V. — Une exposition du costume et de la toilette
VI. — Une exposition des photographies reproduisant les édifices admirables de tous les pays, leurs prin-
UArt et l'Idéal
cipales créations plastiques, les types parfaits de leur humanité, les paysages grandioses, etc.
VII. — Un Festival quotidien pendant la durée des expositions. On entendrait les œuvres des musiciens nouveaux.
Ces Fêtes auraient peut-être ouvert l'ère d'une seconde Renaissance.
Malheureusement le projet de M. Paul Adam n'a pu être réalisé et la Beauté n'a point retrouvé son culte.
Grâce à elle pourtant nous nous évadons de la réalité qui n'est trop souvent, en ce siècle du machinisme, que la laideur à laquelle nous enchaînent nos intérêts les plus immédiats.
Nous l'aimerions, nous la respecterions davantage, si nous nous rendions un compte plus exact de son utilité sociale. Il faut nous bien persuader que l'Art enrichit le domaine public et fait la grandeur d'un pays tout comme l'industrie et le commerce.
L'industriel, le commerçant s'enrichissent tout d'abord, ils enrichis-
sent ensuite et indirectement la collectivité par l'agglomérat des fortunes.
L'œuvre d'Art ajoute tout de suite une richesse à la fortune collective, car elle appartient surtout à ceux qui la peuvent comprendre. Elle donne de pures jouissances à d'autres qu'à ceux qui la possèdent. La somme de Beauté qu'elle recèle enrichit tous ceux qui s'efforcent de la découvrir ; elle améliore leurs instincts, elle affine leurs sentiments, elle élève leurs pensées, elle leur offre les éléments les plus précieux de perfection.
Qui n'a ressenti l'émotion la plus pure devant une « Annonciation »de Fra Angelico ou de Filippo Lippi, en entendant la « Neuvième Symphonie » ou le « Prélude » de Parsifal ! Qui ne s'est senti emparadisé durant l'audition d'une « Messe » de Bach ou des suaves « polyphonies »
de Palestrina.
Et est-il besoin d'affirmer que les monuments du passé : nos temples, nos cathédrales, nos palais, nos hôtels de ville, que les œuvres contenues
L'Art et V Idéal
dans nos Musées ou dans nos Bibliothèques sont des richesses publiques ; elles constituent surtout le trésor moral, la fortune spirituelle de la Nation, La Grèce antique s'est survécue dans des œuvres inégalables ; l'Italie a perdu son ancienne splendeur et pourtant elle est toujours abondante en merveilles d'Art qui sont sa richesse la plus durable.
Les artistes concourent donc, eux aussi, à enrichir le patrimoine social; c'est ce qu'ont compris, à certaines époques, ceux qui gouvernent les peuples.
L'Art les a immortalisés. Jules II, Léon X, François Ier partagent la gloire des Michel-Ange, des Raphaël, des Léonard, des génies dont ils se firent les protecteurs. Louis de Bavière est entré dans l'immortalité avec Richard- Wagner. Et qui se souviendrait encore des Médicis, s'ils n'avaient été que banquiers 1
La laideur ne nous choque pas comme l'injustice nous afflige. Et pourtant si nous nous analysons, nous trouverons en nous une instinctive
VArt et VIdéal 19
attirance vers la Beauté, qu'elle soit une création de la nature ou une production de l'esprit humain. Nous ne cultivons pas assez cet instinct :
nous ne songeons pas assez que la Beauté grandit, ennoblit ceux qui s'approchent d'Elle et que c'est s'abaisser à une nature inférieure que de s'habituer à la laideur.
Parfois cependant la voix de Pan nous appelle ! Elle nous convie à fuir la vie factice, l'existence artificielle de nos villes, pour vivre parmi des horizons plus larges que les lointains géométriques de nos rues.... Et nous sommes heureux d'aller demander un peu de rêverie à la source ou à la fontaine, un peu de solitude à la forêt, un assentiment plus pénétrant de l'infini à la mer aux musiques innombrables...!
Quelquefois aussi, nous cherchons une échappatoire à la réalité chez les écrivains et les artistes. Car pourquoi lisons-nous, sinon pour orner notre imagination, pour embellir notre esprit, pour alimenter notre pensée de la pensée nourricière des maîtres 1
L'Art et V Idéal
Pourquoi devons-nous contempler de belles œuvres, sinon pour augmenter notre âme de l'âme idéale des Génies, pour qu'elle laisse en nous un si liage de lumière, une trace de grandeur et de beauté !....
« C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. . . (1) ».
Pour le découvrir, il suffit d'étudier l'Art à ses débuts, chez les tribus appelées « primitives » ou « sauvages » et chez les peuples de l'époque quaternaire notamment.
La forme initiale de l'Art est la décoration du corps humain. L'homme primitif se tatoue ; il se peint, il se pare.
C'est la parure fixe qui transforme le corps d'une manière permanente.
La parure mobile, elle, n'est que temporaire : elle comprend les an-
(1) Baudelaire. Notes nouvelles sur Edgar Poe (traduction des Nouvelles Histoires Extraordinaires),
neaux, les boucles, les ceintures, etc. Ensuite apparaît l'art d'orner les ustensiles, les armes.
Ces ornements sont rudimentaires :
ce sont des losanges, des lignes brisées, des zigzags, des croix. Cependant chez certains peuples comme les Esquimaux, les objets usuels ont la forme d'animaux, de phoques, de poissons...
Les « chasseurs » primitifs prennent aussi pour modèles des formes animales, et parfois humaines. Mais leur art ornementaire est pauvre et grossier.
Il est probable que les dessins, tracés sur la lance ou la flèche du chasseur, ne sont que des signes, des manières de titres de propriété qui permettent à l'individu de revendiquer l'animal dans la blessure duquel l'arme est restée.
L'art des « agriculteurs » est plus développé. Chez eux, les motifs décoratifs — empruntés aux végétaux — sont plus riches et plus variés. Ces productions naïves des peuples primitifs actuels sont analogues aux
22 VArt et VIdéal
sculptures de l'âge du renne. Les trouvailles faites dans les cavernes de la Dordogne et du Périgord nous ont livré des documents préhistoriques d'un prix inestimable. Elles nous ont révélé l'art des chasseurs de rennes. Cet art, d'après M. Salomon Reinach, « est épris de vie et de mouvement ; il aime à représenter des animaux dans des attitudes vives et pittoresques ; il saisit et reproduit leurs allures avec une exactitude étonnante. »... (1)
Ainsi donc chez les Australiens et les Boschimans, aussi bien que chez les Esquimaux et les Aléoutes, comme chez l'homme quaternaire, on voit naître un art, d'une gaucherie et parfois même d'une grossièreté évidentes, qui se manifeste dans des représentations picturales, sculpturales ou simplement linéaires, remarquables déjà par le « rendu » fidèle des gestes et des mouvements et témoignant d'un goût esthétique instinctif.
Nous disions, en commençant, que
(1) Salomon Reinach : Apollo.
L'Art et VÎdèat
la Beauté se comprend mieux grâce à ses manifestations ; or ces manifestations — c'est-à-dire les œuvres — sont nombreuses et variées.
Est-il possible de ramener la Beauté à un type universel, commun aux différents âges comme aux diverses civilisations ; un type unique qui se puisse imposer à tous les temps et à tous les peuples?
L'histoire de l'Art ne nous autorise point à l'adopter.
Les Grecs, les Italiens, les Espagnols, les Hollandais, les Flamands conçurent PArt et la Beauté d'une manière toute subjective.
La cathédrale gothique appartient à une autre civilisation, est l'œuvre d'un autre idéal que le Parthénon :
ce sont deux symboles antithétiques.
Ceci n'est pas un cours de Philosophie de l'Art.
Disons cependant que nous pensons, avec Taine, que « l'Art tout comme le vent a ses lois à lui ».
Certes il se développe parallèlement à la vie morale, à la vie sociale, mais il peut évoluer d'accord avec elles.
L'Art et V Idéal
sans que soit reniée la tradition, sans que ses lois fixes soient méconnues.
La Tradition est faite des legs admirables des génies auxquels s'ajoutent — comme de précieux anneaux — les apports continus des créateurs de Beauté. De ces efforts séculaires, de ces perfectionnements successifs, il est permis de tirer des enseignements nombreux, il est possible de dégager des principes, des règles, et même des lois.
