L ENSEIGNEJIENT DU CII.VM . 2(J
musical dans les ('colcs «M diins les Incits. l'^l cela, pour plusioiii's raisons. D'ahord réniotion musicale, déjà précisée par la parole, est augmentée encore par le g^roupement des voix el pour ainsi dire par la contag'ion des chanteurs. Puis, eu même (emps que le clianl choral donne plus d'inlensilé au seiw timent estliétique, il contribue à dévehipper le sentiment moral de la solidarité, en habituant les enfants à la collaboration (h's ell'orts; et celte contribution de l'enseig^nement musical à l'œuvre de IN'ducalion y^énérale n'est nullement à né^lii^er. Enfin 11* chant choral a l'avantage de se prêter admirablement aux. conditions pratiques de la vie scolaire : il permet, en effet, d'exercer en peu de temps un g'rand nombre d'élèves; sa place est tout indiquée au commencement et à la fin de chaque classe ; hors de la classe et même hors de l'école il peut encore intervenir très à propos, soit pendant les récréations soit au cours de promenades.
Quelle méthode convient-il de suivre dans cet enseignement de la musique vocale? L'enfant^ croyons-nous, doit s'essaver à chanter, avant d'avoir étudié le solfèg-e. Sans avoir encore appris aux élèves la valeur des sig-nes employés dans l'écriture musicale, on commencera donc par chanter devant eux et par leur faire ensuite répéter de très simples chansons. Ici se présente, il est vrai,.
nue difficulté. La voi.v de l'homme étant d'une octave plus bas et possédant un autre timbre que la voix de l'enfant, celui-ci ne sera pas en état de reproduire toutes les intonations du maître. Mais cette difficulté, remarquons-le, n'existe que dans les écoles de garçons ; dans les écoles de filles la maîtresse peut très bien servir de modèle aux élèves; et justement il serait à souhaiter — pour un grand nombre d'autres raisons — que tous les enfants fussent confiés à des femmes jusqu'à l'âge de huit ou dix ans. En tous cas, l'instituteur n'aura, comme on l'a conseillé ', qu'à faire chanter d'abord l'élève le mieux doué, auquel il aura appris à adapter sa voix à la sienne, et que ses camarades imiteront ensuite.
Plus tard seulement, lorsque l'oreille des enfants sera devenue assez sensible à la beauté musicale, on pourra utilement leur donner des leçons de solfège. Alors le maître, écrivant au tableau la notation d'un chant connu par les élèves, leur montrera d'abord l'étroite corrélation qui existe entre le degré d'élévation de la voix et la position des notes sur la portée, puis leur expliquera le sens de tous les signes qui représentent la hauteur et
I. Albert Dupaiyne, article Chant, dans le Dictionnaire pêdnrfogiqiip.
l'kNSRIG.NKMEM 1)1' CIIANr. '.^i>\
la (liiri'o (les sons. Et, \ariaiil les cxciciccs, (anli'il il li'adiiira ainsi des chants en leur ro|)résentati(>ii figurée, lant(jt il fera reslitner aux sii^nes écrits leur signification nmsicale. Jirel", on enseignera (l'ahord aux enfants à « parler » le langage de la niusi(|ue; ensuite on les instruira du système de signes coun cutionnels einplov<'S dans « {'('criturc )> musicale '.
Non moins que la mt'tliode (renseignement, le choix des morceaux à faire chanter aux enfants mi'ritt^ une atlenlion sérieuse. D'abord il va sans dire que les paroles devront être «. convenables ». Kecommandation superllue, seml)le-l-il ; et pouilant (jue de fois il arrive de voii' des parents s'amuser à faire chanter à leurs enfants des chansons empruntées au répertoire des cafés-conceits ! Sans être grossières ni grivoises, bien souvent aussi les paroles des chansons, {piOii apprend aux enfants, sont d'une lamentable pauvreté intellectuelle. Il faut, dit-on, se mettre à la portée d<' leur esprit! Assurément. Mais on calomnie l'esprit enfinliii, à prétendre qu'il ne comprend (jue la niaisei'ie : ce (ju'il exiyc seulement, c'est la simplicilf'
I . Eu tant ([ii'ellc siaiplitie la notation musicale, la méthode GaJin-Paris-Chevé, qui remplace les sons de la «i^ammc par les sept premiers chiffres, peut rendre des services dans l'enseii;iiement du chant.
302 LES ARTS DE l'eXFANCE.
En vue de réaçir contre le manque de discernement des parents et des maîtres dans le choix des •chansons apprises aux enfants, M. Maurice Bou- •chor a fait une intéressante tentative. Sur de vieux airs de nos provinces, airs provençaux, bretons, savoyards, flamands, alsaciens,... il a mis des paroles qui du moins ont le mérite d'être simples et sensées. Il a publié de la sorte à l'usag-e des écoliers des recueils d'honnêtes et poétiques chansons ', dans lesquelles il a, par exemple, célébré le ciel de la Provence :
Soleil de la Provence, Ardente fleur d'été, Tu vis ma brune enfance Grandir en liberté...
I. Chants populdires pour les écoles : poésies de M. Bou- ■chor, mélodies recueillies et notées par Julien Tiersot (Hachette; ire série parue en 1896; .3e série parue en 1906).
Outre ces recueils, on peut citer :
■Chansons de France pour les petits Français : accompagnements de J.-B. Weckerlin, illustrations de Boutet de Monvel (Pion).
Vieilles chansons et rondes pour les petits enfants : accompagnements de Ch.-M. Vidor, illustrations de Boutet de Monvel (Pion).
