‹ L'art et l'histoireChapitre 10 sur 75 · L'ART EST PARTOUT OU EST L'HOMME · texte numérisé non relu

L'ART EST PARTOUT OU EST L'HOMME

L'Art est partout où est l'homme. Il n'est pas toujours facile de faire le départ de l'utile et du beau : le propre de l'homme est de les unir. Le Beau, ce superflu, est indispensable à une vie vraiment humaine, et, sans l'Art, cet inutile, rien de ce qui est utile n'aurait de prix.

L'Art est né des besoins essentiels de la vie : en s'ingéniant pour y subvenir, la brute devint l'homme. Des hasards heureux lui fournirent l'instrument, l'outil, l'arme qui décuplait sa force propre ; l'outil forma l'artisan.

Par le soin de l'apprêt, le Beau naquit de l'utile et l'Art couronna le métier : a Tum variœ venere artes ^ » L'Humanité, à son avènement, recevait le sceau divin : l'homme et l'Art naissaient en même temps.

La première œuvre belle, ce fut la hache de combat, le silex bien choisi, bien taillé, bien aiguisé ; le premier chant fut un appel. Puis, le besoin de se concilier, par la magie, les forces mystérieuses enfanta l'incantation et l'image.

Le sens du mot (( Art )) est si bien a disposition de moyens pour une fin », qu'on l'emploie, dans le langage ordinaire, même quand la fin n'est pas proprement esthétique : il suffit que les moyens soient ingénieux. On dit couramment « les arts pratiques » : et ce sont d'abord les arts de la force et de l'adresse, la gymnastique, l'escrime, l'équitation ; puis les arts utiles, d'une technique plus ou moins compliquée, où l'homme et l'instrument collaborent, la pêche, la chasse, la médecine, la chirur-

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gie, la navigation, aujourd'hui l'aviation ; enfin, les arts du commandement, l'art du gouvernement, l'art militaire : des hommes d'exception ont d'autres hommes pour instruments et la foule humaine pour matière à pétrir et à modeler. Et, parfois, le mot « Art » prend ici son sens tout entier, ou, si l'on préfère, les deux sens se confondent, puisque ces arts pratiques peuvent ne pas être seulement utiles, mais donner, par la justesse, par la puissance, par l'harmonie de leurs combinaisons, l'impression magnifique de la Beauté. Austcrlitz a la majesté et la plénitude d'une cathédrale gothique, l'envolée lyrique et le rythme harmonieux d'une ode pindarique, la logique puissanic et l'éclatante splendeur d'une grande symphonie.

C'est que le caractère essentiel de l'homme est d'être artiste : l'Art lui appartient en propre. L'animal peut être savant, compter, classer, enchaîner des déductions ; il peut être moral, distinguer le bien et le mal, montrer du courage, de la reconnaissance, de la fidélité : il n'est pas artiste, puisqu'il n'est pas créateur. On ne peut douter qu'il n'ait des sensations esthétiques, surtout musicales ; mais chaque espèce d'oiseaux n'a que quelques notes toujours les mêmes, son chant propre qui no varie pas ; et rien ne change jamais dans les cocons des chrysalides, les nids des oiseaux et des épinoches, les cités des abeilles, des fourmis et des termites. L'homme est artiste, puisqu'il innove ; il l'est, fût-ce à son insu : toute action humaine peut créer de la beauté.

Il y a, pour l'homme, un art de vivre, une façon d'être et d'agir qui émeut, qui est une joie : souci de beauté, fût-il inconscient, effort heureux, sans quoi la vie tombe ù une incolore médiocrité, quand elle ne se ravale pas à une triste abjection.

Il y a un art du maintien et du gesto : Cicéron et Quintilien

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en faisaient la moitié de l'éloquence ; des mimes de génie l'onL consacré. Le mouvement harmonieux d'un bras, le geste d'une main peuvent être des chefs-d'œuvre. Même sans autre création plastique ou musicale, les Arabes seraient encore un admirable peuple d'art, par cela seul qu'ils sont les maîtres incomparables de la noble dignité et de l'élégance fîère.

Il y a un art de la causerie : on y excellait dans nos salons du dix-huitième siècle. Il y a un art du silence, et ce n'est pas toujours le moins expressif.

La politesse raffinée est un art de haut goût : c'est elle qui donne son charme exquis à la vie de société, à ces assemblées inutiles et délicieuses d'hommes et de femmes, qui n'ont d'autre but que de vivre en beauté, l'esprit en éveil, dans un cadre d'élégance et de grâce. Cet aimable triomphe de la civilisation la plus délicate sur la nature n'est pas la moindre gloire des plus nobles peuples d'art, Egyptiens, Grecs, Italiens de la Renaissance, Français des grands siècles.

Il y a un art d'être riche avec grâce, il y a un art d'être pauvre avec dignité. Cet art-ci, comme les autres, a eu ses outrances : Diogène dans son tonneau était un romantique de la misère ; et tous ces gueux truculents des vieilles cités castillanes, qui ont inspiré Velazquez et les romans picaresques, c'est encore, comme le meilleur de l'art espagnol, de l'Impressionnisme violent.

Le bonheur et le malheur ont besoin de tact et de goût pour ne pas être insupportables et pour donner de la noblesse et de la grâce à la joie et aux larmes mêmes.

Il n'est pas jusqu'aux vertus, auxquelles il ne faille de la mesure et de la délicatesse. Qu'elles peuvent se rendre haïssables par exagération ou maladresse I Sans un art adorable et discret, que deviennent, hélas ! la bonté et la charité ?

(( La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. » Ces diamants doivent être taillés pour avoir tout leur prix.

