‹ L'art et l'histoireChapitre 67 sur 75 · SI · texte numérisé non relu

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assez dire. Il émane d'elle et il rentre en elle; il enlace ses œuvres aux siennes, et elle l'enveloppe; il crée comme une force élémentaire; il est intarissable et indéfini; sa patience est sliipéfîante et sa puissance prodigieuse : il ignore la fatigue et la aatiété. L'Indien creuse la pierre comme les fermiles le bois; il la sculpte, comme la mer fait les rivages. C'est un jeu pour lui de percer, de ciseler, de modeler; et ce jeu fut la vie de milliers cl de milliers de fourmis humaines, fouillant et refouillant le sol, l'évidant en cavernes, débitant le calcaire en colonnes, en statues, en bas-reliefs, guillochant les rochers comme des bijoux. Plus tard, quand ils construisent à ciel ouvert au lieu de creuser la terre, ils élèvent des parois d'une épaisseur extraordinaire, comme si, après avoir miné des montagnes, ils voulaient en édifier. Et ces pagodes n'ont pas de dimensions arrêtées; elles peuvent être toujours agrandies : de nouvelles enceintes peuvent s'ajouter à ces enceintes, de nouvelles masses à ces masses. Pas de plan d'ensemble : que ces fleurs de pierre poussent au gré du caprice et du hasard! Variant de province à province et de siècle à siècle, selon les races et les dynasties, dravidienne, aryenne, musulmane, ici plus nationale et là plus mélangée d'éléments étrangers, celte architecture a souvent une grandeur imposante et une majesté suprême; et c'est, d'ordinaire, im enchantement, un miracle de luxe, d'élégance et de fantaisie. Des portos colossales, des toits en pyramide à plusieurs étages, des portiques grandioses, des escaliers sans fin, des étangs mystérieux entou rés de colonnades. Les colonnes, travaillées comme par des joailliers, prennent les formes les plus inattendues; la pierre et le marbre sont ajourés en broderie, en guipure, en dentelle : en dirait d'une invraisemblable orfèvrerie, capricieusement ouvragée par des génies pour des palais de fées.

Et partout le peuple de» statues, dieux, monstres, bayadères,

T. iiNor ':•.'<■.>

cavaliers, animaux; des frises de deux mille éléphants, des che- Taux géants; la terre et le ciel mêlés, un chaos de formes, tout le réel et tout le songe surgissant à la fois d'une imagination jamais tarie et d'une main jamais lasse. Sensualisme sans frein, mysticisme sans bornes; symbole et volupté, emphase redondante et grâce ailcel La Maya enfante sans trêve des illusions; l'Inde s'épanouit en une prodigieuse épopée plastique, sœur des épopées poétiques de Râma : floraison inouïe dont la sève coule avec les Khmers jusqu'à Angkor.

Cet art rattache à la Nature, dans laquelle il s'enracine, la religion qu'il exprime. Donnant une forme visible aux dieux, il les garde de s'évaporer en abstractions, et nous savons par lui que Vichnou et Çiva, qu'il représente, sont vivants, qu'ils ont leur culte fervent et leurs fidèles; mais Brahma est mort : puisqu'il n'a pas de statues, c'est qu'il n'est plus qu'un nom.

Pour comprendre cette sculpture et pour nous y plaire, oublions nos Viahi'i'dp'5 classiques et notre goût d'Occident : elle n'est pas à leur mesure. Elle n'atteint que rarem.cnt à la beauté. Certes, depuis que la sculpture brahmanique a supplanté la bouddhique à demi hellénisée, elle ne s'occupe guère de ce qui est pour nous le beau; elle néglige l'expression des visages; elle n'a cure de la forme pure ni des proportions : jambes trop courtes, bras trop longs. Elle n'est soucieuse que du mouvement : elle crée la vie, elle anime la pierre avec hardiesse, avec allégresse, sans scrupule de style, de convenance, de décence ou môme de bon sens. Elle ne recule pas devant l'expression plastique d'abstractions, devant la traduction la plus effarante des symboles : les dieux et les déesses ont deux ou plusieurs paires de bras pour marquer leur puissance et tenir leurs attributs; le ciseau donne trois trompes à l'éléphant d'Indra, sept têtes au cheval de Surya, vingt bras et vingt visages ?i Ravana: Ganesh n'a qu'une tête.

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mais c'est une tète d'éléphant. Nous sommes moins déconcertés devant la fleur qui naît du nombril de Vichnou et porte des personnages : n'est-ce pas d'elle que serait sorti l'arbre de Jessé? Cette sculpture n'est jamais indépendante de l'architecture qu'elle décore et qui souvent disparaît sous cette végétation de pierre, comme la terre sous les frondaisons, la verdure et les fleurs.