N'est-ce pas aux contempteurs de cette tradition que Sainte-Beuve s'adresse,lorsqu'il écrit dans ses Portraits littéraires ;
« Dans l'enfance..,, et dans l'ado- « lescence même, rien de mieux lit— « térairement, poétiquement, que de « se plaire, durant les révélations du « cœur, à quelques sentiers favoris, « hors des grands chemins, auxquels « il faut bien pourtant,tôt ou tard, se « rallier et aboutir. Mais ces grands « chemins, c'est-à-dire les admira- « tions légitimes et consacrées, à « mesure qu'on avance, on ne les « évite pas impunément; tout ce qui
VArt et V Idéal
« compte y a passé, et Ton doit y pas- « ser à son tour : ce sont les voies « sacrées qui mènent à la vie éternelle, « au rendez-vous universel de la « gloire et de l'estime humaine. »
Sans vouloir rechercher ici ces lois, ne pouvons-nous nous demander si un critère n'existe pas qui nous permette de juger ces conceptions esthétiques dissemblables.
Procédons par analogie. Dans la nature, nous ne placerons pas au même rang le brin d'herbe, le roseau et le chêne; parmi les hommes, nous établirons une hiérarchie entre les aptitudes physiques, morales et intellectuelles, entre les tempéraments, les caractères et les intelligences.
Dans les œuvres d'Art — reflets de notre moi intérieur — n'existeraitil pas une hiérarchie (1)?
Nous pensons qu'elle existe en Art,
(1) Taine et, après lui, M. Ferdinand Brunetière notamment ont développé une théorie de la hiérarchie entre les œuvres d'Art. Notre théorie a un tout autre point de départ que la leur.
L'Art et V Idéal
comme partout autour de nous dans la nature et dans l'humanité.
Prenons donc comme critère cette loi de hiérarchie.
Tout en visitant un musée, nous avons été, à coup sûr, frappés par la diversité des œuvres qui s'y trouvent rassemblées.Nousy avons vu le Sphinx égyptien voisiner avec le Kéroul de la Ghaldée, les dieux indous, étranges et terribles, non loin des sereines divinités delà Grèce. Ou bien encore nous avons vu Jordaens, Rembrandt, Van Dyck, à peine séparés de Fra Angelico, de Raphaël, de Michel- Ange. Enfin nous avons pu voir Millet, Courbet, Manet coudoyer Delacroix, Puvis de Chavannes, Burne- Jones.
Certaines de ces œuvres suscitaient en nous des sensations, durant que d'autres nous émouvaient ou éveillaient en nous des idées. Il est donc possible d'établir parmi les œuvres, non seulement une distinction, mais même une classification et — pourquoi pas ? — une hiérarchie .
Si nous admettons que la sensation ,
VArt et l'Idéal
l'émotion et l'idée sont les trois Tectrices de nos tendances et les inspiratrices de nos créations littéraires ou esthétiques, nous pourrons ainsi classer les différents modes de réalisation :
Œuvres nées d'une sensation (1).
Œuvres inspirées par une émotion.
Œuvres enfantées par l'idée.
Les premières célèbrent la vie matérielle — la vie du corps, la vie
(1) Nous ne croyons pas être en contradiction avec la science, car nous admettons la sensation comme étant à la base même de toute activité esthétique. Nous entendons évidemment parler de la sensation psychique et non de la simple sensation corticale.
Cette sensation suit-elle un processus : se transforme-t-elle en « perception », la « perception » devient-elle « attention », l'attention se change-t-elle en « conscience » ? L'émotion et l'idée ne seraientelles au total que des sensations de qualité supérieure ?... Ce sont là desquestions que nous n'essaierons pas de résoudre ici : nous parlons, non en savant, mais en nous plaçant au point de vue subjectif du spectateur.
UArt et VIdéal
des sens — ; les secondes chantent la vie sentimentale, la vie du cœur ; les dernières exaltent la vie spirituelle, la vie de l'esprit.
Au sommet de cette hiérarchie, peut être placée l'œuvre triple, c'està-dire l'œuvre qui — émanée des sensations, des émotions et des idées de l'artiste — est assez complexe pour nous suggérer tout à la fois des sensations, des émotions et des idées.
Un courant d'aimantation s'établit, en efïet, entre les sensations, les émotions, les idées exprimées par l'artiste et celles du lecteur, du spectateur ou de l'auditeur.
L'œuvre issue d'une sensation suscite, elle-même, une sensation, l'œuvre jaillie d'une émotion provoque l'émotion, l'œuvre créée par l'idée appelle l'idée.
Dans une œuvre picturale, les draperies, les ornements, les pierreries, en un mot les « accessoires » nous donneront des sensations; le décor, le paysage, nous émouvront ; les figures — si elles sont belles — nous
inviteront aux rêves, à la méditation, à la pensée.
L'Art des peuples primitifs est purement réaliste. Chez eux la sensation qui fait naître l'œuvre d'art est rudimentaire, naïve, grossière même.
La vue d'un kangourou ou d'un renne inspire au chasseur l'idée de représenter ces animaux.... : ce sont là des sujets empruntés à la vie psychique inconsciente. . .
Un collier de perles ne nous fera point penser, pas plus qu'une « rivière» de diamants. Leurs irisations et leurs feux plairont à notre œil extérieur: nous ne les regarderons pas avec les yeux de Vesprit.
Nous reconnaîtrons donc une hiérarchie entre les « objets d'art », pour employer l'impropre expression courante, entre les ébauches de l'homme quaternaire et les inimitables vases grecs.
Quelle évolution entre le Xoanon, entre l'idole archaïque etl'Athéna de Phidias !
Les Athéniens voyaient leur ori-
VAH et V Idéal
gine dans cette image primitive. Elle leur disait la naissance de la Cité, l'enfance de leur civilisation ; elle leur rappelait leurs premiers pas dans la vie ; elle était pour eux un Talisman, dans le vrai sens du mot, un palladium.
Aussi gardaient-ils, avec vénération, le Xoanon d'Athéna Polias dans l'Erechteion.
Quelle évolution même entre les figures de l'Acropole de Pisistrate et celles de l'Acropole de Périclès !
Le musée d'Athènes a recueilli ces jeunes femmes parées de bijoux, aux joues fardées, aux cheveux tressés en nattes, qui dormaient leur sommeil de marbre parmi les fondations du mur de l'Acropole.
Leur attitude hiératique, Pénigmatique et noble expression de leur visage au sourire mystérieux, leur grâce naïve, leur charme étrange captivent et retiennent l'admiration. Mais elles sont d'un art gauche encore: le cou ne fait qu'un avec la chevelure qui tombe sur les épaules à la manière du « pschent » égyptien, les jambes
VArt et V Idéal
forment bloc et chez certaines d'entre elles les bras adhèrent au corps, les yeux sont bridés, fendus en amandes.
Peu à peu l'art grec se dégage de ces formes intéressantes mais primitives, pour nous donner un jour les Frontons du Parthénon, la Niké de Polonios et celle de Samothrace.
N'y a-t— il pas une hiérarchie entre ces différents signes d'un même art !
Mais soyons de notre temps. . .
Ne ressentons-nous pas une poignante émotion devant « l'infini »
d'une mer d'Artan, en face des apparences douloureuses et tourmentées d'un Rodin!
Devant Y Entrée des Croisés à Constantinople, nous nous trouvons en présence d'une œuvre « triple ».
Le décor est harmonieux et sonore; il se sérénise de bleus et de blancs, mais il s'éclaire déjà de la fauve lueur des incendies; il retentit des clameurs de la soldatesque et des plaintes des victimes.
Les figures éplorées du premier plan — le vieillard suppliant, la
VArt et V Idéal
femme à la chevelure tombante, etc.
— sollicitent notre pitié.
Et Toeuvre totale nous apparaît;non comme la reconstitution d'un« fait », d'un « épisode », mais tel qu'une synthétique prouesse de guerre, comme le symbole même de la victoire, comme la conquête idéalisée.
L'Entrée des Croisés à Constantin nople est un poème épique et non un tableau d'histoire.
