LES GRANDS PEUPLES DE LAK
des tiares orgueilleuses, des meubles, portés sur des piédestaux comme les palais sur des soubassements, gloire des tapisseries, ces « tissus babyloniens », célébrés par toute l'Antiquité, ancêtres fameux des tapis d'Orient.
Cet art créé par la Chaldée, cet art fastueux et colossal, éblouissant et majestueux, habile et surchargé, c'est si bien l'art de l'Orient, la plastique née de son esprit, exprimant son goût et son âme en formes et en couleurs, que les autres peuples de l'Asie Antérieure se le sont assimilé : c'est de la Chaldée et de l'Assyrie, c'est autour d'elles, que par leurs conquêtes, par leur commerce, par leur exemple, il rayonna sur l'Iran, sur la Syrie, sur la Phénicie, sur l'Asie Mineure, jusqu'en Lydie, jusqu'à Troie, qui n'était, quand les Grecs l'assiégèrent, qu'une satrapie assyrienne, jusqu'à la mer Egée : l'Hellade fut d'abord élève de l'Orient et les sculptures archaïques grecques ressemblent parlois à s'y méprendre aux sculptures assyriennes. Les prophètes hébreux lançaient l'anathème sur Ninive et Babylone, sur leur orgueil insensé et leur faste extravagant; mais la Jérusalem de Salomon, autant qu'elle le put, imita ces villes maudites et merveilleuses.
Successeurs et héritiers des Chaldéens disparus, mélanges d'immigrants et de descendants^ désormais anonymes de la race illustre, d'autres peuples ont apporté dans l'Asie Antérieure d'autres religions, d'autres idées; mais, s'ils ont modifié l'héritage, ils ne l'ont pas répudié. Combinaison de l'histoire changeante et du pays inchangé, compromis entre l'esprit nouveau et l'âme éternelle de r.\sic, l'art a évolué, mais n'a pas rompu avec le passé : épuré par l'idéalisme abstrait de l'Arabe, affiné par le goût délicat du Persan, moins malcrialiste, moins sensuel, moins surchargé, l'art de l'Orient est toujours passionné du grandiose, de la couleur, de la magnificence; le mince et raide minaret, montant d'un jet, le mina-
ret d'Allah, qui seul est Dieu, a remplacé la ziggurat étagée et massive des sept divinités, mais il se dresse comme elle au-dessus d'un horizon de coupoles, et le même soleil dore les mêmes splendeurs.
Ninive était disparue depuis douze siècles, depuis neuf siècles Babylone n'était plus qu'une ruine, quand d'autres Sémites, les .Arabes, firent leur entrée dans l'histoire. Ils apparaissent, et c'est un brusque tournant de la route humaine : sortant de leurs solitudes à la voix du Prophète, d'un élan formidable ils conquièrent la moitié du vieux monde. Il les modifie : de nomades, ils deviennent sédentaires; ils le transforment : l'ancien Orient fait place à l'Orient nouveau du Croissant.
Ces Arabes étaient frères des Chaldéens, mais une autre vie avait formé d'autres hommes. Restés jusqu'à l'Islam en marge du monde et de la civilisation, ces fils du désert, chevaliers errants de la fantaisie, du brigandage et de l'héroïsme, dressaient leurs tentes où le hasard les menait : des mœurs simples et sobres, des siècles de luttes, d'aventures et de rêve dans la fournaise des midis radieux ou dans la sérénité des nuits bleues, constellées d'étoiles, en avaient fait un peuple maigre et nerveux, au teint bronzé, à l'âme ardente, pleine de lyrisme, de songe et de grâce, un peuple de combattants et de poètes.
Des arts majeurs, ils ne connaissaient que la musique, qui accompagnait les chants d'amour et de guerre et charmait leurs longs loisirs. Mais ils excellaient dans les arts mineurs :
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ils leur demandaient le luxe aristocratique el la joie orgueilleuse des couleurs chantantes et de? formes précieuses, les blancs lainacres qui les drapaient, les armes belles el terribles, leur honneur et leur sauvegarde, les tapis qui donnaient à la lente sa parure et son confort, les voiles et les bijoux de leurs femmes, les harnachements de leurs chevaux.
