CHAPITRE III
La Poésie.
Tout à côté du chant, la poésie a sa place marquée dans l'éducation esthétique de l'enfant : car les vers aussi sont une musique, dont l'âme se berce et s'enchante. D'ailleurs, n'est-ce pas des poètes, Orphée, Linus, Eumolpe, qui, selon la légende grecque, furent les premiers éducateurs des hommes? L'enfant, qui, dit-on, repasse par la route qu'a suivie l'humanité, doit donc naturellement écouter tout d'abord les leçons des poètes.
Les Grecs, qui décidément furent nos maîtres en matière d'éducation esthétique, avaient bien compris le rôle qui revient à la poésie dans la formation de l'âme enfantine. Chez le « grammatiste » l'enfant apprenait à réciter des vers. Et l'on sait qu'Homère mérita d'être appelé « l'éducateur de la Grèce ». C'est la poésie qui, formulant les règles de la conduite, fournissait alors une direction pour la vie. Quant à la religion, entièrement
3 10 LES ARTS DE l'eNFANCE.
faite de pratiques matérielles, elle demeurait indépendante de la morale.
La place qu'occupa la poésie dans l'éducation grecque nous est attestée par les attaques mêmes dont Platon poursuivit les poètes. Si ce dernier mit tant d'acharnement à reprocher à la poésie ses prétendus mensonges et son influence corruptrice, c'est que, jaloux de l'autorité des poètes, il cherchait à leur disputer l'empire des âmes. Dans ses critiques les plus violentes il se montre du reste toujours très respectueux à l'égard de la poésie : au moment de parler d'Homère, il s'excuse presque d'avoir à l'attaquer et proteste de son admiration pour lui; et s'il veut, malgré tout, qu'on reconduise le poète à la porte de la cité, ce n'est pas sans lui avoir rendu hommage comme « à un être sacré, merveilleux, plein de charmes », ni sans avoir répandu des parfums sur sa tête et couronné son front de bandelettes. Preuve évidente du prestige dont jouissaient encore les poètes dans l'opinion des Grecs ! Enfin, ce que l'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est que dans cette même République, où il fait si énergiquement le procès de l'épopée et du drame, Platon a reconnu toutefois la légitimité de quelques genres poétiques, notamment des hymnes en l'honneur des dieux et des éloges des grands hommes. Platon lui-même
LA PO KSI R.
a donc fait dos concessions à la poésie; il n'a pas banni tous les portes de l'éducation de la jeunesse. A l'exemple des (îrecs, les Romains ont aussi, pour cette éducation de la jeunesse, fait appel à la même collaboration des poètes. On se souvient des vers de la fameuse Epîtrc à Auguste, dans lesquels Horace a céléhi"(î riiillucucc bienfaisante de la poésie sur l'àme de reiifani :
Os teneriim piu'ri bdlhiinufiif poi'ta Jigurdt ; Torquet ab obscetiis jarn mine Sfrmonihus aurem Mot, etiam pectiis praeccplis furinit amicis, Asperilalis et invidiae rorrectof et irae; Recte fdcld rcfert, orient ici tempora notis Insti-nit ej-ernplis
<( Le poète façonne la bouciie tendre et bégayante de l'enfant; dès le premier âge il détourne son oreille des propos grossiers ; puis il forme son cœur par d'amicales lec-ons, assouplit son caractère, réprime en lui l'envie et la colère; il raconte» les belles actions, il instruit par l'exemple des hommes célèbres les jeunes générations qui montent... »
Mais de cette poésie, dont les anciens ont ainsi vanté l'action moralisatrice, il faut nous demander ce que l'enfant est en état de saisir et de comprendre. A dire vrai, les dispositions poétiques de l'enfant nous semblent très médiocres. Je conviens
'^Ï2 LES ARTS DE l'eNFANCE.
qu'on ne doit lirer aucun argument de la faiblesse des vers que par esprit d'imitation l'enfant parfois compose. J'ai eu l'occasion de lire les fables qu'un petit garçon, de six à sept ans, très bien doué, écrivait avec une remarquable facilité sur les menus incidents de sa vie d'écolier ou de son existence familiale. Son imagination se manifestait surtout, à ce qu'il m'a paru, dans la découverte même du sujet; mais dans la façon de le traiter, l'enfant faisait preuve de peu de fantaisie : il usait surtout de réminiscences et — dans les moments d'inspiration probablement — de phrases incohérentes. Quant aux règles de la métrique, elles n'étaient bien entendu respectées en aucune façon : la rime seule ou plutôt une assonance lointaine attestait, avec la disposition matérielle de l'écriture, qu'on avait affaire à des vers. Incapable de composer lui-même des poésies, l'enfant goùte-t-il du moins les œuvres des poètes dont on lui donne connaissance? A juger superficiellement, on est tenté de répondre à celte question d'une manière affirmative. L'enfant, en effet, aime à réciter des vers. Une enquête, faite il y a quel ques années par M. Daubresse ' auprès de petits
I . Daubresse, L'idée de l'art chez l'enfant {Revue Bleue, II juin 1904).