ARE C'IDLE
Essai sur ‘Puvis de Chavannes
"ÉTRANGE chaos où se meuvent les systèmes phi- # losophiques du monde moderne nous oblige à chérir la lumière, quelle que soit la façon dont elle se manifeste. Il est évident que nous nous éclairons nous-même par notre manière de comprendre et d'exister. Mais un peintre est 2%, venu, qui a prouvé que la plus éclatante clarté de l'humanité c’est la vie, que l’essence même de la vie c’est l'esprit humain. Suivons-le donc dans son ascension vers la réalité de l'esprit, c’est-à-dire vers la vérité de la vie.
On a vu se répéter autour de ce peintre l’éternelle discussion esthétique. Ce qui est talent pour les uns ne l’est pas pour les autres, Pierre appelle génie ce que Paul estime folie. Le dogme philosophico-esthétique de l’époque fut outré qu’on osât trouver une formule nouvelle ou seulement renouvelée. Les cris et les rires s’élevérent ; de rares champions, trop rares, hélas! prirent la défense du rénovateur qui continua, armé de sa seule ténacité, droit, sans faillir, sans faiblir, sans hésiter. D’autres auraient succombé sous les influences ambiantes, lui en triompha. C’est pourquoi il
est admis, une fois de plus, qu'en art le parti-pris est absolument rationnel, et que le critique n’est admirable que s’il est drapé d’un manteau d’intransigeance colorée.
Qui n’a pas guerroyé, dans nos jeunes phalanges, pour Fombre et le rêve, sinon pour la vérité lumineuse, qui n’a pas aspiré aux délices du procréateur ? Aïnsi nos bras juvéniles ont appris à transporter dans la vie les héros d’un idéal sans cesse renaïssant, et rien n’est si doux au cœur sensible que ces oasis de l'esprit où l’homme peut s'arrêter et se reposer.
L'œuvre est longue, la vie est brève, les artistes s'amoncellent. À peine soupçonnés durant l'existence accidentée, gonflée de réclame et d'espoir de gain, qui les fit se prodiguer aux quatre coins du ciel, ils se sont engloutis dans le vaste oubli du nombre avant même que les portes froides du tombeau soient refermées sur leur dépouille périssable. Quelle maîtrise peut se croire assez solidement édifiée pour résister aux outrages des ans? Évidemment celle qui tiendra le moins de son époque. D'où cette douloureuse mais bien curieuse constatation, qu’en art la crainte de soi-même est le commencement de la révélation.
$ 1. Un peintre philosophe. Naissance du jugement critique. — Ç 2. Evolution de la vision et de l’opinion. — $ 3. De l'influence et de la personnalité. — $ 4. Hommage d’une époque d’art.
Sr. Un peintre philosophe. — Naissance du jugement critique.
Chez l’auteur de ces humbles lignes toujours s’allia, et sans qu'il pût s’en défendre, la croyance que la rectitude de la vie est nécessare à l'artiste pour qu'il soit durablement respecté. La pure poésie, si méticuleusement drapée, chantournée par des jouisseurs débraillés, lui semble une denrée vendue par genre ou par lucre, plutôt qu'une émanation de l’âme de son procréateur. Il convient qu'il n’est rien d’aussi funeste que cet alliage de visions disparates à la bonne compréhension d’un effort artistique, la personnalité ne devant pas s’interposer entre l’œil du critique et le tableau. Cependant, combien plus émouvante une belle œuvre émanant d’une noble vie !.…
L'œil s’'imprègne de teintes, elles lui plaisent ou non, selon l’impression transmise au cerveau et sa concordance avec de parallèles pensées. Tout s’enchaîne, physiologie, psychologie et intellectualité, pour constituer l'arbitre si variable et pourtant si puis-
sant de l'instant : l’opinion. Les tableaux s’effacent devant d’autres, l’opinion évolue en des atmosphères diverses, et telle admiration basée sur une œuvre s’effrondre soudain au choc d’une médisance. Parmi ceux qui nous enthousiasment, il existe tels génies qui s’ignorent eux-mêmes et qui, ne voulant peindre que la vie réelle, emplissent l'imagination des vastes évolutions d’une idéale humanité, — ce qui rendra leur trace indélébile. — Combien leur époque, alourdie de préjugés conventionnels et de rances rituels, fut longue à les comprendre! C’est à l’heure où le penseur, seul en face de lui-même, a senti bouillonner ses ondes intérieures sous la barque qui portait la Nature, qu'ils ont resplendi à l'horizon, l’inondant de leur bienfaisante clarté.
Puvis de Chavannes a été le messie promis aux esprits amoureux de lumière picturale ; sa venue a transformé l’école du pleinair en école du plein-ciel. Sa nature palpite et respire, ses personnages s’agitent et nous hantent, son humanité se dépasse ellemême : c'est une synthèse, sans époque, éternelle, immuable. Pour moi, ses fresques ne sont pas une « baie ouverte sur la réalité », ainsi que l’a dit un commentateur, mais bien sur la vie intellectuelle, la seule immortelle et féconde. J'écoute les propres aveux du maître : il ne s’entoure ni ne s'inspire de documents historiques, flagrants points de repère disparus ou à disparaître, mais, travaillant « avec la permission de la nature ! », la vision du décor voulu imprégnée dans son cerveau, il ne reproduit que ce qu'il croit avoir dû exister, c’est-à-dire sa compréhension rudimentaire d'une page de l'humanité,
Cette œuvre est donc une source qui roule en ses flots limpides la sereine philosophie d’une belle vie. Que de lutteurs fourbus ont pu y rafraîchir leurs fronts brûlants, y humecter leurs lèvres desséchées, y revivifier leurs imaginations stériles et désolées ! Ainsi les scaldes venaient ressaisir l'inspiration au souffle vif de la mer scandinave, ainsi les bergers idylliques accourent dormir au pied des saules pâles, harmonieux et clairs, aimés des dieux, qui pleurent sur les ondes. Et même en de banales reproductions, sans le génie de lumière qui les fait palpiter aux murs des édifices, les compositions du maître savent encore parler à nos cœurs.
Oh! les ineffables joies de l'ivresse artistique, qui traverse les
1 Jean Dolent, Amoureux d'Art.
muscles, fait vibrer les membres alanguis, hypnotise doucement le cerveau, tandis que, dans le grand salon teinté d’une demi-lueur, alors qu’en vos mains un livre aimé évoque quelque paysage d’outre-temps, le clavier mystérieusement frappé envoie les ondes sonores d'une mélodie de Schubert! Oh! les instants d'exquis tressaillements et de chères imaginations, les secondes rapides et bénies où la terre a chassé son vain souci de l'existence! Sainte quiétude de l'esprit enivré, que ne puis-je sans cesse m'éblouir de ta clarté! Pour la retrouver, j'ai passé des heures courbé sur tes pages, œuvre inoubliable d’un maître aimé. Et chacune de tes créations m'emplissait d'un déluge de pensées, et chaque détail éclos de ton cerveau en évoquait mille autres dans le mien. Et jamais je ne me suis lassé de voir passer devant mes yeux l’harmonieuse vibration du génie s’éveillant sous tes pinceaux immortels, leur accord m'était cher, l’idée qui les animait se dres- : sait pour jamais dans ma mémoire réconfortée.