Chansons du vieux temps : musique et paroles recueillies par
J. Tiersot, illustrations de Gerbault (Hachette). Voyez comme on danse : harmonies de Gabriel Perné, images
de Georges Delaw (préface de Mme Rostand). Sonne: les matines, des mêmes auteurs que le précédent recueil.
l'enseignement du chant. 3o3
ou la terre d'Alsace :
O cher pays d'Alsace, Sois ferme ilaiis ta foi; Sans bruit et sans menace, Toujours on pense à toi...
Il a chanté aussi les niétieis et leurs diverses besognes, soit le travail du moissonneur :
Pour lie joveux et durs travau.x Aiguisons bien nos larges faux...
soit l'effort du marin :
La voile bien gonflée, Le soir, à la fraîcheur, S'en va sur l'eau salée La barque du pécheur...
Il a exprimé encore quelques-uns des plus profonds sentiments humains, tels que l'amour fdial :
Toujours, ù mon père, ù ma mère, Je veux tendrement vous aimer...
ou bien l'espérance dun avenir meilleur :
Oh ! (juel magnifique rêve Vient illuminer mes yeux !
Quel brillant soleil se lève Dans les purs et larges cieux...
Dans le même esprit d'éducation populaire, mai ; ea vue de tous les âges et non plus de la seule
3o4 LKS ARTS DE l'eNFANCE.
enfance, M. Maurice Bouchor a ég-alement entrepris la publication du Poème de la vie humaine^ dont la première partie, « De la naissance au mariage », peut encore servir à l'instruction musicale des jeunes écoliers. Sur des paçes empruntées à de grands musiciens, à Lulli, Haendel, Haydn, Mozart, Beethowen, Webert, Schubert, Mendelssohn, Schumann, il a écrit des paroles appropriées autant que possible au sens j)rofond des morceaux. Mais de telles adaptations, si ing-énieuses qu'elles soient, ne sont pas évidemment le meilleur procédé de composition. Modifier les paroles d'un air, c'est toujours le défig-urer plus ou moins. Musique et poème ne forment un tout harmonieux qu'à la condition d'avoir été écrits l'une pour l'autre, et peut-être, comme le pensait Wag-ner, à la condition d'avoir été conçus par un seul et même esprit. Aussi faut-il souhaiter qu'à l'avenir de g'rands musiciens ne dédaignent pas de consacrer leur talent à la composition d'oeuvres pour les enfants, tout comme nous avons déjà émis le vœu ([ue de grands peintres veuillent bien désormais faire pour eux des tableaux. Ce qui convient à l'enfant, c'est une musique très simple et très expressive, qui flatte agréablement son oreille par la douceur de la mélodie et la clarté du rythme, et qui, remuant en lui des sentiments familiers et
L'ENSEl(i.\K.Mi:M Dl CHANT. 3t)5
profonds, saclie toul iialiiii'lli'int'iit pailor ù son cœnr.
Cette éducation musicale, dont nous venons d'esquisser à grantls ii-ails la nuMIiodo, il iinjjoiio (juc les enfants la reçoivent d(î très honue lieurc. C;\r il faut commencer à édncjuer l'ouïe et la voix, alors que les org'anes ont encore toute leur souplesse. La plupart des adultes qu'on peut croire feiinés de naissance à la musique sont peut-être simplement des g^ens <à qui a manqué l'éducation musicale première. Sans doute, les (( auditifs », doués d'une exceptionnelle mémoire des sons, feront toujours de plus rapides pro^^rès que les « visuels ». Mais tout enfant — à moins d'une infir/nité — possède, send)le-t-il, assez de « voix » et assez d' « oreille » j)0ur apprendre à chanter de modestes chansons.
On ne saurait trop recommander de veillei' à ce que les enfants, dans leurs exercices de nnisitpie vocale, ne prennent pas dès le début de mauvaises habitudes. Ils ont une tendance fâcheuse à confondre le chant avec le cri. Exerçons-les donc à émettre de beaux sons et non à produire beaucoup de bruit. Comme on l'a dit ' très justement, « il
I. P. Landorniy, L'eiiselgiiemeuf du c/iant dans les écoles et dans les lycées {Revue pédagorjiqiw, i") avril iQuo, p. 333).
3o6 LES ARTS DE l'eNFANCE.
vaudrait mieux ne jamais faire chanter des enfants que de leur laisser l'illusion qu'ils s'occupent de musique quand ils se livrent à un exercice musculaire brutalement scandé, dont la violence est le seul but et le seul intérêt ».
En réclamant pour l'étude du chant une place importante dans l'éducation esthétique de l'enfant, nous nous en voudrions de travailler à aggraver encore la mus ico manie aiguë qui sévit à notre époque. C'est avec raison, selon nous, que des esprits sensés ont déjà protesté contre l'abus de la musique, en particulier dans l'éducation de la jeune fille moderne. Nous ne jugeons pas très utile d'augmenter encore le nombre des jeunes filles qui dans les salons chantent, de la voix fluette dont l'ingrate nature les a parfois dotées, quelque pauvre romance sentimentale, ni d'ajouter des unités nouvelles à la légion suffisamment compacte des « snobs » qui se croient obligés, dans les concerts à la mode, de faire semblant de comprendre les œuvres les plus profondes.
Si nous souhaitons qu'on élève les enfants, selon le mot du philosophe Ravaisson ', in hymnis et canticis, c'est plutôt dans l'espoir qu'une saine éduca-