‹ L'art et l'histoireChapitre 9 sur 75 · QtT'EST-OE QUE LE BEAU · texte numérisé non relu

QtT'EST-OE QUE LE BEAU

Si l'Esthétique n'a pas à dicter des lois, mais à constater des faits, s'il ne s'agit pas pour elle d'enseigner à l'Humanité les caractères du Beau, mais de les lui demander, à quels signes certains prétend-on distinguer l'erreur de la vérité ? Vouloir imposer son goût à autrui, n'est-ce pas, quand tout est relatif, revenir à la vieille chimère de l'Absolu et s'imaginer qu'on a des clartés particulières pour le reconnaître ? Si le Beau, but de l'Art, est ce qui donne une émotion désintéressée, toutes les émotions de celte sorte ne sont-elles pas légitimes ? N'est-ce pas toujours à bon droit que nous sommes émus ? Au nom de quoi décider entre les émotions ?

■«^Dire qu'une œuvre est belle, c'est prononcer un jugement. Ne serait-ce qu'un caprice ? Si le goût est relatif, s'il n'y a plus rien de certain en dehors et au-dessus des sensibilités individuelles, nous tombons au scepticisme. Nos admirations ne seraient-elles que des opinions sans valeur pour autrui ? Une foi qui ne se prouve pas ? N'y a-t-il pas vraiment un bon et un

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mauvais goût? Où trouver la norme eertaiiic de la Beauté?

Certes, le senlimenl est par essence individuel et variable : chaque peuple a son goût, chaque homme a son goût, et le goût du lendemain peut ne plus être celui de la veille. Mais, si nous n'accordons pas la même valeur à tous les hommes, à tous les peuples, pourquoi l'accorder à tous les goûts ? Les fétiches informes d'une tribu nègre du Congo vont-ils de pair avec les dieux qu'adorait l'Athènes de Périclès ? Le goût munichois balance-t-il le goût parisien ?

Il y a une échelle des goûts, et nous appelons laid ce qui plaît aux goûts inférieurs. Ne pas juger étroitement, c'est juger mieux, et non pas renoncer à juger. L'honneur de l'Humanité est d'avoir fait son choix entre les sensations et mis l'ordre à la place de l'anarchie. Les sceptiques du Beau sont plus dangereux que ceux du Vrai et du Bien, puisqu'ici l'intérêt pratique n'est pas en jeu et ne réagit point. Si le parti pris est une intolérance, l'indifférence est une veulerie, qui laisse galvauder le trésor le plus rare de l'esprit humain : ne point sacrifier tous les autres autels au culte jaloux d'un d'entre eux, ce n'est pas renoncer à défendre le lemple de la Beauté contre les profanations de la barbarie. Il s'agit de distinguer à coup sûr le beau du laid, mais la liberté du choix est entière entre les innombrables formes de la beauté. M pyrrhonisme destructeur ni catéchisme tyrannique : un goût cultivé n'est pas un goût asservi. Prononçons à notre gré entre Rembrandt et Velazqucz, mais ne leur préférons pas Overbeck ou Cornélius. Pas d'erreur, et, d'autre part, pas d'étroitesse : nous pourrons être plus sensibles à la beauté d'une cathédrale gothique qu'à celle d'un temple grec ; mais si l'un des deux chefs-d'œuvre parle > davantage à notre cœur, nous admirerons pourtant la divine noblesse de celui qui nous émeut moins profondément. Un œil n'est juste

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que si aucune valeur, aucune nuance ne lui échappe. Que vaut un goût qui méconnaît certaines formes de la beauté, qui ne perçoit pas toutes les harmonies, qui ne vibre pas à tous les rythmes ? Paresseux et routinier, il a perdu toute spontanéité : ce n'est plus qu'un automate.

Modifions la définition : « Le Beau est ce qui, à bon droit, émeut d'une façon désintéressée. »

Mais qui décidera de ce u bon droit » ? S'il y avait des règles précises du Beau et qu'on pût les formuler en maximes, l'intelligence suffirait, ou même simplement la mémoire, pour constater que le Code n'est pas violé. Mais, comme on ne peut édicter de règles communes à toutes les formes du Beau, le goût seul est l'arbitre, — le goût, ce tact de la sensibilité. Et voici toujours le même problème. Comment, dans ce domaine de l'individuel, introduire du général ? Où trouver, sur la mer mobile de la sensibilité, le point d'appui de la raison ? Qui nous gardera des insuffisances et des perversions du goût ?

C'est ici que l'intelligence entre en jeu. Malgré le fameux; adage, l'intelligence a ses raisons de « discuter des goûts », de juger entre les émotions esthétiques, de les classer, de les consacrer ou de les condamner. Son rôle est de discipliner l'anarchie du sentiment, de tempérer l'individualisme de ce réfractaire : elle classe les sensations, elle établit l'ordre en décidant leur hiérarchie. Elle superpose le monde (( humain » des jugements clairs, réglé par la Raison, au monde « naturel » des émotions subi par la sensibilité. Et celle-ci, peu à peu, se subordonne et se discipline. L'Intelligence forme, maille à maille, par ses associations d'idées, des associations de sensations ; ello fait naître, par la mémoire du Beau, l'habitude de le sentir ; elle modèle la sensibililé et, comme un instrument docile, elle l'accorde à sa guise.