En ces reposantes pages qui font oublier ces vers douloureux du poète « qu'on pense ou qu'on aime, sans cesse agité... » et font comprendre qu’il y a autre chose dans l'existence que notre lutte stérile, l'esprit s'emplit d’une étonnante hardiesse, car il peut aller en tous lieux sans fatigue. Où s’accomplissent les actes de cette humanité, dans quel pays ? On le voit, mais sans en être importuné, réel ou imaginaire, près ou loin de nous, partout et nulle part. En quel instant ? Celui que vous voudrez, toujours et jamais, aussi bien dans le passé que dans l’avenir. C’est la vie évoquée dans l’ample spiritualité d’un monde imprécis.
Suivez cette reconstitution d'évènements qui auraient pu exister. Quelle variété infinie dans cette humaine théorie! Que d’indications expressives dans ces figures mythologiques ou poétiques! Quel ingénieux agencement de détails liés au décor, troublants de lumière et de vérité! Quelle ardeur dans lallégorie moderne et quelle éclatante pénétration de la conception antique ! Il y a, dans ce terrestre défilé, des personnages de tous les temps et de tous les âges, copiés sur des modèles apparus de siècle en siècle. Certes oui, il y a cela. Nul ne peut le nier. Pourquoi l’a-t-on méconnu si longtemps? Avouons-le : aux yeux du peuple, l’art ainsi révélé s'écarte trop. Faut-il donc une éducation préalable pour le comprendre, ce peintre déjà ancien et pourtant toujours si nouveau ? Précisons.
UN
C'est un maîtré parce qu'il a fixé, non pas l'existence moderne, ce qui en lespèce serait nul d'intérêt, mais une vie flottante, immortellement vraie, parce qu'en une nature où réside une réminiscence lointaine de la poésie poussinesque s’agitent des symboles qui seront toujours humains, parce que l’âme, émanée des forces chimiques de l’univers, nous porte à vouloir toujours écarter jusqu'aux bornes du monde le voile épais qui nous environne. Cette impression du Poussin et du décor fugace de ses visions tendrement anciennes effleure d’un rapide coup d’aile le songeur arrêté aux magiques paysages de Puvis, à ses clairières entourées de collines sombres où fleurissent les lauriersroses, où palpitent les troënes, à ses merveilleux groupes de verdure semés d’îlots architecturaux ou humains dans une lumière transparente et limpide. Tout cela palpite d’une éternelle beauté.
Et si nous continuons des rapprochements, ne peut-on créer une vague parenté entre Puvis et les préraphaélites anglais? On la fait. Telles colorations aux reflets plats, tels lointains gris émeuvent le rêve du moderne le plus sceptique. Ces clartés, froides, ces chairs, exsangues pour sa vue exacerbée, se nuancent de tout le sang courant dans ses veines, des idées épanouies dans sa tête, les personnages s’animent dans son esprit vide, le ciel vibre devant sa crainte des abîmes. Mais c’est une illusion, et rien de plus. Le peintre du Bois sacré est bien français, et n’a ni tenants ni aboutissants. Il ne s’est en aucune façon inspiré d'autrui; il a tenté, selon le vieux précepte, d'oublier ce qu'il avait vu ou entendu, s’est posé en face de la nature, l’a contemplée sous ses multiples aspects et s’est recueilli. Qu'est-il sorti de ses méditations ? La vie dans la nature, simplement.
Ce symphoniste pictural, qui devait nous entraîner à de telles sensations de vie lumineuse, naquit, sous un air peu clément, assure-t-on, à la fin du premier quart de ce siècle, « à l’heure où Beethoven chantait Dieu sous la nuit verte des forêts occidentales ! ». Son esprit se développa, grandit et s’ouvrit à l'éclat du ciel comme toutes les plantes simples et vraies. Nul ne le poussa à droite ou à gauche, ne tenta de le colorer artificiellement. De robuste race, il n’eut pas besoin de tuteur. La technique poncive de la peinture ne pouvait être inculquée à un homme aussi nette-
1 Raymond Bouyer, le Paysage dans PArt.
ment particulariste. Il est de ceux qui n’ont pas eu de maîtres et qui ne sauraient en avoir, les notions reçues de ceux qu'on lui attribue nominalement se résolvent à peu de chose. Les meilleurs éducateurs sont les jours qui s’écoulent, avec leurs menus évènements ; pour s'instruire, l'élève n’a qu’à regarder, à comprendre; s’il apprécie la vie, la nature fera le reste. Il ne fut le produit de personne; ses prosélytes ont conservé à son exemple une originalité qui ne lui doit que le sens philosophique. En quoi Montenard, Auguste Flameng, Ary Renan, Georges Costau, Paul Baudouin, Henri Daras sont-ils de la famille de lauteur de ZJnter Arles et Naturam, sinon par la méthode et la pure clarté spirituelle, sinon par leur souplesse intransigeante devant la nature: ils l'ont soumise en s’agenouillant devant elle, et triomphent désormais de celle pour qui leur culte demeure infatigable.
Non, pas de maîtres et pas d'élèves à proprement parler. Peutêtre complète-t-1l et se complète-t-11l par d’autres ? Boticelli, Gustave Moreau, des. spiritualistes, surtout des « particularistes », mais encore ! Nul n'avait pu faire battre nos cœurs à l’unisson de nos yeux, avant qu'il n'ancrât aux murs de nos monuments ces beaux ciels attiques et ces nobles humanités sans hontes ni laideurs, et je pense longuement à cette lente éclosion d’un. renouveau d'art futur, chérissant la « fresque pâle, aimée des philosophes ! », comme la seule confidente qui parlera aux sens et qui, mieux que le marbre, rendra l'architecture impérissable.
Il faut donc affirmer, à l'encontre de commentaires erronés, que le maître qui nous occupe ne fut pas un fantaisiste, encore moins un utopiste. Jamais il ne se lassa dans la recherche du naturalisme épuré des Poètes, et parvint à retrouver, sous les cieux reconquis, toute la beauté simple et naturelle de la femme, celle qui vivra toujours parce qu'elle est la complémentaire de la nature.
