LES ARTS MINEURS QI
elle seconda l'Art, elle ne le supplanta pas ; l'ancien sauvage, désormais civilisé, ne se résigna pas à déchoir dans une barbarie savante et sans joie : il voulut toujours couronner de beauté le nécessaire. Il n'est pas d'américanisme utilitaire, affolé d'affaires, qui n'ait comme but suprême le décor et le luxe.
L'Art est partout, — même là oii l'on ne l'attendait guère : plus d'une pharmacie de couvent s'enorgucillii des longues rangées de ses pots de faïence à dessin bleu ou polychrome ; — même là oîi l'on ne peut le voir : le Touareg cisèle avec amour le mors précieux que son méhari cache entre ses dents ; -même là où il est un danger : une armure éclatante, un casque empanaché de plumes aux vives couleurs, un cheval splendidement harnaché désignaient le preux féodal aux coups de l'ennemi.
Table, lit, épée, étriers, gobelet d'or ou d'argent, plat d'étain ou de cuivre, pot de grès ou de faïence, tasse de porcelaine ou coupe de cristal, robe, linge, broderie, dentelle, tapis, reliure, qu'on emploie une matière précieuse ou vile, tout peut devenir objet d'art. Ce n'était que l'œuvre utile d'un artisan : un artiste en fait une oeuvre de beauté. Le livre d'or n'est pas fermé ; toute invention nouvelle, tout besoin nouveau créent un nouvel art : l'automobile et l'éclairage électrique ont déjà leurs artistes décorateurs, l'aéroplane aura demain les siens.
Combien de maîtres, et des plus grands, n'ont pas cru déchoir en se consacrant parfois à ces tâches pratiques ! Raphaël a dessiné des meubles et des pièces de vaisselle, Vinci un robinet, Michel-Ange des bancs et une salière. Et que do modestes ouvriers, que d'artistes inconnus ont mis le meilleur d'eux-mêmes dans leurs créations anonymes et immortelles et animé du génie de leur race de somptueuses ou délicates merveilles ! Joailliers de l'Egypte des Pharaons, potiers d'Hellade,
92 LES ABTS
cmailleurs de Byzance, porcelainiers de Chine, bronziers du Japon, armuriers d'Espagne, ébénistes d'Italie et de France, modistes et couturières, dont les doigts de fées ont assuré, en froissant des rubans et des fanfreluches, le triomphe du goAl parisien.
A ces arts mineurs, on donne souvent, avec lourdeur, mais avec justesse, le nom d' (t arts appliqués à l'industrie » : ce sont bien, en effet, la gravure, la sculpture, la peinture (( appliquées » à embellir les objets d'usage. Humbles par ce qu'ils ont d'industrie, ces (( arts appliqués » s'élèvent par ce qu'ils ont d'art : ils ne sont plus « mineurs » quand ils atteignent au chef-d'œuvre.
L'homme avait trouvé dans la nature des matières admirables, bois, marbres et gemmes, et d'incomparables modèles, les merveilles des minéraux, de la flore et do la faune; par la suite, la science lui fournit de nouveaux moyens de mise on œuvre et lui permit de créer des matières nouvelles, métaux, verre, tissus : l'ingéniosité put se donner libre carrière.
Ces arts du décor sont essentiellement des arts de choix et d'arrangement : ils combinent ce qui convient le mieux, matière et forme, à l'usage de l'objet. La sûreté du choix, la justesse de l'accord, le sens délicat de la convenance, c'est le goût, ce tact subtil, ce sens exquis d'une mesure harmonieuse; le mauvais goût n'est qu'un manque de tact. Les arts mineurs sont les arts du goût.
Le goût s'ébaucha avec les premiers décors de fortune, puis s'affermit peu à peu : l'artisan-artiste ne pensa d'abord qu'à copier ce qu'il voyait, et, si souvent sa copie ne ressemblait guère à l'original, c'est qu'il ne savait pas voir : il déformait la bonne foi; puis il imita plus librement; puis il interpréta, il traduisit à sa guise ; puis, par une abstraction déjà créatrice,
LES ARTS MINEURS gS
il ne garda que les lignes essentielles, il dégagea l'idée simplifiée et ennoblie du modèle, il stylisa ; puis, enfin, par un nouvel effort, il s'affranchit tout à fait, et, co'mbinant, au gré de ses impressions, de ses réminiscences plus ou moins conscientes, il inventa. Mais, pour ne pas, par la suite, se copier lui-même, pour éviter le pastiche et l'anémie, pour rafraîchir son imagination à l'air libre et renouveler sa puissance créatrice, il lui fallut toujours, tôt ou tard, revenir à la nature et lui redemander des forces nouvelles.
S'il manque aux arts mineurs les idées littéraires que peuvent faire naître une sculpture ou un tableau, leurs œuvres n'en sont pas moins des idées qui prennent corps : idée d'une ligne délicate, d'une courbe gracieuse, d'un relief hardi, d'un heureux accord de couleurs, idée d'une forme aimable ou nerveuse, puissante ou fine, qui rehausse et ennoblit un usage vulgaire. Mais, de plus, eux aussi ils sont suggestifs : ils ont leur philosophie. C'est l'opulence qu'ils évoquent ou la simplicité, le luxe d'une cour ou le charme pittoresquement rustique d'une chaumière, la vie de parade ou l'intimité d'un intérieur, — grâce spirituelle d'un boudoir Pompadour, confortable et correcte élégance d'un home anglais, somptuosité mystérieuse et raffinée d'un kiosque chinois.