Il y a un art du courage : les trois cents de Léonidas moururent en beauté aux Thermopyles. A l'école de la Chevalerie, l'élite du Moyen Age apprenait à modeler ses actions, ses pensées mêmes, sa vie et sa mort, sur un idéal d'honneur, de vaillance et de dévouement. Que de spirituelle élégance et d'insouciance généreuse, d'un joli style Pompadour, dans la guerre en dentelles et le a Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! » Et de quelle formidable beauté flamboient les enthousiasmes des soldats épiques de la pairie et de la liberté, les ruées surhumaines vers l'Immortalité des Athéniens de Marathon, des volontaires de Valmy, des héros de la Marne et de l'Aisne, de l'Yser et de Verdun, qui meurent, la joie dans les yeux, en essayant, d'une voix qui s'éteint, de chanter la Marseillaise !

On peut même cire saint, et surtout ascète, sans grâce. Il y a un art de la sainteté, qui l'humanise d'un sourire : stoïciens, puritains, jansénistes ne l'ont pas connu; l'humMe povcrello d'Assise, le poète adorable des Fioretti, le grand saint François, au cœur divinement fraternel, en fut le maître sublime et tendre.

Une vie admirable, une action admirable peuvent donc être, au sens propre, une « belle » action et une « belle » vie : elles ont une auréole d'art, elles sont de l'art, et du plus grand.

Si la vie est artiste à sa manière et créatrice de beauté, tous les arts, d'autre part, se mêlent à la vie. Ils se sont mis tour à tour au service de la religion, do la puissance, de la richesse, de la patrie, du peuple, des armées. Ce n'est que sur le tard, dans des civilisations raffinées, qu'est apparu « l'art pour l'art », l'art entièrement libéré, ne prenant conseil que de lui-même, n'ayant pour but imique que le Beau. Maie, même depuis la

Renaissance, ce divorce n'a jamais été que partiel : si les cultes et les cours ne peuvent se passer de l'Art, s'il est indispensable à l'apparat des fêtes et des cérémonies, au luxe des costumes et des demeures, il n'est pas moins utile à la propagande des idées et aux réclames commerciales et financières. « L'art pour l'art » n'est qu'une des branches de l'Art.

Mais lui-même, d'ailleurs, s'il ne prend plus part à la vie, il en jaillit pourtant, il s'en inspire, il exprime par la voix d'une élite l'idéal de la race qui l'a engendré, du milieu et du moment où il est né. Enlacé à la vie, quoi qu'il en ait, il lui donne son décor le plus noble et sa joie la plus délicate; lui survivant, il immortalise ses plus hautes aspirations. Il n'est pas uni à l'utile, il ne se mêle pas à l'action, mais, symbole plastique ou sonore de l'âme d'un peuple, il est comme la lumière de sa conscience obscure et la révélation de ses puissances profondes.

Les arts sont les fôiTnes organisées de l'Art.

Ils vont rarement de pair : ils n'ont brillé tous ensemble du même éclat que chez quelques peuples heureux, universellement doués, et pour un temps qu'on appelle un âge d'or. Les touches du grand clavier ne résonnent pas toutes également sous toutes les mains : les beaux-arts de l'ancienne Rome, ceux de l'Angleterre depuis quatre siècles, n'égalent pas leur littérature ; la littérature de la Hollande ou de la Flandre ne saurait se comparer à leurs beaux-arts; l'éloquence ne fleurit pas toujours en même temps que la poésie, ni la musique que les arts plastiques ; sculpture et peinture n'avancent pas toujours du

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même pas. L'esprit sout'llc où il peut, au gré des effluves de la patrie et du vent de l'histoire. Et dans ces arts variables s'affirme la diversité des nations et se reflète l'évolution humaine.

A différent art différente inspiration ; ils ne puisent pas tous aux mêmes sources : chacun d'eux correspond à une qualité maîtresse, à une forme particulière d'esprit et de sensibilité.

C'est ce qu'oublient les maniaques du classement qui voudraient leur assigner des rangs : choix hasardeux et dont ils donnent parfois d'étranges raisons. Combien ont répété, en déformant une pensée spécieuse de Hegel, qu'il convient de classer les arts d'après le plus ou moins de matière qu'ils emploient, ou, c'est tout un, de les honorer d'autant plus que leurs œuvres ont moins de poids! Ses moellons entraîneront l'architecture au dernier rang ; ses sons porteraient la musiquo au premier, si, plus dégagée encore de toute matière, sa jiensée n'y mettait la poésie. Et voici du coup l'immensité d'une cathédrale ravalée au-dessous d'une fine statuclle, et tous les arts de l'œil sacrifiés aux arts de l'oreille. Appel inattendu de l'Esthétique au système métrique I La beauté soupesée en raison inverse de la jauge I Voilà, chez des Allemands, une étrange superstition de la légèreté.

De quel droit classer ? Et pourquoi ? Les peuples évoluent au cours des siècles, et c'est tour à tour par des arts différents qu'ils expriment le meilleur d'eux-mêmes : on ne peut que démêler la juste convenance d'un art et d'un siècle, d'un art et d'un peuple, et constater l'hégémonie successive des différents arts. Mais établir une hiérarchie, ce n'est que proclamer ses préférences pour certaines qualités, pour certaines formes d'esprit. Et rien n'est plus arbitraire. Quelle commune mesure trouver entre deux chefs-d'œuvre d'ordre divers ? Qui l'empor-

tera ? L'Iliade ou la cathédrale de Chartres ? La Vénus de Milo ou le don Juan de Mozart ? La Ronde de Nuit de Rembrandt ou une Philippique de Démosthène ? Une eau-forte de Callot ou une porcelaine de Chine ? Variable d'un homme à l'autre, l'émotion prouve la différence des sensibilités et non l'inégalité des arts. Pourquoi les joies de la vue seraient-elles d'un ordre inférieur à celle de l'ouïe ? L'amour des couleurs est-il moins noble que celui des formes ? Le classique l'affirme, l'impressionniste le nie : ils échangeraient leurs préférences, s'ils échangeaient leurs talents. Tous les arts sont des formes diverses de l'Art, et comme des voix différentes de la Reauté, qui ne se font pas entendre également des différentes âmes.