La peinture complétait sans doule l'ensemble; mais les musulmans fanatiques l'ont détruite : elle ne survit que dans les célèbres fresques d'Ajunta, si vivantes et si gracieuses malgré le manque de perspective. Elles suffiraient, ù elles seules, ?. prouver que les peintres avaient un dessin élégant et souple. El nous savons que l'Inde avait le sens de la couleur : elle le montre d'une façon éclatante dans les arts décoratifs.

L'Indien est avant tout décorateur, — comme l'Arabe; mais tandis que le génie abstrait et monothéiste de r.\rabe supprime les arts majeurs et ne demande au décor qu'un voile léger pour l'illusion éphémère, le génie sensuel et panthéiste de l'Indien brahmaniste donne un corps aux abstractions mêmes et se sert de toute la matière, mise en oeuvre au moyen de tous les arts pour enchanter l'éternelle évolution de l'existence éternelle: illusion, dit aussi l'Indien, mais illusion toute-puissante dont le Nirvana ne délivrera que quelques élus, après des vies sans nombre, dans un avenir incertain.

L'Inde, qui aime le colossal, n'excelle pas moins dans le bibelot. Qu'elle superpose sans défaut les masses de pierre de ses monuments ou qu'elle peigne à la gouache, pour les fdèles, de petites images de ses dieux, qu'elle cisèle par milliers les figures de bas-relief sans fin ou qu'elle habille de mousseline et de taffetas, avec une grâce spirituelle, de charmantes figurines d'argile, humbles Tanagra de ses bazars, elle étonne toujours par la même

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habileté. C'est le fruit séculaire de l'habitude : les mêmes gestes pour le même travail, monopole de la caste, ont été fai.s, depuis des siècles, par les générations antérieures : et déjà les ancêtres incrustaient les marbres de pierres précieuses, vernissaient les poteries, tissaient les soieries, les brocarts, les draps d'or, les « indiennes », ces cotonnades qui ont gardé leur nom, comme les madapolams, les calicots, les madras ont pris des noms de leurs villes; ils sculptaient le bois, fouillaient les parois des boîtes de santal, entrelaçaient un monde de rinceaux sur les bracelets et les colliers, sertissaient les cuirs de ces petits disques de glace scintillants, les « mirayets », ajustaient avec une sùreié impeccable les minuscules triangles des délicates mosaïques, affinaient les filigranes, ciselaient les orfèvreries, niellaient les cuivres, aiguisaient et damasquinaient les épées ; et déjà iis cloisonnaient et champlevaient les émaux et avaient trouvé Se secret de leur rouge inimitable; et déjà ils étaient les maîtres sans rivaux de la broderie, et mêlaient les perles et les pierres précieuses aux fils d'or, d'argent et de soie, et sertissaient des élytres de buprestes dans des tulles d'argent.

Oui, l'Inde est le pays des merveilles; c'est un ruissellement prestigieux de formes, de mouvements, de couleurs. Si, depuis qu'elle a oublié les leçons de la Grèce, elle ne se soucie pas toujours assez de la beauté des figures qu'elle anime, elle étonne par l'habileté manuelle, l'amour de l'éclat, du faste et de l'opulence, et elle atteint souvent à la grandeur la plus imposante. Elle ne connaît ni la discrétion, ni la composition régulière, ni les lois de la raison; mais ce fouillis, ce pêle-mêle, cette surcharge, ce n'est que l'invraisemblable abondance de sa nature tropicale. Est-ce qu'il y a de l'ordre dans une forêt vierge ?

^38 Les G«A^DS i-kuples de l'art

C'est la doyenne des nations depuis que l'Egypte et la Chaldée sont nio:tes. Est-elle née au trente-cinquième siècle avant le Christ, comme l'affirment ses légendes? La préhistoire ne les contredit pas, qui fixe aux environs du quarantième siècle l'arrivée des tribus sibériennes sur le fleuve Jaune. Dès le vingtsept. ème, en tous cas, la Chine s;nait lond.e rt ciseler le bronze; c'est pour son art une antiquité de quelque cinquante mille ans. Ceci donnerait une vingtaine de siècles de priorité à l'Euphrate et au Nil. L'histoire certaine ne commence, d'ailleurs, qu'au vingt-deuxième siècle, avec Yao, le premier roi que Confucius enregistre dans le Chou-King.