Dans le désert, oij rien ne change, ce sont encore, avec la môme vie rudimentaire et raffinée, les mêmes arts; les plus lointains ancêtres se reconnaîtraient dans ceux de leurs descendants qui n'ont pas quitté les oasis de leur patrie, dans ceux aussi qui sont venus disputer le Sahara aux Touaregs berbères : voici toujours les maîtres incomparables dans l'art du maintien élégant et grave, du geste sobre el digne, de lallurc noble et fière.
Les autres, ceux qui ont conquis des villes el des terres fertiles et qui ne vivent plus sous la tente, ont dii se mettre à l'école de leurs vaincus : ils ne pouvaient impro\iscr un art comme un empire; mais en art aussi, ils sont vile devenus maîtres à leur tour.
Byzancc et la Perse leur ont transmis le double héritage du vieil Orient et de la Grèce, harmonisé en uue brillanle synthèse : le luxe, l'éclat, la magnificence de la Chaldée, relevés de finesse et de charme helléniques, — la coupole majestueuse, qu'avait inventée Babylone, mais aussi la svelte el lière colonne grecque, le support de force el de grâce, qui donne à l'édifice la légèreté et la noblesse et que Babylone n'avait pas connue. Ce mélange de richesse et d'élégance séduisit les conquéranls qui étaient des poMes, et ce faste de haut goût triompha, dès les Ommiades, de la simplicité primitive.
Les Arabes acceptèient, sans les moJiliur loul dabord, les art» majeurs qui leur manquaient : en disciples dociles, ils se firent architactes et même, au début, peintres et iculp-
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leur». Cette plastique n'offensait pas leur foi : ni dans le Coran ni dans la Sonna, il n'y a de défense formelle de représenter les êtres vivants ni la figure humaine; le préjugé tenace qui l'affirme ne pourrait s'autoriser que d'un conseil rapide donné en passant.
L'art des conquérants pi'enait donc la suite do l'art des vaincus; mais ce ne pouvait être qu'un expédient momentané, un désaccord provisoire entre l'œuvre et ridée. Ou plutôt l'idée était absente : ce n'était qu'une leçon apprise par cœur. Comme le Christianisme s'installait, au sortir des catacombes, dans les basiliques païennes, l'Islam ne trouvait dans ces dépouilles de Byzance et de la Perse qu'un abri de fortune. Conflit fatal : cet art d'emprunt tuerait le génie de ce peuple, si ce génie ne transformait pas cet art. L'àme arabe réagit : installés d'un bond dans cette civilisation étrangère, les Musulmans l'accommodèi'cnt ensuite à leur guise; ils choisirent, éliminèrent, ajoutèrent, assimilèrent : le grand ai't arabe naquit et régna bientôt de l'Indus à l'Atlantique et de Zanzibar à Perpignan. Art arabe ou art musulman.!* C'est tout un : sans les Arabes, il n'y aurait pas d'Islam, et, sans l'Islam, que seraient les Arabes.^ Jamais peuple et religion n'ont été plus indissolublement unis.
Comme l'Occident imita l'art gréco-romain, tout le monde musulman imita l'art arabe; mais, protégé par la religion, celui-ci ne subit pas d'éclipsé, comme il advint à l'art classique, supplanté, quatre siècles durant, au souffle de l'esprit religieux, par le gothique. Et, sans doute, chaque peuple de l'immense empire des Khalifes interpréta l'ai't arabe à sa manière propre : il devint espagnol, mauresque, sicilien, égyptien, syrien, persan, hindou, mongol; il fut même, lui si noble, si élégant et si fier, vulgaire, lourd et affreux avec les
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Turcs. L'esprit de chaque peuple nuança l'alliage : la coupole, cette création de l'Orient, se fait plus rare en Occident; dans l'Egypte musulmane, elle ne recouvre que les tombeaux, jamais les mosquées : l'Egypte ancienne n'avait admis la voûte que dans les tombeaux, jamais dans les temples. Mais toujours, partout, sur toutes ces interprétations et sur les déformations mômes, l'art de l'Orient porte désormais le sceau de l'Islam et la marque d'origine arabe.
