LA CHALDÉE
Avec la Russie, comme auparavant avec l'Egypte, nous étions aux portes de l'Orient. Toutes deux, l'Egypte et la Russie, sont à demi orientales, mais elles sont en marge de l'Asie : pour être le vrai Orient, cette Europe, la Russie, est trop froide; cette Afrique, l'Egypte, est trop sèche. Malgré les invasions tartares et mongoles, les Russes sont avant tout Aryens, et l'emprise de leur empire sur l'Asie ne fait pas qu'il ne soit la marche de l'Occident. Malgré les invasions des Sémites, les Egyptiens sont avant tout Chamites, et, de plus, si l'empire des Pharaons empiétait souvent, lui aussi, sur l'Asie, il était méditerranéen par le Delta et c'est sur les rives du Nil qu'est né l'Art de l'Occident.
I. Nous indiquerons, dans un autre chipitre, la courbe générale de cette éyolution, que nous nous réservons d'étudier plus longuement dans un prochain livre.
I^ E s G B A ^ D ^ r K U l' L K > DE I. A V. r
Le véritable Orient, qui s'oppose à l'Europe, l'Orient asiatique, d'une fertilité débordante dans sa chaleur humide, le pays de richesse et de volupté, de cruauté et de mollesse, de force brutale et de nonchalance, de magie et de science, la terre des éblouissemenls et des chimères, des despotes et dos esclaves, des massacres et de l'orgie, l'Orient ivre de luxe et de mystère qui, dans sa passion du colossal, ignore toute mesure, et qui, dans son besoin morbide de l'incompréhensible, oppose, avec une délectation tremblante, les ombres à la clarté et les terreurs de la nuit à la splendeur du soleil, c'est la Chaldcc, que des Sémites, les « dieux poissons », sortis de la mer, fondèrent dans les vallées inférieures du Tigre et de l'Euphrate. Plus jeune de trente siècles, l'Assyrie, sur le haut Tigre, entre la sèche Mésopotamie et les contreforts des Zagrcs, la dépassa en vigueur guerrière et en férocité; ce fut son ennemie, formidable et atroce, mais ce fut sa fille et son élève : l'art assyrien n'est qu'une province de l'art chaldéen.
Les inscriptions cunéiformes célèbrent la grandeur et les triomphes d'Ourouk et de Babylone, d'Agadc et d'Assur, de Kalakh et de Ninive : ce? villes furent les rivale? de Thèbes et de Memphis. Avec l'Egypte, la Chaldée est la créatrice; elles sont au début de tout : la civilisation est ncc sur les bords de l'Euphrate et du Tigre comme sur les rives du Nil. Et c'est pourquoi la Chaldée est si grande. Mais l'art chaldéen n'égale pas en beauté l'art égyptien. Mère féconde de tout un monde, la Chaldée ne va pourtant pas de pair avec les quatre nations souveraines : malgré la puissance de son génie, son art ne vaut pas leur art parce que son âme ne vaut pas leur âme.
Quel surprenant mélange d'esprit novateur et de barbarie anceatrale! D'une part, la Chaldée fonde la science et excelle
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dans ses applications pratiques; et, de l'autre, elle cristallise les terreurs vagues et les superstitions vacillantes de l'humanité primitive : elle leur donne des formes de monstres, elle précise les chimères, et la magie de ses prêtres les exorcise ou les déchaîne. Elle unit cette science à cette religion, et son génie utilitaire met à son service ù la fois forces matérielles et puissances morales. Les astres qu'elle observe dans l'azur profond de ses nuits limpides deviennent ses dieux et ses protecteurs. Sa prise est si forte sur le monde et l'histoire que, parfois, elle régit l'avenir : elle impose à la postérité son cadre de vie, la semaine, qu'elle consacre aux sept lumières célestes, la division de l'année en douze mois, de l'heure et de la minute en soixante parties; et c'est à la chaldéenne que nos joueurs, par la corne faite avec deux doigts, conjurent le, mauvais œil.
