LES ROUTES DIVERSES DE L'ART
Sous la diversité des styles ou des écoles, — si l'on accepte ce nom pour les groupes d'artistes qui se ressemblent, — on distingue assez vite deux tendances principales qui luttent sans cesse et prennent tour à tour le dessus, le Réalisme et l'Idéalisme : l'Art évolue en spirale par des courbes successives, comme un grand fleuve qui déroule ses méandres d'un bord à l'autre de sa vallée.
A y regarder de plus près, on trouverait quatre formes d'art qui se succèdent sans arrêt.
L'Art a commencé, — et les enfants ne débutent pas autrement que les sauvages, — par un Impressionnisme balbutiant, qui se contentait à peu de frais : il se bornait à ébaucher une silhouette, à tracer du réel un schéma naïf et maladroit, à égrener quelques sons. Ces notations rudimentaircs suffisaient à évoquer leâ sou\i-nirs et à susciter les idées : syniltoiisnie baigné de magie el de mystère, inconscient d'être de l'Art. La forme la plus grossière, la suite de sons la plus simple suffisent
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si elles sont claires ; il n'y a là que des moyens ninémotechniques ; il s'agit de comprendre et non d'admirer. Le primitif chante parce qu'il ne sait guère parler ; il dessine, parce qu'il ne sait pas écrire. Ces ébauches enfantines ne sont qu'une écriture idéographique : une perception vague et confuse de la nature ne fournit que des signes conventionnels.
Mais l'interprétation devient de moins en moins sommaire ; la copie plus fidèle se rapproche du modèle ; le but s'efface devant le moyen : l'Art, né du Symbolisme, s'en dégage et s'affirme par un Réalisme savant, grâce à une perception plus nette du monde et à une technique plus sûre.
L'Art conscient naît donc avec le Réalisme : il a appris à voir la Nature, il s'ingénie à la reproduire exactement ; c'est ce qu'ont fait les grands véristes, dessinateurs, graveurs et sculpteurs des grottes Magdaléniennes, les maîtres Egyptiens de l'Ancien Empire et les sincères animaliers de la première Chaldéc.
Un jour vient où l'Art ne veut plus se borner à voir juste et à reproduire fidèlement ; il s'élève au-dessus du concret vers l'idéal : la pensée ne se contente plus de la sensation ; la méditation s'applique à dégager la beauté parfaite et aspire à la noblesse, à la pureté et au style. C'est l'Idéalisme. Il devient ensuite Classicisme, par le culte des grands modèles et l'obéissance aux règles qu'il leur demande. La raison édicté les lois de l'ordre, de la mesure, du juste équilibre : l'homme épure et ennoblit la Nature.
Quand le Classicisme enferme l'Art dans des formules toutes faites, quand il l'affadit par des recettes artificielles et l'enveloppe, comme une momie, dans des bandelettes consacrées, c'est-à-dire quand il dégénère en Académisme, le Romantisme surgit, qui dcniando à la passion de réchauffer cet art glacé, et
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qui s'enthousiasme pour le mouvement et la vie. L'inspiration n'a plus d'entraves : triomphe du sentiment, essor de l'imagination, libre jeu do loutcs les forces de l'àme.
Mais si l'horreur de la platitude mène le lyrisme à l'extravagance, le Réalisme renaît : l'étude patiente, l'analyse fidèle, l'interprétation délicate ou puissante de la Nature lui suffisent. Que l'œil voie juste et que la main ne trahisse pas, disons mieux : ne traduise pas en copiant ! Il pose en dogme intangible l'amour unique de la vérité. Elle est assez prodigieusement complexe et variée pour que son culte nous remplisse toujours d'une extase nouvelle. Que sont, au regard de ses merveilles, les pauvres inventions de l'imagination la plus riche ? Par haine des exagérations romantiques, qu'il proscrit comme des mensonges, par dégoût des pastiches édulcorés et des redites monotones de l'Académisme officiel, le Réalisme prend souvent la forme d'un Naturalisme intransigeant qui affecte l'amour exclusif de la laideur et de la brutalité.
