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VISION ANTIQUE (Fragment)!
sut mêler, chose étrange et bien faite pour confondre l’ergoteur psychologique, la ténacité patiente dans la vie à l'effacement dans le rêve, la précision minutieuse de sciences subtiles à la vastitude d'envergure des utopistes, d'où ces antinomies apparentes de cerveaux pourtant issus des mêmes brouillards, Jean de Tournes et Philibert Delorme, Coysevox et Lemot, Jacquard et Ampère, Gérard Audran et Hippolyte Flandrin, Jussieu et Jean-Baptiste Say, Claude
1 Palais des Arts, à Lyon.
Bernard et Thimonier !, Pierre Dupont et Victor de Laprade, Meissonier et Chenavard, etc.
C'est donc un Lyonnais, à n’en pas douter. Cependant il importe de relever que bien des écrivains, et des plus sincères, expliquent faussement la psychologie de cette race patiente. Bien peu ont su définir exactement le prototype rhodanien. Au physique, Puvis de Chavannes est présenté « robuste et calme, fier et réservé, la mächoire et la nuque solides, le pli de l’attention entre les yeux, le regard fixe, le front bossué et fuyant d’un mystique lyonnais * ». Tout est exact, hors cette dernière épithète. Non-seulement le peintre du Bois Sacré n’est pas un mystique, mais encore on peut affirmer que les gens qui ont résisté à la toute puissante Convention, qui ont jeté le cri superbe Du pain ou la mort! qui se sont intitulés eux-mêmes les Voraces, ne sont pas a priori des mystiques.
Le Lyonnais, au type dominant, n’est pas mystique, il est « particulariste ». Il marche sans relâche, au service de son idée, ne se reposant qu'après réussite complète, « avec une patience et une inflexibilité que rien ne peut démentir, ne s’arrêtant qu'après avoir atteint le but, et possédant les qualités nécessaires pour y parvenir. Parmi celles-ci, propres à nous, de naissance lugdunienne, est l’éminente faculté d'entraîner, de changer le cours d’une opinion ou d'une volonté? ». Il est très vrai, ajoute M. Sarcey en rapportant ces lignes, que « le Lyonnais est à la fois très robuste, très tenace et singulièrement mystique » : mais voilà, il faudrait s'entendre sur le sens de ce dernier mot, ce qui ne peut donner lieu qu’au rapprochement possible avec la dominante anglaise : « Tous ceux qui ont voyagé en Angleterre ont pu constater deux types très distincts entre lesquels se distribue la race : l’un progidieusement robuste et positiviste, le second tout au contraire d’un idéalisme incomparable4 ».
L'influence lyonnaise est semi-latine et ce west pas celle de la ville même, c'est le rayonnement lugdunien, — ce vocable rend mieux le sens de ce qui a trait à cette Rome des Gaules. — On distingue dans cette essence : 1° l'esprit de conquête ou aflirmation
1 Inventeur de la « machine à coudre ».
? Gustave Geffroy, la Wie artistique, 1e série.
3 Les Lyonnais et leur influence, dans la Revue Lyonnaise, en septembre 1884, commenté par M. Francisque Sarcey dans le XZXe Siècle du 2 novembre.
4 Paul Bourget, dans le volume de l’/rréparable.
de la personnalité ; 2° le particularisme, ou ambition persévérante de ne devoir rien qu'à soi-même. D'ailleurs, peu importe en l'occurrence. Le caractère de Puvis, si patient, si tenace dans son labeur constant, est désormais trop intangible pour qu'il soit nécessaire de le rattacher à tel ou tel. Il a derrière lui sa « longue existence de bénédictin de la Peinture, qu'on ne saurait trop montrer en exemple à la jeunesse de notre temps, si impatiente de fortune et de publicité! » ; il a sa droiture, il a sa dignité, son honnêteté, son œuvre : qu'importe qu'il soit né ici ou là, soit joyeux ou triste, aimable ou non, gras ou maigre |
Mais la ville de Lyon a commencé une série très longue, — vraiment il y a matière, — de bustes de ses enfants dignes de mémoire. Nous y avons recherché vainement le nom qui nous occupe. Ÿ figurera-t-il plus tard, ne serait-ce que pour démentir le classique nul n’est prophèle, et la cité d'Hippolyte Flandrin saurat-elle vénérer comme il le mérite ce fruit robuste d’un cep bourguignon jeté sur son sol par le vent des destinées ?