Les murs des mosquées emprisonnèrent l'Islam, la libre religion du désert sans bornes; mais l'Islam prit sa revanche : il arriva vite, avec ses docteurs ascétiques, à supprimer, comme idolâtres, la peinture et la sculpture, à ériger ainsi en coutume consacrée, sinon en loi, ce qui n'était qu'une simple indication, qu'un conseil prudent du Prophète; et voilà deux arts majeurs éliminés.
Restait l'architecture : pour leurs mosquées et leurs palais, les Arabes acceptent telle quelle, puisqu'elle est nécessaire, la science étrangère de la construction; mais ils ne tiennent pas à ce que leurs constructions soient solides et durables. Est-ce que tout, dans ce monde de vaines apparences, n'est pas éphémère.'* La bâtisse s'effondrera quand Allah le voudra. Mais cette architecture, dont ils reçoivent avec insouciance les formes et les méthodes, ils la font arabe par le décor, qu'ils disposent avec une admirable ingéniosité : elle disparaît, sous cette parure, comme un vieux mur sous un lierre dont il n'est plus que le support invisible. Ramenant aux arts mineurs, qui seuls leur étaient propres, l'unique art majeur qu'ils gardent, ils en font un art décoratif.
Les arts mineurs étaient déjà leur luxe et leur gloire dans leur désert natal : les besoins nouveaux, nés de leurs conquêtes, les matières opulentes que leur fournissait l'-Asie sou-
mise, les techniques savantes et les habiles procédés qu'elle leur révéla, permirent à leur goût ancestral de se donner libre carrière. Ils étaient trop artistes pour négliger le plus humble objet : pas un détail qui fît tache sur l'ensemble; ils se créaient un cadre de merveilles : armes, mors, étriers, narghilés, damasquines, émaux, pierres précieuses, ivoires et bois ciselés, verres dorés, dont s'inspira Venise, faïences polychromes, majoliques à reflets métalliques, somptueux et changeants, tapis, velours, soieries, toute forme fut noble et fine, tout coloris éclatant et harmonieux.
Orfèvres, faïenciers, ciseleurs, coloristes admirables, ils ne s'ingénient, dans leur architecture, qu'à parer la pierre, à la ciseler, à la colorer, à la revêtir de faïences brillantes, à la gemmer comme une orfèvrerie, à faire oeuvre de bijoutiers, de joailliers, d'ornemanistes. Mais c'est à l'intérieur qu'ils réservent cette splendeur : dans le désert, c'est l'intérieur de la tente qu'ils disposaient pour la joie des yeux. Sauf la porte, superbe et souvent immense, la porte d'orgueil et d'hospitalité, l'édifice reste donc, à l'ordinaire, nu et comme négligé au dehors : ces amoureux de la vie intime ne l'ornent qu'au dedans.
Cet intérieur est comme brodé de faibles reliefs, brillamment colorés, de ganses et de rubans de stuc scintillant sur des tapis de plâtre : c'est le souvenir des tissus brillants, des tapisseries souples et flottantes. On dirait d'une tente que l'Arabe a agrandie à l'échelle de ses conquêtes et enrichie après fortune faite.