Double de l'Inde, mais moins variée; un bloc compact, la masse d'humanité la plus énorme, la moins diverse, la moins changeante, la plus réfractaire à l'étranger. Un géant, mais un géant falot, qui a souvent l'humeur cocasse et qui voit toujours petit : un art d'étagère, joli, délicat, précieux, quand il n'est pas bizarre, contourné, baroque. Quel soin, d'ailleurs, et quelle minutie! Un colosse qui a de la finesse dans les doigts et du burlesque dans l'esprit : des bibelots et des « chinoiseries ».

Que cette humanité jaune est lointaine et différenle de la nôtre! Nous ne la connaissons qu'en surface : les mille repli? de l'âme nous échappent. Et comment nous y reconnaître ? Cee Chinois prennent en toutes choses le contre-pied de nos idées, de nos habitudes, de nos mœurs : c'est le monde h rebours. Sujets de raillerie facile, à première vue; mais il y a des dessous : Chinois de paravent, dont se gaussaient nos pères; sagesse chinoise, qu'ils prônaient.

LA cnip^E 23§

Même avec les autres Asies, quel contraste 1 Arabes et Chinois sont aux deux pôles opposés de l'idéalisme et du positivisme. Ces nomades ne voient que le ciel, ces jardiniers ne regardent que le sol. L'attachement au concret refrène chez ceux-ci la subtilité qu'aiguise chez ceux-là le goût de l'abstraction : il faat à l'oreille des Arabes une gamme de dix-sept degrés, séparés par des tiers de ton, et leur décor est géométrique et indéfini; les Chinois demandent les motifs de leur décor aux êtres vivants, et ils n'ont pas eu de Terpandre : leur gamme n'a que cinq notes et pas de demi-ton.

Un abîme sépare la Chine de l'Inde, sa voisine : on pourrait Tes définir en les opposant. L'Inde toujours ouverte; la Chine toujours fermée. Tout est dieu dans l'Inde : elle n'a vécu que de religion, elle n'a agi et créé que pour la religion. Sans prétendre qu'en Chine les dieux ne sont rien, on peut affirmer que les Chinois n'ont guère, je ne dis point la folie, mais même le sens du divin; l'antique religion de la nature et des morts, commune à tous les primitifs, n'a pas ici, comme partout ailleurs, fleuri en mythologie et en théologie : elle a cristallisé en règles étroites qui ont enchaîné l'art et tari l'inspiration.

L'Inde, c'est l'inextricable fouillis et la création sans entraves; la Chine, c'est la production réglementée et la symétrie méticuleuse. L'Inde, enivrée de son rêve mystique, ne regarde la vie d'ici-bas que comme une illusion; la Chine, pratique «?î terre à terre, a l'imagination courte et s'attache aux réalités. L'Inde se laisse glisser au cours du temps; la Chine s'est figée dans un état immuable, L'Inde aspire au lointain avenir du NJrvAr.a; la Chine vit tournée vers le passé. L'Inde enfin a le pénie des vastes synthèses et des œuvres immenses; c'est au détail que s'applique la Chine, incapable des grandes spéculations métaphysiques, comme de? grands ensemble^ d'art.

'2l\0 LES GRANDS PEUPLES DE LART

Prenons garde pourtant que, pour la Chine, ces vérités courantes ne sont pas toute la vérité : elles ont des contre-parties inattendues où la logique n'a que voir. Cette Chine formalislo et cérémonifuse a des trésors de fantaisie : attachée au réel et dépourvue d'imagination, elle invente tout un monde étrange de monstres et de chimères; elle compose l'assemblage hétéroclite du phénix et de la licorne; elle arrondit les yeux énormes du « glouton » et arme sa gueule de crocs acérés; elle hérisse la crinière du lion de Fô furieux et menaçant; elle conlourne les replis squameux des dragons. Elle est toute symétrie, et voici que le caprice le plus imprévu règne seul dans ses villas d'été et ses jardins de plaisance, qui ont inspiré les jardins anglais. Elle voit petit, elle ne se soucie que du détail, ses œuvres d'art ne sont que des bibelots : et les portes monumentales de ses villes ont de la grandeur, et ses palais impériaux ne laissent pas de former des ensembles imposants par la juxtaposition régulière des kiosques et des parterres; elle atteint même à une impressionnante majesté, quand elle pose de loin en loin, dans la plaine silencieuse et déserte qui précède les tombeaux des empereurs, de grandes statues de pierre, hommes et animaux, jalons et gardiens de l'avenue funéraire. Elle ne bâtit que d'éphémères mai-^onneltcs de boi«, boîtes de laque agra- d'r^, et sa grande muraille de 600 lieues est le plus énorme travail que la main de l'homme ait accomplie.

