LA MUSIQUE
morcelait pas le domaine de la Beauté, et, pour les Grecs, le mot [xoufftxTi signifiait toute la culture libérale et non pas seulement la musique : Apollon présidait à tous les arts, une lyre à la main ; et rà[i.ou(7txbs, l'homme « sans musique », était le rustre, grossier et balourd, insensible aussi bien à la rayonnante splendeur des marbres de Phidias qu'aux nômes mélodieux et aux chants des chœurs. Au Moyen Age, l'architecte des cathédrales, le maître de l'œuvre, avait reçu, moine dans son couvent, laïque à l'Université, l'éducation musicale, la première des sept voies célèbres de la scolastique. Et, peut-être aujourd'hui, l'extrême complication de la technique exige-t-elle que l'artiste se consacre uniquement à un art choisi et lui voue un culte jaloux. Mais, pour l'historien, fragmenter le Passé, c'est renoncer à le comprendre complètement.
La musique vit par la mesure, par le temps fort et le temps faible, comme l'homme par les battements du cœur ; elle vit par le rythme, puisqu'elle est un mouvement harmonieux, une marche cadencée ; par le timbre, qui colore le son, qui l'argenté, le dore, l'éclairé ou l'estompe ; par la répétition, sans laquelle elle ne serait que fluidité insaisissable, puisqu'elle n'a pas la durée; par la périodicité, qui scande son évolution de larges ondes, comme les vagues amples ou courtes des marées ; par le silence qui, dans l'attente, engendre le désir ou la crainte, l'espérance ou l'angoisse : on sait quelle émotion un Beethoven peut demander à un silence imprévu et prolongé.
Les autres arts sont dans l'espace; la musique est dans le temps. Les autres restent : elle passe, fugitive comme la vie même ; et son dynanisme, toujours en action, s'oppose à leur statique. Les œuvres du dessin et de la couleur frappent d'un choc immédiat notre sensibilité : de prime abord, le regard les saisit tout entières ; puis l'œil les parcourt, les détaille, s'y
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repose à volonté ; et ce qu'il découvre de nouveau ne l'ail qu'approfondir et préciser l'impression première : l'esprit s'assimile à loisir une beauté immuable. L'œuvre musicale agit successivement, par degrés ; elle entraîne avec elle, dans sa course sans arrêt, l'âme, qui vil>re tour ù tour de mille sentiments divers ; elle la modèle au gré de ses accords changeants.
Qu'il est étrange cjue cet art, toujours en mouvement, ait l'évolution historique la plus lente ! La nujsique est toujours en retard sur les autres arts ; ses diverses formes sont toujours postérieures aux créations correspondantes des arts plastiques. L'architecture gothique est fondée au douzième siècle ; la grande Polyphonie n'apparaît qu'au quatorzième. La Renaissance musicale commence seulement à la fin du seizième siècle, deux siècles après la Renaissance plastique. La peinture des Fêtes Galantes naît avec WaMcau vers 1715 ; l'opéra-comique ne débute qu'en 1753 avec les Ti'oqucurs de Dauvcrgne. Et, de nos jours, Claude Monet a précédé de vingt ans Debussy. Est-ce que les musiciens, moins intellectuels d'ordinaire que les autres artistes, ne s'aviseraient de suivre le mouvement que quand il a déjà triomphé ? Ou la technique, infiniment plus complexe, rend-elle les changements plus difficiles et plus lents ? Si elle ne se décide qu'assez tard à suivre le mouvement général, il parvient toujours pourtant à l'entraîner : enfin, s'élève le chant nécessaire au siècle, le chant qu'il reconnaît parce qu'il l'attendait sans le savoir.
La musique varie donc au cours des siècles. Quel abîme de l'Allemagne rêveuse d'un Schumann à l'Allemagne ivre d'orgueil d'un Wagner I Elle varie de pays à pays : elle n'est pas la même des deux côtés des Alpes ; elle n'est pas la même à Florence, reine du dessin, et à Venise, reine de la couleur. Mais elle ne varie qu'au gré do l'histoire. Des peuples, qu'unissait
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une culture commune, chantaient à l'unisson : polyphonie de toute la chrétienté du Moyen Age; quand ils bc sé|>arent et se distinguent, leurs chants désormais diffèrent comme leurs âmes : musiques italienne, française, allemande, depuis le dixseptième siècle.
Ce ne sont pas seulement ses formes qui diffèrent : son élément essentiel, la gamme, n'est pas le même pour tous. L'octave, sans doute, ne saurait varier : elle est fondée sur les lois de l'acoustique et de la nature humaine. Mais la gamme varie, qui est la division, sinon arbitraire, tout au moins facultative de l'octave. Notre échelle majeure est ascendante : l'échelle dorienne descendait de l'aigu au grave. Le premier demi-ton est placé, dans notre gamme, entre le troisième et le quatrième degré : il l'est, dans la gamme chinoise, entre le quatrième et le cinquième. La Chine est loin, et, depuis des siècles, l'Hellade ne chante plus; mais écoutons ce chant, pour nous étrange, de nos voisins et amis : entre le septième et le huitième degré, où nous n'avons qu'un demi-ton, les Ecossais et les Irlandais ont un ton entier. Mieux encore : la gamme mineure irlandaise n'a que six notes. Mais, au moins, ces gammes singulières sontelles divisées, comme la nôtre, par tons et demi-tons : les gammes arabe et persane le sont en dix-sept parties avec des tiers de ton ; et notre gamme est aussi désagréable à ces Orientaux que la leur peut sonner faux à nos oreilles d'Européens.
