‹ L'art et l'histoireChapitre 73 sur 75 · L'ART IMAGE DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

L'ART IMAGE DE LA PATRIE

Un adage banal aflirme que u l'art n'a pas de patrie ». Qu'estce à dire? Veut-on simplement constater par là que tous les peuples ont le sens du beau et qu'ils ont tous des arts? Ou prétendrait-on que les arts des diverses patries sont indiscernables?

Mais, dans la morale et dans la science même, chaque peuple affirme sa personnalité. Oui, sans doute, comme celle du Beau, les idées du Bien et du Vrai ne sont pas moins inséparables de l'esprit humain que les catégories du Temps et de l'Espace : tous les peuples peuvent être savants et moraux; mais il y a la manière. S'ils ont tous une morale, ils ne formulent pas, ils ne classent pas de même les devoirs et les droits. Et, si les résultats certains de la science sont partout les mêmes, puisque l'objet de la recherche ne varie pas plus que la raison qui s'y adonne, les méthodes de recherche varient, comme tout le domaine indécis des hypothèses et des constructions d'attente. Il n'y a qu'une science, mais il y a plus d'une façon d'être savant. Est-ce que les algébristes allemands, fonçant vers l'absurde de toute l'aveugle ruée de leur esprit géométrique, qui n'a pas de contrepoids, ne diffèrent point des algébristes français, qui soumettent la logique au souple et lumineux contrôle de leur esprit de finesse?

Et combien plus librement l'art peut-il varier, et plus largement que la science, puisqu'elle découvre et qu'il crée, et que la morale, puisque la création artistique n'est pas disciplinée

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et comme canalisée par les besoins pratiques, les nécessités primordiales de la Société 1 Plus iiifluençable et plus souple, il est davantage « de son pays ».

Ce qu'on peut retenir de l'adage téméraire, qui prétend dénationaliser l'art, c'esit que le Beau, d'où qu'il vienne, a quelque chose d'universel qui vaut pour tous les hommes et à quoi ils peuvent tous être sensibles. Les œuvres de beauté débordent la nationalité de leurs auteurs : elles ont le sceau de leur pays, mais elles appartiennent au monde; l'Humanité est faite de toutes ces humanités et l'Art de tous ces arts. Rome ouvrait son panthéon aux dieux de tous les cultes: nous ne regardons rien de beau comme étranger, et cette beauté du dehors, que notre admiration nationalise, nous devient propre et familière. Il reste, d'ailleurs, qu'une œuvre est d'autant moins accessible à tous qu'elle a un sens national plus étroit et comme un bouquet plus spécial de son cru : un admirateur passionné des chefs-d'œuvre largement humains de Beethoven peut être plus ou moins réfractaire à la musique plus foncièrement allemande de Wagner.

L'art es-t le bien commun de tous et par lui s'affirme la commune parenté, puisque, du chasseur solitaire des grottes magdaléniennes aux grandes nations modernes, tous les hommes ont besoin de lui et qu'il leur donne leur réconfort et leur joie. Mais l'art se transforme de peuple à peuple : dans l'unité humaine, voici la diversité irréductible des patries.

Et comment se pourrait-il faire que l'art n'eût pas de patrie? Comment le peuple, qui le crée à son image, pourrait-il échapper à la nature qui l'enveloppe, au sol qui le porte, au ciel qui l'éclairé, à l'air qu'il respire, à l'envoûtement si puissant et si doux de la terre natale, à l'écho de la voix des aïeux, qui ont subi le même ensorcellement, iV l'héritage de la race, imprégnée

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de toutes les vertus de ce milieu, modelée par toutes ces puissances, façonnée par cette vie?

Un peuple peut se mettre à l'école d'un autre peuple, tout en restant lui-même : il interprète et transpose. Mais il lui faut une soumission aveugle à l'étranger, une lâche abdication du génie national, pour s'asservir à un simple calque; ce n'est rien moins qu'un suicide. Et l'œuvre est mort-née. Cette abdication du sens propre ne saurait, d'ailleurs, être que partielle et temporaire; l'esprit étouffé réagit bientôt, quoi qu'on en ait, le goût renié collabore malgré tout et met son empreinte, en bien ou en mal, sur ces œuvres dont on le voulait bannir : c'est îc coup de pouce inconscient qui change tout, et comme la revanche de la vie sur l'artific-e.