A l'ordinaire, une bonhomie sans façon, un naturalisme goguenard qui charge sans vergogne ; ce ne sont pas seulement les hommes que la Chine caricature en « magots » et en « poussahs », ce sont les dieux. Passe encore pour le dieu de la sensualité, Pou-T'aï, qui s'appuie, hilare, mafflu, pansu, sur l'outre qui contient les jouissances; mais Mi-li-fo lui-même, « le Bouddha qui doit venir», porte, tout dépoitraillé, une face riante sur

un corps obèse. Et parfois une calme majesté, un idéalisme austère : des Bouddhas nobles et sereins, des vierges gracieuses et touchantes, des philosophes ascétiques qui n'ont plus que la peau sur les os et s'absorbent, loin de la terre, dans leur pensée. Cette Chine enfin, cette Chine immuable, cette Chine si peu religieuse, si fermée à l'étranger, n'a pas échappé à la loi de la vie : elle a évolué, et cela par le fait d'une religion étrangère, le Bouddhisme, venu de l'Inde, puis d'envahisseurs étrangers, les Mongols.

Que de contrastes déroutants! Une modestie affectée, que le Chinois exagère jusqu'à se dénigrer soi-même; un orgueil qui compte pour rien le reste des hommes. Ce peuple déconcertant prend tour à tour deux figures contradictoires. Doux, tranquilles, modérés, d'une incomparable politesse, d'une ironie voilée, les plus patients des hommes, affectueux, hospitaliers et charitables, les Chinois ont un idéal de sagesse pratique et d'égalité d'âme. Leurs demeures, leur mobilier, le cadre de leur vie intime, tout est gai, propre et coquet; ils n'ont cure, dans ces aimables asiles, de l'immonde saleté des rues : leur home bien calfeutré ignore ces laideurs, comme leur âme fermée échappe aux misères de ce monde. C'est cette sagesse, cette sérénité que traduisent en peinture et en sculpture de belles et calmes effigies. Et, sans doute, c'est de l'Inde qu'ils ont reçu leurs modèles, et la Kachgarie leur a même transmis les leçons de la Grèce; mais ils ont su, plusieurs siècles durant, profiter de ces modèles et de ces leçons, et voici des figures chinoises qui répondent à notre idéal plastique et qui n'étonnent pas notre goût : de ce peuple surprenant rien ne nous surprend davantage. Mais, si cet art amusant et comphqué ou élégant el gracieux a connu parfois la noblesse calme, il a toujours ignoré la force passionnée et la grandeur pathétique.

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Et ne voilà-t-il pas que ces gens si paisibles ont, par moments, des sursauts de violence farouche et de soudains accès da cruauté ! Le sauvage primilif reparaît sous la couche de civilisation plus de quarante fois séculaire. C'est de ce fond de barbarie ancestrale que sortent, fleurs difformes d'un obscur marocage, avec l'amour du baroque et du biscornu, ces invraisemblables conceptions, ces chimères grimaçantes, où le grotesqm; se mêle à l'horrible : inconsciente réminiscence des antiqu'.'s terreurs. Etrange anachronisme que ces fureurs atroces dans leur calme société, et que ces inventions saugrenues dans leur art patient et discipliné. L'extrême civilisation, la plus antique du monde, laisse reparaître par crises le tréfonds atavique, car, chez ce peuple ultra-conservalcur, rien ne se perd.

Ils ne sont pourtant plus dupes des extravagances de leur ar!.; ils suivent la tradition, mais ils n'y croient plus; ils s'en amusent, — comme des cornes retroussées de leurs toits, qui font la nique à la monotonie des journées, — et ces folles imaginations ne leur sont plus qu'une revanche de la banalité trop régulière de leur vie; c'est leur distraction et leur jeu. Pour figée qu'elle soit par les coutumes, traditionnelle et collective, c'est encore de la fantaisie. Comme de grands enfants, ils se forgent des monstres pour se faire peu,r à eux-mômes : ils « tracent l'image du diable sur la muraille » pour croire au diable. Ils sont passés maîtres dans ce genre de divertissement, et, comme ils ressassent — depuis combien de siècles! — ces caricatures infernales, c'est une imagination dévergondée de tout repos. Ce créateur de terreurs grotesques se trouve être un admirable ouvrier, et cet artisan sans reproches se prend à oublier son sujet, à ne plus penser qu'à son travail et aux secrets dont il a hérité pour fouiller la matière la plus dure et l'assouplir, comme une cire molle, à sa volontr.

