les suivantes :
Kunstgarten (C. Kulbe, Berlin); iVeue Bahnen (R. Voigllacnder, Leipzig); Zentralorgan fur Lehr- niid Lernmillcl (K.G. Th. Scheffer, Leipzig).
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mérite est d'iiNoir imc ivraixlo valtMir- arlislirinc <>( (l'être vendues à un [»ii.\ 1res iiKidifjue. L'AUeiuagiie occupe aciuelleuieul la preuiière place poui- les reproductions artistitp:es en couleurs; elle eu exporte dans tous les pays : c'est ainsi, par exemple, qu'au couis de raiinée iQ*».") sont entrés en France par la t;are de Tourcoiiiii; ii.o8() kilos de chroniolitliograpliies allemandes.
Cette répercussion commerciale inattendue nous conduit même à nous demander si le mouvement en faveur de l'éducation esthétique, dont on vient de voir rimportance en Allemagne, n'a pas en ce pays une cause avant tout d'ordre économique. Dans un article du 6 janvier 1901 de la Pœdagogische ZeituiKj, intitulé «Vie nouvelle », l'auteur, M. Paessler, insistait sur le profit que l'industrie allemande retirera d'une éducation estliéti([ue donnée à la nation entière. Ce qui a fait jusqu'ici la supériorité des objets manufacturés allemands, c'est, nul ne l'ignore, leur bon marché; ce qui a fait au contraire celle des nôtres, c'est, tout le monde en conviendra, leur élégance et leur bon goût. En favorisant l'éducation esthétique de la jeunesse, les Allemands semblent préoccupés de mettre leur industrie d'art en état de lutter contre la concurrence étrangère.
D'Allemagne le mouvement de pédagogie artisti-
que est passé en Jielçique, où il païaîl avoir rencontré un milieu tout à fait favorable, surtout parmi les ecclésiastiques et les membres de l'enseignement public. Mais en B*lyique il répond beaucoup moins à des préoccupations pratiques qu'à de simples visées morales. Quoi (ju'il en soit de ses origines, ce mouvement a déjà pris une grande extension. D'après M. Léon Riotor, qui, charg-é d'une mission officielle de notre g'ouvernement, est allé en 1906 faire une enquête sur l'art à l'école en Belgique', cette dernière question est « la question pédagogique la plus actuelle, la plus importante ». <( La Belgique entière, écrit-il encore, est en fermentation. » L'A Société de l'Education familiah% de Bruxelles, s'est beaucoup occupée de l'éducation esthétique de l'enfant ; et dans les deux Congrès internationaux d Education et de Protection de l'Enfance, que cette Société a organisés à Liège, en septembre 1900, et à Milan, en septembre 190G, des communications ont été faites et des discussions ont eu lieu à ce sujet. Mais, la Société qui a le plus contribué en Belgique au développement de
I. Son rapport doit faire l'objet d'un livre iiui paraîtra souh ce titre : L'Art à l'école ; mission de Behjique iqo5. Des extraits en ont été publiés déjà dans la Revue pédagogique, l'Art déoorfilif i-l Ir Manuel générfil de l'instruclioii primaire.
i.NTU(ji)r(:Tit)N. g
la pédagogie ;irtisli([U(\ c'est la Société (ir L Arl à r école et (Ui foyer, doiil le siège est à Héverlé- Louvain. Foiulée eu déceinljre njo."), elle est devenue rapidement très prospère sous l'énergique impulsion de son dévoué secrétaire, M. L. Mallinger : après une année à peine d'existence, à la lin de 1906, elle ne comptait pas moins déjà de douze cent cinquante adhérents. Cette Société publie, sous le titre qu'elle porte elle-même, un bulletin mensuel d'un caractère axant tout pratique de méthodologie esthétique.
Les idées en faveur de l'éducation artistique de l'enfant ont pénétré en d'autres pays de l'Europe'. Il existe à Londres une Société qui a pour but de décorer les écoles : Art for School Association : elle a été merveilleusement secondée dans ses efforts par une Société d'artistes, qui se sont justement groupés pour composer des œuvres en vue de la décoration scolaire : la Société dite de Fitcroi/. En Suède, il faut surtout citer les deux grandes associations fondées à Stockholm et à Goeteborg, ([ui se sont intitulées l'une et l'autre Société pour
I. En Amérique même, ainsi qu'on a pu s'en rendre compte à l'Exposition de Saint-Louis, l'art s'est introduit partout à l'école. On peut consulter là-dessus les trois articles de Ludwig Pallat-Halensee : Schnlc and Kiinsl in Ainerika {derSac/nann, novembre et décembre 1905, et janvier 190G).
décorer d'œiivres d'art /es écoles, et (jui ont, comme on le verra dans noire chapitre sur L'Art à l'école, richement orné de peintures oris^inales un grand nombre de lycées et d'écoles primaires. En Hollande, il y a également à La Haye une Société de propagande artistique dans les milieux scolaires, dont le titre exact est, si je ne me trompe : Xederlandsche Vereeniging tôt bevordering van liet Schoonheidsbeginsel in Jiet Onderwys. Le mouvement de pédagogie artistique a même gagné la Finlande, où deux sociétés de UArl ci l'école existent déjà, l'une à Helsinki (Helsingfors), l'autre à Turku (Aboj'.