On est forcé d'admettre que Puvis conserve personnellement un grand amour de la correction et prétend la respecter toujours et de toutes façons. Il est adéquat, en temps qu'humanité, au décorum le plus parfait. Il pratique le bon sens, le sentiment de la justice, la force obstinée du raisonnement. Sa mémoire visuelle est, paraît-il, surprenante; il n'oublie nul décor, nulle physionomie. Ses facultés sont demeurées intactes. Il ne cède jamais la moindre parcelle de son droit. « Une santé de fer, une imagination exubérante, un orgueil impétueux lui inspirent des projets extraordinaires, les plus audacieuses conceptions, des rêves d’une étrange fantaisie; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme de la poursuite obstinée des moyens de réaliser le but qu'il a fixé à sa vie...! » C'est bien là l’intraduisible caractère des Lugduniens, celui qui fait leur force. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, notre peintre n'est pas un positif absolu, c'est tout au plus un rationnel. Ses amitiés sont pour les dilettantes et les passionnés, les chimères ne leffraient pas; si son rêve peut toujours se possibiliser, toujours aussi sa réalité peut flotter dans l’intellectualité vaste.
« Vous avez fait, de l’ombre ancienne de la terre, des visions
1 Marius Vachon, pp. 11 et 12.
de ciel », lui a dit M. Catulle Mendès en d’admirable vers, au banquet de janvier 1895. Cet éloge réel, définition simple et grande des labeurs entassés, s'accorde cependant des plus mal avec leur sens concret, car cette œuvre n’est pas seulement une théorie, un travail de volonté, c’est l'expression exacte d’un tempérament, quelque chose comme la cristallisation d’une âme doublement complète.
= Unique parmi les peintres illustres, Puvis de Chavannes s’est donc peu inquiété du « décor de sa personnalité » ; les partisans de Delacroix sont devenus siens, sans qu'il daignât capter leurs suffrages par les allures caractéristiques du violent coloriste. Répéterons-nous son ennui d’être fouillé par le scalpel indiscret du critique, son ennui plus sincère encore d'amis pour lesquels Qil ne serait plus lui »?
« L'artiste est insaisissable ; en lui prêtant une technique et des intentions en dehors de l'évidence on est à peu près sûr de se tromper. Sa technique n'est autre chose que son tempérament ! ». D'autre part, il dit à l’auteur de ces lignes qui le questionnait sur ses préférences philosophiques : « À quoi bon parler de cela ? Une étude sur la peinture ne comporte-t-elle pas elle-même sa philosophie ? » Il m'avait écrit la veille : « … I] me semble préférable de vous tenir en dehors de toute influence, écrite ou parlée. les travaux du Panthéon, de l'Hôtel de Ville, de la Sorbonne, etc. sont là pour vous guider... » Il accuse donc irrévocablement que l'artiste, en dehors de toute forme de caractère physique, de tempérament, de manières, se reflète irrécusablement dans son œuvre. S'il me fut impossible de suivre son sage conseil, c’est que, hélas! j'en avais trop lu ou trop entendu déjà pour ne pas, au contraire, tendre à ne plus rien ignorer. Dans le cas présent, d’ailleurs, mon sentiment ne pouvait se rallier à ce rationnel désintéressement, la critique qui prend une telle envergure devient fatalement historique. Que de choses ignorées du prétentieux examinateur ! Et, a priori, pour juger d’une œuvre aussi colossale, il aurait fallu avoir vécu au moins autant qu'elle.
