LES GRANDS PEUPLES DE I.ABT
proclamait la supériorité, et non du })cuple allemand; son parti pris est fantaisiste : il n'est pas ridicule. Pour lui, les Germains par excellence, ce sont les Antflais : choix arbitraire, qui oublie leur mélange de Bretons et de Franco-Normands. Pourquoi pas les Milanais, qui sont des « Lombards »? Ou les Languedociens, dont le pays fut une « Gothie »P Mais, en tous cas, il ne pense pas aux Allemands, qu'il regarde comme des dégénérés.
C'est leur métier de barbares que faisaient les ancêtres germains. Certes, ils s'y sont distingués : ils excellèrent dans la barbarie. Mais l'invasion, qui les jeta à l'ouest du Rhin, affranchit les envahisseurs de la fatalité du sol et du climat et des contingences de l'histoire. Ce fut alors la grande scission di' leur race.
Les Allemands ne sont que les Germains qui ont avorlé, comme des fruits, sur un terroir ingrat, pourrissent avant de mûrir. Leur opprobre, ce n'est pas d'avoir été tardivement civilisés (ce retard n'est qu'un malheur irrémédiable, mais involontaire); c'est d'avoir mis celle civilisation, qui leur venait du dehors, au service de la barbarie, sans avoir pu la mettre au service de la beauté; c'est, artistes pasticheurs, d'être des Vandales savants, acharnés à détruire, impuissants à créer. Dans la vieille Germanie, devenue l'Allemagne, dans ce milieu malsain, qui les avait fait éclore, les instincts mauvais, l'orgueil aveugle, la brutalité, doublée de servilité, et les tares lamentables, le mauvais goût, la lourdeur, le manque de tact, de finesse et de mesure, ne purent que s'épanouir.
Mais les Germains qui passèrent le Rhin « n'emportèrent pas leur patrie à la semelle » de leurs sandales. Elle leur devint aussitôt étrangère et ennemie; ils se retournèrent face à l'est : Clovis n'était pas encore chrétien qu'il arrêtait déjà les -Ma
L APPORT GERMANIQUE l'J'J
mails à Tolbiac. Dans ses ennemis de la veille le monde latin trouvait des défenseurs : par la vertu du climat, par la magie de l'art et de la poésie, sous la direction de l'Eglise, le Sicambre se latinisait et la Romania chancelante se relevait plus forte, riche d'une sève nouvelle.
Ces Germains évadés de leur pays se sont unis et confondus sur d'autresi sols, sous d'autres cicux, avec des li'aces artistes, de nobles peuples d'ancienne et généreuse culture : en Gaule, en Grande-Bretagne et au delà des Alpes et des Pyrénées, dans toutes ces anciennes provinces de l'Empire, ils trouvèrent les exemples et l'impulsion qui leur étaient nécessaires, comme il faut au soufre de l'allumette le phosphore pour s'enflammer. Anglo-Saxons, Francs, Burgondes, Visigoths, Lombards se transformèrent par une heureuse métamorphose : la lourde pâte germanique fermenta grâce au levain celtique ou latin. Leur assimilation fut la rançon de leur conquête : chez ces Germains libérés de la Germanie, la vieille brutalité se mua en énergie, la ruée sauvage en élan généreux, la férocité en fierté, l'opiniâtreté en persévérance, la lourdeur en constance et en fermeté, la rêverie en imagination, le goût du fantastique et des chimères en fantaisie poétique; l'esprit géométrique se tempéra d'esprit de finesse. Sortant de la barbarie, ils payèrent en force, en solidité, en patience, en audace, leur écot à l'Humanité qui les accueillait; par eux, l'esprit germanique s'unit, en s'y subordonnant, à l'esprit méditerranéen : il lui apporta des ressources précieuses; il en reçut l'élan, le rythme, la lumière, qui lui manquaient. Le grand apport des barbares de l'Invasion, ce n'est rien moins que la contribution du Nord à l'Europe nouvelle qui s'est formée sous les auspices de l'Eglise chrétienne sur les ruines du monde romain.
L'Italie même et l'Espagne s'enrichirent de cet appoint, que
178 LES GRANDS PEUPLES DE l'aRT
l'une dut à ses Hérules, à ses Oslrogoths, à ses Lombards, et l'autre à ses Visigoths et à ses Suèves. Mais c'est la France surtout et l'Angleterre qui, par un mélange à doses diverses, naquirent de cette union. Leurs langues témoignent de leur histoire. La Gaule toute romaine assimile rapidement ses envahisseurs : en français, moins d'un dixième de mots d'origine germanique contre plus de neuf dixièmes d'origine latine; et la syntaxe tout analytique. La Grande-Bretagne germanisée est reconquise à l'esprit latin par les Franco-Normands : en anglais, contre plus d'un quart de mots d'origine germanique près des trois quarts d'origine française; et la syntaxe, plus analytique encore que la nôtre, rejette la pesante synthèse d'outre-Rhin, tout en gardant le fond essentiel des formes (préfixes, suffixes, verbes irréguliers) qu'elle devait aux Anglo- Saxons : se servant des matériaux, elle a, avec son esprit net et précis, construit autrement l'édifice.
Les Germains apportaient avec eux l'art décoratif étrange, lourd, rudimentaire et somptueux qu'on appelle « l'art barbare » et qui ne varia guère des Francs Mérovingiens et Carolingiens aux autres conquérants établis dans l'Empire : petits cubes de verre et de pierre cloisonnés dans le métal, bronzes émaillés, animaux pesamment stylisés, monstres et chimères. Créé en Sibérie par les Aryens, cet art nordique s'était teinté d'orientalisme à leur passage près de la Caspienne et du Caucase. Il donnait, dans ses motifs d'ornementation et ses bijoux, une forme grossière et saisissante aux terreurs superstitieuses des ancêtres et aux vieux cauchemars de la brume cl de la nuit. Les Germains, qui l'avaient conservé, le rapportaient aux autres Aryena qui l'ayaient abandonaé depuis des siècles pour un art plus raffiné cl qui ne se le rappelaient plus. C'était une régression, mais elle eut d'heureux cflels : plus d'un motif