Des emprunts continuels, certes! Mais comme ils se démarquent vite! Rome prend à la Grèce ses ordres qu'elle admire, mais elle ne les comprend pas; elle superpose l'ionien et le corinthien au dorique : elle tue l'âme de l'architecture hellénique par cette opulente et ruineuse confusion, et ce n'est plus, au lieu d'une œuvre vivante, qu'un décor magnifique, illogique et artificiel, plaqué sur les constructions majestueuses et inébranlables qu'édifie son génie pratique et grandiose. Les Arabes acceptent l'architecture byzantine, mais, par le minaret, par le décor qui n'est plus que géométrique, par les arabesques, par les stalactites en ruches d'abeilles, ils font de l'église grecque, où le ciel descendait pour s'unir à la terre dans la somptuosité impériale et sacrée, la mosquée, où la terre s'évanouit dans une aspiration lyrique vers le ciel. Le Greco, quand il arrive à Séville, n'est que l'élève éclatant des grands Vénitiens; mais, à peine conquis par sa nouvelle patrie, le voici qui commence la lignée dramatique et prestigieuse des maîtres Castillans et Andalous; et ce sont désormais de fuligineuses ténèbres qu>

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zèbrent, sur sa palette, des bleus d'acier, des rouges de sang : drames et contrastes, magnificence et mystère, toute l'Espagne. Qu'après les féeries de luxe et d'aristociatie de Venise, l'héritage de sa couleur joyeuse et chantante se transmette à d'autres pays, il acquerra à Anvers, avec Rubens, une robusle puissance et une luxuriante splendeur; il aura à Paris, avec VValteau, une grâce fine et un charme délicat d'esprit et de mélancolie; à Venise seulement, avec Tiepolo, il se retrouverait tel qu'il était deux cents ans auparavant, si une élégance légère et une abondance facile ne le marquaient au coin du siècle. QuanJ l'opéra-booiffe, si preste et si spirituel, passe de Naples à Paris, il y devient l'opéra-comique et son esprit s'adoucit de sensibilité.

Tant qu'il y aura une France et une Italie, il y aura un art français et un art italien; les deux nations pourront évoluer, s'enrichir par les bienfaits d'un libre-échange, se rapprocher tantôt par la suprématie de l'Italie des Romains ou de la Renaissance et tantôt par la prépondérance de la France de Saint - Louis ou de Watleau; et l'une parfois imitera l'autre, jusqu'à sembler par moments près de se confondre avec elle en abdiquant sa personnalité. Mais le réveil ne se fera pas attendre, et, fraternels, mais toujours distincts, les deux génies, fils des deux terroirs et des deux ciels, affirmeront à la fois la parenté de la culture et la différence des patries.

Mieux encore : que deux peuples, d'abord confondus: prennent, par un progrès nécessaire, conscience de leurs personnalités, se distinguent et s'organisent, et leurs arts, qui n'en faisaient qu'un jusque-là, divergent comme se bifurquent deux branches d'un même arbre. Dès que la Hollande et la Relgique se séparent au seizième siècle, la peinture des Pays-Bas forme deux écoles distinctes, qui bientôt mt^me s'opposent, à mesure

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que s'accentue le contraste des deux peuples : double et différer^te éclosion, du côté de l'ombre et du côté du sole.l, de la double chnsalide. Deux natures, deux patries, deux arts. Comprimées par l'histoire, les forces naturelles réagissent tôt ou tard, dès que l'histoire les libère.

Si, par ses formes successives, l'art est le sûr interprète de l'histoire changeante, par ses caractères constants il ne l'est pas moins du pays immuable. Ses variations traduisent celles des siècles; il marque les étapes de la route; il commémore les vicissitudes de la marche; sa sensibililé et sa souplesse ondoyante fixent les phases éphémères de l'évolution avec autant d'exactitude que l'automatisme d'un appareil enregistreur. Comme par miracle, l'esprit des aïeux leur survit : l'art immortalise les âges de la nation. Mais, de toutes ces œuvres différentes, de tout ce passé, présent en elles en dépit du temps vaincu, de tous ces siècles juxtaposés devant nos yeux, se dégage, comme d'un miroir magique, la figure de la Patrie. Les traits essentiels apparaissent; le fond permanent se révèle sous les apparences changeantes.

