L'art et l'ideal
Il semble que nous ne puissions traiter de Y Art et de V Idéal sans, dès le début, définir une notion qui leur est intimement liée; nous voulons parler de la Beauté.
Nous n'essaierons pourtant pas de donner une définition nouvelle de cette abstraction que les philosophes et les poètes de tous les temps ont divinisée. Les Hébreux ne nommaient Dieu que par ses attributs ; ils ne cherchaient pas à définir sa substance, estimant que cette connaissance les eût rendus semblables à Lui. Il en est un peu ainsi de la Beauté : nous la comprenons mieux grâce à ses manifestations— c'est-à-dire grâce aux
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belles œuvres — que nous ne pouvons l'assentir comme abstraction.
Au reste cette notion est complexe; la Beauté est spirituelle et sensible, subjective et objective.
Par rapport à nous, elle est subjective; c'est notre beauté d'élection, celle vers laquelle nous portent notre tempérament, nos penchants, nos goûts, notre conception, notre idéal personnel.
Mais en dehors de nous, indépendamment de nous, n'existe-t-il pas aussi une beauté objective, impersonnelle, éternelle et absolue.
Sans donc essayer de définir la Beauté, constatons qu'un désir irrésistible nous pousse à nous identifier avec elle.
Le désir de s'identifier avec la beauté plastique est le rêve des artistes. Réaliser la beauté morale est le pur idéal des sages. Atteindre la Beauté divine est l'ardente aspiration des mystiques.
A ce désir s'ajoute la conscience de notre vanité, le sentiment que nous sommes des êtres éphémères,
des passants, des voyageurs dans l'Éternité; et voici que naît le mystérieux vouloir de laisser quelque chose après nous, de nous immortaliser dans nos œuvres ou dans nos enfants. Car si le père se perpétue dans ses enfants, l'artiste, le poète renaissent dans leurs œuvres et s'immortalisent en elles.
Aussi, « si nous nous inclinons — selon une parole sublime de Villiers de l'Isle-Adam — devant celles dont les flancs n'étant pas que des hanches veulent bien se déchirer sans cesse, pour qu'il nous soit permis de penser », découvrons-nous aussi devant ceux dont l'âme frissonne, dont le cœur se brise parfois, pour nous révéler la Beauté.
Les enfants de la chair passent, les pensées — filles de l'Esprit — subsistent ; les enfants de la chair vieillissent et meurent, les pensées d'un Platon, d'un Dante, d'un Goethe sont immortelles : chaque jour nous les rajeunissons en nous inspirant d'elles et en les admirant ; chaque jour nous augmentons leur dy-
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namisme en les révélant à ceux qui les ignorent, nous prolongeons leur vie en les transmettant à ceux qui viendront après nous.
Le penseur disparu se survit ainsi dans ses œuvres; par elles il alimente notre vie spirituelle et nous vivons de son immortalité même.
Les générations se succèdent, les peuples disparaissent, les œuvres demeurent pour nous enseigner l'histoire de PArt à travers les âges révolus.
Depuis des siècles les pyramides élèvent vers les cieux égyptiens leur mystérieux symbole et chaque jour le soleil qui se lève voit se dresser l'énigme de pierre du grand Sphinx immémorial. A Suze, à Persépolis, à Thèbes, à Karnak, à Olympie, à Athènes, des ruines vénérables rappellent encore d'immortelles splendeurs; tout un peuple de statues, durant des années enfouies, se dressent à la lumière pour attester l'éternité de l'Art et de la Beauté. Plus près de nous l'Italie delà Renaissance rayonne toujours à Florence et à
Rome, aux Offices et au Vatican.
La Grèce fut la première patrie de la Beauté, l'Italie fut la seconde. Le siècle de Périclès, la Renaissance italienne furent les âges d'or durant lesquels l'Art fit des miracles, accomplit des prodiges.
Mais les Grecs ne nous ont pas seulement légué des œuvres nonpareilles, ils nous ont encore enseigné le culte du Beau.
Ce peuple artiste poétisait ses croyances, il héroïsait ses actes, il idéalisait son existence en l'embellissant,
On parle souvent d'Art social, il n'y avait pas d'art plus « social » que l'Art grec. Il se confondait avec la vie même de la cité. Toute fête religieuse ou politique était aussi une manifestation esthétique. Il suffit de songer à ces Panathénées, que le marbre a éternisées, aux Jeux olympiques qui étaient le Triomphe de la Beauté vivante, juvénile et forte. Les Athlètes étaient dignes de servir de modèles à Phidias qui avait un atelier à Olympie et les vainqueurs inspi-
raient à Pindare des chants immortels.
Dans ses Tusculanes Cicéron écrit que la victoire remportée aux Jeux olympiques était pour les Grecs ce que l'ancien consulat était pour les Romains.
Ailleurs il rapporte que les Grecs considéraient la victoire obtenue à Olympie comme quelque chose de plus grand et de plus glorieux que de recevoir à Rome les honneurs du Triomphe.
Horace, lui, va jusqu'à affirmer que le vainqueur aux Jeux olympiques était l'égal des Dieux.