Sans l'histoire, que comprendre à cet art Protée? L'art corn* mente le peuple; l'histoire explique l'art, qui la jalonne. Pendans trente siècles, dans ses vallées et ses plaines encadrées par les montagnes et par la mer, la Chine est restée presque complètement isolée : elle ne se souciait guère des « barbares » qui pouvaient végéter en bordure de « l'empire du Milieu ». C'est pendant ces trois mille ans qu'elle a pris, à l'écart des autres hommes, sa physionomie propre, ses caractères si tranchés.

Ce peuple d'agriculteurs, qui ne recevait rien du dehors, dut s'organiser fortement pour régler et protéger le travail des champs, pour assurer, avec l'ordre et la paix, les semences et la moisson. De là le culte du Ciel, de la Terre et de toutes les forces de la nature ; de là la souveraineté absolue de l'empereur et la hiérarchie des mandarins : les puissances d'ici-bas, garantes de l'orire, furent sacrées comme les puissances d'en haut, distributrices de l'abondance. On n'a rien changé au protocole qu'édictait, voici trente siècles, le code d'i Tch^^ou-Li. De là encore le respect de la tradit'on, les Rites inviolables et la toute-puissance du tribunal des Censeurs, leurs gardiens. Delà, plus que tout, le culte des Ancêtres : c'est à eux que pensent toujours les Chinois, et jamais comme nous à leur postérité. C'est sur leur mémoire que se reportent les honneurs acquis par leurs descendants : un Céleste, qui obtient un titre de noblesse, anoblit ses aïeux. La morale toute pratique de Confucius, qu'ils appellent « le Philosophe » et qu'ils regardent comme leur Législateur et leur Maître, n'est que la consécration rationnelle de ce culte et des Rites; il proclame la valeur suprême

des Règles : a L'essentiel à connaître, dit-il, c'est le devoir

La loi est obligatoire et immuable On ne peut s'en écarter

d'un seul point, d'un seul instant. »

Règles sacrées, règles sans exception pour l'art comme pour

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la vie. Toutes les maisons sont construites sur le môme modèle : le même toit recourbé, le t'ing, repose en surplomb sur les mêmes colonnes courtes, mais le nombre de ces colonnes est iixé d'après le rang du propriétaire. C'est toujours la tente primitive aux ailes relevées par les piques, mais elle est en bois , de nomades qu'ils étaient, devenant sédentaires, ces conservateurs fieffés n'ont pas renoncé à la tente : ils l'ont stabilisée. Leur demeure n'a guère plus changé que leur langue, qui en est restée à la phase rudimentaire du monosyllabisme. Et, si ce n'est qu'un kiosque de bois périssable, c'est qu'ils n'ont nul souci de léguer leur maison à leurs descendants.

Pas de liberté pour l'artiste : les Rites ne transigent pas. Quand les peintres sur porcelaine s'avisèrent de représenter des scènes historiques ou religieuses, l'édit de 1677 ^"^ tôt fait, par une interdiction formelle, de couper court à cette nouveauté. Les types des bronzes sacrés ont été arrêtés bien avant le Christ, sous les premières dynasties, dès les Tchéou, du douzième siècle au troisième, peut-être même dès les Chang, du dix-huitième au douzième. L'art est asservi, l'imagination enchaînée : la Chine a commencé, comme les autres finissent, par la routino.

A peuple immuable, art immuable; et pour l'art, comme pour le peuple, l'immobilité, c'est l'engourdissement, le sommeil, la léthargie. Mais contre les Rites, génies de la mort, se leva le Bouddhisme, génie de la vie. Il fit jaillir à nouveau la source tarie de l'inspirati'^n- il révpilla le peuple et l'art; son ardeur bienfaisante fondit les glaces qui les emprisonnaient. Du troisième siècle au neuvième, il accomplit l'impossible miracle : il y eut du nouveau en Chine !

Le Bouddhisme donna un idi'al à la Chine et lui en^e'gna l'amour de l'humanité. De ces leçons, non moins qu'une morale nouvelle, une poésie, une peinture, une sculpture naquirent; la

figure humaine eut enfin ses interprètes inspirés. Trente mille temples ^'élèvent au jeune dieu bienfaiteur; deux millions de religieux peuplent les couvents; un empereur se fait moine; les tours indiennes à sept étages, les sveltes pagodes, dressent leurs pointes vers le ciel, comme le firent, quelques siècles plus lard, en Occident, les flèches gothiques. Et cependant tout un panthéon qui vient de l'Inde importe en Chine l'iconographie d'audelà de l'Himalaya et l'esthétique aryenne. Avec le Bouddha, qu'elle nomme Fô, assis sur le lotus, doré, les jambes croisées, la Chine connut la gravité majestueuse et la noblesse seeine; elle connut la délicatesse virginale et même le charme touchant de la mélancolie avec la déesse de la miséricorde et de la pitié, Kouan-Yin, pleine de grâce, qui tient parfois un enfant dans ses bras.