Et chacun d'eux a ses moyens spéciaux et son domaine propre : confondre les arts, c'est les trahir. Ne pas intervertir leurs rôles, ne pas tromper sur la matière employée ou les moyens mis en œuvre, c'est la probité de l'Art.

Les seules règles inviolables de chaque art résultent de s^'^ définition même, du but qu'il se propose, de la matière qu'il travaille, des procédés dont il se sert. La peinture n'est pas faite pour donner l'illusion d'un bas-relief décoloré ; la musique peut déclencher des associations d'idées qui évoquent le murmure des ruisseaux, la fraîcheur des prairies, l'ombre et le silence des forêts ; elle ne saurait rivaliser pour l'exactitude et la précision du détail avec la peinture de paysage.

Ces arts autonomes sont pourtant fraternels : irréductibles les uns aux autres, ils peuvent s'associer, comme les instruments concertants dans une symphonie, pour combiner les divers moyens d'expression de l'âme humaine. Une mélodie enlace sa grâce au rêve d'un poète, nimbe sa pensée de mystère et sertit la beauté des paroles de la beauté plus fluide des sons.

Plusieurs arts, en s'unissant, forment de grands ensembles,

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OÙ chacun d'eux jouo son rôle, harmonise à ceux des autres : l'œil, l'oreille et l'esprit sont charmés à la fois. Par l'action coordonnée du décor, de la musique, des chants, les fêtes et les spectacles ont une prise souveraine sur les foules assemblées. L'opéra marie le drame à la musique, à la danse, à la pompe des cérémonies et à la splendeur des costumes dans un décor de magnificence, étincelant de l'éclat des lumières et des couleurs : c'est aux dix-septième et dix-huitième siècles surtout qu'il enchanta l'Italie, Vienne et Paris de ses féeries dignes de l'Orient. Une cathédrale est une extraordinaire combinaison de moyens pour émouvoir les sens et exalter l'esprit et le cœur : l'architecture, la sculpture, les vitraux, la peinture, et tous les arts décoratifs, orfèvrerie et ferronnerie, bois sculptés, émaux et tapisseries, collaborent à la merveille une et multiple et entraînent l'âme dans une ascension enthousiaste vers le ciel. Et de quelle vie surhumaine s'anime l'œuvre sublime, quand la musique des orgues et la voix des chantres s'élèvent dans la nef immense où chatoient les ors des chasubles et flottent les parfums de l'encens !

Cette marche parallèle d'arts différents, qui s'accompagnent réciproquement et se prêtent un mutuel appui, mais qui peuvent aussi se gêner et se compromettre, c'est une sorte de contrepoint génial et hasardeux. Il faut à ces symphonies d'arts la maîtrise du goût directeur et le juste accord de tous les concertants. Plus l'église est belle, plus sont pénibles les fausses notes des ornements de clinquant et des statues commerciales. Et qu'il est rare, même quand les magnificences de l'opéra sont de bon aloi, que la musique ne compromette pas le poème ou le poème la musique !

A lui seul, d'ailleurs, par les associations d'idées qu'il suscite, par les sensations qu'il évoque et qui, pour être moins précises,

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n'en sont que plus libres et mieux accordées, un art peut éveiller des souvenirs, des sentiments, des visions d'un autre art : et rien n'est plus savoureux que ces harmoniques qui rehaussent l'intensité du son et ces irisations indécises qui font chanter davantage la couleur.

Ce pouvoir évocateur nimbe, comme d'une vaporeuse irradiation, les œuvres mêmes de (( l'art pur », de l'art sans alliage qui ne vit que par lui-même, sans secours étranger : statues modelées uniquement pour la grâce ou la splendeur de la forme, natures mortes d'un Chardin, préludes de Bach. Pour ne demander sa beauté qu'aux lignes et aux formes, aux tons et aux valeurs, aux lumières et aux ombres, aux sons et aux rythmes, cet « art pour l'art », par la vertu de cette beauté sensible qui est son seul domaine, n'ouvre que plus largement la route à la pensée : la sensibilité vibre, l'émotion profonde déclenche l'imagination, et chaque âme mise en branle se chante son poème intérieur.

Moins soucieux de sa propre vertu, moins austère, moins « pur » l'art « représentatif », l'art « à sujet » et « à programme » s'ingénie à déterminer lui-même ces associations d'idées, à endiguer le libre cours de l'imagination, à préciser ces évocations. Sculpture narrative, peinture d'histoire ou de genre, musique imitative, cet art s'adresse par des lignes, des couleurs ou des sons, à l'imagination littéraire.

Trop souvent une vénération superstitieuse de l'intelligence abstraite, un goût enfantin de l'anecdote, un sens émoussé et incomplet de l'art, portent à mésestimer l'art pur : il ne serait pas plus l'égal de l'art mixte que la sensation de la pensée. Etrange erreur, qui confond les domaines et fait bon marché de la beauté propre de l'art au prix de sa beauté d'interprétation I

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De deux chefs-d'œuvre égaux d'art pur ou d'art mixte, l'un, il est vrai, ajoute à sa beauté d'art une autre beauté, littéraire, philosophique, morale, et, — si, par de suggestifs effluves, il ne se dégageait pas de toute oeuvre d'art une poésie et une philosophie, — on pourrait dire qu'il est plus complet que l'autre comme œuvre humaine ; mais leur valeur d'art est égale.