Un despote, que secondent le ciel complice et les « vieux dieux » des ancêtres, une aristocratie hautaine, cruelle et corrompue, des savants méthodiques et tenaces qui avilissent les conquêtes de l'esprit en les mettant au service de leur égoïsme, un peuple d'esclaves, automates passifs et brutaux, tout hiérarchisé, discipliné, (( organisé », d'innombrables équipes d'ouvriers, de formidables armées portant le plus loin possible, par le fer et par le feu, par le pillage et par les tortures, la terreur du peuple élu, pour la plus grande gloire et la plus grande rapine des villes de superbe et de proie, qu'abhorre l'humanité outragée et que gueUe la ruine vengeresse, c'est aujourd'hui l'Allemagne, c'étaient alors la Chaldce et l'Assyrie.
Ici et là, à l'origine, des plaines monotones, des marais, — mornes étangs de l'Euphrate et de la Sprée, — des servilités engendrant dei tyrannies. ' Mais là-bas. dans le Nord les
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marais stagnent sur un sol ingrat dans le froid et le gris sous le ciel bas : un esprit pesant, engourdi, inerte, incapable de création et d'art. Ici, le ciel limpide, le soleil presque tropical, une terre d'abondance; et, de plus, la race, qui s'est installée dans ces vallées opulentes, venait d'Arabie et s'était formée dans sa première patrie âpre et lumineuse, sur la côte et dans les îles baignées par le golfe Persique, la mer féerique que les infusoires font de lait, de sang ou de feu et où flottent des méduses de braise. L'esprit est actif, la main habile, le génie inventif, et la Chaldée a créé un art riche, audacieux, lourd certes et démesuré, mais puissant, un art d'orgueil et de magnificence.
Les cités de Marduk, d'Istar et d'Assur, les jardins de Babylone, les palais des Sargonides et de Nabuchodonosor ont donné son cadre grandiose et inhumain au despotisme sanguinaire et voluptueux : voici le prototype des merveilles de l'Orient. Plus savante, plus opiniâtrement savante que l'Egypte, plus acharnée à l'obscrvaliou exacte du détail, plus guerrière surtout et plus cruelle, la Chaldée fut moins noblement artiste, sa pensée était moins élevée, son goût moins sobre et moins pur, sa main moins délicate et moins légère; mais ses défauts, comme ses qualités, lui ont servi à créer cet art asiatique, sensuel, somptueux et colossal.
Villes superbes, temples et palais d'un luxe inouï, ziggurats éblouissantes à sept étages et à sept couleurs, murs énormes à créneaux, coupoles dorées, toute cette splendeur n'est plus depuis de longs siècles que cendre et poussière. Ces amas de briques, où la Chaldée ne mêlait pas de pierre, où l'Assyrie en mêlait trop peu, étaient vraiment des colosses au corps et non pas seulement aux pieds d'argile. Le peuple 80upl« et svelfe du Nil a construit pour l'éternité avec son
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grès et son granit inébranlables, et la race robuste et trapue de l'Euphrate n'a construit que pour la ruine. Mais dans les immensei soubassements qui subsistent, dans les amoncellements de débris qui forment les « tells » ou tertres de la plaine, les fouilles ont reconstitué le plan des édifices et retrouvé des briques émaillées, des sculptures, des bronzes, des bijoux : c'est la résurrection d'un monde évanoui.
Quelle main-d'œuvre, surabondante et docile, fournissait cette multitude d'esclaves, instruments animés de ces souverains et de leurs architectes! Et que ces Sémites sont savants et ingénieux! La Chaldée n'a pas de pierre : elle taille ses statues dans le porphyre et le diorite, qu'elle se procure à grands frais, elle les moule dans le bronze qu'elle sait fondre. L'Assyrie emploie l'albâtre qui abonde dans ses avant-monts, et, puisqu'il est trop friable pour les statues isolées, elle se contente de le travailler sur une seule face et d'y ciseler des bas-reliefs. Et, pour bâtir, n'ont-elles pas la terre, l'inépuisable argile, qu'elles débitent en briques séchées au soleil ou cuites au four? Le bitume leur sert de ciment.
Un soubassement énorme supporte les constructions et les met à l'abri des eaux qui pourraient délayer le pied des murs et miner tout l'édifice. La Chaldée dispose les bâtiments autour de cours intérieures qui donnent de l'air, de la lumière, des dégagements commodes. Elle invente la voûte et surtout la coupole, le dôme qui s'arrondit au-dessus de l'habitation comme le firmament au-dessus de la terre. Mais les colonnes n'ont guère qu'un rôle d'ornement : faites de briques, elles n'offriraient pas, comme points d'appui, assez de résistance. Elles ne peuvent alléger le bloc pesamment aggloméré, et ces palais sont lourds et massifs, car il faut des murs épais et puissants pour résister a la poussée des voûtes.