Une nature morte (1) de Jordaens
(1) Nous nous servons de l'expression « nature morte » puisqu'elle est consacrée par l'usage, mais nous pensons avec M. Camille Mauclair que « l'idée est aussi fausse que le terme qui la définit. Il n'y a rien de mort dans la nature, et le paysage est une nature morte, ou alors la nature morte n'en est pas une, et même la représentation d'un animal ou d'un homme est aussi « morte », ou plutôt tout est une « nature vivante ». Gela revient à dire que nous sommes en présence d'un pur verbalisme et d'une désignation sans aucune valeur indiquant qu'il est parlé de tableaux représentant des fruits, fleurs, animaux tués ou objets divers, mais ne recélant aucune signification explicable en soi»... (Camille Mauclair: Trois Crises de VArt actuel.)
VArt et V Idéal
constitue surtout un ragoût de couleurs; elle est un régal pour notre œil qui se réjouit de voir la luxuriance des légumes et des fruits, le rutilement des cuivres, la somptuosité des draperies; elle ne nous procure guère d'autres sensations.
L'œuvre d'un Millet ou d'un Constantin Meunier nous révèle la vie des rudes travailleurs de la glèbe et de la mine qui incarnent l'éternelle souffrance ; elle nous invite à nous pencher en un geste fraternel vers cette pitoyable humanité : elle nous émeut.
Des œuvres comme V Ecole d'Athènes de Raphaël, comme la Cène de Léonard de Vinci, comme Le Bois sacré de Puvis de Chavannes font plus que nous donner des sensations; elles parlent à notre cœur, à notre imagination, à notre pensée tout à la fois.
Prenons quelques exemples empruntés au théâtre. Le « Vénusberg »
(du Tannhauser)^ peuplé de nymphes, de bacchantes et de satyres, personnifications riantes de nos pas-
L'Art et VIdéal
sions, de nos désirs et de nos luxures ; l'illusoire paradis aux fruits empoisonnés, l'Eden aux mensongères délices, le Vénusberg nous procurera des sensations.
Avec ses lentes théories de pénitents, en route pour le pardon et dont le chœur semble la montée au calvaire de toute la souffrance humaine, le décor printanier de la Wartburg nous émouvra.
Enfin l'ensemble de ce « drame musical » fera apparaître à nos yeux le duel entre notre esprit et nos sens, entre l'En-Haut qui nous appelle et l'En-Bas qui nous attire, entre l'amour pur que symbolise Elisabeth et l'amour charnel du Vénusberg.
Dans VOrphée de Gluck, comparons le premier acte — l'acte de la descente d'Orphée aux Inférieurs — à l'acte, d'une indéfinissable sérénité, des Champs-Elysées. A ce premier acte nous aurons surtout des sensations. Au deuxième et au troisième acte, nous nous surprendrons émus d'une manière indicible, en entendant cette musique élyséenne et ces chants
L'Art et Vldéal
d'une sublime mélancolie. De tout l'œuvre — empreint d'une spiritualité si subtile — nous dégagerons cette idée, chère aux anciens initiés, qu'il faut descendre aux Inférieurs, braver les dangers, maîtriser ses passions et dompter ses désirs, pour trouver Euridice — la Vérité Éternelle — en osant savoir, vouloir, se taire...
Il est même loisible de hiérarchiseras héros ou simplement les types créés par l'artiste, et l'écrivain.
Dans l'œuvre wagnérien, Tannhâuser annonce Parsifal, il en est le précurseur. Il rêve d'atteindre les paisibles sommets delà Wartburg, mais il retombe dans l'abîme fascinateur du Vénusberg.
Parsifal sort vainqueur du Jardin de Klingsor pour gravir, d'un pas sûr, les hauteurs vertigineuses de Montsalvat et ceindre la mystique couronne du Graal — symbole de la grâce divine.
Lohengrin, c'est le chevalier cuirassé de lumière, c'est l'homme intérieur qui s'extériorise pour réaliser le Bien.
La hiérarchie, entre ces héros, s'indiquera ainsi : Tannhâuser — Lohengrin — Parsifal.
Non content d'inventer, pour ses contes — cruels ou sublimes — des êtres d'exception, n'ayant « accepté de la terre que l'effort seul qu'elle nécessite pour s'en détacher », Villiers del'Isle-Adam chercha horsdu monde la créature d'élection digne d'un amour de poète : il la trouva dans l'au-delà du rêve.
Il créa cet être d'outre humanité qu'il appela « U Eve Future » et qui fut la fille de son génie. Femme irréelle, toute frémissante encore, toute frissonnante du souffle qui l'anima, belle ainsi qu'Aphrodite, sage comme Hypathie, faite pour les communions d'âmes, pourles baisers spirituels...!
Ainsi par son Verbe seul, le poète — accordant à la science une vertu divine — créa un être nouveau, inconnu dans l'humanité vivante, un êtr idéal, dans l'acception essentielle de ce mot, puisque l'écrivain ne put attribuer que la vie — suréminente
L'Art et V Idéal
il est vrai — de l'Idée à son « Ève Future ».
Est-il besoin de faire remarquer Pabîme qui sépare les héros imaginés par Villiers de l'Isle-Adam, des prognathes d'Emile Zola !
Nous résumerons notre pensée en disant que : Jordaens, Garpeaux, Massenet, Zola nous apparaissent comme des sensualistes ; Millet, Rodin, Chateaubriand, Chopin nous émeuvent; Léonard de Vinci, Michel- Ange, Beethoven, Villiers de Tlsle- Adam nous ouvrent les portes d'or de l'Idéal.
Nous n'avons cité ni les Chaldéens, ni les Perses, ni les Egyptiens.
C'est que Fart dans l'antiquité était essentiellement symbolique et idéaliste.
L'art égyptien, Fart chaldéen, Fart persan à Fépoque mazdéenne sont des arts idéalistes, des arts composites. Ils n'imitent pas, ils créent des êtres qui réunissent en eux les traits essentiels de créatures bien ou malfaisantes, ils inventent en dehors de la nature, des apparences surhumai-
VArt et l'Idéal
nés ou divines qui symbolisent des croyances, qui concrétisent des principes, des notions abstraites.
Jamais nous n'avons vu dans la nature un Sphinx égyptien, un Keroub chaldéen, un Démiurge perse.
Les Grecs créèrent, eux aussi, un art idéaliste. Mais ils ne cherchèrent pas à inspirer la terreur ou la crainte ; ils inventèrent la Beauté impassible, celle qui prend le rythme baudelairien pour dire :
Je trône dans l'azur comme un sphinx in-
[compris,
J'unis un cœur de neige à la blancheur des
[cygnes,
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
L'expression de l'âme n'altérait pas la beauté calme et sereine des héros et des dieux Hellènes ; aucun trouble intérieur — joie ou douleur — ne « déplaçait les lignes » de leur corps marmoréen.
Les divinités de l'Hellade ne pensaient point.
VArt et VIdéal
Les Grecs personnifièrent les phénomènes mystérieux, les forces immanentes de la nature, ils déifièrent rhomme.
Michel-Ange fit de lui un Titan douloureux, un prophète surhumain, un penseur sublime (1) ; tandis que
(1) Nous nous permettons de suggérer au lecteur une comparaison entre le Penseur de Michel-Ange et celui de M. Auguste Rodin.
Le Penseur de la chapelle des Médicis semble rêver plutôt que penser... Sa rêverie ou sa méditation l'ont projeté loin d'ici-bas, car son regard paraît perdu dans la contemplation d'un mirage lointain... Songe-t-il à Florence ? Non il n'appartient plus à cette terre : il doit habiter une mystérieuse contrée où il oublie les passions, les petitesses, les laideurs humaines... Sa pensée est calme comme l'attitude qui la matérialise.
Le Penseur de M. Aug. Rodin est tourmenté par la gestation de l'Idée... A l'acuité de son regard on devine celle de sa vision : c'est le regard d'un œil intérieur,.. Ce Penseur souffre de tout l'effort de sa pensée. Il est bien de ce temps où le labeur cérébral s'accompagne d'une réelle torture physique, d'une profonde inquiétude morale, dégénère en névrose, s'achève en neurasthénie, .
UArt et VIdéal
Léonard de Vinci nous donnait l'image divine du « Saint-Jean » dont le sourire fait désespérer des félicités que son geste promet.
Le Penseur de Michel-Ange a maîtrisé sa pensée ; le Penseur de M. A. Rc~ din est dominé par elle, aussi imprimet-elle à la matière qui la modèle cette douloureuse attitude que n'a pas le Médicis.