On peut répéter de cette carrière ce qu'on a dit de celle du Poussin, dont, en mainte toile, il a rénové la discrète poésie : «Il vit et peint comme il l’entend, selon un idéal très particulier, tout
1 Lettre de Puvis à Vachon, citée par ce dernier.
individuel. Ainsi éclate la fermeté de ce caractère, assez bien trempé pour ne priser que la satisfaction de sa conscience ! ». Il vécut chez lui, pour lui, pour ses pinceaux, voyant à sa façon qui ne lui fut dictée par personne, dans une retraite qui eût effrayé plus d’un indépendant, ne courtisant que la Muse discrète de sa pensée, n’adorant que la céleste lumière, n'écoutant que la chanson des forêts, cherchant en lui-même et dans la vie les conseils de son talent naissant, ne recevant d'inspiration que de la nature, « si bien que lorsque je lui demandai quel fut en réalité son maître, 1l put me répondre sans ingratitude : « Personne! Mon « maître, ajouta-t-il en baissant la voix et avec un sourire, a été « l’horreur de certaines choses ? ». |
Jamais il ne varia l'orientation de son esprit, il n’y eut jamais nul changement dans son art, car il n’y en eut jamais dans sa vie. Il traversa la tourmente des évènements sans s’y mêler, conservant sa robe blanche de philosophe, dédaigneux de vaines joies, ne laissant rien paraître de ses réelles douleurs, ne sacrifiant jamais à la popularité, pas plus qu’au succès, — effacement presque héroïque, quand on songe au vol rapide des années. Mais le sort lui devait une revanche, il a pu entrer, vivant, dans le secret de la Postérité, avec la joie hautaine d’avoir été le seul artisan de son destin. Quelle immense satisfaction d’avoir pu librement s'exprimer sans faiblir! Il fut touché des jeunes sympathies, à en pleurer... ;
C’est en son modeste atelier de la place Pigalle, d’où on voit par la verrière béante les ailes tristes des moulins de Montmartre, que le Giotto moderne explique son cas de conscience, en cet atelier, plus intime que celui de Neuilly, où s’étalent les croquis d'amis, de Roll, un petit panneau d’anges maflus signé d'Hynaïs, et divers souvenirs de cette longue carrière. Le geste sobre, la voix brève et un peu coupante, mais chaudement sympathique, il expose ses sentiments avec une vigueur de sincérité qui ne laisse nul doute. Il reçoit ses amis avec une cordialité méthodique, pour ainsi dire, sa franchise n'a nul besoin d’exubérance pour s'affirmer. On lui prête des boutades, des métaphores picturales, des paysages parlés : « On causait d’harmonies correspondantes.
1 Discours de M. Roger Marx, au 3e Centenaire de Nicolas Poussin. ? Durand-Tahier, numéro de la Plume.
Puvis de Chavannes dit: « Le matin tout est dans les ors vert « pâle. J'ai vu à Cucufa des femmes en blanc se promener dans « une forêt. Cela donnait la sensation d’un fleuve hindout ».
J'ai rappelé la brutale ardeur chauvine qu'il ne se gêna pas de manifester lors du Salon berlinois de 1890. Ce fut surprenant; étant donné sa réserve habituelle, 1l fallait que le sujet lui tint fort au cœur, quoiqu'il ne se départit pas de sa proverbiale cour: toisie :
— Blâmez-vous donc ceux de vos confrères qui se sont rendus à l'invitation du souverain allemand ?
— Moi, pas du tout. Chacun pense et agit comme il l'entend; pour mon opinion particulière, elle peut se résumer en ceci: la place d’un Français est en France, surtout s'il s’agit de nations aussi opposées de tendances et d’aspirations, aussi contraires comme vues artistiques. Je suis très vexé que mon nom ait été prononcé dans tout ceci. Le mal étant fait, je n’ai rien voulu désavouer. Chacun, je vous le répète, se conduit comme il l'entend, sans avoir à relever de l’opinion de ses pairs. C’est une affaire d'appréciation personnelle. La chose la plus regrettable pour cette exposition berlinoise est le bruit mené grand train, on ne sait pourquoi. Ne rien dire du tout, s'abstenir dans un parfait silence, telle était la sagesse. Jamais n’eût si bien été employé l’axiome qui prétend que le silence est d’or.
Et la suite que donnera tout ceci:
Les exposants seront presque obligés d’aller là-bas, dans quelque taverne Sous les Tilleuls; on les verra trinquer avec les créateurs triomphants de l’unité germanique, avec les sujets de cet empereur qu'un de mes honorés confrères comparait sans rire «au souverain des trois quarts de l’Europe »! Certes, Charles- Quint eût donné gros pour être là ! Les bocks y remplaceront les cœurs absents. En Allemagne, les bocks remplacent souvent les CŒUrS.
