‹ L'art et l'histoireChapitre 66 sur 75 · L'INDE · texte numérisé non relu

L'INDE

Un pays.^ Non, un monde : grand comme la moitié de l'Europe; ou, si l'on retranche la Russie, plus grand que le reste de l'Europe. Deux mers et un océan, les plus hautes montagnes de la terre, d'autres monts, cent fleuves; toutes les natures : un désert brûlant, des plateaux secs, mais surtout de riches vallées et de vastes plaines d'une fertilité surabondante; toutes les cultures, plusieurs flores, plusieurs faunes. Une humanité étonnamment variée: par des conquêtes ou des immigrations successives, l'Inde a reçu des noirs, Négritos et Dravidiens; des biancs aryens, Hindous, Afghans et Parsis;des jaunes. Turcs, Mongols et Gourkhas; l'Afrique, l'Océanie, l'Europe, l'Asie s'y coudoient. Un enchevêtrement de tendances, d'esprits, d'influences; plusieurs régions d'art que distinguent des traits spéciaux; et pourtant, comme par miracle, une unité manifeste, un air de famille, des caractères communs à toute la pénin.-ule : l'Inde fait l'Indien.

Ce monde si divers se distingue nettement de tout ce qui l'entoure. Et pourtant ce n'a jamais été un monde fermé : à l'est, il empiète largement sur la presqu'île transgangétique, rindo-Chine, comme disent les géographes, depuis Malle-Brun, par une heureuse indication dc^ doux influence.'; rivales; il ii été

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quelque temps réuni à la Chine sous les Gengiskhanides. Mais c'est de l'Ouest surtout, de l'Iran, qu'il a reçu sans cesse des hommes, des exemples, des arts. Que de fois ne s' st-il pas trouvé plus ou moins intimement mêlé à l'histoire de l'Orient antérieur!

C'est la terre des trésors prestigieux et des féeriques magnificences, l'Orient de l'Orient. Quand la Grèce rêva un triomphe sans pareil dans une apothéose, elle inventa la conquête de l'Inde par Bacchus. La splendeur des rajahs et des nababs, depuis quatre siècles que l'Inde est en rapport avec l'Europe, n'a pas rabaissé l'idée qu'on se faisait de son opulence et de son faste. On ne prête qu'aux riches : pour être invraisemblables, les somptuosités, que lui attribue la légende, ne laissent pas d'approcher de la réalité. Dans ses fêtes éblouissantes, sur les fauves éclats de l'or, sur les clartés lunaires de l'argent, flambent les feux des gemmes et des diamants. Paillons et verroteries les remplacent au besoin : il faut avant tout à l'Inde des scintillements.

Naguère encore, on lui attribuait sans hésiter la plus incroyable antiquité; on la vénérait comme la mère des arts et la maîtresse de l'Humanité : c'était elle qui avait tout créé, tout enseigné; Apollon n'aurait été qu'un élève de Vichnou. On en a aujourd'hui singulièrement rabattu et, avec l'excès ordinaire de toute réaction, on ramène le début de son histoire au septième siècle avant le Christ, le début de son art au troisième. Elle a, dit-on, vécu d'emprunts; c'est la Grèce qui lui a révélé l'art; et l'Inde, par la suite, ne s'est émancipée de l'Hellénisme qu'en demandant conseil à la Perse, qui lui transmit, avec ses exemples propres, ceux des Arabes et l'héritage chaldéen. Et ce n'est pas tout : on dislingue une influence égyptienne; c'est une Chinoise, femme de Tamerlan, qui enseigne aux Indiens à

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peindre l'argile de couleurs éclatantes; les Mongols leur donnent le goût du décor à fleurs; le Konkan imite les meubles portugais; l'Inde apprend des Italiens et des Français l'incrustation en pierres de couleur. Elle ne s'est enrichie que par ces apports étrangers; et, si elle s'appauvrit et déchoit aujourd'hui, c'est en pastichant le « style anglais ».

Qui croire.!^ Les anciens dithyrambes qui lui donnaient tout.^ ou l'actuel dénigrement qui ne lui accorde plus rien, ni antiquité, ni génie de création, et qui regarde tout son or comme du clinquant.^^ La vérité semble être entre les deux. L'Inde a beaucoup reçu; mais elle ne recevait que ce qui lui convenait, et cette beauté étrangère, elle se l'assimilait si vite, elle l'indianisait si bien, qu'on ne s'est avisé que dans ces derniers temps de l'accuser de plagiat. Ses récentes imitations anglaises sont malheureuses, parce que, chez elle, ce style froid, correct et raide est un contre-sens, mais erreur n'est pas compte. L'Inde a aussi beaucoup donné : il se pourrait qu'elle eût inventé l'art de travailler les métaux; mais ce qui est certain, c'est que l'Asie et l'Europe lui doivent d'admirables modèles d'émaux, de tissus, de broderies, vingt arts mineurs créés ou transformés, des leçons d'enluminure, et surtout des exemples inouïs de luxe et de magnificence et la plus puissante expression religieuse, littéraire et plastique de la vie exubérante.