Fugitive, lente dans son évolution, diverse chez les races diverses, la musique est toujours l'enchanteresse, qui berce la joie et la misère humaines. C/cst en chantant qu'Orphée pleurait la mort d'Eurydice. C'est en chantant que la mère calme le nouveau-né, que la Vierge elle-même endormait l'Enfant Divin : (( Mater clamai parviilo », dit la chanson vénérable et naïve. Et depuis les troglodytes de la Vézère, depuis les bergers
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de Théocrite et de Virgile, depuis le paysan des vieilles peintures chinoises, qui joue de la flûte en cheminant au pas de son âne entre les guérets, la musique a toujours réjoui le cœur des hommes. C'est à bon droit que la grammaire de Lhomond a appris à tant de générations enfantines à répéter l'exemple fameux : a Musica me juvat ». Oui, la musique est bonne et douce à l'Humanité. Et les hommes n'auraient pas compris que cette joie divine ne fût pas la joie des dieux : la musique chante dans les cieux ; il n'est pas de paradis sans orchestre, et notre musique terrestre n'est que l'écho du chœur des anges, de ces « anges musiciens » qui furent le motif favori de tant de peintres et de sculpteurs. Les célestes délices, qui des verrières de l'église irradiaient d'une espérance son humble et pieux visage de vieille femme chrétienne, la mère de Villon les entendait aussi bien qu'elle les voyait dans celle féerie colorée « du Paradis où sont harpes et luths ». Comme l'Eglise primitive, Luther et Calvin bannirent du sanctviaire les arts plastiques : ils leur trouvaient un relent de paganisme et d'idolâtrie ; mais ils gardèrent les hymnes sacrées.
Tout vibre dans la nature, et « l'on entend des chansons dans l'air )>: chanson du vent dans les arbres, de la source sur l'herbe, des vagues sur la plage, chanson de l'oiseau près du nid. Mais le vent et la mer, la source et l'oiseau ne donnent qu'une note ou deux ; les vibrations sont plus souvent irrégulières que régulières ou isochrones ; les cris et les grondements trop souvent étouffent les chants ; la nature est plus prodigue de bruits que de sons. L'homme élimine les bruits, choisit les sons, fixe l'octave, dispose la gamme ; musicien par nature, il chante comme il respire, et sa voix lui suffit pour créer la musique : il a peut-être chanté avant de parler. Pour enrichir son art, il s'est servi, par la suite, du bois, du mé-
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tal, des cordes, de toutes les matières sonores que lui offrait la nature ; à l'aide des instruments et avec les ressources infinies de huit ou neuf octaves, il laisse son âme s'épancher au dehors. La musique est la poésie des sons, qui deviennent, en se combinant, la voix chantante de l'Humanité : dans leurs successions, dans leurs accords, l'idée prend forme, fluide, changeante, fidèle. Et c'est l'expression immédiate du sentiment que le langage ne déforme pas ; pour le berger qui module sur sa flûte ou son chalumeau, pour l'artiste qui improvise sur son violon ou son piano, c'est la traduction instantanée de l'émotion qui prend une forme sensible ; une note traduit ce qu'une parole ne pourrait rendre : plus sonore, elle est plus forte ; plus vague, elle est plus juste.
L'essence de la musique est double : elle est science, et nulle mathématique n'est plus précise; mais elle est rêve, et nulle poésie n'est plus vague. Cette science et ce rêve s'unissent en un parfait et fraternel accord sous les lois de l'harmonie : c'est en calculant que le démiurge de Pythagore enfantait le concert de l'Univers, et de l'arithmétique divine naissait dans l'espace la musique des sphères.
Science, certes; et sans la science, il n'y aurait que des mélodies faciles, aimables, bientôt banales, des cantilènes, des suites heureuses de notes, des modulations gracieuses et naïves : pour être cristalline, la chanson du rossignol n'évite pas la monotonie. Mais cette science indispensable ne saurait pourtant être ici que la servante, le guide si l'on veut, du sentiment et de l'inspiration.