Ces arts enseignent à tous le goût d'une élite et modèlent, pour une grande part, les âmes d'un peuple : ils lui donnent la conscience claire de son génie. Ils jouent un rôle essentiel dans la vie de chaque jour, qui lui doit son décor ; ils peuvent l'affiner ou la ravaler, l'égayer ou l'assombrir.
Un même esprit, à une même époque, règne sur les meubles et les vêtements ; un même goût les décore ; l'homme s'assied sur des sièges qui lui ressemblent, et n'arrange pas autrement sa demeure que sa personne. Quelle analogie entre les fauteuils
et les horloges Louis XIV et les habits, les robes de brocart, les perruques de la cour du Grand Roi ! C'est une harmonie qui ne trouve que peu de réfractaires : obéissant à la mode bon gré mal gré, l'homme ne dispose pas toujours son mobilier et son costume à sa guise, mais il est rare qu'il ne subisse p.is leur influence. L'ambiance est souveraine : mille fils ténus et invincibles nous attachent à ce qui nous cnloure. Sans doute, la robe et le grabat de la cellule ne font pas le moine, mais ils y contribuent. Meubles et vêtements sont des pensées matérialisées, et l'esprit qui les a créés est encore en eux : pareils, ils unissent ; différents, ils séparent. Des croyances adverses ont produit le luxe catholique et l'austérité calviniste ; mais, à son tour, l'apostolat des choses a façonné les âmes.
C'est par son goût, produit et témoin de sa sensibilité, de ses habitudes, de son genre de vie, que chaque peuple, à chaque siècle, affirme le mieux son caractère et se manifeste le plus clairement; c'est avant tout dans les arts décoratifs, puisqu'ils sont les arts de tous, et ce n'est parfois qu'en eux que chaque société humaine donne une forme visible, vme expression sensible et comme un corps réel à ses tendances et à son sens propre ; en eux surtout, elle se survit. Ils suppléent, pour révéler son âme, aux arts majeurs insuffisants ou absents. C'est d'après la différence des poteries et des vases que se classent les époques Minoennes et Sicnles, c'est jiar l'art naïf des icônes et par l'industrie du bois sculpté dans les isbas (jue nous connaissons le moujik russe. Telle tribu noire ou rouge ne se distingiie f|iie i)ar la [lariirc dont elle s'affiiMc, — bracelets ou colliers de cailloux, d'os ou de coquillages, plumes plantées dans les cheveux, — ou qu'elle se peint ou se sculpte sur le corps, — tatouage, entailles des joues, incisives taillées en pointes. Les nomades n'ont pas d'autres arts plastiques. Ils ignorent ce
LES AKTS MINEURS qB
qui reste en place, la statue ou le tableau qu'on fixe au mur, puisqu'ils n'ont comme maison que la tente ; il ne leur faut que ce qu'on emporte avec soi dans la marche sans arrêt vers les horizons fuyants. Le plus artiste des nomades, l'Arabe, n'a que des tapis, des coussins, des peaux de bêtes, quelques objets précieux, amulettes ou bijoux ; son vrai luxe, il le met dans ses armes, puisqu'il est chasseur et guerrier, dans le harnachement de son cheval ou de son dromadaire, puisqu'il est cavalier ou méhariste, et, puisqu'il a un harem, dans les voiles légers, le fard et les parfums de ses femmes.
Et ce sont aussi les seuls arts originaux des peuples en relard, à qui de longs malheurs et des jougs oppressifs n'ont pas laissé le loisir ni le moyen de libérer leurs arts majeurs : mal dégagés des traditions de Byzance et de l'étreinte germanique, les peuples Danubiens n'ont pu encore s'affirmer que dans le décor de la vie journalière, la brode,rie des tissus, l'arrangement des intérieurs.
Et même pour les plus grandes civilisations, quel cadre d'histoire harmonieux et suggestif que ce décor évoluant avec les siècles, et quel commentaire explicite ! Ne prenons qu'un exemple, mais éclatant : des modes et des styles successifs de la France s'élèvent les voix fidèles du Passé. Vigoureuse jeunesse, encore rude, mais pleine de sève, du roman ; logique subtile, rêve poétique et souffle puissant du gothique ; exubérance admirable et fiévreuse du flamboyant ; grâce érudite de la Renaissance italianisante; mâle sévérité du Louis XIII; magnificence majestueuse du Louis XIV ; grâce spirituelle et capricieuse du Louis XV ; naïveté raffinée du Louis XVI ; rigidité Spartiate et archaïsme pseudo-classique de la Révolution ; bizarrerie décadente du Directoire ; force massive et grandeur à la Romaine de l'Empire. Et ne fallait-il pas « avoir des yeux et ne
pas voir » pour ne pas comprendre quelle sève puissante, quelles forces de vie et de génie révélaient l'audace ingénieuse et savante et la souple et triomphale hardiesse de notre Renaissance contemporaine ? Ces styles divers d'un même pays et d'un même peuple se sont épanouis tour à tour, comme les fleurs différentes d'un même jardin aux diflérentcs saisons sous les divers rayons du soleil et la face changeante du ciel.