Sans examen, On S'imaginerait un mystique, longtemps on le crut tel; il n'en est rien: c'est un spiritualiste-né. Ses teintes quasi-plates évoquent les infinis du rêve. Le critique ne peut résister en le voyant à une sorte d'entraînement à la suite des Primitifs. Il est forcé de lui reconnaître l’amour des espaces, de lui supposer l'espoir de mémorier son œuvre, sur les monuments
1 Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art.
PUVIS DE CHAVANNES 7 les plus éternels que l’homme ait pu dresser, de lui accorder le désir et le pouvoir d’incruster la lumière, même où elle n'arrive pas sur les ailes de l’astre éclatant, le don d'éviter cet obscurcissement prématuré, résultant de l’action corrosive de cette même lumière, si diffuse soit-elle, sur les couleurs composées d’ingrédients chimiques, etc. Il a donc prévu ceci, calculé cela? — Erreur, non absolue. Son tempérament a tout fait, sans doute inconsciemment ? N’a-t-1l pas dit qu'il « ne travaillait qu'avec la permission de la nature »? Il s’est arrangé pour la saisir sous ses formes diverses sans jamais la violenter.
Son œuvre est un universel Credo, un acte d'espérance et de foi. Et c’est lui-même qui révère la création, dont il a surpris les forces. Sans aller jusqu’à prétendre « qu’il symbolise la foi ancestrale la plus pure et personnifie le génie le plus idéaliste de notre époque ! », il apparaît comme un aëède de la palette, marchant allègrement sur le grand chemin de l'art vers un horizon de bleu pur et de lumière, semant nos villes de pages impérissables où se mêle « la forme antique à la vertu nouvelle? », où l'âme retrouve ses croyances et ses oasis, où les belles fleurs de la tradidion s'épanouissent sur un terreau sans mélange, où les générations prochaines trouveront sans cesse de quoi réfléchir et penser.
« Simultanément esthète et artiste », a-t1l uniquement considéré la peinture comme un accessoire décoratif, ainsi que l'ont dit certains critiques, accessoire qui doit « se fondre à la sculpture et à l'architecture en un tout harmonieux? »? Doit-on prendre pour l’essentielle émanation de son « moi » cette pensée du maître lui-même « que la peinture est faite pour animer les murailles » ? Oui et non, car il a vraimént réalisé plus que cela: il a écrit sur ces pierres des pages à l’égal des plus grands historiens, des meilleurs moralistes, à l’égal des plus profonds philo-: sophes. Rien ne dépasse en exégèse ces éclatantes et pourtant si simples conceptions, agencées avec un esprit pur, traduites avec noblesse. L'artiste, isolé de nous, flotte dans toutes les époques et sous tous les cieux : un magique apaisement saisit l'esprit devant ces vastes lendemains, qui sont aussi des hiers. Et vraiment, à quoi bon tenter de violenter l’entendement du spectateur amou-
1 Georges Denoinvilles.
? Emmanuel des Essarts, Album des Poëles.
3 Eugénio de Castro, Conferencia realisada no Institulo de Coïmbra, sur Joûo de Deus.
reux d’un monde serein en ses ardeurs parfaites, si exact dans cette œuvre d’un philosophe-né, créateur et propagateur de claire et reposante morale, symbolisation synchronique de la vie et de l'esprit? Le propre de Puvis de Chavannes, n'est-ce pas de n'être que lui-même ?
Puvis de Chavannes n’est pas répandu à profusion dans les musées. La vastitude de son œuvre s’unit à la densité. Il s’est peu éparpillé en toiles minimes, les surfaces l’ont conquis à leur fond solide. D'ailleurs, il fut longtemps avant d’être compris, et la province ne se pique pas de jugements prématurés, — vérité courante que le bon architecte d'Amiens devait démentir avec tant de sagesse.
Il fut d’abord la quantité négligeable des Salons, le petit peintre qu'on regarde du coin de l'œil en se poussant du coude. Puis il devint « curiosité », la critique le dévisagea ; enfin, premier pas d’une marche ascendante qui ne devait plus se ralentir, on l’attaqua, on le défendit : son œuvre montrait le bout de l'oreille.
Paul de Saint-Victor s’écria au début de son « Salon » de 1869: « Ab Jove principium », et parla de lui. Mais vingt ans s’achevaient déjà depuis la première toile ! et bien des critiques devaient longtemps encore sourire de cette exclamation laudative. La vision n'était pas préparée à cette palette d'ambres et de nacres. A l’instant où trépignaient les derniers adeptes du romantisme défaillant, où l'œil, encore enflammé au souvenir de Delacroix, trouvait Ingres et Delaroche fades, la pâleur à dessein cultivée du Rénovateur fut décrétée faiblesse, sinon ignorance. Nul ne voulut comprendre cette sérénité. D’aucuns se déclarérent « profanes », se montrérent narquois; On prononça pour la première fois le vocable « impressionnisme », les intransigeants du jour (tel qu'on le peignait alors) s’écrièrent : « Papier peint! » cependant que s'épanouissait au ciel éthique une floraison inconnue des synthèses humaines, et que ne tardera plus l'heure décisive où deux camps se partageront, dont l’un arborera son drapeau, l'heure où « le réel et le rêve livreront bataille sur son nom? ».
Ah! c’est une rude joute, — de laquelle d’ailleurs il se désintéresse. Encouragé, soutenu, défendu par Théophile Gautier, par
1 Pieta, au Salon de 1851.
? Raymond Bouyer, le Paysage dans l’Ark.
Paul de Saint-Victor, par Théodore de Banville, par Delécluze, par tous les chercheurs et les hardis, il est vilipendé, honni, bafoué par Edmond About, qui fut, paraît-il, son ami, par Timbal, par Charles Blanc, surtout par le rude Castagnary, — ce qui montre bien que le réalisme ne le considéra jamais comme un réaliste. Moralement et physiquement, Castagnary est le gars solide, un peu ours, aux lignes nettement accusées, à la parole ronde, au geste quasi-vulgaire. Tous les amours de la vie pratique, naturelle, instinctive, usuelle pour ainsi dire, se révèlent en lui. Rien d'étonnant que ce positif n'ait pu comprendre ce rêveur (sa philosophie le présentait ainsi), que cet « artisan » de l’art n'ait pas pénétré cet historien imaginatif de la vie; rien de moins surprenant que l’effarouchement de ce lutteur moderne et réaliste, ainsi qu'il se baptisa lui-même, devant l’immensité lumineuse de ce spiritualiste. « Sa conception de l’art dérivait de sa conception de la vie! ».