Comme interprète des peuples et des siècles, cet art pur n'est pas le moins précieux. Et peut-être même par lui la communication est-elle plus immédiate et plus profonde ; c'est la sensibilité toute nue qui est atteinte, ce que les âmes ont de plus rare et de plus mystérieux : nous saisissons l'insaisissable. Peu de siècles, sans doute, ont connu les grandes œuvres de « l'art pour l'art », ces fruits les plus exquis de la plus haute culture humaine. Mais l'art pur est aussi dans les ornements qui ne sont qu'ornements, et, sinon clans les grandes lignes du décor, qu'inspirent le souci de la composition logique et le sens de la convenance, du moins dans les détails décoratifs où le goût n'en fait qu'à sa guise : lignes qui s'enchevêtrent sur une frise ou sur un chapiteau, motifs géométriques ou stylisés, dessins d'une étoffe, reflets d'une soierie, semis de perles d'or d'une porcelaine, — et tout le caprice et toute la fantaisie, toute cette partie du jeu de l'Art où la raison ordonnatrice n'a que voir. C'est dans « l'art pour l'art » que la sensation et le sentiment sont le plus libres. Quelle n'est pas sa valeur, si l'Art est surtout liberté ?

Ne nous laissons donc pas entraîner sans réflexion à uno injuste préférence par le charme moins discret et l'émotion plus complexe de l'art mixte. Ce n'est qu'une autre forme de l'Art, égale peut-être, mais non supérieure, plus facilement accessible à tous, d'une séduction moins raffinée et d'une richesse qui en impose. Mais cette richesse surajoutée n'est pas sans

RAPPORTS ET FBONTIERES DES AUTS

danger : l'arbre se cache en partie sous les greffes qui s'y insèrent. Si le sujet prend le premier rôle, il compromet l'Art, réduit à n'être qu'un moyen. S'il se borne à mettre en valeur l;i pensée ou le récit, l'Art risque de s'effacer devant eux comme un introducteur des ambassadeurs devant les hôtes qu'il conduit. Pour que l'œuvre supporte sans fléchir ces ornements étrangers, il y faut un puissant métier et une haute inspiration : (( l'idée )) d'art doit être belle tout en étant une claire interprète de l'autre idée. Si l'Art ne se soucie plus assez de la beauté sensible pour ne plus guère se préoccuper que d'être une traduction, il ravale sa dignité à une compromission bâtarde et tombe au rang de peinture, de sculpture ou de musique « littéraires » : il n'est plus qu'un moyen médiocre ppur une fin qui lui est étrangère.

C'est qu'avec les arts de la pensée et de la parole, du langage et de l'écriture, nous sommes dans un autre domaine, proche, mais différent. Et, sans doute, la littérature et les beaux-arts collaborent souvent ; et même, jadis, poésie et musique étaient inséparables : nées toutes deux de l'incantation magique des primitifs, c'étaient encore, pour l'Antiquité et le Moyen Age, des sœurs jumelles. Le grand écrivain, l'auteur dramatique, ie poète, l'orateur sont des artistes au premier chef ; c'est un art de faire un roman, un drame, une comédie, un discours, un poème, comme une statue, un tableau ou une sonate :

« Il est un heureux choix de mots harmonieux » non moins que de lignes, de couleurs et de sons ; et l'on parle, dans les deux sortes d'arts, de composition et de style.

Pourquoi donc les distinguer ? Est-ce parce que les uns et non les autres travaillent la matière ? Mais (\\ig la « matière » de la musique est fluide! Et s'il faut des ondes sonores aux notes du musicien, n'en faut-il pas aussi aux paroles du poète

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et de l'orateur ? Est-ce parce que les uns et non les autres se servent d'instruments ? Mais le chanteur, comme l'orateur, n'a d'autre instrument que sa voix. La vraie différence, c'est que les arts littéraires expriment des pensées qui sont des concepts traduits par des mots et qui parlent directement à l'intelligence, tandis que les beaux-arts traduisent des sensations ou des « idées » qui ne sont pas des concepts et que la parole ne peut rendre : idée d'une suite de notes, d'une cadence ou d'un rythme, idée d'une ligne infléchie, d'un méplat ferme ou délicat, de tons juxtaposés ; ils ne s'adressent à l'intelligence que par l'intermédiaire de la sensibilité.

L'adage (( Est ut pictara pocsis » n'est qu'un ingénieux rapprochement qu'il ne faudrait pas travestir imprudemment en assimilation. L'Hellade ne confondait pas Athéné et Phoibos Apollon; et si, à Rome, de ces deux divinités, l'une s'appelle Minerve, tandis que l'autre garde son nom grec, c'est que Rome avait en propre l'éloquence et même une antique poésie, religieuse et populaire, et que, dès l'origine, elle adora Minerve, bien avant que le grand art ne lui vînt de Grèce avec le culte de Phébus Apollon. Au dix-septième siècle, le divorce des arts et des lettres était complet : Diderot fit, en les rapprochant, une véritable révolution, qu'il fallut le Romantisme pour achever. Mais se rapprocher, s'allier même et collaborer, ce n'est pas ne faire qu'un : arts et lettres sont voisins, tangents, si l'on veuf, mais distincts.