Mais pourquoi ne citerions-nous pas quelques passages au moins des belles pages que — dans ses Vues d' Amérique — M. Paul Adam a consacrées à la noble souffrance du Penseur.
« Fils de la matière dont il se dégage à « demi, l'homme repose sur elle. De la « terre à lui-même il y a parenté. Son «poids l'attache encore au sol, et sa masse « aux reliefs des champs. Il participe à « toute la force de la planète. Il est le « Titan, le colosse invincible. Car rien « ne surpasse l'esprit en forée. Rien ne « surpasse l'idée en puissance.
« Et l'homme est la cellule cérébrale de « la planète. Il dépend de ce corps sphé- « rique, comme du sien dépend l'organe «qui se contracte pour sécréter la pensée. « Aussi M. Rodin a-t-il marqué ce travail « et cet effort, par la crispation des jam- « bes, par celle de la main qui saisit le « menton, par toute la torture nerveuse.
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Les primitifs, eux, les Angelico, les Lippi, les Memling furent des mystiques dont le pinceau fixa les saintes extases, décrivit les splendeurs
« qui creuse ici, qui gonfle là ce colosse « musculeux, qui le tord, qui le noue, « pour ainsi dire autour du concept en « élaboration derrière le front dur et « vaste. Jamais le pouvoir de suggestion « ne joua rôle plus capital dans une œu- « vre plastique.
« Le Penseur est une efïlorescence pla- « nétaire... Par le moyen de l'homme, de « ses associations engendrant les indivi- « dualités nouvelles des races, la planète « se pense Elle se regarde, elle s'inven- « torie, elle se compare aux astres. Les « peuples sont la conscience de la per- « sonne planétaire, sa conscience, sa ner- « vosité, son encéphale. Prométhée mé- « dite : il calcule, il induit, il rêve, « invente...
« Ce sera la gloire de M. Rodin d'avoir affirmé la suprématie de l'idée »
Nous ne pourrions assez louer la savante étude de M Camille Mauclair : Les Idées et le Symbolisme de M. Rodin (dans Trois Crises de VArt actuel).
Les pages émouvantes que M. Mauclair
L'Art et V Idéal
du ciel, fit croire aux joies d'En-Haut.
Sous l'austère pureté des lignes, sous la grâce émaciée des corps, l'âme des anges, des Vierges et des saints transparaît... Elle s'élève, comme un blanc lys hors du vase charnel... elle rayonne... elle éclaire leurs visages séraphiques d'une lueur surnaturelle.
Depuis, l'art s'est humanisé. Loin de grandir l'homme, de le héroïser, de le diviniser, il nous le montre tel qu'il est et même tel qu'il n'est pas toujours, mais tel qu'il le voit.
Nous avons assisté et nous assistons encore à la glorification de l'homme de la glèbe et de la mine peinant et souffrant, voué à d'écrasants labeurs. Meunier surtout a su trouver de poignantes attitudes, des gestes d'une infinie détresse pour
consacre aussi aux derniers jours d'Eugène Carrière nous ont rappelé le Phédon, la mort de Socrate...
L'ouvrage intitulé Trois Crises de VArt actuel est d'ailleurs remarquable par la profondeur des critiques, par l'originalité hardie des aperçus de son auteur. C'est un livre d'avant-garde.
VArt et Vldéal
traduire, en poèmes de bronze, la misère des déshérités.
Cette loi de hiérarchie nous permet donc de classer les œuvres non plus par école, c'est-à-dire d'après leur nationalité, mais d'après la conception qui les a fait naître, et d'après ce qu'elles expriment. Elle nous permet aussi de catégoriser les artistes d'après le but qu'ils ont poursuivi.
Il existe dans chaque école des œuvres qui ne nous projettent guère hors de la sphère sensorielle ; il en est d'autres qui nous émeuvent, d'autres qui nous suggèrent des idées, qui nous convient au rêve, à la méditation, à la pensée. Ce qui est propre à chaque école, c'est la manière d'exprimer ces sensations, ces émotions ou ces idées. Ce qui distingue chaque école c'est le vêtement: la forme, la couleur.
La couleur d'un Flamand n'est pas celle d'un Italien: la couleur d'un Italien diffère de celle d'un Espagnol.
Au-dessus de la classification traditionnelle des Ecoles d'Art, il existe,
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— si nous prenons comme point de départ la loi de hiérarchie, une classification plus philosophique et non moins exacte.
Si le milieu, si la « température morale » (1); comme dit Taine, doit avoir une certaine influence, c'est plutôt sur la manière d'exprimer que sur la façon de concevoir.
Et d'ailleurs la théorie de Taine a fait son temps. « Dans un milieu,
(1) La théorie de Taine est trop connue pour que nous l'exposions ici. Nous rappellerons seulement que l'auteur de la Philosophie de l'Art compare l'artiste à une plante qui a besoin d'un certain sol, d'un certain climat, pour croître et donner des fruits.
« 11 faut, dit-il, étudier la température morale pour comprendre l'apparition de telle espèce d'art, la sculpture païenne, ou la peinture réaliste, l'architecture mystique ou la littérature classique, la musique voluptueuse, ou la poésie idéaliste. Les productions de l'esprit humain comme celles de la nature vivante ne s'expliquent que par leur milieu.... Cette température influera sur l'artiste, trouvera en lui des facultés personnelles et des facultés de race qu'elle développera plus ou moins... »
VArt et Vldéal
écrit M. Hennequin (1), qui semble avoir une physionomie très déterminée — gaîté facile et mobilité bruyante — dans le Paris moderne, le roman va de Feuillet à Goncourt, de Zola à Ohnet ; le conte de Halévy à Villiers de TIsle-Adam ; la poésie de Leconte de Tlsle à Verlaine ; la critique de Sarcey à Taine et Renan; la comédie de Labiche à Becque ; la peinture de Gabanel à Puvis de Ghavannes, de Moreau à Redon, de Raffaëli à Hébert ; la musique de César Frank à Gounod et Offenbach. »
Ainsi que M. Péladan l'observe dans sa Réfutation esthétique de Taine : «le même milieu n'a-t-il pas vu simultanément Ingres, Delacroix, Millet, Marilhat, Corot, Pradier et Carpeaux, Gavarni, Daumier ?. .. Le fils du notaire et de la paysanne, Léonard,plus racé qu'un Charles Ior, bon comme un saint, prodigieux comme Faust, aussi fort que Michel-Ange parle Carton, aussi suave que Raphaël
(1) E. Hennequin : La, critique scientifique.
VArt et V Idéal
par la Cène et aussi mystérieux que le mystère par lui-même, n'est ni une plante florentine ou lombarde, ni même un homme puisqu'il possède l'attribut divin qui est de créer »...
La théorie du milieu ne pourrait, selon nous, s'appliquer qu'à Part architectural. Le temple grec, le temple égyptien, le temple indou, la cathédrale sont des œuvres impersonnelles, collectives, inspirées par le milieu même où elles surgirent; elles apparaissent comme des gestes de foi mués en pierre. Elles sont le produit d'une époque, elles reflètent une civilisation tout entière.
Le Parthénon est un raisonnement architectural.
La cathédrale est une ardente prière.
Grâce au critérium que nous avons choisi, nous pourrons établir des degrés parmi les œuvres ; nous pourrons dire que telle œuvre est plus belle que telle autre, établir des comparaisons. Grâce à lui encore, nous pourrons résoudre la question de
L'Art et Vldéal il
savoir si la Beauté idéale est plus belle que la Beauté réelle.
En d'autres termes, faut-il chercher la Beauté dans la réalité ou hors du réel ; Fart doit-il être idéaliste ou réaliste c'est-à-dire n'avoir pour but que la reproduction fidèle de la réalité ?
Nous n'avons pas dessein de citer ici toutes les définitions de l'art et de l'œuvre d'art qui ont été données.
Nous ne ferons que signaler l'avis ou plutôt l'article de foi de deux de nos contemporains, celui de John Ruskin et celui d'Emile Zola.
Selon Ruskin « les artistes doivent aller à la nature en toute simplicité du cœur, sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir. Sans rien idéaliser non plus, est-il besoin de le dire !