Art de grâce et d'illusion; la matière s'évanouit : idéalisme de l'abstraction métaphysique ou négation qui sourit avec indulgence au mirage. Jeux changeants du caprice et du rêve, ascension sublime loin de la terre : c'est le double génie de cette âme
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légère et profonde. L'Arabe s'enchante du prisme irisé des apparences vaines, comme un enfant des vision» éphémères du kaléidoscope. Philosophe, il conclut au scepticisme : rien n'est. Qu'un artifice délicat cache le néant sous des ileurs. Croyant, il se réfugie dans le mysticisme transcendant : Dieu seul est. Que d'aimables illusions charment l'atiente avioo cV l'unique Réalité I
L'Orient ancien ne connaissait que la Nature: l'Islam proclame l'Idée. L'Arabe ne voyait partout que multiplicité et vaine illusion : l'Islam adore en Dieu la Vérité et l'L'nité.
L'Islam contredit et complète l'Arabe, en lui révélant le fond de son âme; et tous deux contredisent et complètent l'antique Ori nt; ils relèvent de fierté et d'élégance, de noblesse et do grâce le faste somptueux de la vieille Asie; leur idéalisme allège et poétise la vie : ils donnent au songe éphémère de ce monde l'excuse d'une subtile et ingénieuse beauté.
L'Arabe, c'est l'imagination et la fantaisie poétique. Ses mosquées et ses palais, ce sont des rêves qui ont pris corps, des poèmes qui ont revêtu une forme plastique, d'invraisemblables féeries des Mills et une I\uits réalisées comme par miracle : dentelles de marbre, broderies d'or, semis de pierreries, tout étincelle et cha'.oie, chante, caresse; tout est fragilité, caprice mirage, harmonie. Le sentiment primesautier se libère des conventions traditionnelles de la raison: l'ogive pointe pour échapper à l'uniforme régularité du plein cintre ; l'arc outrepassé se dérobe à l'arrêt des points d'appui et se recourbe en deçù de l'axe de la colonne, comme la coupole se bombe en surplomb au delà du mur. Ces poètes, dont le songe suit la courbo fuyante des entrelacs, sont aussi de grands mathématiciens, et leur algèbre abstraite se plaît à la complication du décor géométrique, aux combinaisons savantes des polygones, au
dédale inextricable des ligne» enchevêtrées. Tracés sur les mur» et Sur les meubles, ouverts en ajours sur le ciel dans les balcons et les moucharabiehs, de petits motifs se répètent sans relâche, et leur multitude berce la contemplation comme les vagues innombrables de la mer. Subtilité extrême, détail infmi. C'est le môme peuple qui a divisé la gamme en dix-sept degrés, dont chacun n'est séparé de ses voisins que par un tiers de ton.
Pas de lignes droites, d'angles rigides, de surfaces planes, où le rêve se buterait et meurtrirait ses ailes: des pendentifs formés d'alvéoles, de triangles creux ou « demi-oranges », des voûtes de stalact tes en ruches d'abeilles avec leur réseau de niches d'ombre, où se jouent l'obscurité et la clarté, où les formes apparaissent et disparaissent sans enchaîiicr j;.mais le vol vacillaiit de l'insaisissable illusion. Cette architecture est fluide et fuyante comme une musique : ce n'est plus un monument, c'est une mélodie.
Mais, au-dessus du songe, le minaret se dresse droit et comme raidi dans sa montée loin de la terre décevante; et, du haut du minaret, le muezzin lance son appel vers le ciel de l'absolu. Cet appel, c'est !a voix de la rrosquée, et, par elle, l'âme de l'Islam a-^pire à Dieu. L'Islam, c'est ie titre de noblesse de l'Arabe, le chant d'enthoui?iasme et de fierté de la race, l'hymne du croyant qui met dans sa foi l'unité des solitudes de sa patrie, son mépris de la terre et des contingences, sa soif d'éternité, son élan vers Allah, seule lumière et seule vie.
Ces paroles sacrées, qui sont un chant au-dehors de la mosquée, les voici qui deviennent un ornement au-dedans; et c'est la grande invention décorative de l'Arabe : son goût gracieux y concrétise sa foi abstraite. Des êtres vivants il n'a gardé pour »on art que le végétal, la feuille qui mêle ses courbes souples aux lignes géométriques; mais à la poésie du Coran il demande des