Des analogies, oui, et même des ressemblances fraternelles, mais qui ne suppriment pas les frontières. Littéraire, anecdotique, sentimentale, morale... ou immorale, la peinture s'évanouit sous l'historiette, la sensiblerie, le prêche ou la gauloiserie. La poésie, d'autre part, peut-elle sans déchoir n'être qu'une simple description picturale, sans réflexion, sans pensée, sans

émotion, — un catalogue versifié ? Qu'elle se réduise, au contraire, à des harmonies, qu'elle se borne à un choix subfil d'assonances, qu'elle prétende se transmuer en musique, elle devient une énigmatique mélopée : vider les mots de toute signification pour en faire des riens sonores, assigner à sa fantaisie des couleurs aux voyelles, ce n'est qu'une jonglerie cryptO'graphique, — qui peut, il est vrai, n'être pas sans une douceur inquiétante, nébuleuse et mystérieusement suggestive : telles les paroles des liturgies sacrées pour les fidèles qui ne les comprennent plus.

Pour les distinguer des lettres et poiir faire bref, réservons le nom d'arts aux beaux-arts : l'usage nous y autoirise, qui dit (( les lettres et les arts ».

Ce sont ces arts plastiques et musicaux qui s'enlacent plus étroitement à l'Histoire que toutes les autres formes de l'activité humaine; ils vivent plus intimement de sa vie.

Tous les chemins des peuples, parallèles, rapprochés, entrecroisés, tracent la grande route humaine : les arts sont les jalons des chemins nationaux et de la route commune.

Exprimant les idées et les sentiments d'une époque et d'un peuple, suscitant l'action ou le rêve, l'Art, qui est né avec l'Humanité et qui ne mourra qu'avec elle, ne peut pas se séparer de l'Histoire. Il lui est uni, comme le lierre l'est à l'arbre qui le nourrit et le porte, et qu'il vêt, qu'il entoure et qu'il orne. C'est se condamner à ne comprendre parfaitement ni l'Art ni l'Histoire que de ne pas les étudier à la clarté l'un de l'autre.

Séparer les arts de l'Histoire, c'est les déraciner : ils perdent

leur valeur représentative, leur sens profond ; ils peuvent n'être plus parfois que des énigmes. La priver d'eux, c'est l'anémier : elle s'estompe dans un nuage, elle n'est plus qu'une abstraction décolorée, à moins que l'imagination, poétique ol téméraire, ne vienne à la rescousse et ne supplée à la réalité absente par des figures de fantaisie.

L'histoire de l'Art est mêlée à toutes les autres branches de l'Histoire, philosophique, religieuse, morale, littéraire, politique et sociale : elle les éclaire et elles le commentent. Services mutuels : l'art raconte son siècle, le siècle explique son arl. Action réciproque : un peuple, une société créent un art, et cet art façonne cette société et ce peuple ; une religion, une philosophie inspirent un art, et cet art précise cette religion et donne une forme sensible à cette philosophie ; une morale dirige un art, et cet art prêche cette morale ; une littérature évoque un art, et cet art illustre et enrichit celte littérature ; un gouvernement protège un art, et cet art seconde sa politique.

L'Art naît de la religion : chez les primitifs, de la magie ; en Orient, des dieux de magnificence et de terreur ; en Grèce, des Olympiens radieux ; dans l'Inde, puis en Chine, du rêve mystique de Bouddha ; dans notre Moyen Age, du Christianisme et de sa Légende Dorée. Mais c'est lui qui donne une forme aux premières divinités ; c'est lui qui précise les terreurs ou la poé sie du Polythéisme ;■ c'est lui (jui auréole Bouddha de sérénité souriante ; c'est lui qui im[)règne de mystère les sombres nefs romanes et emporte l'àme vers le ciel dans l'ascension des voûtes gothiques.

La philosophie influe à son tour aux âges de pensée qui succèdent aux siècles de foi : Anaxagore proclame la toute-puissance de rinlelligence ordonnatrice, et l'art grec atteint à !a jierfcctiuii iiléule par la vertu d'une raison harmonieuse ; puis,

à la vue des chefs-d'œuvre d'Ictinos et de Phidias, Platon humilie la réalité apparente, ombre médiocre et trompeuse, devant l'Idée, qui est la seule réalité véritable. Vingt siècles plus tard, c'est du Platonisme retrouvé que s'inspire l'art des Cinquecentisti, et ces Italiens de l'Age d'or restaurent le culte de la beauté parfaite. Le positivisme d'Auguste Comte prélude, que ce soit en déclenchant un nouvel esprit, ou, plus simplement, en précisant une tendance encore vague, aux œuvres de Flaubert et de Zola, de Courbet et de Manet, qui consacrent le réalisme en prouvant qu'il peut, lui aussi, créer de la beauté.

La morale intervient. Rigorisme et ascétisme des Jansénistes : nudité morose du sanctuaire, sévérité et sobriété de Philippe de Champaigne. « Manche large » et églises-boudoirs des Jésuites. Et voici que le temple oii il prêche fait le Janséniste plus austère et le Jésuite plus facile. Plaisirs et arts se sont les uns aux autres des modèles réciproques : « Folies » des nobles et des traitants et tableautins de Beaudoin suggérés et suggestifs.

La politique, enfin, et l'état social se reflètent dans la plastique, dans la couleur et dans les sons. Despotisme, colosses et féeries de l'Orient ; libre et humaine harmonie des cités, des temples, des statues de l'Hellade ; majesté grandiose de l'empire romain et du Colisée ; féodalité et donjons ; communes et hôtels de ville ; monarchie absolue et pompes de Versailles et de Le Brun ; Révolution et Marseillaise ; bourgeoisie de la royauté de juillet et bourgeoisie du mobilier ; démocratie, sciences appliquées et grands halls de fonte et de verre. Et la splendeur de la cour divinise le souverain ; le château enorgueillit le seigneur ; le beffroi hausse les cœurs des communiers ; le chant, qui jaillit de l'enthousiasme, surexcite l'enthousiasme; — l'Art soutient et renforce l'inspiration dont il est né.