« L'avenir est aux toiles qui expriment le côté humain, et en quelque sorte terrestre de la vie », écrit-1l lui-même dans son Salon de 1859. Mais voilà, selon le terme de M. Spuller, Puvis de Chavannes et Castagnary ne concevaient pas la vie de même façon, et ce dernier ne pouvait admettre qu'il y eût plusieurs manières. « On voit le procédé de cet examen » écrit M. Durand-Tahier?. De 1857 à 1870, il ne varie pas, et lorsqu’en 1869 Puvis de Chavannes se présente avec deux œuvres: Marseille, colonie grecque et Marseille, porte de POrient, que ses adversaires qui l’épargnent le moins n'osent pas attaquer, voici la façon dont l’éminent critique apprécie ces envois : « De loin ces coloriages fantastiques font l'effet « de cartes de géographie teintées ; de près on s'aperçoit que ce « sont bien des toiles à l’huile, mais peintes d’une main si novice « et si pauvre que leur modelé n’atteint pas le relief d’un devant « de cheminée... * ». Celui-ci, je le répète, était son adversairené, d'un tempérament différent, d'une vision opposée à celle du peintre, d’un rudiment artistique dont l’intransigeance s’efforçait de n'admettre aucun truchement ; que dire alors d'anciens camarades, tels qu'Edmond About, qui, même en 1883, quinze ans plus tard, après Ludus pro patria, cette page radieuse, a encore
1 Eugène Spuller, préface des Salons de Castagnary (1884). ? Numéro spécial de la Plume.
3 Castagnary, Salons.
l’'aveuglement de prétendre que « depuis plus de vingt ans, il (Puvis) se promet et nous promet un chef-d'œuvre qu'il n’exécutera jamais, car il ne sait ni peindre ni dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l’art son ignorance encyclopédique ».
À vrai dire, la bataille ne s’est pas apaisée, l’ardeur égale dans les deux camps n’a pas désarmé, les défenseurs serrent leurs rangs autour du maître du Bois sacré, tandis que les autres s’égosillent à réclamer « l’école nouvelle, non plus du rêve et de l'imagination, mais de l’action dans la vie, de l’école de la lutte aux prises avec les réalités, les difficultés, les misères ! ». N’avaientils pas érigé en dogme que l’Idéal dans la vie était une ironie? que la couleur ne parvient au cerveau que par l’influx nerveux? que la lumière doit, à priori, être violente? Les citer tous, les commenter, on n'en finirait pas. En quoi donc la nature est-elle rebelle à la « composition », ne comporte-t-elle pas elle-même sa part d'Idéal? D’autres aveux d’esthètes en font foi, à défaut de conscience artistique. S’éloigner, se détacher du « document », nul n'y songe; mais le cérébraliser n’est pas une hérésie. Le groupement est un des éléments de la Nature, l’action est une des synthèses de l’humanité. Dans le camp opposé, les champions n'ont pas la vigueur que donne l'offensive, ni l’acrimonie de l’intransigeance, leur défense est cependant superbe, et logique! M. Jules Claretie, dans sa préface, l’Art moderne ?, en mars 1876, s'écrie: « M. Puvis de Chavannes est un des artistes les plus dignes de respect qu'on puisse rencontrer, fidèle à l'idéal, né pour les grandes choses, capable de les concevoir et de les exécuter. » Et Théophile Gautier avait déjà écrit en 18671, pour‘la Paix et la Guerre : « Quoique M. Puvis de Chavannes ait déjà exposé un Retour de Chasse plein de belles promesses, on peut dire qu'il débute véritablement cette année. D’un seul coup il est sorti de l'ombre, la lumière brille sur lui et ne le quittera plus. » — Prophétie d’un grand poète qui sut de suite comprendre un grand artiste », ajoute M. Durand-Tahier #, — à l'heure où Castagnary le mêle encore au groupe de « ceux qui cherchent la forme pour
! Eugène Spuller, préface.
? L’Artet les Artistes français contemporains. 3 Actuellement au musée de Marseille.
4 Numéro spécial de la Plume.
la forme, en dehors de toute idée de localisation dans le temps et l’espace; le public se dégoûte de leurs visées prétentieuses. Il n’y a rien à dire, parce que chez eux qualités et défauts sont également de convention ! ».
Ce qui choquait au début, après les feux d'artifice du romantisme, était ce qu'on appela « l'excès contraire », l’antithèse de Delacroix, coloriste outrancier, lyrique, exubérant. Ce Lyonnais, latin, calme, sagace, avait pris le contrepied. Il sauvegarda lIdéal en le rajeunissant, en innovant dans la tradition, — de là les sympathies actuelles des jeunes. Un peu de parti-pris dans le sommaire et le pâle, pour réagir contre les « tempéraments peintres ». De même Degas, contre les « académiciens » ?
Mais alors le réalisme naissait, s’affrmait plutôt; ce n'était guère la jeunesse anti-réaliste d'aujourd'hui : il lui fallut deux générations pour se ressaisir! Mais dès lors quelle fidélité, quelle admiration sincère et raisonnée, quelle compréhension sagace ! Ne voilà-t-1l pas des formules exactes en quelques mots, l'œuvre expliqué et jugé, le tempérament du maître révélé ? « Chez Puvis de Chavannes, la pensée est la forme même de l'émotion. La simplification et l'ordonnance règlent la genèse de sa conception... S'il dépasse le Réel, il reste dans les limites du Possible... Son Idéal est le prolongement logique, naturel, de la Réalité, il n’en est jamais la négation. ».
Et, à mettre en parallèle aux étranges assertions de Castagnary et d'About, cette vérité sereine que « l’admirable peintre a l'air de dédaigner toutes les ressources du métier, et qu'il en use au contraire avec une merveilleuse sûreté... # ».
Sa vision produit des sensations capiteuses en ceux qui l’apprécient, anéantit tout esprit de rébellion. Une éducation préalable n'est nullement nécessaire. Le spectateur n’a qu'à objectiver sa pensée et l'horizon s'ouvre devant lui. Il ressent alors cette vie spirituelle dont il aperçoit les coryphées, mieux que s'il sy mouvait, admettant avec le poète que « le coloris de Puvis de Chavannes est à la coloration réelle des objets ce que le parfum des vins est à leur saveur * ».
1 Salons, 2e vol.
? Raymond Bouyer.
\ 3 Daniel Baud-Bovy, Journal des Artistes.
4 Mathias Morhardt, l’Idée Libre de mai-juin 18094. * Sully-Prudhomme, Album des Poëtes.
Honni d’abord, triomphant ensuite, il devait déchaîner les parti-pris. Indifférent, il traversa sans émoi les hordes belliqueuses, animant ses synthétiques conceptions parce que tel était son bon plaisir. Son humanité fut noble, comme lui-même. Il se plut à cultiver la maternité, à la poser, jeune plante auprès des arbres chenus. Ses enfants ont la tranquille beauté de l'espoir, et il se lassera plutôt de retracer la femme en ses variantes grâces, que de peindre l'enfance, non pas seulement parce qu’il y a de la vivacité dans ces charmes puérils, mais parce qu'il s’y révèle les espoirs de l'humanité.