« Choisir est une insolence, mais idéaliser est un sacrilège. C'est la prétention paradoxale, inouïe d'un esprit étroit, qui impuissant à pénétrer la beauté éparse dans la nature, entreprend de la créer selon ses misérables imaginations. L'imagination
L'A rt et V Idéal
n'a rien à créer: son rôle est, si l'on veut, de pénétrer la vérité, d'associer la vérité, de restituer la vérité. Ce ne doit jamais être de substituer ou d'ajouter quelque chose à la vérité. »
« Aucune déesse grecque, dit encore Ruskin, n'a jamais été moitié si belle qu'une jeune Anglaise d'un sang pur.»
C'est-à-dire que Ruskin préfère la vie à la Beauté. C'est aussi la théorie d'Emile Zola pour qui le but de l'Art est d'exprimer la vie : « Nous faisons du style et de l'art avec notre chair et notre âme ; nous sommes amants de la vie ; nous vous donnons chaque jour un peu de notre existence. »
« Si l'œuvre, ajoute l'auteur des Rougon-Macquart, n'est pas du sang et des nerfs, si elle n'est pas l'expression entière et poignante d'une créature, je refuse l'œuvre, fût-elle la Vénus de Milo...
« Je n'ai guère souci de beauté, ni de perfection. Je me moque des grands siècles. Je n'ai souci que
L'Art et V Idéal
de vie, de lutte, de fièvre (1). »
Idéaliser est un sacrilège pour Ruskin. Mais qu'est-ce qu'idéaliser?
qu'est-ce que l'idéal ? qu'est-ce que l'idéalisme ?
Nous dirons tout d'abord qu'idéaliser c'est embellir les choses, magnifier la vie. Qu'importe donc si elles ne contiennent pas toute la beauté espérée ! Il est une beauté d'au-delà que l'idéaliste sait découvrir et exprimer.
Le réaliste demande à l'art de lui donner la sensation du réel. Si l'art n'avait que ce but, l'œuvre serait inférieure à la réalité. Le but de l'art est de transfigurer le réel (2).
(1) Emile Zola : Mes haines.
(2) A l'appui de notre thèse, nous sommes heureux de pouvoir invoquer l'avis d'Ed. et J. de Goncourt : « Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, les trois accidents de Vêtre sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde, est une décomposition et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette misère et ce
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Qu'eût été la prouesse d'Achille, sans le poème d'Homère ? Une aventure amoureuse, rien de plus. Le poète de Ylliade Ta chantée, et en la parant de la beauté de ses vers, il a fait d'elle une épopée, une œuvre immortelle. Grâce à lui, Achille, Ulysse, Hector, Patrocle sont devenus des héros.
L'on se méprendrait beaucoup si on ne voulait voir dans l'idéalisme qu'une tendance vague ou qu'une nébuleuse théorie.
M. A. Ricardou le dit avec beaucoup de raison :« Alors même que l'idéal se réduirait à un rêve, encore ce rêve serait-il une réalité dans notre pensée (1). »
L'idéal est inséparable de l'idée ; il n'existe que dans l'idée.
Il faudrait, pour exposer les différents systèmes idéalistes, remonter à la philosophie de Pythagore qui
cynisme de matière, le voile, l'image, le symbole, la spiritualité ennoblissante... » (Idées et Sensation,) (1) A. Ricardou : De V Idéal. (Alcan.)
considérait la pensée comme l'essence de l'Univers.
On connaît la théorie des Idées de Platon. Le philosophe du « Banquet »
faisait de Vidée le modèle éternel des choses, le principe de l'existence et de la connaissance. Il lui accordait comme attributs : la perfection, l'immuabilité, l'université et l'éternité.
« Lysis » est Vidée de l'amitié, comme le « Banquet » est Vidée de l'amour. Les « Lois » contiennent Vidée du juste. La « République »
renferme Vidée de l'Etat, les œuvres de Platon réalisent l'idéal de leur auteur dans les différents domaines de la philosophie, de la politique, de la morale.
C'est peut-être dans le « Banquet»
que Platon — parla bouche de Diotime — « savante sur tout ce qui concerne l'amour et sur beaucoup d'autres choses » — développa, avec le plus de noblesse et d'élévation, sa théorie idéaliste.
Commencez, dit-il, par rechercher les beaux corps et d'abord n'en aimez
UArt et l'Idéal
qu'un seul. Vous reconnaîtrez ensuite que la beauté qui réside dans un corps est sœur delà beauté qui réside dans les autres et vous envisagerez la beauté de tous les corps comme une seule et même chose.
Mais le corps est la forme concrète de la vie, du mouvement, de l'harmonie dont l'âme est le principe.
Elevez-vous donc de la beauté du corps à la beauté de Pâme et considérez celle-ci comme bien plus relevée que la première. Toutes les âmes elles aussi sont belles de la même beauté, de même que vous avez entrevu un type unique de beauté sensible, concevez un critère universel de beauté morale. Regardez la beauté physique comme peu de chose. Après avoir admiré les belles actions, pensez qu'elles ne sont que des manifestations de l'esprit. De la sphère de l'action passez donc à celle de l'esprit et contemplez la Beauté des sciences.
Vous arriverez ainsi à considérer la Beauté sous un aspect plus large...
Après avoir parcouru tous les degrés du beau, vous apercevez une
VArt et V Idéal
beauté merveilleuse... Beauté éternelle,incréée et impérissable , exempte d'accroissement et de diminution ; beauté qui n'a rien de sensible, ni rien de corporel, qui existe éternellement et absolument par elle-même; beauté de laquelle participent toutes les autres beautés. Quand des beautés inférieures on s'est élevé à cette beauté parfaite on touche presque au but. « Car le droit chemin de l'amour, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi... Si quelque chose donne du prix à cette vie, c'est la contemplation de la beauté absolue... »
Qu'est-ce que cette perfection ob-
VArt et V Idéal
tenue par sélection, par comparaison entre les différentes beautés, sinon l'Idéal même réalisé par l'effort constant vers la « Beauté absolue ».
Transposée dans le domaine esthétique, cette théorie devait aboutir à l'art de Phidias. Cet art n'exprimet-il pas plastiquement la « Beauté parfaite » — synthèse des beautés inférieures, puisque partielles et isolées ; beauté obtenue, elle aussi, par comparaison, par sélection I Nous ne ferons que citer les quatre autres grands systèmes idéalistes : l'idéalisme transcendantal de Kant, l'idéalisme subjectif de Fichte, l'idéalisme objectif de Schelling, l'idéalisme absolu de Hégel.
Ils sont d'ailleurs trop connus pour que nous les exposions ici.
En esthétique et en art, idéalisme a un sens tout spécial : il s'oppose à réalisme et à naturalisme.
L'art idéal ne s'astreint pas à imiter scrupuleusement la nature : il l'ennoblit, il la transfigure. C'est de cet art que^ Balzac disait : « l'art est la création idéalisée ».
VArt et l'Idéal
D'après M. Ricardou, « l'idéal est la conception du possible et de l'indéfiniment possible... entre l'infini sur lequel il s'appuie et Pinfini auquel il aspire, il s'élève d'un mouvement que rien n'arrête ; entre ces termes, c'est un rapport qui toujours tend à hausser l'inférieur jusqu'au supérieur... L'idéal est la conception progressive dans une forme déterminée de la perfection que peut, à un moment donné, réaliser un être ! (1) »
L'idéal est personnel et individuel.
Il existe aussi un idéal impersonnel.
L'idéal a une valeur subjective et une valeur objective que M. A. Ricardou a bien fait ressortir.
En art, l'idéal semble être la conception d'une œuvre qui réalise la plus grande perfection possible. Et Platon assigne comme qualités, comme caractères à la perfection :
l'unité dans la variété, Tordre et l'harmonie.
L'étymologïe du mot idéal nous ap-
(1) Ricardou : De l'Idéal.
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prend qu'il vient du verbe grec tôwe poétique pour eiow qui signifie : je vois, mais je vois avec les yeux de l'esprit.
L'idéal est donc ce qu'on voit avec les yeux de l'esprit ; c'est la vision intérieure, le rêve invisible. Idéaliser, c'est tenter de représenter ce qu'on voit avec les yeux de l'esprit plutôt qu'avec les yeux de la chair.
Est-ce refuser de représenter la vie?
Non, mais c'est refuser de la représenter sous ses aspects extérieurs, sinon les plus repoussants, comme le firent parfois les réalistes qui furent surtout des analystes. Ils s'intéressèrent, pour les dépeindre, à un moment de l'existence, à l'état d'âme passager d'un individu, à tel de ses actes psychologique ou physiologique, choisi trop souvent par système, parmi les plus vils, parmi les plus bas...