Les Védas et le premier âge de Brahma ignoraient la sculpture et la peinture, les Bites les emprisonnèrent, l'Islam allait les proscrire : il n'y en eut en Asie, après la floraison antique dans l'Asie antérieure, que par la vertu du Bouddhisme. Pour la Chine, comme pour l'Inde, Çakya Mouni fut l'évocateur, plus encore que saint François d'Assise pour l'Italie prégiottesque.

Et, de même, comme le divin poverello l'enseigna à l'Italie, les descriptions des livres saints du Bouddhisme apprirent au Chinois à voir et à comprendre la nature. En l'aimant, certes, il ne dépouille pas le vieil homme : il complique dans ses jardins d'été une nature artificielle, petits sentiers, petits rochers, petites pièces d'eau. Mais il l'aime pourtant avec sincérité; la nature seule émeut cet impassible; pour elle seule, il devient lyrique : poètes et peintres paysagistes rivalisent de tendre délicatesse et de grâce mélancolique. Ils ont tous la passion des fleurs : l'art s'ingénie à rendre la nacre et la soie des corollefi; un peintre du quatorzième siècle, Ou-Tchen, ne veut être quo

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« le philosophe des fleurs du prunier »; les moindres kiosques 8 enguirlandent de plantes grimpantes, vignes vierge-, clématites, roses trémières.

Inscrite dans tous les temples en élégants caractères sanscrits ou thibétains, la formule sacrée « Om mani padmé houm! » salue « la perle enfermée dans le lotus )>, qui révéla à la Chine la beauté plastique et la beauté pittoresque : le jeune dieu éveilla en elle des tendresses, une sensibilité, des puissances d'invention, un goût de pureté, d'élégance, de variété, de fantaisie, que la Chine ne soupçonnait pas.

Par réaction contre l'influence étrangère, le Taoïsme, travesti bientôt en matérialisme par les disciples infidèles du rival do Confucius, du grand Lao-ïsé, rechercha le mouvement, la vérité, la vie, fût-ce au prix de la laideur et de la vulgarité : sa concurrence nationaliste opposa, à l'art mystique de l'Inde, un naturalisme sans vergogne, le vrai fond du Chinois, l'atavisme des barbares Sibériens, qu'étouffaient auparavant les bandelettes hiératiques du cérémonial. Il se trouva que le Bouddhisme avait ouvert l'âme Chinoise à l'idéalisme étranger et tout à la fois déchaîné par contre-coup le réalisme national.

Et, sans doute, les Rites et le Confucianisme prirent leur revanche avec la connivence des Lettrés : dès le neuvième siècle, ils persécutaient et refoulaient le Bouddhisme. Après sa renaissance, du treizième siècle au quatorzième, sous les conqviérantf Mongols, les empereurs Youen, ils le déformèrent et l'avilirent: ils momifièrent la religion dans la superstition et entravèrent dans les redites machinales la liberté de l'artiste. Mais tout au moins, grâce au Bouddhisme, la Chine avait connu le grand art.

Les récits de Marco Polo ont illustré ce.s Mongols Youen, con lemporains de Saint-Louis et des derniers Capétiens direct', des

premiers Valois et de Charles V. Un siècle durant, ils ouvrirent largement la Chine aux étrangers : ils reçurent à Pékin des Arabes, des Italiens, des Français, comme ils le faisaient, avant la conquête, à Karakoroum. La Chine dut à ses hôtes des conseils, des leçons, le secret des émaux cloisonnés, des feuillages nouveaux et des fleurs nouvelles, iris et tulipes, palmes et pampres. La réaction nationaliste des Ming chassa les étrangers; mais la Chine garda les émaux et les fleurs.

Ce double mouA'ement en sens inverse secoua une seconde fois l'inertie de la Chine : ce fut une nouvelle et brillante floraison pendant les trois siècles des Ming et même sous les premiers princes de la dynastie Mandchoue des Thsing, jusqu'à l'apogée, sous le grand règne de Khang-Hi, le contemporain de Louis XIV.