Combien de poètes l’apprécièrent, cet amant de la nature, combien le chanteront encore, après Théophile Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, Silvestre, après tous ces poètes qui s’assemblèrent, inconnus ou célèbres, dans cet album historique qui lui fut offert lors de ses noces d’or avec l'Art! D'admirables poèmes consacreront son œuvre et sa gloire ; DEMAIN rayonnera sur lui, — tel, sur le vallon tranquille, loin des vains bruits de la terre, se lève le magique soleil de la mémoire.
S 2. Evolution de la vision et de l'opinion.
On parle quelquefois des idées en marche: il y a vingt ans, Puvis de Chavannes était inconnu du public, malgré tant de chefs-d'œuvre accumulés, les critiques ricanaient, et ses amis même se pâmaient encore devant ses toiles. Il travailla vingt-cinq ans avant de pouvoir tirer un gain de sa peinture. Chiffres éloquents qui indiquent qu'en nos époques de puffisme la persévérance et la patience de l'artiste doivent faire partie intégrante de son génie.
Puvis de Chavannes aura eu ceci de particulier qu’il n’est pas allé à la foule, — ce qui ne serait pas d’ailleurs, quoiqu’en disent nos intransigeants amis, un signe d’abaissement, — mais que la foule est venue à lui, et, marque incontestable de la prédestination, qu'il a modifié la vision de son époque. Combien se sont esclaffés devant ses compositions, qu'ils accusaient de manquer de modelé, de couleur, voire de dessin, qui sont maintenant ses admirateurs fervents ? Le maître n'a rien changé dans sa manière qui lui est aussi adéquate que l’air qu'il respire ; ce sont ses dénigreurs qui, d'abord émus de leur sottise même, puis vaincus par cette franche persévérance dans un art qui ne doit rien à autrui, ont vu l'erreur
tomber de leurs yeux et, nouveaux saint Paul, ont dès lors prêché les masses qui les suivaient. Car les peuples ne savent pas, dès le premier jour, pénétrer l'œuvre des maîtres; il faut des années pour qu'ils apprennent à épeler ce qu'ils cantiqueront plus tard.
Les admirations trop spontanées sont frivoles et s’égarent avec une égale facilité aux antipodes de l’art. Celles-ci eurent trop de peine à germer pour ne pas croître, indéracinables, et s'étendre de proche en proche jusqu’à l'épanouissement triomphal. En art surtout, les peuples ont besoin d’éducateurs pour aider au travail des ans ; les moindres résurrections d’une beauté ancienne font éclore à l’envi mille grâces nouvelles. La Vénus de Milo s'élança comme un météore dans le ciel esthétique. « Béni soit le paysan grec dont la bêche exhuma la déesse enfouie depuis deux mille ans dans un champ de blé! Grâce à elle l'idée de la Beauté s’est exhaussée d'un degré sublime, le monde plastique a retrouvé sa reine!! » Et c'est ainsi que par un humble instrument l’art grec a reconquis sa place. Que de pures synthèses le maître peintre lança de même dans le monde avant d'y voir rayonner son esprit!
Suivez cette accumulation patiente, consultez les livrets des Salons de 1851-52 et de 1859 à nos jours, vous trouverez partout le rénovateur en germe, vous découvrirez dans les publications ad boc des jugements sur le peintre émancipé : il est malmené d'étrange manière, contesté sous toutes les faces, accusé de ne savoir n1 dessiner, n1 peindre, de prècher le nihilisme, etc., et bien d’autres reproches encore. S'en fût-il désolé, eût-il suivi ces conseils pernicieux, jamais nous n’aurions regardé la fresque de la Sorbonne. Il n’en eut souci, et fit bien. En art, répétons-le, la persévérance fait partie intégrante du génie, tel le cœur dans l'amour. L'artiste vrai se doit, corps et âme, à son œuvre, dès qu'il l’a conçue, sinon son labeur ne peut être que vain et stérile. Qu'a-t-il besoin d'écouter les objurgations d’adorateurs d’autres dieux! Les corrélatifs de la nature suffisent ; pour représenter une forêt 1l pourra s'instruire d’un brin d'herbe, il n'est nul exemple qu'il étudie le pommier par les fruits sculptés d’un buffet.
« Il est bon de penser à une harmonie : l'or, l'argent; à une pierre précieuse : le saphir, l’émeraude, le rubis ; quand on cherche
1 Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux.
les blancs, à la perle! ». Il a toujours ainsi complété dans son esprit ce qu'il désirait peindre par la vision seconde, de manière qu'il n'y eût nulle lacune dans la suite des évocations. Cette simple tactique intellectuelle, inconsciente cela va sans dire, résultat unique de la méthode, devait conquérir le public sans lui rien sacrifier.
Certes, on ne peut insinuer que Puvis de Chavannes ait eu plusieurs manières de peindre ou de comprendre la peinture, quoiqu’on ait remarqué des différences entre ses toiles d’origine et celles qui naissent de nos jours sous sa main persévérante. Les premières fresques d'Amiens se ressentent, il est vrai, de hardiesses voulues, mêlées à un reflet de réminiscence classique; les couleurs violentes se heurtent, les personnages se campent pour le mieux de leur posture, le paysage même n’est pas exempt de souvenirs. De combien nous écartons-nous des teintes atténuées, fondues par la grande lumière, des groupes composant un ensemble homogène? de fort peu sans doute; mais le peintre n’est pas encore absolument lui-même, sa « personnalité » n’est pas complètement dégagée. Plus tard, il aura d'autant mieux cette science indéfinissable d'être soi-même, qu'il ne laura développée qu'avec l’aide de la nature. Des maîtres, des modèles et des académies, 1l ne prendra que ce que la raison y a laissé de textuel et d’instinctif, jugeant que toute la science est impropre à représenter ce qu'on ne ressent pas : le sens intime est la première base de l'artiste.
Il existe bien deux manières de se servir de la nature, celle qui consiste à la copier servilement, celle qui consiste à s’en inspirer pour construire. Puvis de Chavannes les a côtoyées l’une et l’autre, sans y entrer, prenant à chacune ce qu'il fallait seulement, tant sa direction originelle était le substratum de son tempérament. Et désormais il a marché plus que jamais droit devant lui, fidèle à son détachement de l’époque, retraçant cette humanité belle et pensive, dont le lieu et l’âge ne sont qu’une indication flottante; les sylvains et les dryades sont remplacés dans la grande forêt par les Muses éternelles et par l’action humaine, la prairie est parcourue par une charrue de tous les temps, nulle date ne catalogue cette page de la Nature dans le ténébreux livre de l'Histoire. Et désormais il a donné, « sans autre artifice que celui de la simplicité, la
! Puvis de Chavannes, cité par Jean Dolent.
sensation de ces rapports subtils qui font de l'être humain la créature de son milieu. il a fixé l’impalpable t ».