Leurs « modèles », loin d'être entités synthétiques, ne concrétisent pas telle irrésistible passion, tel vice originel, comme les hommes-mondes d'un Shakespeare ou d'un Balzac.
VArï et l'Idéal
Leurs « modèles » sont surtout des « bêtes humaines ».
En voulant exprimer la vie, les réalistes, en littérature, comme en peinture, firent avant tout œuvres d'analyse et d'actualité.
L'idéaliste, lui, cherche à pénétrer la vie ; il sait que le visible n'est qu'une manifestation de l'invisible et que ce qui importe surtout, c'est l'essence des choses et non leurs apparences. Après avoir pénétré la vie il tâchera de l'exprimer tout entière, dans une œuvre qui soit une synthèse, qui contienne l'essence même de cette vie manifestée sous ses aspects multiples et changeants.
Idéaliser c'est donc tout d'abord voir au delà des apparences, au delà des choses transitoires; c'est ensuite synthétiser avec beauté.
Le réalisme limite la représentation de la nature à ses aspects particuliers qu'il analyse avec une minutieuse exactitude.
L'idéalisme la représente sous ses aspects essentiels qu'il réunit en un ensemble harmonieux résultat d'une
VArt et VIdèal
vision intérieure. Au moyen de caractères généraux, de traits essentiels empreints de beauté l'idéaliste créera un archétype, là où le réaliste ne fera que reproduire une physionomie individuelle.
L'idéaliste pense que le corps n'est qu'un flacon qu'il ne suffit pas de tailler artistement, mais en quoi il faut emprisonner l'essence volatile, le parfum pénétrant. Il croit que le visage n'est que le masque de l'âme et il cherche à scruterl'être intérieur, le moi mystérieux, à découvrir les secrètes contrées de l'âme, là où le réaliste ne fait que s'arrêter aux apparences et que nous donner une sensation de forme ou de couleur, une ressemblance purement superficielle.
Pour le réaliste, la réalité c'est le modèle qu'il s'agit de copier fidèlement, pour l'idéaliste, elle est un tremplin qui l'aide à se projeter hors du monde sensible.
En résumé, idéaliser, c'est faire la somme des qualités, bien plus que celle des défauts, c'est faire le total
VArt et ïîdèal
des beautés plutôt que celui des laideurs.
V Aphrodite de Mélos — appelée communément Vénus de Milo — est une œuvre idéaliste, parce qu'elle réunit au suprême degré, ces conditions.
Elle manifeste l'idée de beauté ; elle rend concrète cette abstraction.
Elle lui donne un corps et nous la fait comprendre.
C'est une œuvre complexe, une œuvre composite.
C'est un agrégat, de précellences partielles, une somme de perfections individuelles. C'est un total de splendeurs isolées, une synthèse de beautés éparses. C'est un ensemble idéal de réalités sublimées. C'est une parèdre. Aussi elle ne change pas : elle est immuable. Elle plane au-dessus des écoles. Belle il y a deux mille ans, elle l'est encore aujourd'hui et elle le sera toujours, puisque c'est un absolu réalisé plastiquement. Ce n'est pas telle ou telle femme, c'est la beauté éphémère libérée de ses imperfections, exempte de ses dé-
VArt et VIdéal
fauts : c'est la beauté idéale de laquelle participent toutes les beautés réelles. C'est pourquoi Y Aphrodite de Mélos est une œuvre-monde, une œuvre éternelle. Aussi est-elle supérieure à la jeune Anglaise d'un sang pur que Ruskin lui préférait.
Elle manifeste la beauté sensible et elle vit de cette vie sereine que son Créateur lui a insufflée et qu'elle signifie par l'eurythmie idéale de son geste, elle enseigne la beauté que nulle réalité ne peut égaler car, par elle, l'humaine beauté est dépassée.
Elle est sereine et belle parce qu'elle ignore le désir impur qui fait frissonner la chair et le souci qui ride les fronts mortels.
Elle ne connaît ni la joie, ni la souffrance, ni le rire, ni les larmes, mais elle sourit, heureuse d'être sereine et belle. Elle est de marbre, mais immortelle, car elle s'appelle F Aphrodite Victorieuse, Y Aphrodite de Mélos.
La jeune Anglaise d'un sang pur — si par impossible elle égale, durant sa jeunesse la déesse grecque — se
VAri et l'Idéal
désagrégera un jour, dans l'horreur et le mystère de l'hypogée, car elle n'est qu'une apparition éphémère de cette Beauté périssable que l'artiste cherche à rendre impérissable en la fixant en une attitude harmonieuse et éternelle.
Si Y Aphrodite de Mélos est une somme, la Joconde de Léonard de Vinci est le résultat d'une équation entre la beauté des idées et la beauté des formes; c'est la beauté spirituelle transposée dans le monde des apparences sous les traits de Monna Lisa.
Interrogez la Joconde et elle vous répondra :
Je n'existe que par la volonté de mon Créateur le divin Léonard et je ne serai que ce que tu voudras que je sois, que ce que tu penseras que je suis. Car je ne suis qu'une enveloppe et je n'ai d'autre esprit pour penser, que le tien... Si ton âme est dénuée d'idéal, je resterai muette pour elle.
A toi de me tirer de mon être en m'accordant « Vêtre ». Sois pareil à Pygmalion: donne-moi la vie en me prêtant ta pensée.
VArt et VIdêai
J'ai vécu jadis aux Inférieurs où j'ai connu la douleur d'être une mortelle : je m'y nommais Monna Lisa. De race Orphique, le Vinci a su vaincre la matière sous les traits du monstrueux gardien du seuil et grâce à lui maintenant je mène — comme une ombre heureuse — une existence élyséenne I
Je regarde passer la vie, je vois le tourbillon des humains et je pénètre leur cœur. Je les surprends en proie aux passions terrestres, aux prises avec le destin, malheureux ou heureux, selon que la fortune leur est adverse ou favorable. Je ne les plains ni ne les méprise, je ne les hais ni ne les aime... Que sont donc ces fugaces beautés, ces grâces éphémères: elles tomberont en poudre après avoir connu ia hideuse vieillesse. Je les résume et les immortalise...
L'art m' ayant libérée du sexe et affranchie du temps, je ne désire plus et ne vieillirai point: mes traits ignoreront les rides, mes lèvres ne blêmiront pas, mon regard sera toujours d'azur 1
Que m'importent les ambitions et
VArt et V Idéal
les luttes, les convoitises et les rivalités des hommes ! Elles sont vaines et je le sais. Il n'est qu'un effort, selon la vérité : celui qui tend à fuir le transitoire pour V éternel.
Je ne suis qu'une image. Cependant à ceux qui s'efforcent de me deviner, je démontre que l'œuvre d'art, elle aussi, a son verbe : la Beauté qui fait d'elle une forme divine. Mais j'appartiens au monde des créatures illusoires, enfants des demi-dieux.
Vivante je n'ai été pour le Vinci que l'occasion d'une œuvre immortelle. Peut-être l'ai-je aidé à découvrir le magistère de Beauté. Il s'est réalisé en moi.
Plastiquement je suis la sœur de Y Aphrodite de Mélos. Spirituellement je m'apparente à cette mystérieuse Diotime, inspiratrice de Socrate, à la sublime Hypathie, martyre de la Sagesse.
J'ignore les rires et les pleurs, je suis sereine, et la sérénité réside dans le détachement des choses terrestres.
Je suis sereine, étant née parmi les
VArt et l'Idéal
chants et les musiques et je souris...
Et mon sourire dit que le bonheur ne peut se trouver que dans l'azur qui fuit derrière moi. Et mon sourire est indulgent à ceux qui n'atteindront jamais les sommets que j'habite. Car, étant un absolu réalisé, je suis audessus de la viequipasseàmespieds, étant surhumaine, je ne connais ni les douleurs, ni les joies.
Je suis inégalable et non pareille, parce que je suis une somme deprécellences, une synthèse de vertus.
Mon visage reflète une âme absente de mon corps, car je ne suis qu'une apparence ; mais c'est de Psyché elle-même, l'aérienne Psyché dont je suis le symbole...
« La piltura è cosa mentale», écrivait Léonard de Vinci. En effet ses œuvres sont de sublimespensées réalisées. Que reste-t-il du modèle dans Monna Lisa? Ne sommes-nous pasen présence d'un être nouveau, d'une créature d'une essence supérieure à celle des mortelles.