L'empereur les décorera de l’Aigle-Rouge, de l’ordre royal de Prusse, et ils reviendront côtoyer de leurs rubans ceux de notre Légion d'honneur. Dans les fêtes de gala, dans les bals militaires, ceux qui sont officiers de réserve ou de territoriale arboreront ces distinctions si noblement acquises. Les Alsaciens, il s’en trouve
1 Jean Dolent, Amoureux d'Art.
parmi eux, retourneront ainsi ornés sur la terre natale, et plus tard, s'ils entrent en ligne, on verra dans les chocs d’armées des mélanges curieux et bien propres à dérider un vieux rêveur tel que moi.
— Voici une suite de conséquences curieuses à plus d’un titre.
— Un peu humoristiques. Il faut amplifier ces choses-là pour donner la mesure exacte de sa pensée... ».
Comme tout ceci est déjà loin de nous! Si je me suis égaré en ces réminiscences, c'est que rien n'était plus propre à démontrer combien l’auteur du Bois Sacré est loin d’un caractère froid. C'est, au contraire, un cœur ardent et généreux, capable de dépasser dans la chaleur du moment les bornes de sa pensée et d'oublier une réserve qui lui fut imposée par trente ans de quasiclaustration. Son esprit très français rompt alors ses liens. Ses boutades et ses paradoxes ont déridé nombre de ses commensaux, on le vit même crayonner des caricatures. Il s’intéressa surtout à l'existence active des propagandistes lors de la fondation, avec Meissonier, de la Société Nationale des Beaux-Arts, tenant Salon au Champ-de-Mars, et, à la mort du fameux artiste, demeura seul sur la brèche... qu'il ne peut quitter désormais.
Ses labeurs constants augmentèrent d'autant. Un jour - que, cherchant à sonder cette ardente psychologie, je le questionnais : — « Étudiez-vous des peintres? Lesquels, des anciens, des modernes? Lisez-vous nos auteurs et nos poètes? Préférez-vous l’abstrait au concret »? Il ne put s'empêcher de sourire : « Est-ce que j'ai le temps» ? me répondit-il.
\ 4. — Hommage d’une époque d’art.
O maître, songes-tu dans ces jours où le monde est prêt a révérer ton œuvre de clarté
combien ton cœur épris de pure vérité
souffrit de son ardeur féconde ;
à l’heure où ton esquif triomphant entre au port combien le flot rageur fatigua ton effort?
La Terre palpitait pour toi comme une mère détenant l'idéal souci qui te hantait,
et tu vis, dédaigneux de gloriole éphémère, du ciel aux blancheurs souveraines descendre sous tes yeux des visions sereines dans l’agreste clairière où ton rêve flottait :
! Dans le National : Puvis de Chavannes et la question des Peintres, 1890.
Tu demeuras, pensif, sous l’ombre consacrée, tandis qu’un horizon teint de lueur nacrée jetait sur ce décor ses reflets curieux, regardant tes héros vivre dans ta pensée,
et la gourmande enfant par sa mère haussée cueillir la pomme d’or à l’arbre glorieux.
Fils de cette nature à l’immortelle étreinte
où, pour tes yeux ravis, tout a cru désormais, purifiant le destin que toi-même animais,
l'art te garda de toute crainte,
jusqu’au jour où tu pus transporter nos esprits dans les grands cieux que tu compris.
Pour moi qui crois encore aux fées de la prairie
j'ai senti le parfum de ta gerbe fleurie, traversant le ciel gris de notre humanité,
et j'ai suivi ta trace au flanc de la beauté dès l’instant où j'ai vu ta force coutumière dans la Vie évoquer le Rêve et la Lumière...
