‹ L'art et l'histoireChapitre 4 sur 75 · LART LANGAGE DE LA SENSIBILITE I · texte numérisé non relu

LART LANGAGE DE LA SENSIBILITE I

Toute autre définition pécherait par étroitesse. Dire, par exemple, que « l'Art est la recherche du Beau », prenons garde que ce serait proclamer une préférence exclusive pour une forme de l'Art en oubliant toutes les autres : cette définition n'est qu'un choix arbitraire. Il y a un art du Joli et un art du Sublime, qui ne sont pas, à proprement parler, le Beau, — qui lui sont même presque contraires, puisqu'il leur manque son élément essentiel, la juste mesure. 11 y a aussi un art de l'étrange, du bizarre, et même du laid : monstres et furies, goules et démons, gargouilles grimaçantes et chapiteaux incongrus, magots de Téniers et nains grotesques de Velazquez, bœuf écorché de Bembrandt, misères de Callot et horreurs de Goya, chanterelles suraiguës et dissonances audacieuses, tout ce qui, de soi, nous repousserait, devient, pour l'Art, moyen d'émotion et de plaisir esthétique. Sur la Psature rebutante ou douloureuse, l'Art jette la gaze féerique de son illusion toute-puissante :

Car Dieu de l'araignée avait fait le soleil.

On peut cependant, pour abréger, admettre le mot « Beau » en élargissant son sens, en le définissant a ce qui est susceptible de provoquer une émotion noble, une joie subtile ou enthousiaste, sans aucune considération du pratique ou de l'utile. » Autrement dit, l'Art peut faire œuvre belle avec tout ce que lui offre la Nature, avec le laid aussi Lien qu'avec le beau ; tout ce dont il s'inspire, il le transforme : c'est une chimie géniale, qui transmue les cailloux les plus vils et la boue elle-même en or et en diamants. L'œuvre ennoblit le modèle en le marquant du sceau de l'humanité.

Par la beauté qu'elle crée, l'âme s'épanche au dehors, le sentiment prend forme pour s'exprimer et se communiquer ;

I, R T F M O I G N A r. F, D H I. A Ti T

l'ciuvre est la figure et le symbole de l'idée : la flamme de l'inspiration l'anime et l'éclairé. L'émotion que nous donne cette beauté, c'est le rayonnement do cette flamme : une joie d'art, cest une communion avec l'artiste. La vertu nécessaire, la force irrésistible de l'Art, c'est la sincérité : il faut que, par l'œuvre, le cœur parle au cœur.

Pour l'Art, mentir, c'est mourir : il ignore les minuties alambiquées, les mesquines complications, les combinaisons arbitraires. Tout ce clinquant laborieux, ce n'est plus que l'artifice : très loin de la Nature, il est sans vie et sans clarté ; non moins loin de l'Art, il n'émeut pas. Arbre magnifique, tant qu'il se gonfle de toute la sève du sol natal, l'Art n'est plus, quand on le déracine pour le contourner et le défigurer à huis clos, qu'une plante de serre, qui pousse dans une lumière avare au hasard d'un caprice sans portée et sans lendemain.

Il s'agit donc, pour l'Art, d'émouvoir, tandis que la science ne cherche que le vrai et ne s'adresse pas au sen liment ; et celte émotion d'art est désintéressée, au rebours de la morale et de la religion qui se proposent un résultat utile à la société ou à l'àme humaine. S'il y a de la beauté dans les dogmes religieu.x, dans les systèmes métaphysiques, dans les lois morales, voire même dans l'œuvre de la science, c'est que le Beau est la flamme qui couronne tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit humain, toute pensée élevée et forte : toute œuvre humaine peut monter assez haut pour entrer, par son sommet, dans le domaine de l'Art ; mais, sur les arbres de la science et de la vertu, qui portent tant de fruits excellents, peu de fleurs écloscnt à la cime pour s'épanouir dans le ciel de la beauté.