Son histoire, il est vrai, ne s'éclaire qu'assez tard, au septième siècle avant le Christ, quand Bouddha apparaît : c'est bien d'elle qu'on peut dire que ses premiers âges se perdent dans la nuit des temps. Celte histoire, nous l'entrevoyons pourtant grâce aux Védas qui évoquent les antiques divinités disparues, aux livres saints des Djaïnas, aux Pourânas, ces fastes de la légende, et surtout à ces deux épopées gigantesques et inextricables, le Mahabhârata et le Ramayana. Nous l'entrevoyons,

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mais nous ne la connaissons pas. Ces siècles, doublement abolis, n'ont pas laissé d'oeuvres d'art, et, sans art, pas d'hietoirc ; ce naufrage du grand passé d'un monde en serait au besoin la preuve saisissante. 11 faudrait des ruines de monuments, des statues, des dessins, des poteries, des fragments de terre cuite, tout au moins, ou des morceaux de métal ciselé, pour éclairer ces poèmes mystérieux, comme il a fallu les fouilles de Schlicmann pour certifier la véracité d'Homore et parfois pour expliquer l'Iliade.

Les rapports récemment découverts entre la Grèce et l'Inde, la Grèce et la Chine, ont révélé l'extension naguère insoupçonnée de l'influence hellénique, mais ils ne prouvent pas que rien n'existât avant elle. Ne tombons pas, par fanatisme de la Grèce et par entêtement de l'unité d'origine, par monogénisme appliqué à l'histoire de l'art, dans l'erreur infatuée de l'empereur Bâber, qui écrit dans ses mémoires : a L'Inde ne connaissait pas les arts avant la conquête musulmane, n

L'Inde, qui avait un art avant l'Islam, en avait un avant Alexandre; mais, de cet art primitif, les monuments sont disparus.

Ce n'étaient pas des sculptures : le panthéisme brahmaniste, qui voyait partout la divinité présente, ne songea pas à la figurer par des statues, puisque tout être, toute chose la manifestaient. Mais c'était une architecture.

Les récits du Mahabbârata reportent avant le trentième siècle la guerre sur la Djumna entre les fils de Kourou et les fils de Pandou. Faisons la part de l'exagération orientale : il reste que, sous ces légendes, une histoire inconnue sommeille. Ces Indiens aimaient le luxe, puisque Bouddha y renonça; ils avaient des villes et des palais : ceux de l'Indus furent pris par Ls Perses de Darius et les Macédoniens d'Alexandre. .Mais cette architec-

lure était de bois; les plus vieux monuments conservés le prouvent surabondamment : leur pierre imite le bois en simulant des poutres, des piliers, des balustrades. Vermoulus par le temps, détruits par le feu, renversés par les guerres, ces palais, ces temples védiques et pourâniques se sont évanouis en fumée. A peine a-t-on conservé quelques détails de piliers, quelques motifs décoratifs, comme Ls ornements ondulés que nous appelons des flots.

Et voilà comment l'art indien ne commence pour nous qu'au troisième siècle, quand le roi Açoka consacra le triomphe momentané du Bouddhisme sur le Brahmanisme.

Il resterait pourtant à prouver que l'art Djaïna, si élégant, si gracieux, si pur, n'a pas précédé le Bouddhisme : le Djaïnisme, qui croit à l'éternité du monde et des êtres et respecte scrupuleusement la vie de la moindre bestiole, semble plutôt une sorte de Bouddhisme anticipé qu'une réforme du Bouddhisme. Et, d'autre part, quelle étrange ressemblance entre les gopuras, ces frontons monumentaux, et les pylônes égyptiens ou assyriens, entre les salles aux mille colonnes des mandaras, ces hôtelleries de pèlerins, et les salles hypostyles des Pharaons! Coïncidences fortuites.^ Mais les motifs décoratifs sont les mêmes. Et quoi de plus probable que de très antiques influences, quand on pense aux rapports constants de l'Inde avec la Mésopotamie par l'Iran, avec l'Egypte grâce aux moussons?