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Toujours et partout, consonances parfaites ; tout vibre à l'unisson : l'Art donne la note et la reçoit. La ferme et lumineuse raison qui dirige la dialectique de Descartes et de Malcbranche prend une forme plastique dans l'art intellectuel et noblement humain de la France classique. VVatleau et Boucher peignent, Clodion modèle, l'Opéra-Comique chante, Bernis et Dorât riment, Marivaux marivaude pour les marquises poudrées et les talons rouges. Libérée de toutes règles et de toutes traditions, délicate et ingénieuse, souple et fluide, la pensée d'un Bergson est sœur de l'art d'un Verlaine, d'un Claude Monet, d'un Debussy. Quand un mouvement nouveau s'est déclenché dans un des domaines de la pensée ou de laction, le même esprit se propage bientôt dans tous les autres. Ou plutôt c'est, pour les contemporains, une même conception de la vie, consciente ou non, qui engendre et dirige la religion, la philosophie, la morale, la société, la politique, la littérature et l'art : toutes ces créations d'une même époque ont un air de famille. Pendant une durée plus ou moins longue, les flots mouvants des sentiments et des idées ne forment qu'une même vague : (( l'esprit du temps » enlace les contemporains comme de l'invisible réseau d'une électricité sans (il. Les enfants d'une même génération ont une façon d'être, de sentir et de penser, qui est née avec eux et qui étonne la génération antérieure. Les cœurs et même les systèmes nerveux des contemporains vibrent à l'unisson. L'écriture des manuscrits est belle et claire aux âges d'ordre et de paix, confuse, tourmentée, souvent illisible aux époques troublées et malheureuses : la calligraphie est l'interprète d'un âge d'or ; un grimoire évoque une convulsion. Les contemporains peuvent s'y tromper : on discerne mal r-ensemble de près ; frappés par les diUférencei, ils ne voient que confusion cl anarchie. A distance, les ressemblances s'accu-

sent : on élimine d'instinct, pour définir une époque, les attardés de la précédente, legs périmé de la veille ; on lui rattache ses propres attardés qui, comme la musique le plus souvent, ne s'éveillent que le lendemain : nous reportons le dernier des Bicci au quatorzième siècle, quoique sa peinture archaïsante prolonge à Florence la tradition de Giotto jusqu'à la veille du seizième siècle ; nous rejoignons la Renaissance musicale, la naissance de l'opéra et de l'oratorio, à la Renaissance plastique à travers tout le seizième siècle qui les sépare.

Des abstractions de la pensée, non moins que des réalités de la vie, l'Art modèle la figure définitive ; quand elles se sont évanouies, il en reste la durable expression : ces mortes vivent encore en lui. C'est à l'Art qu'il faut s'adresser pour ne pas avoir seulement du Passé une connaissance livresque, qui ne peut être que partielle et partiale, pour ne pas se contenter dune momie à peine entrevue dans ses bandelettes. L'Art le dresse devant nous, ressuscité, palpitant de ses émotions et de ses croyances, frémissant de ses enthousiasmes, de ses admirations, de ses terreurs et de ses joies, présent encore dans ce bois, ce marbre, cette toile, qu'il a vus, qu'il a touchés, chantant encore dans cette musique qu'il a entendue et qui a jailli de ses rêves. L'Art seul nous rend le sculpteur et le dieu dans la statue, le peintre et le donateur dans le tableau, et, avec l'architecte et son peuple d'ouvriers, le roi et la cour dans le palais, le culte et les fidèles dans le temple : devant nous, grâce à l'Art, l'évolution de l'Humanité tout ensemble se déroule et s'éclaire.

Des faits, l'Art dit beaucoup ; des âmes, il dit tout. Et il le dit sans obscurité, sans ambages et sans détours. Cette aperception immédiate, cette intuition directe donne un prix unique à sea révélationg ; rien ne s'interpose entre la sensation d'art et linlclligcncc de lliisluire qu'elle évoque. C'est une illumina-

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tion immédiate : le Passé reparaît comme à la lueur d'un éclair.

Confession involontaire et complète, sans fausse honte ni réticences. Un temple ou une église, c'est de la foi faite pierre et marbre, du senliment et de l'imagination saisis dans leur vol et fixés pour toujours. Cette pierre a des défauts et ce marbre des lâches, si la foi n'est pas pure ; de la vertu ou du vice de l'idée, l'œuvre reçoit un signe d'élection ou un stigmate : effroi et mystère, masses et ténèbres de l'Orient; amour et mysticisme, élan et harmonie du Moyen Age gothique ; austérité raidie et froide nudité de la Réforme ; dévotion souriante et mondaine de l'Italie moderne, grandiloquente et pompeuse de l'Espagne.

Par ses faiblesses, autant que par ses beautés, quel document psychologique qu'un opéra ! L'Italie du bel canto, amoureuse, sans plus, de volupté élégante et de jouissance légère, compromet le charme sensuel et facile de la mélodie par la nullité du drame et de l'harmonie. Les bourgeois citoyens de la monarchie de Juillet, qui applaudissent Meyerbeer, ont plus le souci de l'historiette romantique et des cadences traditionnelles que de l'art raffiné : classe moyenne, de juste milieu, non sans hantise du panache. L'Allemagne de Wagner aime le compliqué, le chimérique et le colossal ; savante et hallucinée, rêveuse et lourde, sensible et grossière, sans mesure et sans goût, elle se berce d'un songe formidable et mystique : musique prestigieuse, liée à une action vague et brutale ; délices de la mélodie et rugissements de l'orchestre, souffle d'épopée, harmonies géantes, art massif et puissant, poésie nébuleuse et lenteurs infinies, philosophie prétentieuse et symboles enfantins.