A Athènes tout le peuple assistait aux représentations des œuvres d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et le vainqueur de ces concours de tragédies voyait, sur les monuments publics, son nom briller entre celui du chorège et celui de l'archonte.
L'Art pourtant ne descendait pas jusqu'au peuple : le peuple allait à lui, en fréquentant les temples aux proportions harmonieuses habités par des Divinités aux formes idéa-
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les empruntées aux plus beaux des humains.
Chaque jour, au lever du soleil, l'Athénien voyait Athéna, la déesse tutélaire, sortir étincelante du cerveau paternel et, en elle, il vénérait la Beauté autant que la Sagesse.
Mais si nous découvrons l'Art dans les œuvres architecturales ou sculpturales des Grecs, nous le retrouvons aussi dans la danse, par exemple, qui évoquait pour les spectateurs des traditions, des symboles. N'est-ce pas d'ailleurs la forme vivante de l'art ?
« Il y avait, dit Taine, une science des attitudes et des mouvements nommée orchestrique qui réglait et enseignait les belles poses des danses sacrées... »
« Lyre d'or d'Apollon, s'écrie Pindare, c'est toi qui règles la mesure de la danse, source de la joie. »
Aujourd'hui, la danse n'est plus qu'un exercice sans signification esthétique, qu'un aiguillon du désir, un éperon pour les sens.
La danseuse grecque était un mar-
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bre animé, la nôtre n'est plus qu'une équilibriste.
C'est que les Grecs avaient de la Beauté une tout autre conception que la nôtre.
Elle n'était d'ailleurs pas, à leurs yeux, une pure abstraction, une idée impalpable: elle s'était faite chair et elle vivait parmi eux, car ils la voyaient, au gymnase ou au stade, sous les traits de quelque adolescent.
Tel ce Gharmide (1) dont parle Platon et que les enfants « contemplaient comme une idole ». Ils la reconnaissaient aussi dans la blonde Phryné — victorieuse d'Euthias 1 — à laquelle ils dédièrent, durant sa vie, une statue d'or, œuvre de Praxitèle.
Ils l'aimaient jusqu'à se battre pour elle, car qu'est-ce que la guerre de Troie, sinon la guerre « pour la Beauté », personnifiée par Hélène à la belle chevelure.
« Un corps sain et florissant, ca-
(1) Platon, Dialogues socratiques (Gharmide), tome I.
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pable de toutes les actions viriles et gymnastiques, une femme ou un homme de belle pousse et de noble race, une figure sereine en pleine lumière, une harmonie naturelle et simple de lignes heureusement nouées et dénouées, il ne leur fallait pas de spectacles plus vifs »(1).
La Beauté était leur idéal ; elle n'est plus le nôtre. Notre siècle utilitaire Ta proscrit comme inutile, comme ne répondant pas aux besoins immédiats de la vie.
La Beauté n'enrichit pas ceux qui l'aiment ; elle ne procure pas le bonheur matériel que poursuivent les hommes de ce temps pour lesquels elle est une volupté trop haute et trop pure.
Et les races nouvelles absorbées par leur idéal de fraternité et la jeunesse inquiète d'un meilleur devenir social et le prolétariat en marche pour la conquête du pain ne songent pas, eux non plus, à la contempler.
Nous avons, nous modernes, un
(1) Taine, Philosophie de VArt, tome II.
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sentiment plus profond de la Justice que les Grecs, nous la désirons plus humaine; nous avons une notion plus large du droit ; nous nous passionnons pour la Science qui n'est plus le privilège de quelques savants, mais qui se vulgarise et nous émerveille chaque jourpar de nouveauxprogrès.
Notre siècle a soif de Justice et de Vérité, mais le sens de la Beauté lui échappe.
Voici quelques années déjà, l'éminent écrivain Paul Adam avait proposé — parla voie du Journal — de créer à Paris un Temple de la Beauté et d'instituer des Fêtes de la Beauté.
M. Paul Adam pensait avec raison que la « Beauté humaine est l'expression la plus entière d'une race en un individu qui représente ses mérites et ses vices développés par un climat spécial, l'aspectd'un paysage habituel et les coutumes de son histoire ».
Un congrès devait réunir les types absolument définis des peuples hétérogènes.
Outre ce congrès M. Paul Adam aurait voulu voir se rencontrer dans
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un palais la Beauté vivante et la Beauté créée par l'Art. 11 avait rêvé le programme suivant pour les Fêtes dé la Beauté.
I. — Une exposition rétrospective comprenant les images, les statuettes, les moulages, les objets à effigie, enfin les œuvres gardant inscrits en elles, les types de la Beauté conçus pendant les époques anciennes.
II. — Une exposition de peinture et de sculpture modernes réservée aux mêmes sujets.
III. — Un théâtre sur lequel, sans modification aucune, sauf la nécessité de traduire littéralement, seraient représentés les textes des grandes tragédies où s'exalta le génie des races gréco-latines, anglo-saxonnes, germaniques et slaves, etc.
IV. — Le défilé quotidien des beautés vivantes parmi des cortèges d'Art.