Après quoi, par lassitude des règles trop précises, des credo trop définis, les âges saturés de science, de technique, de principes, reviennent par dilettantisme à l'Impressionnisme. Ils ne veulent plus que noter au vol la fuyante apparence de l'éphémère réalité. L'Impressionnisme des primitifs était enfantin et maladroit : c'était un Réalisme qui s'ébauchait au sein du Symbolisme ancestral. L'Impressionnisme des âges savants, c'est le I Réalisme qui se réduit, avec une habileté raffinée, à sa plus ] ■ simple expression pour se dissoudre bientôt en un art décadent (de fantaisie déchaînée et de fantasmagorie. De grands artistes simplifient d'abord et ne gardent que de brèves notations qui fixent l'impression essentielle d'un moment, et c'est la vérité même que rien ne déforme, ni la réflexion, ni un travail trop patient. Puis leurs successeurs restreignent vite le métier à la
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portion congrue, et l'art tombe en déliquescence : pour voiler celte Indigence, ils appellent à la rescousse philosophie et littérature et érigent en symboles ces iiolations simplifiées à l'extrême ; l'Art redevient artificiellement ce qu'il était naïvement à son berceau, une sorte d'écriture hiéroglyphique. .Tamis à double visage, l'Impressionnisme est donc un trait d'union entre le Réalisme le plus exact et la fantaisie la plus échevelée. D'où se reforme, par horreur de l'anarchie, un Classicisme réparateur qui, s'il s'endort dans l'Académisme, suscite un nouveau Romantisme ou un nouveau Réalisme. C'est un retour éternel. Chaque forme l'emporte l'une après l'autre, grâce aux excès et à la décadence de celle qu'elle remplace ; puis, elle se compromet à son tour par ses propres excès. Cette dégénérescence, c'est ici l'Académisme banal, là le Naturalisme grossier, ailleurs le Décadentisme déliquescent. On n'a pas donné de nom particulier aux débauches convulsives du mauvais Romantisme : admirable ou extravagant, on l'appelle toujours le Romantisme ; mettant à profit cette regrettable confusion, ses détracteurs on! beau jeu pour dénigrer cet art généreux et faire à sa grandeur un crime de tares qui ne sont que celles de ses mauvais jours. Impressionnisme et Réalisme, Classicisme et Romantisme, voilà les quatre grandes formes de l'Art. Elles se rattachent deux par deux aux de\ix grandes tendances de l'esprit humain, le Réalisme et l'Idéalisme. Etude savante de la réalité ou notalion rapide de l'impression qui passe, — la sensation patiemment analysée ou saisie au vol, — voilà les deux formes du Réalisme. Et voici les deux de l'Idéalisme : art de la raison, de la méditation, de l'ordre, art du sentiment, de la passion, de l'enthousiasme, art du style ou art de la vie.
Mais, quoi qu'ils en aient. Classiques et Réalistes, qui se croient aux antipodes, ont ceci de commun qu'ils s'assujet-
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tissent, les uns comme les autres, à un modèle : ceux-ci le trouvent dans le réel scrupuleusement transcrit, et ceux-là dans l'idéal, longuement médité, qu'ils voient par les yeux de l'esprit. D'autre part, Romantiques et Impressionnistes sont frères, — frères souvent ennemis, frères pourtant, puisqu'ils proclament d'abord le retour à la vérité et à la vie pour en arriver ensuite aux fantaisies les plus arbitraires : ils accordent presque tout au sentiment, à l'imagination, au rêve ; ils soumettent la Nature à leur caprice et lui impriment leur cachet propre.
L'esprit d'un peuple évolue de l'une à l'autre de ces routes, comme le soleil passe par chaque signe du zodiaque ; et, de même que les rayons du soleil sont plus ou moins chauds, selon que sa position par rapport à la terre est plus ou moins favorable, la valeur de l'Art oscille, selon que la tendance en vogue convient plus ou moins au génie du peuple. Et, tour à tour, sur chacune des quatre grandes routes qui s'cntre-croisent, le mouvement s'accélère ou se ralentit : les novateurs vont de l'avant, les conservateurs rejettent tout ce qui dérange leurs habitudes et n'obéit pas à la tradition, les révolutionnaires veulent faire table rase, les réactionnaires ou archaisants tentent de ressusciter un passé mort. Double et précieuse révélation : par ces signes des temps, se manifestent tout à la fois l'esprit général d'une époque et l'âme d'un peuple ; celle-ci s'accommode plus ou moins bien de celui-là, et l'on distingue nettement les génies plus pauvres, réfractaires aux formes qui leur sont étrangères et réduits, quand ils forcent leur nature, à de médiocres pastiches, et les génies plus souples et plus riches qui, de chaque forme, peuvent faire leur bien propre, parce que chacune éveille en eux d'intimes résonances. L'Allemagne ne s'efforce guère vers le Classicisme que pour tomber, sauf dans la grande musique
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jusqu'à Beethoven, dans la platitude creuse, cl ses essais Impressionnistes échouent vile dans une inconsistance falote ; la France a pu suivre triomphalement les quatre routes de l'Art et les jalonner de chefs-d'œuvre.
Ajoutez que, pour l'exécution, deux familles d'esprit sç distinguent par deux façons contraires de procéder : l'une analytique, précise, patiente, minutieuse, attachée au détiiil ; l'autre synthétique, plus large, plus rapide, plus soucieuse de l'ensemhle. Celle-là ne laisse rien au hasard, celle-ci travaille davantage de ver^c.
Comment donc, avec tant d'œuvres disparates, pouvoir définir le Beau ? Il faudrait qu'une seule de ces tendances, de ces doctrines, de ces écoles eût produit des chefs-d'oeuvre, et elles en ont toutes produit. Entre toutes les formes possibles du Beau, l'artiste a choisi une certaine forme, et, souvent, tous les arlietes d'une époque et d'un pays ont choisi la même : dans le domaine illimité de la Beauté, ils ont parqué leurs oeuvres dans un enclos ; ils ont placé des bornes infranchissables pour leur temps et pour leur groupe. Leur art n'est qu'une des innombrables figures de l'Art.