Sous les horizons clairs des campagnes renouvelées passent d'exquises visions qui flottent longtemps, longtemps en notre mémoire charmée. Dans un cirque immense de montagnes bleuâtres, illuminées du reflet clair d’un soleil qu'on devine sans le voir, les Muses s’ébattent, et le rêveur les suit jusqu’au fond des forêts dont l'ombre herbeuse l'invite. Ce paysage de tous les temps, dont les teintes se ravivent au printemps nouveau, lui procure de douces jouissances; tout y parle à son cœur et luimême voudrait conter ce qu'il ressent à la pâquerette rose, au papillon qui vole, à la coccinelle menue. Il y retrouve ce qu'il aima, ce qu'il fut hier, ce qu'il sera demain. Au zénith, les cirrhus flottent, étoilés de bleu, le zéphir effrange d'immenses rideaux de vapeurs, et son désir court encore s’y blottir. Puis c’est la voix multiple de la Nature, le chant des Hamadryades invisibles, cachées en ces retraits profonds, aux mouvantes alcôves d'ombre. Elles lui tendent les bras, 1l se prosterne et adore... Nous tous avons fait de même durant les jours inoubliables où nous avons véritablement vécu. Nous y retournons avec ivresse, dans cette nature immortelle et féconde « et c’est Pan que nous saluons, la pure religion du beau réel” ».
L'époque enfiévrée finit par voir qu’un maître, Puvis de Chavannes, pratiquait le culte glorieux de cette beauté. Étonnée
1 Edmond Haraucourt, préface du Tequendama de Restrepo.
PUVIS DE CHAVANNES sa
d'abord, elle devait l’admirer. Elle comprit qu'il avait su pénétrer la voix des choses et peupler les solitudes de leurs essences invisibles, toujours présentes, parler aux belles Muses flottantes de l'aube et les évoquer pour la joie de nos contemplations. En des décors merveilleux de clarté, nous les revimes toutes, et les synthèses du ciel spirituel, et celles de l'Humanité. Elle comprit lharmonie de ces vérités éternelles, entendit leurs mélodieux accords, suivit ce rêveur hardi qui lui montrait une route oubliée et s’écria : « Cet homme-là est vraiment un peintre! » Elle s’aperçut que dès l’origine, et avant qu'elle s’en doutât, « il fut pénétré par la mélancolie de ces nuées, de ces bois, de ces plaines, de ces eaux, qui conservent à travers le temps leur jeunesse éternelle et leur éternelle beauté... que nul poète ne célébra en des chants plus magnifiques l’univers, les hommes et les dieux ! »; alors elle courut l'encenser, et son enthousiasme laudatif, déchaîné, ne connut plus de contrainte.
Nous arrivons au jour où l’honnête artiste sera sacré « maître national et traditionnel? », où la foule afflue à sa porte, qu'il s’efforce de maintenir close sur son repos, où le chœur des nations va cantiquer en son honneur. De grandes cités lui ont ouvert leurs monuments pour y recueillir cette œuvre colossale, une des plus soutenues que jamais peintre ait édifiée. Les pèlerins d’art des siècles futurs y viendront, tels les croyants courent à la Ville sainte, pour retremper leurs esprits à la vision de l’éternelle beauté. C'est une gloire qu’elles veulent partager, ces fières cités qui ont enfin compris. Et pour elles l'œuvre continuera de grandir, imposante ÉDSÈrCINE.
Mais voyez quelle longue route avant cette apothéose, mesurez de la mémoire chacune des étapes, rappelez-vous que toutes indiquent un chef-d'œuvre, que toutes comptent une victoire. Ouvrons un Livret, officiel, lisons : — Pierre Puvis de Chavannes, né à Lyon en 1824, élève de Henri Scheffer et de Thomas Couture, expose pour la 1'° fois au Salon de 1850, est refusé en 1852, puis pendant neuf ans, jusqu'en 1861 où il fait admettre la Paix et la Guerre (Concordia et Bellum), — médaille de 2° classe en 1861, avec ces deux admirables compositions, — médaille en 1864 avec
1 Discours de M. Georges Leygues, ministre de l’Instruction publique, au Banquet du 10 janvier.
? Émile Bergerat, Album.
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l’Automne (Musée de Lyon, Centennale de 1889), — médaille de 3° classe en 1867, avec le Sommal (Musée de Lille), — médaille d'honneur en 1882, hors concours, avec le Ludus pro palria (Musée de Picardie), — Chevalier de la Légion d'honneur en 1867 (Exposition Universelle), membre du Jury en 1872, dont il se retire par cas de conscience, Officier en 1877, Commandeur en août 1889 (Exposition Universelle), hors concours, etc., etc.