L'Art doit émouvoir : une vulgarité brutale, mais saisissante, vaut donc mieux qu'une distinction froide, une maladresse naïve et louchante qu'une correction banale, qui n'exprime et

l'art langage PE la SENSIBII.ITK IQ

ne suggère rien. C'est, le charme de la gaucherie des primitifs et des ignorantp, dont les balbutiements nous émeuvent par la sincérité de leur effort. Et c'est l'écueil de l'idéalisme intransigeant, qui se refuse à tout alliage, comme à toute spontanéité, et médite une quintessence abstraite de la beauté : art de la forme pure, sans secours étrangers, et qui, se refusant à tout autre moyen d'émotion que la perfection, se condamne au néant s'il ne produit pas le chef-d'œuvre. Nous aimons le prime-sautier, fût-il imparfait, parce que, dans son œuvre, nous trouvons l'homme, et qu'un art d'emprunt n'y cache pas l'artiste. Acccp ter servilement une grammaire toute faite, ne pas vivifier par son sens propre une rhétorique d'apparat, se contenter d'une convention établie, c'est renoncer à rien exprimer, c'est parler pour ne rien dire.

Une œuvre est un trait d'union entre l'âme de l'auteur et celle du spectateur ou de l'auditeur ; elle doit avoir une force d'évocation, de suggestion : elle est d'autant plus puissante que cette suggestion est plus forte, d'autant plus claire que cette suggestion est plus précise et plus évocatrice de l'idée dont elle naquit.

Enfantée par l'idée, l'œuvre est réalisée par la technique.

Gardons-nous de confondre les « idées » de l'artiste avec les idées ou concepts de l'intelligence : les « idées » d'art sont faites surtout de sensations et de sentiments ; ce sont comme des inspirations de beauté. Une « idée » musicale, une « idée » de peintre ne sauraient se traduire exactement par les mots du langage usuel, capable tout au plus de les commenter, de les expliquer : elles ne peuvent prendre forme que par des lignes, des couleurs ou des sons.

Et tout le reste est littérature.

Expression immédiate d'une âme, elles sont filles d'une sensi-

bilité particulière, et l'intelligence, plus générale, n'intervient que pour les ordonner.

La technique est l'ensemble des moyens dont dispose un artiste : ce trésor est un héritage qu'on se passe de main en main. Tout art suppose un apprentissage : en faire fi, c'est vouloir recommencer soi-même toutes les conquêtes du passé. Quelle prétention ! Et même, s'il n'était pas impossible d'y réussir, quel temps perdu 1 De cette technique, l'artiste peut s'accommoder sans plus, si l'arme lui suffit :

Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques !

Mais c'est aussi son droit, quand il la possède, de la modifier, s'il a besoin de moyens nouveaux, ou même de la transformer complètement : et c'est la seule partie de l'Art où il puisse y avoir progrès, car c'est comme une science qui peut s'enrichir.

Que la technique réalise parfaitement l'idée et la revête d'une forme adéquate, et c'est le chef-d'œuvre. Que l'idée soit vague ou absente, et la plus habile technique n'est qu'une virtuosité sans valeur et sans portée : elle étonne comme un tour de force, elle amuse un moment, elle n'attache ni n'émeut. Que la technique soit insuffisante, qu'elle trahisse l'idée, et l'œuvre est informe, balbutiante, inachevée ; c'est une déception comme devant une promesse non tenue : le papillon n'a pu sortir de la chrysalide. Et ce n'est qu'aux siècles enfants qu'on peut pardonner leur bonne volonté maladroite : elle nous touche parce qu'elle s'efforce vers le Beau et le cherche à tâtons. Cette ébauche mal venue est une espérance ; elle ne serait plus tard qu'une faillite.

L'idée et la technique réagissent sans cesse l'une sur l'autre : une idée, qui cherche un meilleur moyen de s'exprimer, suggère

Page 1