Ce que nous constatons, en revanche, c'est que les pays de l'Europe méridionale n'ont pas accueilli avec autant d'empressement que ceux de l'Europe septentrionale l'idée de l'éducation esthétique. Serait-ce que les peuples du Midi, mieux dotés par la nature et sentant en leur cœur l'amour inné du beau, n'éprouvent pas le besoin d'éveiller et de développer en eux le sens artistique? Il est incontestable qu'à ces derniers la beauté de la race et du ciel offre de continuels spectacles bien propres
I. Il y a cjuehjues mois à peine un professeur finnois, M. N. R. af Ursin, a été chargé par son gouvernenienl d'une vaste enquête sur l'éducation esthétique dans plusieurs pays européens.
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à faire par eux seuls \cuv (''dncalloM csllH-rniiie. Ou bien serait-ce qu'habitués à vivre saus ciVorl et à cousidérer moins sérieusement l'existence, les peuples du Midi n'ont pas encore compris l'ulilité morale et les bienfaits pratiques qu'une nalion peut retirer d'un enseignement méthodique du beau? Leur inditférence à celte importante (piestion pédagogique ne serait alors qu'un aspect nouveau de cette légèreté d'esprit qu'on leur a tant de fois reprochée. Nous ne nous chargerons pas de résoudre ce difficile problème.
Toujours est-il qu'au sujet de l'éducation esthétique de la jeunesse, l'Italie et l'Espagne, par exemple, se sont singulièrement laissé distancer par les pays du Nord. C'est à peine si nous voyons qu'en Italie la question commence à se poser. Dans le référendum, que la Commission Royale pour la réforme de renseignement secondaire a fait récemment entre les professeurs et les intellectuels italiens, figure bien un article qui concerne l'histoire de l'art. Et cette idée d'un enseignement de l'histoire de l'art dans les Universités et dans les Ecoles secondaires est même, à ce qu'il paraît, violemment discutée à cette heure dans les revues critiques, comme la Critica ou il Lemardo, de Florence : on cite en particulier un article retentissant de M. Rodolpho Renier, de l'Université de Turin. Mais c'est à cela, semble-
l-il, que se borne en Ilalie le mouvement en faveur de l'éducalion esthétique; et nous aurons justement l'occasion de montrer, au cours de ce livre, que l'enseig'nement de l'histoire de l'art n'est qu'un côté tout à fait secondaire de la question pédagogique qui nous intéresse. En Espagne, on est encore moins avancé. On ne paraît guère s'y être préoccupé encore que de l'éducation artistique populaire et surtout de l'éducation musicale. Dans un article sur le mouvement de l'instruction publique en Espagne dans ces dernières années, nous lisons simplement ceci' : « Il esta remarquer dans tout ce mouvement la partie si large donnée à l'art, notamment à l'art musical. On vise aussi à organiser l'œuvre de « l'art pour tous », si bien réussie à Paris et commencée à Oviedo depuis la seconde année d'extension universitaire (189g, conférences-concerts sur Wagner, Mozart et Beethoven). » Mais les auteurs de ces tentatives intéressantes s'apercevront sans doute bien vite k l'expérience qu'à vouloir faire avec succès l'éducation artistique du peuple, c'est par l'enfant qu'il conviendrait de commencer.
De cette dernière vérité nous sommes heureux
I. Raphaël Altamira, L'Instruclion publique en Espagne en iQo3. [Revue inlermdiondJe de l'Ensieignemcnt, 1904, t. XLVII, p. 392.)
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de voir qu'on en est vnm — un peu tanlivenietit d'ailleurs — à se douter chez nous. C'est ainsi (jue \d. Société populaire des Bodu.r-Arts^ cwcovna^ii la décoration murale des écoles, en donnant chaque année deux g-ravures au lien d'une à toute ('cole, classe d'école ou Société d'anciens élèves ([ui s'inscrit comme sociétaire. Bien modeste encouragement, il est vrai! De même la Société internationale d'Art populaire et d'Hijfjiène, fondée par Jean Lalioren 1904, a mis dans son programme la question de la décoration scolaire". Mais surtout la Société de L'Art pour tous"^, créée en 1901 par Edouard Massieux et Jean Lumet, a institué depuis deux ou trois ans des « sections enfantines » qui, sous la direction de M. E. Poitevin, organisent pour les enfants des promenades dans les musées, parcs et monuments, des causeries sur l'art, des séances de cinématographie, des concerts et des représentations. Plus récemment se sont même formées
1. Le siège de ceUe Société, fondée il va une douzaine d'années par M. Benoist-Lévy, est à Paris, iG, rue Grange- Batelière.
2. Voir le programme de cette Société dans la Coopération des Idées, du ,ier avril 1904.
3. Sous ce même titre paraît le bulletin mensuel de la Société, où se trouvent fréquemment traitées des questions qui se rattachent à l'éducation esthétique de l'enfant. (Siège de la Société : gfl, rue de la Glacière, Paris, XlIIe.)
i4 l'art et l'enfant.
des Sociétés spécialement consacrées à l'éducation esthétique de l'enfance : telle est la Société des Amateurs de jouets et jeux anciens \ qu'a fondée en 1905 M. Léo Claretie, et qui a pris dernièrement ce nouveau litre : « L'Art et l'Enfant » ; telle encore la Société d'études et de propagande pour le développement de la culture artistique et de l'enseignement du dessin^, que vient de créer « l'Ecole pratique de l'enseig^nement mutuel des arts », et qui a ouvert une enquête sur la culture artistique, à la suite de laquelle elle arrêtera d'une façon plus précise son programme d'action. Nous pouvons sig-naler enfin qu'une Société de l'Art à Vécole, analogue aux associations de ce genre si nombreuses à l'étrang-er, est en train de s'org-aniser chez nous, grâce à l'initiative de M. Léon Riotor^, Au surplus, le Congrès de l'Art à iécole. qui a eu lieu au « Cercle de la Librai-