• Le Beau est donc un choix et une limite ; mais ce choix varie et celte limite change. El, sans doute, est-il nécessaire qu'un art soit borné pour qu'il soit possible ; l'illimité, l'indéfini est le propre du rêve et, pour prendre corps, il faut à l'œir, rc une forme finie :
Le réel est étroit, le possible est immense.
Et c'est pourquoi l'Eclectisme n'est, en Art, que la dangereuse chimère de penseurs intelligents et érudils, qui ne sentent pas en eux la flamme sacrée. Ne se soucier que de son jugement,
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vouloir, comme Ingres, n'être « couronné que de sa propre approbation », mépriser les autres formes de l'Art, s'affirmer partial, injuste, intolérant, c'est peut-être la marque nécessaire du créateur. Quelques exceptions, comme un Delacrobi:, ne peuvent infirmer cette règle : l'indispensable incompréhension de tout ce qui n'est pas soi. Sans ces bienfaisantes œillères, quelles hésitations et quelles incertitudes I
L'Eclectisme n'est un droit, disons même un devoir, que pour le critique, puisque sa tâche est de comprendre et de faire comprendre, de ne pas s'enchaîner aux préjugés d'un temps, d'un pays, d'une école, mais d'admirer le Beau partout où il se trouve. C'est une sottise et presque une trahison de faire fi d'une partie du trésor de l'Humanité : c'est mutiler l'esprit humain ; et l'on compromet de justes admirations par d'injustes dédains. Que notre sensibilité préfère telle forme de l'Art, puisqu'elle se sent en communion avec elle, c'est naturel et légitime ; mais il est inadmissible que notre intelligence se targue de cette préférence sentimentale pour formuler un jugement. J'ai le droit de dire que j'aime mieux le bleu que le rouge ou les couleurs atténuées que les couleurs éclatantes ; mais ce n'est pas une raison pour proclamer le bleu plus beau que le rouge ou cette atténuation que cet éclat.
Et que dire d'une préférence exclusive ? N'admettre qu'une forme de l'Art et de la Beauté, c'est s'arrêter à un moment de l'histoire. Demandons à notre culte le sens large du divin, afin de pouvoir, au premier aspect, reconnaître les dieux inconnus. Les formes passées ou présentes de la Beauté ne barrent pas la route aux formes à venir ; elles la leur ouvrent plus large, au contraire, puisque chaque forme nouvelle triomphe d'un préjugé.
Le flambeau brille diversement en passant de main en main,
■'l/Arl est en perpétuelle évolution : il varie d'un siècle au suivant et d'un pays à l'autre ; la Beauté a des incarnations diverses et cela sans arrêt.Œt chacune de ces formes a son histoire complète : elle germe, s'ébauche, se précise, progresse, monte à l'apogée, puis vieillit, décline et meurt ; et une autre forme prend sa place.
Progrès et déclin pour chacune d'elles, oui ; mais non de l'une à l'autre. Depuis que, dans la Préhistoire, l'homme a dégagé son humanité et conquis son autonomie, on ne voit pas que ses puissances d'imagination et d'émotion se soient accrues. On pourrait plutôt s'émerveiller qu'elles n'aient pas été ruinées par la surcharge formidable de ses connaissances et la complexité chaque jour plus absorbante de sa pensée. Il faut bien que le sens de l'Art soit le propre de l'homme pour qu'il n'ait pas été aboli par la civilisation, pour que la réflexion n'ait pas tué le sentiment spontané, ni le savoir l'imagination. Nous constatons avec joie qu'il n'y a pas de recul ; mais qu'on ne parle pas ici de progrès.
L'idée du progrès ne domine donc pas l'histoire de l'Art, comme elle fait Thistoirc des sciences et des sociétés.
Temple hypostyle de Karnak, Parthénon, nef d'Amiens, qui oserait faire un choix et assigner des rangs, — je ne dis pas, encore un coup, énoncer une préférence personnelle, — mais prononcer un jugement motivé ? On ne se laisse aller parfois à décider pour l'un d'eux que sous le coup de l'enthousiasme ressenti à , sa vue et parce que momentanément on o\iblie les autres.
Ce qui ne veut pas dire, on le comprend de reste, qu'il ny ait pas de formes d'art inférieures : c'est le devoir de l'Esthétique de consacrer la légitime hiérarchie, et nous verrons comment elle peut prononcer. Mais les grandes formes maîtresses sont
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égales : l'Art csL journalier comme une femme, et il peut prendre plusieurs figures qui se valent, s'il en a d'autres, parfois, médiocres, maladives ou alourdies.
^ Le seul devoir de l'artiste est de créer de la beauté : nous ne le jugerons pas sur ses tendances, sur ses théories, sur les moyens qu'il emploie, mais sur ses œuvres. Les seules règles e*. les seules bornes d'un art sont celles qui résultent de sa définition même et qui le distinguent des autres arts. Dans ces arts, communs à l'Humanité, chaque peuple s'exprime à sa guise selon l'esprit de chaque siècle, r'