Si, plus que toute autre forme de l'activité humaine, l'art atteste la nation, c'est qu'il est, plus que toute autre, fils, comme elle, du pays. La géographie et la vie qu'elle impose peuvent tout, — si ce n'est abolir les traces, atténuées, mais ineffaçables, des pays auparavant habités et des vies antérieures. La race reçoit du milieu des facultés qui n'attendent que l'occasion pour se développer, des puissances qui, à l'appel de l'histoire, deviennent créatrices. La sève de la terre paternelle féconde la plante humaine : elle s'épanouit en beauté et l'art national est la fleur de la patrie. Les moissons de beauté qu'elle produit ne consacrent pas moins une patrie que ne le fait la race qu'elle enfante: par cette humanité particulière, par

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cet idéal qui lui est propre, chacune d'elles proclame ses vertus particulières.

Les grands hommes n'échappent pas à la loi : ils sont de leur pays et de leur temps. Pour rendre irréprochable la critique qui les explique comme des conséquences, il suffit d'y joindre celle qui les admire comme des exceptions. Le génie échappe b un déterminisme trop étroit, trop superficiel : il s'enracine plus profondément; il peut, plongeant plus loin, révéler des richesses inconnues de l'âme de son peuple; il peut aussi, brusquant les étapes, anticiper sur le cours régulier de son évolution et aiguiller plus tôt ce peuple sur sa route future qu'il n'entrevoyait pas encore. Mais, pour devancer le présent et faire surgir prématurément l'avenir, il ne se dénationalise pas, et ce sont toujours les puissances de la patrie qu'il manifeste.

Nier le? patries, ce n'est pas seulement refuser toute valeur à l'histoire et ravaler ses résultats à des contingences éphémères: c'est oublier la géographie, c'est ôtre aveugle à l'action de la terre et du ciel et se refuser à l'évidence de cette grande loi du déterminisme, l'influence du milieu. Les athées du sentiment se trouvent être des contempteurs de la science.

Les patries ne soiii pas de? idées al)straites, de poétiques et irréelles conceptions, de chères et décevantes illusions, nées du hasard et de la fort ne varial'le des groiipemcnis humains. Le? voici visibles, tangibles, réalité? concrète?, créations irréductibles des sols et des climats différents; et leurs arts, qui rayonnent d'elles, attestent et éclairent leurs différences : précieuses variétés du génie humain, variétés harmonieuses et fécondes, que la France a toujours chéries et protégées, et qu'elle a la glorieuse mission de défendre contre l'orgueil fou et l'incompréhension de l'Allemagne mégalomane et nivcleuse. Ruiner un esprit national, c'est mutiler l'humanité.

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Une patrie détermine la vie d'un peuple et inspire son art; et cet art et cette vie précisent et figurent cette patrie. Le héros et l'artiste, fils de la patrie « réelle », modèlent la « vraie » patrie : c'est l'image supérieure et comme l'apothéose de la première. L'esprit de la nation définit « l'idée h du pays qui l'a engendré : il la poétise et lui donne une réalité suprasensible; il l'empre nt d'un caractère vénérable et =^acré. Au-dessus de la patrie terrestre, que limitent ses frontières matérielles, — légèrement flottantes parfois, quelque peu variables au gré des hasards de l'histoire, — plane dans la lumière l'image transfigurée de la patrie idéale, qu'on peut voir en esprit de tous les points de l'univers. De ces deux patries indissolubles, la seconde divinisant la première dont elle émane, est formée la Patrie une et complexe.

La France, ce sont ses plaines et ses vallées, ses montagnes cl ses fleuves, ses mers et son ciel, ses moissons et ses roses : granit des Cévennes et craie de la Champagne, falaises normandes et rochers bretons, dunes de la Flandre devant leur mer glauque sous leur ciel gris et calanques provençales qui flamboient entre deux azurs. Mais ce sont aussi ses pensées, ses sentiments, ses actions, ses poèmes, ses statues, ses églises, ses tableaux, ses mélodies. Plus « réelles )), puisque visibles et tangibles, mais non moins riches de sens que la prose et les vers de nos penseurs et de nos poètes, non moins chères à nos cœurs que les fastes de notre histoire et la mémoire de nos grands hon^mes, les merveilles des arts qui frappent nos sens sont plus proches de nous et plus constamment présentes que celles des arts qui s'adressent à notre intelligence ou que les trésors du souvenir. Vierge de la Visitation du portail de Reims et « Beau Dieu » d'Amiens, lanterne de Coulances et galerie de Chenonceaux, inférieurs de Chardin et aurores de Corot, Hippolyte de Rameau