Mais enfin, c'est le Bouddhisme vainqueur qui donna le grand élan. La sculpture naquit pour représenter Bouddha; et, comme son corps avait été brûlé après sa mort et que des cendres sacrées on avait fait pour les fidèles quatre-vingt-quatre mille parts, l'archilerture de pierre naquit pour élever des sanctuaires durables à chacune d'elles.

Les arts majeurs de l'Inde ne se sont jamais séparés de la

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religion; c'est que la relig-ion seule peut réveiller, soulever, inspirer l'indolence de l'Indien : née de la nature, elle peut seule délivrer l'Indien de celte trop puissante nature qui l'enveloppe, l'accable et l'engourdit, l'arracher à l'hypnose et le pousser à l'action. Nous plongeons ici aux origines ; nous voyons les racines de l'Art : il ne s'est pas affranchi, fût-ce par un faux semblant d'indépendance, de la terre où il a germé, des mythes qui l'ont fait croître. Le dôme du tcmnle et ses renflements, c'est la mitre divine et ses rangs de perles; et, comme le sage bouddhiste montait vers la divinité par sept perfections, les premiers dômes ont sept étages ou sept disques. Les étrangetés souvent monstrueuses de la sculpture brahmanique sont des symboles; et symboles aussi les danses hiératiques des bayadères, les danses mystiques et voluptueuses qui offrent aux dieux l'adoration perpétuelle des jeunes corps souples et des poses rythmées.

Comme l'art bouddhique naît quatre-vingts ans après la conquête d'Alexandre, au moment où le royaume grec de Bactriane rayonne sur le Kachmir et l'Indus, ce nord-ouest de l'Inde n'est tout d'abord qu'une annexe de l'Hellade : on y dresse des colonnes doriques, ioniques, corinthiennes; Bouddha se modèle sur Apollon et s'entoure de feuilles d'acanthe.

En compagnie de l'art grec, et, avant lui déjà, avec Darius, l'art de la Perse était entré dans l'Inde : le chapiteau achéménide des taureaux se propagea jusqu'à Madras; renforcé plus tard par d'autres conquêtes, celte influence iranienne ne fit que croître dans la péninsule. L'imitation de la Grèce fut moins durable : cet art de sobriété et de mesure ne pouvait longtemps suffire à ce pays d'exubérance. La fécondité de l'Inde se déchaîna en tous sens, sans souci du goût classique, des règles chères à l'Occident, sans contrainte et sans limites.

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Quand le Brahmanisme prend sa revanche et supplante à son tour le Bouddhisme, l'art néo-brahmaniste, qui procède du djaïniste, détruit l'art bouddhique ou l'accapare en le transformant à sa guise. Il hérite de la sculpture, à laquelle Bouddhistes et Djaïnistes avaient éveillé l'Inde, et il magnifie l'héritage d'une façon grandiose pour la plus grande gloire de ses dieux.

Que tout ce qui précède l'art bouddhique soit disparu et cet art môme en grande partie, c'est ce qu'exprime celte formule, juste dans son regret, injuste dans son dédaiii : « L'histoire de l'art indien est l'histoire d'une décadence. » Il vaudrait mieux dire : l'histoire de l'art indien est mutilée. Nous n'avons plus son Antiquité; il ne commence pour nous qu'avec son Moyen Age. Il n'en est pas sorti : il n'a pas eu d'Age moderne; des trois phases ordinaires, il n'a pas atteint la troisième, et la première est perdue. Toute et toujours médiévale, l'Inde a déjà, dans son art, l'habileté savante, mais garde encore la jeune vigueur de son imagination; elle est surtout sensation, si l'Europe du Moyen .\ge fut surtout sentiment. Le Christianisme oppose l'âme à la Nature et se replie au dedans : le Brahmanisme s'épanche au dehors et se confond avec ia Nature. L'Inde, qui n'a pas connu la pudeur chrétienne, n'est pas arrivée à l'âge dangereux de la raison et de la critique, à l'âge viril, qui peut rénover l'art, mais qui peut aussi le tuer.

A l'art abstrait de l'Arabe, à son Dieu unique, l'Inde oppose la multiplicité indéfinie des formes qu'elle déifie. Le panthéisme de l'Egypte, enfermé dans ses déserts, était calme et immuable; le panthéisme de l'Inde, dans le débordement de la plus luxuriante végétation, évolue sans arrêt au gré des apparences sans nombre qui flottent sur le torrent de la vie. Quand prendront fin les incarnations de Vichnou? Nulle part ailleurs, l'art n'est aussi uni à la Nature, car « proche de la Nature » ne serait pas

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