La femme idéale pensée et créée
L'Art et VIdé&l
par le Vinci est la sœur de Y Eve /ïzture de Villiers de l'Isle-Adam.
Elle est, elle aussi, un « être d'outre-humanité » et elle pourrait dire avec Hadaly :
« Si tu savais quels trésors de vertiges, de mélancolie et d'espérance cache mon impersonnalité ! Ma chair éthérée, qui n'attend qu'un souffle de ton esprit pour devenir vivante, ma voixoù toutes les harmonies sont captives, mon immortelle constance n'est-ce donc rien, au prix d'un vain raisonnement qui te «prouvera » que je n'existe pas ?
« Gomme si tu n'étais pas LIBRE de te refuser à cette vaine et mortelle évidence, alors qu'elle est ellemême si douteuse, puisque nul ne peut définir où commence cette EXISTENCE dont il parle ni en quoi son essence ou sa notion consistent.
Est-il à regretter que je ne sois pas de la race de celles qui trahissent ?
de celles qui acceptent, d'avance, dans leurs serments, la possibilité d'être veuves ? Mon amour pour être pareil à celui dont palpitent les An-
ges, a des séductions peut-être plus captivantes que celui des sens terrestres,où dort toujours l'antique Gircé 1 »
U Aphrodite de Mélos et la Joconde ne reproduisent pas des types particuliers, des types nationaux. Nous ne les rencontrerons ni en Grèce ni en Italie. Ce sont des archétypes.
Il est donc possible de créer une beauté idéale — synthèse de réalités sublimées. C'est ce que Ruskin n'a pas compris ; il n'a pas compris davantage qu'idéalise^c'est emprunter à la vie ses éléments les plus proches de la perfection pour les constituer en vie essentielle, idéale ; c'est sublimer la vie.
Pour l'idéaliste l'œuvre d'art est une pensée manifestée, une vision extériorisée, une âme et non une vaine apparence.
C'est ce que le grand Carlyle exprime sous cette forme profonde :
« La matière est esprit, manifestation de l'esprit ; bien plus, la chose imaginée, la chose conçue, de quelque
VArt et VIdéal
façon que ce soit, comme visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, obscurci par l'excès même de son éclat... Toutes les choses visibles sont des emblèmes ; ce que tu vois n'est pas là pour son propre compte. A proprement parler il n'y a rien là. La matière n'existe que spirituellement, pour présenter quelque idée et l'incarner extérieurement...»
Ici encore nous trouverons une application de la loi de hiérarchie.
Si, par la forme, l'œuvre d'art s'adresse à nos sens, par la parcelle d'âme qui l'anime elle nous émeut et par la somme d'esprit qu'elle recèle elle parle à notre pensée.
Dans son livre Qu'est-ce que l'Art, Tolstoï se demande ce qui distingue l'œuvre d'art de celle qui ne l'est point. C'est précisément cette parcelle d'infini, cette somme d'absolu qu'elle contient, cette auréole d'une mystérieuse divinité dont elle est le reflet. Les œuvres d'art sont
VArt et l'Idéal
comme des miroirs. Mais il ne faut pas qu'elles soient pareilles à ces miroirs qui, déformant le visage qui s'y mire, l'allongent ou le dépriment, le rendent laid et grotesque. Nous les voulons semblables à ce Miroir de Vénus de Burne-Jones où de gracieuses jeunes femmes voient leur beauté se refléter dans la nappe de cristal d'une eau pure et limpide.
UOrphée aux Enfers d'Offenbach est une inepte parodie, une mauvaise action et ne sera jamais une œuvre d'art.
Pour Kant et l'école kantienne, pour Herbért Spencer et les évolutionnistes anglais, l'art n'est qu'un jeu; pourGuyauil n'est qu'une gymnastique de l'esprit.
Au début de son remarquable ouvrage sur V Idéal }M. Ricardou considère, lui aussi, l'art comme un jeu ; mais il corrige ensuite, et de fort heureuse manière, sa définition première. « Le jeu, dit-il, c'est la fiction, l'art c'est la traduction de ce que no-
tre nature a d'essentiel. Le jeu s'arrête à la surface et ne vise qu'à l'ingéniosité, l'art tend à l'expression éloquente de ce qu'il y a de vrai en nous. L'Art dépasse le jeu comme la réalité morale de l'âme se cherchant dansleschoses dépasse, les vains amusements de l'âme qui s'y oublie. »
Dans son Essai sur les Passions, M. Th. Ribot observe, avec justesse et non sans une légère pointe d'ironie, que les artistes attribuent à l'art un « caractère sacré ».
« L'artiste, écrit-il, surtout le poète, est un inspiré, un révélateur, un prophète, un voyant qui dépasse de beaucoup le niveau de l'humanité.
Cette croyance se rencontre dès l'antiquité, même chez les philosophes (le tepov ô ™ê/]ty)ç de Platon)
« L'Art n'est pas un amusement, un délassement ; cette opinion est un sacrilège. Il est une nécessité d'être avec l'idéal; il estla recherche duplaisirde la possession qui, satisfaite, recommence,parce que le but poursuivi n'est pas une abstraction,mais un objet
VArt et VIdéal
d'amour que ses manifestations multiples n'épuisent pas. »
N'en déplaise à M.Ribot,c'est cette « croyance »qui a fait naître les œuvres les plus belles, celles qui ne meurent pas.
Oui l'artiste digne de ce nom est un hiérophante et non un amuseur.
Pour lui, créer n'est pas un jeu, c'est un enfantement spirituel.
Pour lui, l'œuvre d'art n'est pas que l'occasion du « plaisir esthétique » : c'est un acte de foi.
La « Sixtine »,la c< Cène », «Parsifal »,la « Neuvième Symphonie », ne doivent point leur existence à une simple gymnastique de l'esprit. Ces œuvres sont nées dans la souffrance la plus noble.
« Quand le but est sublime — dit Socrate à Phèdre — tout ce qu'on souffre pour y atteindre ne Test pas moins. »
Entre la théorie qui ramène 1 art à un jeu, et la conception de « l'artreligion », nous n'hésitons pas et nous adoptons la profession de foi
VArt et l'Idéal
de Richard Wagner (1): « Mon art, c'est ma prière : et croyez-moi, nul artiste, véritable artiste, ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense ; car ceux-là qui mentent, se trahissent en leurs œuvres dès lors stériles et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir œuvre d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité »...
L'artiste n'est pas davantage un cas pathologique, « un aliéné, comme l'affirme Lombroso dans Vhomme de génie. »
M. Georges Hirth a rencontré l'argument lombrosien et Ta réfuté de manière péremptoire. Nous ne pouvons qu'admettre ses conclusions, en regrettant de ne pouvoir les reproduire « in extenso » (2):
« La grande faute de Lombroso, dit-il, a été, il me semble, de selais-
(1) Villiers de FIsle-Adam : Chez lez Passants.
(2) Georges Hirth: Physiologie de VArt (traduit de l'allemand par L. Arréat) Alcan,
UArt et l'Idéal
ser entraîner par son idée, ingénieuse en elle-même, à tirer l'explication de la notion de génie trop exclusivement des éléments fantastiques, bizarres, originaux, surtout de la forme originale qu'on a traduite en termes moteurs. S'il s'étaitborné à prétendre, dans un cas ou dans l'autre, que, à côté de l'activité intellectuelle certainement géniale, il se présente des symptômes de maladie mentale, sa théorie aurait un tout autre aspect
L'auteur de Y Homme de génie se réclame d'une foule de jugements généraux anciens et modernes, depuis Aristote, Platon et Démocrite, jusqu'à Diderot, Nerval, Flaubert, et Dostoïeswky...