Cette froide condensation d’une gloire nationale est bien faite pour rendre songeur. Si elle marque les lauriers, de combien d'amertumes intimes ne garde-t-elle pas aussi le secret! À l'heure du Salon de 1875, où M. Jules Claretie écrivait: « M. Puvis de Chavannes est un tapissier superbe! », après vingt-cinq ans de labeur acharné, ce n’était pas encore une vérité pour tous. Il fallut que ce fussent nos esprits, lentement instruits par ce charme persévérant, il fallut la pression anti-naturaliste de la jeunesse, en réaction à de retentissantes campagnes littéraires dont notre génération conserve le souvenir, pour que la majorité voulût bien en convenir. Alors, répétons-le, l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Le maître fut-il absolument satisfait, en son bon sens correct et droit, de ce déluge de cérémonies laudatives… et fatigantes ? Citons le fait capital, merveilleux en somme, même pour le spectateur indifférent : le Banquet du mercredi 16 janvier 1895, auquel entre autres personnalités
Y avait les pèr’s de la critique Et les mairs de la République?,
et pour lequel toute la presse fut instantanément mobilisée, sans divergences d'opinion. Six cents convives, des arts et même de la politique, acclamèrent le maître qui ne put cacher son émotion. On lui remit le splendide Album où les poètes les plus divers avaient consigné leurs admirations, on put lire des articles de premier ordre, d’Ary Renan (Revue de Paris), de Gustave Larroumet (Wie contemporaine), deux de Paul Guigou”, dans la Cocarde, de Fourcaud, dans le Gaulois, etc. Jen oublie certainement. Le Temps du 17 janvier 1895 donna de cette commémoration des noces d’or du peintre avec son art un compte-rendu complet, y compris
1 L'Art et les Artistes français contemporains.
2? Chanson de Joseph Canqueteau, dans /a Plume.
3 Mort en janvier 1806 à Marseille, au Musée duquel il s’employait avec la plus fervente ardeur.
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discours, toasts, noms des convives, et surtout les beaux vers récités par M. Catulle Mendès. Cette fête se prolongea encore sous forme de lettres et de télégrammes. M. Victor Peter fit présent d'une médaille « où je retrouve, avec son talent personnel, le souvenir d’une œuvre qui me touche à tant de titres ». M. Michel Cazin consacra à son tour « la mémoire de cette admirable soirée par une médaille, chef-d'œuvre de délicatesse et du goût! ». Puis ce fut un numéro exceptionnel de ce vaillant périodique la Plume, qui a su se tailler une place à part dans nos bataillons, consacré à Puvis de Chavannes par les Jeunes, — et, renchérissant sur cette poussée de renommée, avec la stupidité des gens qui renouvellent leurs erreurs passées en prétendant les faire oublier, le Petit Journal du 1% janvier 1806 affirmait, dans un canard remarquable, que Puvis de Chavannes ou Reyer devaient être candidats à l’Académie française. — Ce disant, Le journal encensait alors cette « belle vie d'artiste », dont il s'était autrefois moqué sans clairvoyance, louangeait cet art qui, jadis, était pour lui exsangue, anémique et flou, encotonné comme Corot (en août 1889, lors de la promotion du peintre au grade de commandeur) !.…
La sincérité n'avait pas besoin de tant de fanfares. Elle semble se trouver enclose, sans aller plus loin, dans ce toast d’Auguste Rodin, au banquet du 16 janvier: « L’hommage que nous vous apportons signifie notre joie devant la beauté de votre œuvre, l’affection de notre cœur devant votre vie d’honnête homme et d'artiste libre ». Il alla véritablement au cœur de celui qu’on célébrait, car il s’adaptait sans pompe à ses intimes pensées : « J'adore l’art en quelque lieu qu'il se manifeste, je n’ai pas d’autre loi ni d'autre dieu. Je pense qu'avec une foi comme celle que jai
toujours professée, on ne saurait m'accuser de vouloir faire du commerce. Ce sera ma récompense à moi ? ». Quand il prononça ces paroles, il n’était question d'aucune manifestation bruyante en son honneur, mais de la satisfaction de sa conscience, la meilleure qui convienne à sa simplicité. |
1 Lettre de Puvis à Auguste Rodin, le 22 janvier 1895. ? Le National : Puvis de Chavannes et la question des peintres.
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S 1. L'œuvre accessoire. — 6 2. Étapes successives dans la clarté.
