‹ L'art et l'histoireChapitre 20 sur 75 · LA DANSE I · texte numérisé non relu

LA DANSE I

haussement d'épaules sont plus éloquents qu'une parole. Et que ne peut-on dire avec la main ? Les orateurs antiques connaissaient le pouvoir de la mimique : c'était pour eux une des hautes parties de l'éloquence. Ils l'étudiaient minutieusement et ne soignaient pas moins leurs gestes et leurs attitudes que leurs périodes ; sur la tribune du Pnyx, sur les rostres du Forum, ils parlaient plus encore au peuple avec leur corps qu'avec leur voix : la foule lointaine voyait ce qu'elle n'entendait pas. Et la mimique devenait de l'éloquence. N'y a-t-il pas aussi une science de la représentation, un art de la majesté ? Napoléon demandait des leçons d'attitude à Talma.

Que la mimique ne soit plus un moyen, qu'elle existe par elle-même, qu'elle n'ait pour fin que la Beauté, qu'elle devienne un art indépendant : c'est la Danse. La Danse, mimique de beauté, est à la mimique utile ce que la poésie est au langage . Toute mimique réglée, rythmée, devient danse, comme toute phrase cadencée poésie, comme toute parole chantée musique : de ces manifestations de la vie, qui n'étaient qu'utiles et pratiques, l'harmonie fait de l'art. Tout le corps parle en cadence : c'est comme une symphonie de gestes, d'allures, d'attitudes, — tout choisi, ordonné, transmué en beauté. Les jeux de la physionomie peuvent prendre part au concert : « Saltat solis oculis », disait Apulée. « Ne danser qu'avec les yeux », comment mieux dire que la danse est un langage de mouvements .!> Les seuls mouvements des yeux peuvent suffire : le regard exprime l'âme ; et le sentiment, la passion, la vie palpitent et « dansent » dans l'éclat d'une prunelle.

La danse est par excellence l'art du rythme : c'est le mouvement soumis à la mesure et à la cadence. Comme le son ne se distingue du bruit que par ses vibrations régulières, le

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nKriivciiiciit. lie prend une v.ileur d'art que sous la loi du rythme : sa beauté est une harmonie. La danse est mixte : elle est dans lEspace et dans le Temps, plastique et musicale à la fois ; c'est comme une sculpture iluide qu'animerait une mélodie. Elle dessine un geste, précise un instant, comme la sculpture, une ligne et une attitude, les abandonne, les reprend, et, comme la musique, évolue par une série de répétitions, par une suite de variations, par un dynamisme sans arrêt, qui d'une forme évanouie passe, d'arabesque en arabesque, à une forme nouvelle : vive ou lenle, animée ou langoureuse, voluptueuse ou chaste, spirituelle ou grave, elle développe des thèmes qui ont pour points d'orgue de vivantes statues. Dans cette mouvante création, l'artiste et l'oeuvre ne font qu'un : le corps déploie son agilité, sa grâce, sa vigueur pour dégager toute sa beauté ; et l'art est fait ici de la vie même et de l'action.

La danse se suffirail à elle-même, mais elle peut accentuer son double caractère par le costume brillant ou pittoresque des danseurs, qui lui donne la joie de la couleur, l'éclat des notes claires, les plis flottants des draperies, et par l'accompagnement des instruments ou du chant qui scande la cadence et souligne le rythme. Nulle alliance n'est plus lîeureuse : c'est l'unisson des joies de l'ouïe et de la vue. La poésie et ia musique, qui s'adressent à la fois 5 l'oreille, ne se mêlent pas toujours sans confusion : danse et musique se complètent avec clarté.

Non moins que le chant, la danse était associée chez les primitifs, comme aujourd'hui encore chez les sauvages, à la magie. Elle l'était, dans l'antiquité, à la religion : Platon ne l'en sépare pas. Incantation jadis, elle était devenue prière. Tons les fidèles ont dansé pour l(>iirs dieux : danse de David.