Lombroso cite aussi des livres entiers de trois auteurs allemands favorables à sa théorie. Mais dans aucun de ces jugements nous ne trouvons une analyse réellement objective des nombreuses manifestations du génie. On se contente de produire avec un parti pris évident une série de cas, où -le génie, réel ou prétendu, appartient à cette sorte de systèmes
VArt et V Idéal
mémoriels que j'ai désignés plus haut du nom de « malsains ». C'est aux poètes et musiciens extravagants, aux visionnaires, aux spirites, aux extatiques, aux sibyllins, aux habitants de la quatrième dimension, aux prophètes et aux apôtres, aux saints, aux aventuriers conquérants, que Ton s'en tient. Quant aux génies des arts plastiques, il n'en ] est presque nulle part question 1
Les centaines de cas où le génie s'est trouvé en harmonie parfaite avec les conditions physiques de son bienêtre sont passés sous silence ; ou bien on enfle « en signes de dégénérescence » incurables des traits d'une mesquinerie ridicule, empruntés à des anecdotes suspectes de la vie privée, de petites faiblesses humaines, telles qu'en possède chaque journalier. On ne passe pas à ces pauvres hommes de génie les émotions si naturelles qu'entraîne avec soi toute activité intellectuelle intense, celles mêmes du modeste fonctionnaire et du commerçant, du professeur et de l'officier, du
VAri et VIdéat
contremaître et du médecin, etc.
Il n'est guère d'homme fort qui n'ait des moments de colère, comme l'été a ses orages ; chez le commun des mortels c'est là une réaction naturelle d'un organisme en bon état, mais chez le génie, c'est une manifestation « épileptoïde ».
L'artiste ne peut, sans déchoir, renoncer au rôle suréminent qui lui est dévolu.
De nos jours, l'art a cessé d'être un sacerdoce, pour tomber dans la veulerie ou dans le mercantilisme. ...
Qui dira le mot magique capable de rouvrir la porte de l'Idéal ? Quel sera le signe, quels seront les actes de foi, les gestes d'art des adeptes de l'esthétique nouvelle? Par quels symboles insolites, par quelles appar;tions imprévues, par quels miracles plastiques, lumineux ou sonores la Beauté se révèlera-t-elle à nos yeux?
la science apportera-t-elle à l'art, l'idéal qu'elle paraît lui avoir refusé jusqu'à ce jour ?...
Autant de questions que nous de-
VArt et l'Idéal
vonsà l'heure présente — et non sans inquiétude — laisser sans réponse.
Et d'ailleurs nous nous sommes proposé avant tout, de répondre à la question que nous nous sommes posée : L'art a-t-il pour but la reproduction fidèle de la réalité ?
Nous dirons: non, puisque sa mission doit être de nous projeter hors de la réalité, en créant un imaginaire au-delà. Aussi Wagner a-t-il pu dire « L'art commence où finit la vie. »
L'art, en effet, la prolonge dans le monde des apparences. Révélateur des Univers peuplés de créatures illusoires mais immortelles, qu'il nous ouvre des contrées belles comme des paradis perdus, en nous découvrant une humanité éternisée — synthèse de nos passions et de nos souffrances, de nos aspirations et de nos rêves, image de nos appétences d'infini, de nos efforts séculaires vers l'Idéal.
« Le but de l'art, c'est, en exprimant l'âme, d'enrichir la vie réelle par une vie idéale dont se puisse toujours reculer la limite : s'il se bor-
VArt et VIdèal
nait à une copie de la réalité, il n'en serait qu'un amoindrissement pâle et ridicule, il ne serait pas ; en faire un pastiche, c'est le supprimer en le mettant au-dessous de son modèle.
L'art imite la nature, mais pour la dépasser en y ajoutant l'homme... »
Ainsi se trouve paraphrasé par M. Ricardou le « Homo additus naturœ de Bacon.
«L'artiste, dit Gœthe, veut parler au monde par un ensemble ; mais cet ensemble il ne le trouve pas dans la nature ; il est lé fruit de son esprit., ou, si vous voulez, son esprit est fécondé par le souffle d'une haleine divine. Si nous ne jetons sur ce tableau qu'un regard peu attentif, tout nous semble si naturel que nous le croyons copié simplement d'après nature. Mais il n'en est pas ainsi.
Un si beau tableau n'a jamais été vu dans la nature, aussi peu qu'un paysage de Poussin ou de Claude Lorrain qui nous paraît très naturel, mais que nous cherchons en vain dans la réalité. »
Cette pensée du Créateur de Faust
L 'Art et V Idéal
ne confirme-t-elle pas notre définition: l'œuvre d'art est une synthèse de réalités sublimées !
« Ce sont, écrit Michel-Ange, les esprits téméraires et grossiers qui réduisent à un effet sensuel la beauté par laquelle toute saine intelligence se sent émue et transportée vers le ciel. »
A l'appui de notre thèse nous citerons encore cette belle page du plus grand des orateurs latins, de Cicéron :
« J'affirme, dit-il dans VOrateur, que la beauté en tous genres, à quelque degré qu'elle nous frappe, n'est que la reproduction et comme la copie imparfaite d'une beauté d'ordre supérieur, qui échappe à la vue, à l'ouïe, à tous les sens et ne peut être saisie que par l'intelligence et la pensée. Devant les statues de Phidias, qui effacent tout ce que nous connaissons en sculpture, devant les chefs-d'œuvre du pinceau que j'ai cités, l'imagination s'élance encore au delà.
« Sans doute ce grand artiste quand
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il travaillait, à son Jupiter ou à sa Minerve, n'avait pas la nature vivante sous les yeux pour en tirer leur image; mais il portait empreint dans sa pensée le caractère d'une beauté surnaturelle, et, tout entier à cet objet d'une contemplation intime, c'est à en reproduire les traits qu'il appliquait son art et son ciseau »...
Cette « beauté d'ordre supérieur », cette « beauté surnaturelle », dont parle Cicéron, est bien la beauté que nous voyons avec les yeux de l'esprit, la beauté idéale.
N'est-ce pas enfin Alex. Dumas fils, qui écrivait à Emile Zola : « qu'il tienne l'ébauchoir, la plume ou le pinceau, l'artiste ne mérite véritablement ce nom, que, lorsqu'il donne une âme aux choses de la matière, une forme aux choses de l'âme, que lorsque, en un mot, il idéalise le réel qu'il voit, et réalise l'idéal qu'il sent. »
L'artiste est alors le créateur de cette beauté que les anciens appelaient « pulchritudo quœ est supra
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verum », beauté supérieure à la réalité.
C'est elle que les Grecs — Phidias surtout — inventèrent pour l'enseignement des générations à venir.
La réalité, c'est le métal grossier:
en le faisant passer par le brûlant creuset de son âme, l'artiste le change en un or pur. Mais cet or précieux demande une empreinte ! Le transmetteur le jette dans la féconde matrice de son cerveau : le lingot brillant devient la médaille au royal profil.
La réalité, c'est le bloc inégal et difforme : le sculpteur le transforme en un être de marbre, créé à l'image de la beauté. Le cube s'appellera désormais Y Aphrodite de Mélos, Y Hermès, le Moïse..,
L'art ainsi conçu recèle une puissante alchimie. Il n'a pas seulement pour but la beauté des lignes, des couleurs et des sons, beauté purement extérieure; sa fin n'est pas que de nous procurer des jouissances matérielles, de donner des régals à notre œil ou à notre oreille ; mais il s'efforce de manifester, par le symbole
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des formes, la beauté objective impersonnelle et idéale.
Il nous donne ce mystérieux frisson de l'âme, ces pures émotions du cœur, cette volupté de l'absolu qui emparadisent nos jours, dès ici-bas. Il fait de notre vie une existence d'au-delà, parmi les créatures illusoires, mais sans désillusions, puisque absentes de cette terre.
C'est l'art révélateur, qui nous ouvre le monde intérieur et sublime, qui n'existe que pour ceux qui savent le découvrir. C'est « l'art rédempteur » qui nous projette dans le divin, dans l'éternel.
Les œuvres qu'il crée occupent le sommet de la hiérarchie. Elles sont de tous les temps. Qu'elles soient arrachées au Fronton du Parthénon, qu'elles soient aux « Offices », à Sainte-Marie des Grâces », à Athènes ou au Louvre, elles concrétisent le Rythme harmonieux et l'immortelle Beauté.
C'est l'art des Phidias, des Raphaël, des Léonard, des Dante, des Gluck, des Delacroix, des Puvis de
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Chavannes, des Villiers de l'Isle- Adam....
C'est Fart des démiurges, des hiérophantes, de ceux qui peuvent dire avec Richard Wagner: « Mon art c'est ma prière. »
C'est Part enfin de ceux qui ont accepté la vie comme un calvaire, pour forger, de leurs mains ferventes, un nouvel anneau à la chaîne d'or de la Tradition Esthétique.