Oui, c'est bien cela, toujours et toujours cette magistrale simplicité, qui ne souffre nulle complication symbolique, c'est ainsi qu’elle nous gagne, qu'elle nous conquiert avec tant d'autorité; nul ne peut s'en défendre, le contemplateur retourne toujours à cette nature si démesurée et si condensée, si précise et si vague, si céleste et si humaine à la fois. Il y retrouve hier côtoyant demain, il y compte les jours révolus et y commente l'avenir. Il pénètre ce grand arcane de l'inconnu révélé, comprend que la Terre n'a rien laissé au hasard, et que pourtant tout y semble imprévu. Le moindre brin d'herbe y clame la grandeur de l’ensemble, un geste de forgeron, une parole de vieillard, un baiser de femme jouent un rôle sur l'immense théâtre, tout finit et recommence. Le zéphir dans les branches, les larmes humaines et la germination des semences invisibles répondent à quelque besoin du renouveau éternel de la création. Le monde s'étale sous ses yeux dans le plus minuscule de ses produits, la goutte d’eau reflète le ciel, l’homme complète d’un de ses infimes gestes le mouvement de l’univers. C'est la genèse de la vie et de la mort.
Le maître peintre a saisi cette énorme et émouvante harmonie, et la foule l’a suivi, s’est de plus en plus attachée à ses pas, en apprenant à le mieux connaître, car la foule, même entraînée par les passions, aime la Nature. Elle rêve de clairières vastes dans les bois profonds; au milieu des claquements et des sifflements de lanières mues par l’ardente vapeur, elle aspire aux atmosphères limpides où se meut une idéale société, noble et grande. Rien n'attendrit le cœur du rude ouvrier des faubourgs autant qu'une fleurette timidement éclose entre deux pavés. Il l’a donc suivi, ce peintre, et l’a aimé; plus il le connaîtra, plus il l’aimera. N'a-til pas, d’ailleurs, l'exemple d’esprits dont il apprécie la sagesse et le jugement, n'écoute-t-1l pas la parole de ces érudits qui le conduisent au progrès, et la sérénité des philosophes, et la magnifique pensée des poètes ?
Cette double face de l'esprit de Puvis de Chavannes, la précision et l’irréalité, a servi de thème à maints commentaires. A-t-il voulu
1 F. Brunetière, le Banquet.
fixer le rêve, a-t-1l voulu reproduire la réalité ? se sont demandés tour à tour les intéressés. « C’est de l’art simple, pur et calme; c'est un rêve qui rappelle les poésies et les tableaux antiques ; mais, comme l'antique aussi, ce rêve est un rêve simple, honnête et fort ! ». Cependant, le doute subsiste quand même, un doute terrible. On a dit de Puvis qu'il était « le grand évocateur des rêves; a-t-on remarqué que ses rêves se peuvent toujours possibiliser ? À la vérité, l'observateur ne le cède point au poète? », devons-nous admettre un mélange, une copie de la nature s’unissant au paysage philosophique, une précision de peintre se drapant dans le symbolique manteau de l’art intellectuel ? Est-il rationnel de faire tour à tour batailler dans ses conceptions « le vague qui émeut contre la précision qui pense” » et de supposer une complète dualité ? — Non vraiment, rien ne serait aussi illogique pour un caractère d'une telle rectitude. S’est-il inspiré du vaste conseil de Proudhon : « Peintres, vous n'avez su jusqu'alors représenter que des dieux : il faut aussi représenter des démons », en habillant à sa manière les démons sous forme de labeurs humains ? Peut-être...
On a trouvé de l'ironie en lui, quelquefois, et des sous-entendus, que, très probablement, il ne soupçonnait pas lui-même. Il s’effraie à bon droit des suppositions, plus ou moins fantaisistes, que la critique se permet à l'égard de ses intentions. Il s’encolère des affirmations erronées qui le concernent, puis étend son mécontentement à l’ensemble, fidèle croyant qui s’effraie de voir son idole polluée. « Tout ce qu’on a dit ou écrit sur la peinture française est inutile. La peinture française est une des plus belles, car c’est la plus complète en ses multiples genres # ». Il a su, bien peu le contestent encore, apporter à cette peinture respectée « une Beauté nouvelle qu’on sent fille, par la grâce et la noblesse, de la Beauté antique * » et une ferveur de sentiment qui ne laisse aucun doute sur le sens philosophique de ce qu'il a voulu montrer. « Son Pécheur misérable, c'est toute la misère, son Espérance, c’est toute l'espérance 6 ».
Son humanité s’ébat en de poétiques attitudes sur la lisière des
1 Jules Simon, le Banquet.
? Alph. Germain, n° spécial de Za Plume.
% Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art.
# Dans le National (1890), Nos Peintres nw’iront pas à Berlin. * Hugues Rebell, Album des Poëtes.
5 Jean Aicard, le Banquet.
forêts consacrées, en des clairières où fleurissent les lauriers roses, où la lumière bénie n'éclaire que l’action nettement définie, mue par la pensée. C’est bien, qu'on le veuille ou non, une
Auguste théorie Dont chaque jour accroît le nombre et la beauté !,
et s’il est inutile de déterminer les mobiles de cette impression nouvelle, on peut tout au moins l’étudier, la commenter, afhirmer sa conquête envahissante et son charme toujours vrai. Chaque jour le nombre augmente de ceux qui admirent ce dédaigné de jadis, les esprits les plus sceptiques se rallient à sa digne persévérance, les adeptes les plus sincères du réalisme s’inclinent devant cette palette sereine « qui peuple l'idéal de claires visions ? », les rêveurs s'assemblent autour de son œuvre, et les foules ne tarderont pas à apporter leur unanime hommage à cet homme qui instruit et moralise, éveille le goût du beau, ravive de chères pensées, crie Sursum corda ! fait briller l’étincelle épique sans chanter le présomptueux air de bravoure usité. Son désir spirituel le conduit; 1l laisse la virtuosité du pinceau à d’autres aspirant à la vente : sa philosophie ne thésaurise guère que des jouissanees intimes.