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Ils sont colossaux, car il faut loger près du souverain ses femmes, ses minisires, ses courtisans, ses gardes, ses esclaves, et réserver des salles immenses pour les grandes cérémonies et pour l'apothéose de la majesté royale : l'énormité de l'édifice est le gage et le symbole de la puissance du maître. L'ensemble est pesant et trapu : comme la race sensuelle et pratique, la demeure du roi tient fortement à la terre. Mais, près d'elle, la demeure du dieu, la ziggurat, monte, pesamment toujours, puissamment aussi, comme un escalier de géants, à l'assaut du ciel : elle humilie la plaine, elle domin*' l'espace en dressant sur l'horizon la rigidité de ses lignes droites étagées. L'imagination des peuples, effarée par cet orgueil insolent, a magnifié l'effarante pyramide en (c tour de Babel », et la légende a appelé Dieu à l'aide pour l'arrêter, tronquée et inutile, dans son ascension interrompue.
Cet art n'a pas la grâce : ses figures sont le plus souvent sans élégance ni souplesse. Mais il a la force : masse imposante des murailles, muscles puissants des statues. Et il a aussi l'habileté patiente, poussée jusqu'à la plus extrême minutie par les sculpteurs qui reproduisent avec une impeccable exactitude les ornements et les broderies des vêtements, les ondulations régulières des barbes frisées et des cheveux calamistrés : analyse absorbante du détail qui nuit souvent à l'ensemble. Et, pourtant, cet art a le sens de la vie : .si la pudeur orientale Tempêche de représenter le corps humain dans sa nudité, si les plis rigides des lourds vêtements qui l'enveloppent n'en font qu'une masse informe, les visages sont réels el expressifs, et les traits des races diverses nettement indiqués.
Mai» les chefs-d'œuvre saisissant! de vérité, ce sont surtout les études d'animaux; l'animal est familier à ces chasseurs passionnés, comme il l'était, avant eux, aux troglodytes de la
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pierre taillée : ils ont compris, ils rendent avec justesse, avec puissance ses formes et ses mouvements. Astronomes, parce que, pendant leurs nuits magnifiques, ils conleinplent longuement le ciel, ils sont sculpteurs animaliers, parce qu'ils vivent encore tout près de la nature et qu'ils observent les êtres de la terre, de l'air et des eaux : ils animent leurs basreliefs et décorent leurs murailles et le pied de leurs colonnes de lions, de taureaux, d'aigles, et, quand ils représentent la mer ou les fleuves, ils peuplent l'eau de poissons, de tortues et de crabes. Leur amour de la nature, leur habileté technique, leur exactitude méticuleuse ont beau jeu dans la glyptique, qu'ils ont inventée, et dans les minuscules bas-reliefs des cylindres qui servaient à la fois de cachets et d'amulelles.
A côté du réel, le fantastique : les démons terribles et malfaisants, les monstres composites, pourvus d'ailes, munis de griffes, de crocs, de queues, de cornes. Une sorte d'imagination logique et comme mathématique : lignes verticales et horizontales de la ziggural, qui s'échafaudcnt avec la neiteté et la sécheresse d'une épure; ornements géométriques, motifs stylisés, fleurs, festons, entrelacs, et ces rosaces si caractéristiques.
Mais surtout l'éclat, la couleur : les créneaux bleus couronnent les murs verts, blancs, jaunes et rouges; du noir à l'or, le blanc, le pourpre, le bleu, le vermillon, l'argent, le* sept étages zèbrent d'un chatoiement varié l'ascension de la tour; les cités resplendissent comme des émaux polychromes sous les flammes du soleil, elles argcntent leurs reflets allénués sous la caresse bleutée de la lune. El l'opulence, la somptuosité : richesse du décor, murs revêtus de stuc peint et de briques vernissées, frises de figures en relief, splendeur des arts mineurs, travail savant du fer, de l'argent et du bronre, luxe des bijoux, des broderies, des étoffer, des robes à franges.