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Mais conimcnL riulelligcncc fora-l-ellc sou choix ? Par robservation, l'analyse cl la comparaison, puisqu'elle ne saurait, décider a priori. L'«''ducalion empirique du goût se fera par l'histoire de l'Art.

L'Intelligence peut d'abord en a[)peler au consentement imiverscl. L'admiration continue des siècles très divers et souvent opposés par leurs idées et leurs sentiments a consacré tout au moins certaines œuvres et certains noms : ce sont là comme des phares fondés sur des rocs inébranlables qui bravent les vagues changeantes des opinions, et l'on peut se guider à leur lumière. Voilà la Beauté qui a toujours ému et qu'on ne discute pas ! Jugeons à sa clarté les œuvres qui n'ont recueilli que des suffrages partiels. Ne la prenons pas comme modèle : ce serait limiter l'Arl, méconnaître d'avance ce que nous ne connaissons pas encore, fermer l'avenir. Mais demandons-lui une éducation et comme une gymnastique du goût.

Allons plus loin. Voici les œuvres de beauté d'un peuple, celles qu'il a surtout aimées et admirées et où il s'est reconnu aux diverses époques de son histoire. Puisque l'Art exprime le génie d'un peuple et d'une époque, puisqu'il leur a donné leurs émotions désintéressées et leurs joies les plus nobles, plus les œuvres sont représentatives, plus elles ont de valeur. Si l'une d'elles apparaît plus personnelle, plus originale, — l'Art n'a de valeur que s'il ci'ée, — et, tout ensemble, plus significative, ello prend une place éminente et singulière. Le Reau est surtout « original » et « représentatif », il exprime l'idée vague de tous, mais comme un seul ou quelques-ims seulement en sont capables. Le génie traduit, mais divinise l'àmc d'un peuple : l'art de Phidias et de Sopliocle est tout à la fois l'expression et l'apothéose de l'Athènes de Périclès. .\nalysons les grandes œuvres de chaque siècle, et l'idéal du peuple apparaîtra sous des

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traits plus ou moins complexes : l'esthétique de la race se dégagera de l'évolution de son art avec ses caractères particuliers, qui sont comme le sceau et les armes parlantes de ce peuple.

Et, de même, les qualités essentielles, communes aux arts de tous les peuples, révéleront les caractères généraux du Beau. Chaque siècle contribuera à mettre en lumière l'idéal d'un peuple ; chaque peuple apportera sa quote-part à l'idéal humain. La vue d'un peuple et d'un siècle est bornée : bien téméraire qui, de son petit coin de l'espace et du temps, ose décider et trancher pour tous les pays et tous les âges ! L'his toire de l'Art seule peut éclairer, par la succession des grandes œuvres, les traits multiples de la figure de la Beauté. Un seul but, aperçu de bonne heure ; cent chemins que nous découvrons l'un après l'autre. C'est en art surtout qu'on perdrait trop à s'enfermer dans un nationalisme étroit.

L'étude des chefs-d'œuvre affermira ou redressera le goût ; c'est leur analyse qui apprendra à discerner et à chérir la sobriété, la justesse, la légèreté, le nerf, le caractère, la vigueur, l'esprit, la saveur, la gaieté, la grâce, l'élégance, la clarté, la noblesse, la grandeur, la magnificence, l'éclat..., à condamner, par comparaison, avec dégoût, comme de sacrilèges impiétés leurs contraires, la surcharge, les fausses notes, la lourdeur, la mollesse, la platitude, la faiblesse, la sottise, la fadeur, la tristesse morne, la sécheresse, la gaucherie, la confusion, la vulgarité, la mesquinerie, la pauvreté, le clinquant... Un goût averti ne s'y trompera pas plus qu'une oreille exercée ne le fait aux notes justes ou fausses. Si les formes du Beau sont innombrables et varient sans cesse, les qualités qui le constituent ne changent point.

Le goût légitime, le goût valable pour tous, n'est que la résultante de l'effort accompli par l'Humanité pour préciser et enri-

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chir SCS idées au cours des siècles : succession sans arrêt d'acquisitions nouvelles qui élargissent et troublent le goût, réactions d'analyses sévères qui l'épurent, double action continue pour reculer les frontières du Beau sans les faire plus obscures et plus vagues, pour l'enrichir sans l'avilir.

Par cette contemplation méditative des chefs-d'œuvre, par cette recherche passionnée des formes diverses de l'Idéal tout le long de la roule humaine, voici donc l'idée du Beau mise en lumière. Nous n'avons qu'à la retrouver : elle ne nous est pas étrangère, elle est en nous, elle guidait déjà la main naïve et géniale de notre ancêtre des cavernes magdaléniennes, elle est comme le signe sacré de l'Humanité.