La Scolastique classait la musique parmi les sciences, et son distique latin la nommait avec l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie ; mais le verbe corrigeait la place : l'arithmétique compte, disait le vers fameux, la géométrie mesure, l'astrono-
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mie observe, mais : <( Mus canil », la musique chante. Oui, la musique chante, et toulc sa joie, sinon toute sa beauté, est dans le chant : h» science ne sert qu'à donner au chant plus d'ampleur, plus de force, plus de richesse et de variété. Wagner, le maître des prodigieuses harmonies, disait : « L'unique forme de la musique est la mélodie ; sans la mélodie la musique ne peut même pas être conçue. » Sur le manteau de la musique, quand elle lui apparut en songe sous la figure d'une reine, saint Grégoire put lire les signes nécessaires, l'alphabet de la science, mais ces signes n'étaient que la broderie du manteatf; et ce manteau sacré, l'Humanité en avait de tout temps enveloppé sa misère, avant même qu'il ne fût orné des savantes broderies.
Mais c'est grâce à la science que la musique peut déchaîner l'harmonie, combiner les timbres, ordonner l'orchestre, édilicr ses grandes constructions plastiques. Architecture et musique, toutes deux unissent les hommes, toutes deux les enveloppent d'idéal et de beauté et font vibrer les âmes à l'unisson; et toutes deux abritent le rêve, l'une dans l'enceinte de ses murs, l'autre sous l'envoûtement de sa magie. Elle le comprenait bien, l'Eglise primitive, « l'Ecclesia », celle qui réunit : proscrivant les statues, qu'elle ajjpelait des idoles, tolérant de mauvaise grâce les icônes, se défiant de toutes les images, qui ne peuvent que distraire les esprits et disperser les attentions, elle n'agréait comme vraiment chrétien que l'art des sons, qui assemble d'un subtil et tout-puissant iien la gerbe des âmes pour la moisson du Seigneur. Même plus tard, quand elle admit les arts plastiques, ce furent les orgues surtout ipii solenniscrent les cérémonies et, de leur voix profonde, firent plus sacré le sanctuaire aux grandes heures du culte. Et quelle est la fê!e profane qui puisse se passer de musique, qui n'ait pas besoin
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du charme mystérieux des accords et des sons pour captiver les esprits et les cœurs et les retenir comme dans les mailles d'un réseau de rythmes et d'harmonies ?
La musique est le plus sensuel des arts : elle trouve en nous un vivant écho et nous prend aux entrailles ; le corps et l'âme vibrent à l'unisson. Mais elle est aussi le plus idéal ; elle n'a pas de matière solide, elle n'est qu'un souffle, qu'une ondo aérienne qui passe. Indéterminée, irréelle, ou tout au moins d'une réalité éphémère et insaisissable, c'est elle qui a la plus forte prise sur notre sensibilité, et la plus complète, car l'émotion musicale est pleinement à la fois sentiment et sensation.
Et, parce qu'elle est le plus imprécis des arts, elle en est le plus suggestif : elle éveille l'imagination, elle ne la contraint pas ; elle lui montre les voies et lui laisse le choix libre. Délicate ou puissante, calme ou déchaînée, elle caresse ou bouleverse, elle émeut avec douceur ou avec violence, elle ne qualifie pas l'émotion. Bataille ou passion ? Printemps en fleur ou sérénité souriante ? Elle ouvre l'horizon : l'esprit s'envole à sa guise.
L'imagination est libre, mais le cœur est pris. La musique façonne l'âme à son gré et impose sa loi : elle "apaise ou elle enflamme. On a pu dire qu'elle adoucissait les mœurs : la harpe de David calmait Saiil; la harpe d'Orphée domptait les fauves ; et la flûte charme les serpents. Dans la Grèce antique, une discrète mélodie soutenait les vers des poètes et les périodes des orateurs et leur donnait par sa cadence une force persuasive de grâce et de séduction. Qui résisterait au charme des sons, à l'envoûtement d'une lente mélopée, à l'élan d'une marche triomphale ? Sursaut d'enthousiasme qui entraîne, hypnose qui engourdit loin de la terre et de la réalité, invincible et variable magie !
De toutes façons, la musique est double : science et poésie, exprimant le rêve d'un solitaire et pouvant aussi unir les cœurs d'une assemblée, sensuelle et idéale, — le plus sensuel des arts, mais le moins matériel, le plus idéal, mais le moins abstrait, car elle est trop sensible pour être intellectuelle, trop extérieure par sa prise sur nos sens, trop intime par les sources profondes de son inspiration, pour être clairement consciente. En elle se rejoignent la beauté la plus irréelle, la plus dégagée de toute matière, et l'émoi ion la plus immédiate, la plus directement réalisée ; en elle s'unissent la sensation et le sentiment, le corps et l'ùme, la terre et le ciel. Et, puisqu'elle jaillit du tréfonds de la sensibilité, elle projette de précieuses lueurs sur les époques et les peuples. La musique savante d'une nation en dit autant que sa philosophie ; et la musique populaire, la musique de la foule anonyme, les mélopées, les chansons, les airs à danser, les moindres refrains, voilà toute une langue chantée non moins révélatrice que la langue parlée, cette autre création collective de la race.
Et voici que, par la musique, se révèle spontanément le génie d'un peuple et d'un siècle, sans mélange de réflexion, sans réaction de- la raison.