Eugène Delacroix a dit : « Bien qu'il travaille de la main, le peintre n’est pas un chirurgien, et ce n'est pas dans sa dextérité que consiste son mérite ». Puvis de Chavannes n'avait guère besoin de l’apophtegme pour faire de ce principe la règle dominante de sa vie. L'époque, qu'il ne suit guère, s’enthousiasme, et ses teintes charment les yeux naguère rebelles ; la mode ira jusqu'à l’importuner, la coquetterie lui empruntera ses vaporeuses nuances. Une bien curieuse émulation naît autour de lui, tout le monde veut en être, de ce triomphe prédit. Chacun s’empresse de courtiser la Muse inspiratrice du Génie de lumière, qui sut conduire son ami au fond des clairières symboliques de la vie, dans le Bois Sacré de ses antiques sœurs. Un « amoureux. d’art » peut dès lors s’écrier que « Puvis de Chavannes donne l’accord à tout un orchestre de virtuoses * », un critique sincère et plein de foi dans cet art original peut aflirmer que « les pastiches de sa ma-
! Robert de Montesquiou-Fezensac, Album des Poètes. ? Paul Mariéton, /bid. 3 Jean Dolent.
nière foisonnent! ». La cohorte innombrable des peintres se rue à cette aube lumineuse et veut remporter une feuille du clair laurier, mais « le vainqueur unique apparaîtra bientôt? » incontesté, invincible, et chacun s’efforcera de chanter ses louanges.
Il faut lire à cet égard Ary Renan, Fourcaud, Georges Lecomte, qui dans son Art impressionniste consacre, s’il m'en souvient, un chapitre à Puvis et à Rodin, Gabriel Séailles, Joséphin Péladan, J.-K. Huysmans, Baud-Bovy et combien d’autres! Chacun serait heureux de dire son mot sur cette magique floraison de sentiments picturaux, si rationnellement cultivée, de paraître traverser cet arcane où ne pénétraient que des initiés. Le « public » y aide, les gloires se multiplient, plus compactes, les graveurs commentent les compositions, les reproduisent ; À. Nargeot avait mis sous tous les yeux les plus belles pages, W. Thornley les a répandues à profusion par ses claires lithographies, cent autres seraient à louer.
Puis des « Petits Salons », des galeries, des expositions. C'est un nimbe d’azur renouvelé, les enthousiasmes font recette. Exposition très intéressante (chez Durand-Ruel) vers octobre 1887, avec des photographies pour remplacer les peintures murales intransportables. Et, comme suite, d’éclatantes fanfares d’Armand Silvestre, dans la Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, un feuilleton de Paul Mantz, dans le Temps, deux articles de Gabriel Séailles dans la Revue Bleue, etc., faut-il donc tout énumérer ?
Dès ce moment le reportage s'empare de la personnalité de l'artiste, avec recrudescence à la création de la Société Nationale des Beaux-Arts, à la mort de Meissonier, à l'exposition allemande des Beaux-Arts : « Nos peintres iront-ils ou n'iront-ils pas à Berlin ? » au voyage à Paris de l’impératrice Frédéric, etc. On sait la fière décision chauvine de Puvis, son influence sur la conclusion de ce débat, — nous en reparlerons tout à l’heure, en esquissant quelques lignes de sa personnalité. — Il est devenu « homme du jour ». Cette « mise à l’actualité » se renouvellera dorénavant à toute occasion, accrue par le culte soudainement déclaré de la jeunesse littéraire, pour s'épanouir définitivement dans cette splendide manifestation de janvier 1895. Une autre exposition, en octobrenovembre 1894, nous ramène chez Durand-Ruel qui lui consacre
! Gustave Geffroy, la Wie artistique, 1'e série. ? Gabriel Vicaire, Album des Poîtes.
% Voir la collection de l’Artiste depuis 1863.
désormais une salle réservée. Nous y voyons les Femmes à la fontaine, le Cidre et la Pêche, deux esquisses décoratives; un morceau vigoureux, daté de 1852 ; la Pitié et la Charité, deux pastels admirés par maints fervents de la clarté nouvelle, dont Jean Lorrain ; d'autres pastels-études, le Modèle, pastel d'atelier, de nombreux dessins, qu'on retrouvera en majeure partie au Champ-de-Mars de 1896, etc. En janvier 1896, l'exposition des Beaux-Arts de Genève (prologue d’une belle exposition nationale suisse), couvre de fleurs trois Français : Puvis, Rodin, Carrière, cette trilogie, presque cette ‘trinité. Les journaux locaux s’extasient sur ces maîtres, si français et pourtant d'intellectualité si vaste qu'ils appartiennent à tous, car leur façon particulière, primordiale et distincte, donne la vérité absolue dans la vie générale, telle une impression de « survie » que rien ne restreint ni ne localise.
Cette admiration cosmopolite grandira à son tour, au fur et à mesure que la vision étrangère se sera imprégnée de la belle clarté de Puvis. Le Conseil des Trustee de Boston, en commandant à l’auteur de Inter artes la décoration de la Bibliothèque de cette ville, donne un exemple et propage une vérité. M. Eugenio de Castro, qui occupe un rang dans la jeune littérature portugaise, essaie d'ouvrir les yeux de ses compatriotes en leur parlant d’ « un peintre novateur qui, vu par quelque ignorant en matière picturale, donne une impression d’ingénuité et de quasi-ridicule simplicité, impression moins réelle, mais aussi intense que celle produite par les Primitifs italiens! ». C’est ainsi que florira, par la force des choses, d’un bout à l’autre des empires ouverts aux clartés de l'esprit,
Tout un monde enchanté de grâce et de noblesse ?,
et que les peuples à naître pourront apprécier ce peintre. Il aura su combattre la morsure du temps, sur les composés chimiques de la peinture, par cette lumière visuelle maçonnée, ancrée dans Îa muraille, en des couleurs qui résisteront à l’action corrosive de la lumière solaire et des ans, par une absence des tons violents qui aveuglent et noircissent, par la limpidité de teintes quasi-plates, laissant à la patine le soin d'en accentuer les reliefs. Tout cela aura contribué à faire des fresques de Puvis des chefs-d'œuvre
Dans sa conférence sur Joäo de Deus, à l’Institut de Coimbre. 2 Charles Morice, Album.
destinés à vivre autant que le monument lui-même, auquel elles s'adaptent d’une façon aussi intime que parfaite. Et ce peintre Pour avoir mis, niant que l’horizon s’achève, Le mystère de l'infini dans la beauté t, aura le double mérite d’avoir éclairé d’un mode renouvelé, aujourd’hui et demain, nos âmes et nos cerveaux...
$ 3. De l’influence et de la personnalité.
Après cette sommaire esquisse d’une œuvre dans sa portée morale, corollaire d’une existence superbe d'énergie et de droiture désintéressées, toute enclose dans l’amour de l’art et de son pays, il semble que rien ne puisse plus se révéler d’inconnu dans ce noble caractère, 1l semble déjà qu'on connaisse le peintre comme on connaîtrait un ami, et, en effet, chacun des détails de sa vie trouve un parallèle dans un détail de ses conceptions.