A chaque poussée qui la jette en avant, quoi qu'elle en ait, la Chine répond par un choc en retour qui la ramène en arrière. La vieille Chine reparaît bientôt, mais plus complexe désormai?; elle garde les nouveautés, mais elle les repétrit et les met au moule : qu'elles viennent du dehors, elle les chinoise; que quelqu'un de ses fils soit trop grand pour elle, elle l'étend sur un lit de Procuste et le ramène à sa mesure. Les Chinois ont déformé Confucius comme les Grecs Epicurc; à la doctrine de la force d'âme, de l'humanité, de la modération, du juste milieu, ils n'ont demandé que des conseils d'indifférence, d'immoDililé et de sensualisme. Ces matérialistes ont escamote le spiritualisme de Lao-Tsé et étouffé le Tao, « la Raison suprême », sous la sorcellerie du Taoïsme. L'ardente inspiration de l'Inde, le rêve sublime de renoncement et d'ascétisme, devient un culic machinal de petites pratiques et un formalisme automatique : les Chinois remplacent l'extase par le moulin à prières. Et îa poésie Hindoue se déforme chez eux en matérialisme : du sentiment d'amour pour la beauté des êtres et des choses, animaux,

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fleurs, pierres, nos frères et sœurs sur la voie indéfinie de lu métempsycose, ils ont fait des sensations de haut goût, qui raffinent pour leur joie de délicates jouissances.

C'est que le plus positif des peuples est, avant tout, sensualiste : et leur art est tout sensuel.

La grande plastique est rarement leur fait. Il leur a fall.i l'Inde et peut-être la Grèce pour comprendre par moments la beauté de la forme; mais, d'ordinaire, à la statue ils préfèrent la statuette. Leur peinture, dérivée de l'écriture, n'est qu'une calligraphie: ils en font une imagerie de finesse et d'élégance, mais aussi de préciosité et d'afféterie : silhouettes sans relief, sans anatomie, sans modelé, sans perspective aérienne, portraits de convention, oii ils n'ont souci que du détail.

Mais ils aiment la couleur, comme en témoignent la polv chromie des colonnes de la maison et des tuiles du toit, les orp des Bouddhas, les reflets chatoyants des soieries, les chaudes splendeurs des émaux, les teintes variées et les incrustations dorées des bronzes. Ils sont coloristes avec passion. Et comment ne pas l'être dans un pays où la nature a prodigué aux fleurs les irisations de sa palette.^ Comment être rebelle à la magie des tons délicats ou vibrants dans la patrie des camélias, des jasmins, des azalées et des glycines.'^ L'air et la terre se parent d'autres fleurs vivantes : perruches aux joyeux plumages, faisans argentés et faisans dorés, coléoptères qui sont de claires émeraudes perlées de diamants. Dans les eaux scintillent des écailles de pourpre, d'écarlate et de flamme. Les Chinois n'ont qu'à s'inspirer de leurs parterres, de leurs volières, de leurs aquariums.

Avec les voluptés de la vue, charmée par les pâleurs douces des ivoires, les transparences du cristal, les tons éclatants dos gemmes ou laiteux des onyx, vont de pair, pour ces sybarites, les voluptés du goût, qur délectent les saveurs rares, les volup

tés du toucher palpant le jade onctueux et ferme, les voluptés de l'odorat enivré du parfum des fleurs et de l'odeur de l'encens, que les Bouddhistes furent les premiers à brûler en l'honneur des dieux. Ils ont sans conteste, la maîtrise des sens mineurs; ils s'arrêtent, plus qu'aucun autre peuple, à toutes leurs sensations fugitives, ils leur accordent un plus grand prix : les ressentant plus profondément, les analysant davantage, de leurs jouissances ils font des arts.

Et de tous leurs arts ces Epicuriens d'Extrême-Orient font des jouissances. Ils sont les grands artistes du sensualisme, qu'ils relèvent des plaisirs les plus quinlessenciés de l'esprit. Ni les Romains de la décadence n'ont eu plus de fêtes, ni les Byzantins plus de luxe, ni les Alexandrins plus d'ingéniosité. Dans un cadre somptueux, entre des soieries précieuses et d'exquis bibelots, les raffinés mê'ent des pétales de fleurs au a in de riz dans des coupes de jade. Quand les monosyllabes de leur langue sans flexions sont incapables d'exprimer la délicatesse de leur idée, ils prennent leurs tablettes et leurs pinceaux, et les caractères calligraphiés s'enroulent, comme des rinceaux, aux souples méandres de la pensée et y ajoutent une élégance nouvelle : curieux symbole de ce peuple double, qui garde la langue nidimentaire des ancêtres barbares, mais y joint la calligraphie savante des mandarins. Aux âges d'or de la Chine, tout lettré était poète et peintre à la fois, comme le fut Michel-Ange; mais, tandis que le génie du grand Toscan triomphait tour à tour dans deux domaines différents, les talents des Chinois se complétaient l'un par l'autre : dessin et couleur précisaient l'harmonieuse /ision qu'ébauchaient les vers. Comme s'il n'y avait, pour ce peuple, de plaisir intellectuel complet, que doublé de plaisir sensible.