Plastique ou musicale, une œuvre d'art est un moment de la pensée et de la sensibilité humaines : en composant avec soin

ART ET HISTOIRE 6l

un musée et une suite de concerts, on présenterait un raccourci saisissant de l'évolution intellectuelle et morale de l'Humanité. L'Art, par contre, resterait souvent inexpliqué sans l'Histoire : elle nous en révèle tout le sens. Livresque, elle n'est pas vivante sans lui ; mais sans elle, qui le place à sa date et dans son cadre, il est déraciné. Bien des œuvres posent des problèmes qu'elle seule peut résoudre. Sans l'Histoire générale, comment comprendre les raisons de la diffusion des formes d'art ou de leur complication par la rencontre d'influences diverses ? Comment expliquer l'apparition imprévue du grand art en Chine sans les missionnaires bouddhistes venus de l'Inde ? D'oià naîtrait sous le Directoire, sans l'expédition de Bonaparte, celte mode du style égyptien ? Sans l'iiistoire même de l'Art, sans les documents qui prouvent, par les dates indiscutables, par la priorité affirmée, l'invention ou l'imitation, comment juger les œuvres à leur juste valeur ? Un pastiche peut éblouir : on ne saurait le remettre à sa place que si l'on démontre la contrefaçon. Que Lenbach serait grand sans le Titien I On élevait jusqu'aux nues le génie créateur de l'Allemagne sur la foi des Aile mands, dont l'impudence abusait notre ignorante insouciance; mais voici qu'on a constaté avec pièces à l'appui qu'il n'y a pas de domaine oii elle n'ait été à la suite, et qu'on glorifiait un bluff.

L'Art et l'Histoire n'ont leur pleine signification qu'en s'étayant mutuellement ; chacun d'eux donne et reçoit. Il faut que ces deux lumières soient unies pour qu'elles aient tout leur éclat.

L'Histoire se reflète dans la Littérature comme dans l'A^t, et il est précieux de confronter les deux images. Mais l'Art est un interprète plus fidèle et plus sûr : moins explicite, semble-t-il à première vue, son témoignage est plus indiscutable et plus

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constant. Il exprime l'âme d'un peuple d'une façon plus facile à comprendre, plus exacte et plus continue.

Plus facile à comprendre : l'œuvre d'art, réalité concrète, parle directement aux yeux et aux oreilles, et son langage est clair. Il faut une initiation pour qu'une littérature étrangère ne nous soit pas indéchiffrable. Combien le texte d'Homère ou de Sophocle a-t-il de lecteurs ? Et une traduction n'est trop souvent qu'une trahison. Mais devant la Victoire de Samothrace ou la Vénus de Milo, du premier coup d'œil, c'est la révélation éblouissante du génie qui les a créées. Il faut dégager peu à peu l'âme de l'Hellade du mystère des mots et des plis harmonieux et complexes des phrases oij elle s'enveloppe : elle surgit radieuse du marbre véridique.

Plus exacte : si l'on excepte le folklore, l'art le plus souveait anonyme des chansons et l'art collectif des légendes, les autres arts littéraires sont moins près du peuple que les beaux-arts. L'écrivain travaille à l'écart, à sa guise ; et plus sa pensée est forte et son art personnel, moins son œuvre est le miroir fidèle de son peuple et de son temps : plus elle est lumière, moins elle est reflet. Plus la pensée domine son époque, plus elle la procède ; elle en sort, mais elle en révèle les forces inconnues : elle ouvre l'avenir.

Il est rare, au contraire, que l'artiste soit libre de proférer un « Odi profanum » et puisse se passer du suffrage de ses contemporains : il n'a pas, d'ordinaire, l'indépendance du penseur et de l'écrivain, qui peuvent, à côté des nécessités de la vie, se réserver des heures secrètes et solitaires. Sa tâche, plus absorbante, le prend tout entier : la technique est une maîtresse jalouse qui n'admet guère le partage, et, sauf quelques privilégiés, l'artiste vit de son art et ne peut vivre à l'écart. Ses moyens matériels, les emprunts qu'il fait à la nature varient

avec la science et les procédés de chaque époque ; et l'on no rompt pas aussi facilement avec une technique qu'avec des idées : le goût est plus rebelle aux nouveautés que l'intelligence. Souvent, d'ailleurs, à côté de l'artiste, il y a son collaborateur, l'artisan, l'ouvrier, qui est peuple et qui garde le goût et l'esprit du peuple. j

Mais l'artiste lui-même, qu'il le veuille ou non, a est de son temps ». L'esprit du poète et plus encore celui du philosophe ont moins d'entraves. Plus intellectuelle que l'Art, la Littérature abstrait toujours plus ou moins. On peut concevoir un penseur se délivrant, par le raisonnement, des contingences, s'évadant peu à peu de son siècle, échappant par l'abstraction au temps et à l'espace et s'envolant jusqu'à la sphère de l'Infini. L'artiste ne peut rompre en visière au concret : pas de musique sans les sons, ni d'art plastique sans les lignes. L'Art, supérieur à la Nature par ce qu'il a d'humain, par l'intelligence qui ordonne, est cependant plus étroitement uni à l'évolution universelle pat ce concret nécessaire à sa sensibilité. Cet intime lien le rattache à la Nature et, par suite, à tous les êtres et à tous les mouvements généraux d'idées. L'artiste vibre à tous les spectacles qui le frappent, à toutes les voix qu'il entend : l'Art reste solidaire de ce siècle qui l'engendre, l'enveloppe et le modèle.