Personnellement, l’homme me donne l'impression d'ensemble d'un Lyonnais auquel j'avais voué une respectueuse amitié. C'était Joséphin Soulary, épris de particularisme et de travail tenace, craintif des importuns et des vaines pompes de la publicité, ayant toujours eu lhorreur d’être « mis en avant ». Des amis trop zélés le poussèrent inconsidérément, lui ce doux, ce solitaire, ce paisible, à poser sa candidature à l’Académie, entreprise dont il comprit aussitôt la sottise inutile : c’est peut-être un peu de cela qu'il mourut...
Ainsi Puvis de Chavannes se meut dans l'atmosphère sereine qu'il s’est créée lui-même, au sein du monde bruyant. Il ne chercha pas le succès, la réclame, la notoriété : il les a toujours craints, se replhiant sur lui-même, et s’est éloigné bien vite chaque fois que les importuns tentateurs lui ont tendu les bras. Mais ils sont revenus, l'ont poursuivi sans répit et l’ont atteint, malgré sa modestie, malgré son désir de demeurer seul en face de l’œuvre édifiée dans les décors permanents de son esprit. Dans cette âme toute de loyauté et de bonté, rien ne pouvait prendre place que le culte du juste et du vrai; il édifia le beau comme il concevait la justice et la vérité, dans les splendeurs du rêve et de la lumière. L’ambition ne le tortura guère. Les luttes décevantes qui se déroulaient
! Catulle Mendès, vers récités au banquet du 16 janvier.
autour de lui ne pouvaient lui causer que dégoût, jamais il n’y trempa les mains. Sa dignité ne voulut jamais s’amoindrir devant sa persévérance.
La critique « doit étudier l'artiste sans servilité, ni envie, écartant de ses jugements tout ce qui n'est pas la sincérité absolue, l'impartialité la plus sévère ! », mais serait-ce bien se tromper que de découvrir une inconsciente étrangeté en Puvis de Chavannes : c'est qu'il ne veut pas être, et en réalité n'est pas absolument l’homme révélé par ses travaux. Quiconque voudrait apprécier son œuvre et affirmer l’ardeur vivace de ce tempérament sans constater cette légère dissemblance manquerait à la vérité qui est le premier des principes de la critique, même si elle s'égare, telle cette modeste étude, en des considérations objectives. Sans crainte de déplaire ou sans volonté de flatter, l'historien a le devoir d'exprimer sa pensée non fardée, il s'isole et parle sur ce qu'il a vu : ilne relève que de sa propre erreur et porte la conséquence de son jugement.
Puvis de Chavannes n'est pas un fougueux comme Delacroix, un poncif comme Ingres, un lécheur comme Bouguereau, un nébuleux plastique comme Henner, ni un mystique, ni un sceptique, ni un timide, ni un téméraire, c'est uniquement un philosophe, et, comme tel, il rappelle les Lyonnais ses concitoyens, qui eurent chacun en leur genre, selon la ténacité de leur esprit ou l'orientation spirituelle de leur adolescence, l'étrange mérite de se personnifier dans une concrétion ne devant rien à quiconque, — toute attachée fût-elle à la grande famille de l'esprit humain. C’est Philibert Delorme dressant ses rêves rectilignes ou tourmentés, mais toujours nobles et purs, vers le ciel des cités, c'est Jussieu révélant la vie des plantes, Jacquard minutant la mécanique, Ampère établissant la puissance des fluides, Ballanche calculant lintégrité de l’âme, Hippolyte Flandrin et Paul Chenavard spiritualisant la palette, Joséphin Soulary amenuisant la Muse jusqu’à la faire entrer dans un étroit corset à quatorze rubans. Un écrivain d'art, M. Durand-Tahier, a dit : « Le goût de la clarté, de l’ordre, après l'imagination, — les qualités
de la logique qui sont, essentielles de son esprit, s'expliquent non-seulement par son origine latine et bourguignonne à la fois.….® », qualités bourgui-
1 Marius Vachon, Puvis de Chavannes, préface. ? Numéro spécial de la Plume.
Le [ee]
gnonnes sans doute, mais lyonnaises à coup sûr, et je pense même qu'il y a mauvaise grâce à lui adjoindre l’énervement latin. L’empreinte reçue par l'adolescence est ineffaçable sur les tempéraments les plus entiers. À côté de la gaîté bourguignonne, il a le spiritualisme lyonnais, la rectitude de la pensée, la méthode qui sont les éléments mêmes de son œuvre et l'essence de cette race.
Rien ne contrebalance les interminables contemplations du jeune âge, pas même un atavisme différent ou contraire. « Nous emportons tous du ciel natal dans les yeux... Nous sommes victimes de nos origines ! ». Le tempérament est une frêle plante qui s’enhardit durant les premiers ans, et l’arbre robuste en garde la contexture. L'intellectualité ne saurait se commander à elle-même, il y a beaucoup d’inconscience dans ses acheminements.
Présenter Puvis de Chavannes en bourguignon salé, « Tui qui ne mange jamais dans la journée? » et dont la boisson habituelle serait plutôt la belle eau claire des fontaines, « dont les œuvres ont un goût de fin terroir », ce « maître de la forêt du rêve », cet artiste qui pratique la sobriété et la rectitude constantes, qui a une vie de labeur persévérant et silencieux,
Puvis,‘l’élu dont le génie N'est fait que de douceur et de clarté bénie. *
est une digression peut-être amicalement fantaisiste, mais bien faite pour étonner ceux qui ne connaissent que l’œuvre*. M. Marius Vachon, dans son beau livre sur le maître, avait cependant dit que la critique « devait étudier l’artiste sans servilité.. écartant de ses jugements tout ce qui nest pas la sincérité absolue, l'impartialité la plus sévère... » C’est en nous associant de tout cœur à cette saine affirmation qu'il nous est permis de douter de la vérité d'une appréciation ainsi présentée.
Quand on tente de faire l'historique d’une personnalité, on se doit tout à la recherche de l'exactitude, dût-on même offenser celui qu'on admire et respecte. L'artiste ne se juge pas par les gouttes de sang de ses ancêtres ou par l’œuvre qu’il veut laisser, mais bien par celle qu'il laisse, et l’origine n’en est que dans l'atmosphère
1 Séon, la Réaction idealiste.
? Marius Vachon, p. 100.
3 Louis Duchosal, Album.
4 Léon Dierx, Album.
Lire Marius Vachon, p. 24.
où se développa son éducation, où son esprit s’ouvrit à la lumière. C'est pourquoi on doit dire que Puvis de Chavannes est un Lyonnais, non parce qu'il naquit au confluent du Rhône et de la Saône plutôt qu'ailleurs, mais parce que son effort est celui d’une race qui souvent est mystique, spiritualiste presque toujours, et qui