Coloristf's, sensuels, pratiques, asser ingénieux pour avoir in-

u5o LB9 GRANDS PEUPLES DE I.'abT

venlé le papier, qu'ils savent faire admirable, et les soieries, dont ils eurent longtemps le monopole, sans souci du fond des choses, se jouant à la surface, voilà bien des décorateurs-nés. Sans grands coups d'ailes, sans idéal, ils n'en sont que plus laborieux, patients et tenaces. Leur esprit positif se confine dans le détail : ils le soignent avec minutie, d'autant plus habiles qu'ils ne sont qu'habiles; leur main gagne en sûreté ce que leur esprit perd en originalité et en puissance créatrice. Ils font ce qu'ils veulent des matières les plus dures, jade et cristal de roche, et des plus délicates, comme la « coquille d'œuf », où la porcelaine est presque réduite à son émail. Ils ont peu de rivaux pour les laques, pour la fonte du bronze, sa patine et son incrustation. En travaillant l'ivoire, ils font valoir son grain et ses veines «t déploient une adresse qui peut aller jusqu'au tour de force de ces boules encastrées l'une dans l'autre. Ils ajourent dans le bambou des pi-tong, étuis cylindriques où s'enroulent des ileurg et des dragons; ils incrustent le « bois dur », le bois de rose, le bois de fer, de jade, de nacre, de corail ou de lapis. Ils cloisonnent des émaux somptueux ou délicats. Ils modèlent dans l'argile les fleurs et les animaux qui animent d'une vie capricieuse ou souriante les toils et les façades des maisons.

Qu'une argile exceptionnelle, le Kaolin, leur donne la plus belle des pâtes, à la fois dure, transparente et sonore; qu'un instrument, le tour, refrène leur goût baroque et ne leur permette qu'un galbe simple et sobre; que la surface reslreinîe de l'objet n'admette que des figures légères qui égayent de leur fantaisie le champ d'une assiette ou s'enroulent capricieusement autour de la panse et du col d'un vase; que souvent la couleur suffise seule au décor; et, forts de leur expérience vin<?t cinq fois séculaire des arts du feu, ces maîtres de la poterie et de la terre cuite créent, nu neuvième siècle, In porcelaine, qui est

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pour leur gloire ce que la broderie est pour oelle de l'Inde • lumière miroitant sur de faibles différences d'épaisseur, tons frais et vifs des familles Blanche, Rose et Verte, camaïeux pâles des céladons fluides oii r assent des frissons ombrés, aspect grenu des vases soufflés, teintes d'agate, de jaspe ei de porphyre des flambés, émail fendillé des craquelés et des truites, quelle gamme m-erveilleuse pour ces harmonistes sans rivaux!

Après mille ans de chefs-d'œuvre, la décnd:'nce est venue vers la fin du dix-huitième siècle; au dix-neuvième, comme la porcelaine, tout l'art Chinois s'est avili : surproduction bâclée, esprit de lucre tuant !e sens de la beauté, oi.ibli des traditions de minutie et de conscience. Plus d'artistes : des commerçants qui ne songent qu'à suffire aux commandes; camelote d'exportation, comme ces figurines d'ivoire que Canton fait à la grosse.

Crise du peuple comme de l'art : son isolement jaloux avait mal préparé la Chine à l'invasion des « barbares d'Occident ». Béveillé en sursaut de son rêve séculaire, troublé dans sa fumerie d'opium, arraché à son cérémonial consacré, à sa quiétude béate, ^ ses goûts délicats et bizarres, le vieux monde jaune est désemparé et menace ruine : tantôt il réagit par des convulsions, tantôt il s'abandonne avec inertie.

L'Europe passera-t-e!le sur l'Asie le rouleau d'une médiocriié banale? Le Jaunes tomberont-ils à n'être désormais que les piètres pasticheurs de l'Occident, quand ils ne seront pas les fournisseurs de vieux neuf pour bazars .^ Ou bien une fois de plus la Chine réagira-l-<ille contre l'étranger? Les emprises du dehors seront-elles sans force, et la terre jaune sauvcra-t-clle encovc son peuple et son art? Qu'est-ce que ces, bouleversements incohérents et énigmatiques? La Chine retournera-t-elle à son juste milieu, à ses Rites, à «on immobilité, à son empereur, à ses bi-

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