Qu'un inconscient atavisme ou qu'une réaction volontaire le rattache au passé, qu'une audace spontanée ou réfléchie en fasse un révolutionnaire, un précurseur de l'avenir, le présent conditionne toujours ce recul ou cet élan. Si l'archaïsme séduit l'empereur Hadrien, c'est que, dans Rome vieillissante, le siècle des Antonins n'a plus, après Trajan, de force créatrice : il est érudit et curieux. Un novateur, comme Vinci, Manet ou Debussy, résume tous les tâtonnements antérieurs, éclaire les

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travaux d'approche qui s'ébauchaient dans la nuit, révèle les tendances vagues ou confuses qui s'ignoraient. L'artiste est de son temps même quand il le contredit : bon gré, mal gré, il sent, il vibre, il vit à un certain stade de l'évolution humaine.

Et, enfin, c'est sans arrêt que l'Art exprime le peuple. Sur la route humaine, les jalons littéraires sont plus espacés; l'Art la trace tout entière. Il y a des époques sans littérature : il n'y m a pas sans art. L'homme de la préhistoire n'a pas écrit : il a gravé, peint, sculpté. Les sauvages n'ont que de vagues légendes : ils ont des parures, des tissus, des armes, des idoles, des demeures.

Cinq siècles durant, dans le Haut Moyen Age, les clercs, qui seuls écrivent, ne le font qu'en latin ; à cette langue morte, on ne peut demander une littérature vivante, qui traduise l'époque, à moins de reconnaître l'esprit de ces âges rudes dans les déformations mêmes et les travestissements de la langue classique : ruine de l'instruction et du goût symbolisée par la grammaire fruste. On dira peut-être que le latin, langue du clergé, n'était pas, à proprement parler, une langue morte ; mais, s'il a vécu plus ou moins artificiellement pendant ces siècles-là, il faut avouer qu'il a bien mal vécu. Par contre, si ce Haut Moyen Age n'a pas de littérature qui puisse compter, les Mérovingiens et les Carolingiens, les Visigoths et les Anglo-Saxons ont leur luxe, leurs joyaux, leurs ciselures, leurs villas, leurs arts.

Où sont les livres du Pérou des Incas, qui ignorait l'écriture ? Mais voici, sous les lianes séculaires, ses villes, ses palais et ses temples. La civilisation Khmer serait évanouie à jamais, si nous ne l'admirions à Angkor. Et même, quand ils ont écrit, ces peuples mystérieux, c'est un problème qu'ils nous posent : il n'y a pas cent ans que les hiéroglyphes de l'Egypte ont livré leur secret ; ceux des Etrusques attendent encore leur Champollion.

Dans les rares manuscrits échappés au vandalisme dévot du clergé espagnol, on déchiffre mal la peinture idéographique des Aztèques et les signes des Mayas. Mais nous avons les monuments des Pharaons, les nécropoles toscanes, les bijoux, les belles poteries et les restes imposants des téocallis du Mexique, les cités ruinées et superbes, les peintures, les bas-reliefs des vieux rois du Yucatan.

Il a fallu la divine immortalité de l'Iliade et de l'Odyssée, — mais l'exception confirme la règle, — pour que l'Europe connût Mycènes et Troie trente siècles avant que Schliemann ne les retrouvât ; mais l'archéologie a pris sa revanche : sans elle, on ne verrait encore dans les épopées homériques que des créations de mythes et de légendes, on n'y reconnaîtrait pas l'exacte peinture d'un monde réel : il faut que la muraille, le bijou, le vase soient les garants de la véracité du poème.

L'esprit d'une époque survit dans les œuvres de beauté où il a pris corps. L'Art apparaît comme le meilleur et parfois le seul interprète d'un âge, d'une société, d'une civilisation. C'est à lui que nous demanderons le commentaire fidèle et constant de l'Histoire, la traduction, sans déformation et sans lacunes, des âmes diverses des peuples et des variations de l'Humanité; il répond toujours : il est souvent seul à pouvoir répondre.

Que les arts majeurs manquent à ce rôle essentiel, qu'ils restent, par engourdissement sénile, en arrière de l'évolution, qu'ils se tiennent à l'écart de la vie, attachés à des redites démodées, ce ne sont plus que des anachronismes négligeables, et les arts mineurs, toujours vivants et représentatifs, sont là pour remplacer comme truchements fidèles le grand Art, enlisé dans la vieille ornière.

Qu'un artiste s'enferme, solitaire et dédaigneux, dans sa tour d'ivoire, il n'y a là qu'un caprice assez vain de dilettante déra-

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ciné. L'Art n'a sa vraie valeur que s'il est l'affirnialion sponta née et loyale d'un moment de l'Humanité.

Et, si toute forme d'art progresse, puis, après son apogée, décline, c'est que la société, la forme d'Humanité qui lui a donné naissance, l'entraîne avec elle dans son évolution. L'Art apparaît comme enveloppé d'histoire : ses œuvres naissent du grand fleuve de la vie et flottent sur son courant.

Dans ce monde des idées et des sentiments, rien de ce qui est né ne meurt complètement : il y a toujours des survivances, et parfois de tardives et étranges résurrections. Les affluents s'unissent dans le fleuve, mais les eaux différentes ne se mêlent que lentement : aucun apport ne disparaît à jamais, et plus d'un courant profond remonte souvent à la surface. De ces oscillations des âmes, l'Art apporte les preuves concrètes.

L'Art est le gardien du passé et le miroir de l'histoire.

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