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et Béatitudes de César Franck, voilà, entre tant d'autres, d3s moments immortels de la vie de la France et des figures radieuses de son génie. Et ils le savaient bien, les Allemands qui s'acharnaient à détruire les pierres illustres de Reims pour tuer un peu de l'âme de la France. Ici encore, comme partout, leur balourde atrocité a été à l'encontre de leur dessein : le martyre des pierres merveilleuses a nimbé d'une auréole nouvelle le sanctuaire mutilé et triomphant; ol les images, reproduites par toute la terre, ont sacré à jamais chez tous les peuples la gloire des effigies adorables, détruites et immortelles.

Admirable ou modeste, chaque patrie a son art; plus éclatante ou plus effacée, chaque peuple joue sa partie dans le grand concert. Il n'en est point qui ne soit qu'un satellite; ils ont tous leur lumière propre, et celle-là même qu'ils reçoivent du dehors se mod fie en se réfractant dans un milieu différent. Quand ils ne créent pas leurs arts, les moins bien doués déforment, tout au moins, leurs emprunts : dès que l'Allemagne ne calque plus servilement, son goût se manifeste, au delà du Rhin, dans les pastiches laborieux cl infortunés de la plastique classique et des styles français; cL qu'il est turc, le lourd et vulgaire boudin, coiffé d'un éteignoir, qui parodie le fier minaret arabe!

D'autres, plus heureux, assimilent et transforment. Les peuples de la péninsule transgangélique ont subi diversement les deux grandes influences de l'Inde et de la Chine et les ont diversement transposées : art Khmer plus indien et plus majestueux; art Annamite plus chinois et plus sobre; arts Birman et Siamois plus composites, plus surchargés et plu? é latants, le premier plus indianisé, le second plus original, parce que plus également mélangé, plus (( indo-chinois ».

Une indépendance de quelques lustres n'a pu permettre encore aux peuples Balkaniques de se créer des arts majeurs. Le

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joug turc était trop accablant; depuis l'affranchissement, 'e temps trop court a été trop absorbé par la lutte pour la vie. Comment auraient-ils eu assez de liberté d'esprit pour se dégager de la tradition byzantine? Et comment, en pleine crise, au carrefour des influences orientale, slave, germanique et latine, manifester un goût propre, si ce n'est, pour la vie domestique de chaque jour, dans les arls de la parure, les arts mineurs du costume et de l'ameublement? Mais leur heure va sonner : assurées par la ruine des Turcs et l'affaissement de l'Allemagne, délivrées des convulsions endémiques, leurs vies nationales s'épanouiront en floraisons de beauté. Là, comme ailleurs, le grand art sera la récompense de l'héroïsme libérateur et la consécration de la patrie. De ses Marathons et de sa « guerre des gueux n naîtront pour la Serbie ses Phidias et ses Rembrandts, Surla terre Roumaine rougie par lo sang Roumain, va se lever une aube vermeille de gloire et de beauté. Et que ne peut-on attendre d'une Grèce arrachée par Vénizelos à un byzantinisme dégradant et régénérée par la guerre et la liberté?

C'est aussi leur affranchissement de l'écrasante mainmise de l'Allemagne qui permettra à la Pologne, à la Rohême tchèque, de dégager sans contrainte leurs arts originaux, d'exprimer leurs âmes vibrantes, héroïques et délicates; elles libéreront leurs harmonies captives, dont l'Europe a soif, depuis que, dans la terne lande des pastiches laborieux et insipides d'un germanisme d'importation, un Chopin, un Smetana, un Dvorak lui en ont révélé la fraîcheur limpide et parfumée et l'émouvante poésie.

Qu'un pays commela Suisse n'ait pas d'artoriginal, c'est que les parties de Franco, d'Italie, d'Allemagne, qui se sont unies pour la former, ne le sont ({ue par un acte de leur volonté, sans que de cette association politique ait encore pu naître une âme

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collective, une manière commune de comprendre et de sentir. Trois peuples juxtaposés et non combinés, solidaires encore de leurs frère? du dehors : entravé, le génie de la montagne n'a pas encore pu prendre son essor.