Mais d'où viennent les erreurs et les lacunes du goût ? Qu'estce, chez ces gens bien nés, que cette faiblesse qu'il faut étayer ? Elle n'est pas originelle : ce n'est qu'un accident. Si, chez le sauvage, le sens du Beau n'apparaît, avec de vacillantes lueurs, que trouble et obscur, c'est qu'il n'est qu'un vieil enfant dégénéré, attardé dans de mauvaises conditions de vie. Mais, depuis que l'homme et l'art se sont dégagés, en môme temps, de la gangue primitive, l'idée du Beau n'a pu être déformée et abâtardie que par des partis pris : « lis ont des yeux et ils ne veulent pas voir 1 n L'intelligence abstraite, enivrée d'elle-même et se targuant de promulguer par un choix arbitraire un code de lois intangible, dévie artificiellement la sensibilité qui gauchit. Si le scepticisme aveuli confond le Beau et le Laid, voici l'autre écueil : le dogmatisme a priori qui les distingue au gré de ses préventions : « Sic pro rationcvohinlas. » A quelles aberrations ne peut-il pas descendre ? La pente est glissante, pour un esprit systématique, de Raphaël à Bouguereau : ne sont-ils pas tous deux idéalistes ? de Mancl à Cézanne : ne sont-ils pas tous deux révolutionnaires ?

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Il faudrait d'abord éclairer et redresser cette intelligence égarée, pour rééduquer ensuite avec son aide les sens qu'elle a corrompus et leur réapprendre à vibrer à l'unisson de la Nature.

Toute beauté est une harmonie et un rythme. Les Pythagoriciens disaient déjà : « Tout est nombre » et « Le monde est une harmonie » ; ils parlaient de la musique des sphères produite par une divine mathématique. Pour la science, aujourd'hui, tout est mouvement, et la physique a découvert à quelles octaves de vibrations correspondent les perceptions del'oreille et celles de l'œil. Mais combien de bruits et d'assemblages de lignes sans valeur d'art ! Le rythme seul en fait des sons et des formes esthétiques. Le rythme est une mathématique heureuse, une juste cadence, qui résulte d'un ordre nécessaire de mouvements, de vibrations ; et c'est sous la loi du rythme que naissent les harmonies qui sont la vie de l'Art et font chanter les couleurs et les accords, s'assouplir les lignes cl contraster les lumières et les ombres.

Ce même rythme, loi du Beau, est aussi la loi de l'esprit humain. Harmonie préétablie ? oui, si l'on veut, puisque l'homme apportait en naissant les lois de la Nature dont il sortait. Le rythme de la sensibilité humaine ne s'accorde avec le rythme du monde et ne le perçoit que parce qu'ils vibrent à l'unisson. L'homme reconnaît et recueille la beauté éparse, pour définir en son âme avec plus de netteté l'indéfini des formes et des sons. Et, sans doute, depuis que l'homme est né, il s'est peu à peu écarté de la Nature ; par l'évolution éliminatrice, par la civilisation même, de nombreuses puissances se sont atrophiées qu'il portait, latentes, en lui à l'origine. Dans l'infini des formes et des sonorités, celles-là seules peuvent donner une émotion heureuse, une joie d'art, qui sont encore en

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harmonie avec l'homme. 11 ne reconnaît que la beauté dont il a gardé l'idée dans l'esprit et l'amour dans le cœur. Créer, comprendre une beauté nouvelle, c'est retrouver une partie de notre héritage que nous avions perdue.

L'idée du Beau est en nous, mais elle nous élève au-dessus de nous vers le ciel de l'Idéal. Par le Beau, nous touchons au divin ; il est notre part du divin : le Beau, c'est Dieu visible ; et l'émotion esthétique, c'est l'enthousiaste élan de l'âme, qui échappe un moment aux contingences et tressaille comme devant l'Absolu révélé. « Dieu », a dit Renan, « est le secret ressort qui porte tout à être selon les lois de l'esthétique et de l'eurythmie ^ » Admirer le Beau, c'est contempler Dieu ; créer du Beau, c'est l'imiter. Platon, dans son Athènes païenne, Plotin, dans son Alexandrie à demi chrétienne, avaient raison : l'artiste est un visionnaire et l'Art est une extase ; c'est la distraction suprême qui nous délivre de la terre.

Mais, dans cette ascension commune à tous, tous ne sont pas montés aussi haut. Parmi les formes du Beau, chaque peuple, à chaque siècle, fait son choix, et cette Beauté seule l'émeut vraiment, qu'il crée à sa mesure, en limitant à son usage une parcelle de l'Infini. La grandeur idéale des nations et des siècles se juge à la Beauté qu'ils ont conçue, réalisée et aimée. Tant vaut le peuple ou le siècle, tant vaut son idéal : l'âme se révèle à ses émotions désintéressées. La forme particulière de Beauté qu'a créée un peuple est le témoin de sa noblesse et de son génie.

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