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en Judée, jtour lahveli, devant l'Arche; des Corybantes, en Phrygie, pour la Grande Déesse ; des Grecs pour Bacchus, aux Dionysiaques; des Saliens, à Rome, pour Mars; danses de l'Inde, du Siam, du Cambodge, pour Brahma et pour Bouddha; danse des faki;s pour Mahomet. Et n'était-ce pas encore comme de religieux hommages au printemps, à la jeunesse, à la gloire, à la patrie, que ces danses joyeuses des jeunes filles d'Israël, ces nobles parthénées de Sparte et d'Athènes, ces pyrrhiques guerrières, ces légères hyporchêmes? Mais peu à peu l'idée de beauté se dégagea et s'affranchit ; la danse devint pour les Grecs la forme visible de l'harmonie : ils décernaient des couronnes d'or aux danseurs illustres et leur élevaient des statues. Rome les imita : Néron fut un esthète trop hellénisant pour ne pas s'enorgueillir d'être le César danseur.

Mais quand, après les Grecs, on ne tint plus la balance égale entre le corps et l'esprit, ce fut le déclin de la danse. Par l'évolution qui les sépara de la religion, les autres arts, simples auxiliaires jusque-là, conquirent leur indépendance et prirent une dignité singulière : on regarda leurs œuvres comme de purs efforts de l'esprit vers la beauté. Mais l'ascétisme chrétien, qui humiliait le corps, ravala l'art qui en était l'apothéose : l'équilibre ne s'est jamais rétabli entre l'âme et le corps, qui, pas plus que son art, ne s'est relevé de cette déchéance, consacrée chez les modernes, quoi qu'ils en aient, par un inconscient atavisme chrétien. Même quand on ne la condamnait pas comme immorale, on ne vit plus dans la danse, dépouillée de son sens symbolique, qu'une gymnastique gracieuse et un divertissement sans portée.

Un idéalisme de convention dédaigna comme futile le jeu harmonieux du corps. On admira le geste arrêté et fixé par le peintre ou le sculpteur : on méprisa le geste en mouvement,

la beauté frémissante de la vie I Par la force de ce préjugé, la danse est tombée au rang d'art d'agrément dans les sociétés vieillissantes, trop éloignées de la nature, trop oublieuses des origines. Elles ne comprennent plus ; par une correction pharisienne, elles ont peur du mouvement ; elles ont l'allure guindée et le geste étriqué : le corps n'a plus d'imagination, et, comme ankylosé par une pudeur hypocrite, redoute l'exubérance de l'action ; il s'enlise dans une fausse honte. Cette gravité prud'hommesque donne à la lourdeur paresseuse un masque de dignité. A Rome déjà, Cicéron ne voulait pas que l'on aventurât la majesté de la toge : « Nemo fere saltat sobrius, nisi forte, insanit. » « Ce n'est guère qu'après boire que l'on danse, à moins d'être fou. » Quand le corps appesanti n'y peut ■ plus faire oeuvre de souplesse et d'élégance, l'esprit ne voit plus dans la danse qu'un passe-temps frivole et compromettant. Et pourtant il est aussi naturel de chanter et de danser que de marcher et de parler ; répudier un art, c'est découronner l'Humanité. Le grand Berlioz ne s'y trompait pas, qui voyait dans la 7® symphonie de Beethoven un hymne à la danse.

La danse dégénère quand on la réduit à ne plus être qu'un plaisir mondain ou l'exploit d'un corps de ballet : elle était autrefois l'art sacré de tout un peuple.

Pourrait-elle se réhabiliter, se rehausser au niveau des autres arts, ses frères cadets ? D'ingénieuses tentatives, les chatoyantes féeries d'une Loïe Fuller, l'effort d'une Isadora Duncan vers la noblesse sculpturale, sont-elles l'aurore d'une renaissance ? Ou n'y faut-il voir qu'un esthétisme intelligent et éphémère ?

Si la danse a perdu sa dignité sociale, ses formes décadentes n'en gardent pas moins pourtant une valeur d'art: elle est

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