Tendus vers le gain, acharnés à la poursuite de l'opulence, fiers, d'autre part, de leur action sans limites sur un théâtre sans bornes, les peuples. n;u«?ants, qui s'organisent dans le Nouveau Monde, expriment dans leur art cette passion et cet or gueil par le goût de faire riche et la volonté de faire immense. Les anciens peuples Rouges avaient dfs âmes sœurs de celles du vieil Orient; ici et là, théocratie et magnificence : les arts antiques témoignent de cette fraternité qui s'ignorait. Les colons Européens joignent à l'esprit de luxe des enrichis l'audace des révolutiornaires : ne pouvout tout transformer d'un coup de baguette, ils se font du moins un point d'honneur de tout agrandir sans souci de la mesure. Des deux ccMés de l'Aflanliquc, les ploutocraties modernes ont les mcmes tendances cl les mêmes goûts. Si la nôtre paraît plus réservée, c'est qu'elle est à l'étroit dans le vieux monde : celle d'Amérique a le chamj) libre et ignore toute entrave.

Mais, quoi qu'ils en aient, ces nouveaux Américains n'ont pas improvisé d'arts originaux : aimer le colossal et le .somptueux, c'est surcharger et non innover. C'est que ces jeunes nations n'ont rompu avec leurs métropoles d'Europe que les liens politiques : elles n'ont pas pu répudier leur parenté intellectuelle: elles ne se transforment que lentement, en s'adaptant peu à peu h leur nouveau pays. Qu'elles soient une Angleterre ou imo France, un Portugal ou des Espagnes d'outre-mer, elles n'ont pas d'un seul coup recréé à neuf leurs âmes, leurs langues, leurs arts. Elles ont conquis leur nouvelle patrie : elle ne les a pas encore entièrement conquises. Ce ne sont jusqu'à pré-

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sent que des patries en formation, esquissées par des Européens d'hier mal déracinés; et le flot continu des nouveaux colons vient sans relâche saper l'œuvre commencée. Quand de ces maîtres étrangers l'Amérique aura fait, avec le temps, de vrais, de complets Américains, que leur hérédité d'outre-océan ne sera plus qu'un atavisme, il renaîtra dans le Nouveau Monde des arts indigènes, qui consacreront le mariage du sol et des immigrés : l'art sera là, comme partout, la floraison naturelle de la terre et de la race, le témoin et le héraut de la patrie. Et, là aussi, un généreux enthousiasme, une guerre noble, une héroïque croisade de justice et de magnanimité viennent à la rescousse des jeunes patriotismes soucieux de préciser leur culte : ils les aideront à dégager plus vite les figures des patries et hâteront l'avènement des arts originaux. Un Roosevelt, un Wilson, sont les inspirateurs d'un art national, puisqu'ils fouettent les énergies et condensent, par l'effort commun, l'âme encore éparse du peuple.

L'art, qui consacre la patrie, l'immortalise. Des peuples disparaissent : leur art survit et sauve de l'oubli leur esprit et leur nom. Où sont les Etrusques.^ Les Toscans les ont supplantés sur leur propre sol. Ce n'est que pour flatter Mécène qu'Horace évoquait le souvenir déjà vague des lucumons, morts depuis Sylla. Mais ils se réveillent dans leurs nécropoles souterraines, quand on met au jour leurs tombeaux et leurs statues funéraires, leurs vases et leurs bijoux. Et les voici, ces précurseurs, appuyés sur le coude, non loin de leur poterie et de leurs filigranes d'argent ; ils nous accueillent au Louvre, placés à bon droit aux portes des galeries de l'art d'Occident, qu'ils ont contribué à inaugurer.

Où sont la Chaldée et l'Assyrie .3 Nous les croyons ensevelies depuis seize siècles avec Pabylone, depuis vingt-cinq avec

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Ninive. Elles vivent pourtant dans leurs bas-reliefs et leurs statues; et, mên>e ruinés, leurs monuments restent debout dans la mémoire des hommes qui gardent pieusement l'idée impérissable de la beauté évanouie. Nous dégageons les substructions des palais et des temples, nous fouillons avec dévotion les tas de briques séculaires, et, guidée par les textes, l'imagination érudite relève les salle? disparues et les ziggurats écroulées. Ninive et Babylone ressuscitent quand on remue leur poussière : la majesté de leur art plane sur les décombres, et sa vertti les rachète et les arrache au néant. ^■engeur de leurs forfaits.

Toute forme particulière de beauté survit à ses créateurs; et c'est le meilleur de l'esprit de chaque peuple, sa partie divine, ce qu'il y avait en lui de lumière, qui reste son immortelle réalité.

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