$ 1. L'œuvre accessoire.
Je me suis longuement interrogé avant de décider s'il fallait
dénombrer toiles et fresques et en tenter la description. Cette peinture n’est pas, en effet, de celles qui offrent tant d'aspects divers et de si multiples genres qu’on ne peut en esquisser l'historique sans les retracer ligne par ligne. Ne figure-t-elle pas plutôt cette immense voie lactée, simple et une, dont l’œil suit sans heurt l'éclat vif et constant, dont raconter le commencement c’est expliquer la fin ? Mais le regardeur profane n’a pas été complètement de cet avis : il jugea qu'aucun détail ne pouvait manquer d’intéresser, surtout à un maître aimé et respecté, qu'il le ferait mieux comprendre ainsi, et qu'il serait d’ailleurs illogique avec lui-même et son idéal de méthode en procédant autrement. Soit, classifions quand même. Créons deux catégories dans cette œuvre, si unie en sa complexité, l'œuvre « de chevalet » et « la fresque ». Certaines toiles de dimensions relativement restreintes ont été extraites des grandes compositions décoratives, ou en ont constitué les études successives ; d’autres ont été détournées de leur intention primitive en se mêlant, quoique dignes d'animer la muraille de quelque hautain monument, au ramassis des œuvrettes diverses, dans la salle mélangée d’un musée. Ceci, quoique de peu d’importance, servira notre idée d’énumération.
. J'ai dit la suprème clarté de cette belle œuvre : elle est complète, entière, sans déchirements ni solutions de continuité. Il ne s’y rencontre pas plusieurs genres : ils y sont tous et il n'y en a qu'un. En parlant d'œuvre « de chevalet », c’est donc surtout des fragments divers, produits en quarante ans d’un travail unique, des fragments qui sont un peu comme la menue monnaie de ce gigantesque labeur. L’effort continuel d’un esprit vers un but ardemment rêvé laisse peu de loisirs, cependant le peintre en trouva, de hâtifs, suffisants pour « monnoyer » ses chefs-d’œuvre. C'est ainsi qu'on peut lire dans de petites aussi bien que dans de grandes compositions, en étudiant son génie, — quoique, il faut le répéter, ce fut en de rares entr'actes qu'il les élabora.
PUVIS DE CHAVANNES à D
Les feuilles éparses, les croquis au crayon noir ou à la sanguine, les études de cette longue manutention sont innombrables. Rien qu’en ce dernier Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts au Champ-de-Mars (1806), les cinq admirables panneaux de Puvis de Chavannes (pour la décoration de la Bibliothèque de Boston) forment comme le portique d’une salle où sont exposés 7 à 800 dessins du maître. Pour les toiles qui sont les fleurettes de ces vastes pelouses picturales, de ces fresques éternellement contemporaines, où les trouve-t-on ? Çà et là, en des musées, en des collections particulières. Quelques-unes furent détruites ou dérobées aux regards par le peintre lui-même. Il faut, pour en passer une revue sommaire, adopter un ordre, chronologique si vous voulez, — le plus sensé en l'espèce, car il permettra de suivre le
sillon lumineux qui marque cette vie ;
à ! 2 AS ’ 2 FILEUSE il est DÉCESSaIrE, maintes fois, sinon A ba RUE ER ue toujours, d'avoir recours aux précédents (App. à M. L. Duvauchel).
historiens, aux détails glanés, en toute foi, parmi les pages de ceux qui nous ont devancé : c'est un peu, pour ces choses éparpillées ou disparues,la reconstitution de la critique plutôt que la critique elle-même...
La toute première date nous ramène à 1850, où on cite Puéta! et M°"° de Sombreuil buvant un verre de sang pour sauver son père *. Puis, en descendant le cours des années, brièvement : en 1851, Jean Cavalier au chevet de sa mère mourante; en 1852, Ecce Homo, qu'on peut encore admirer de nos jours dans la modeste église du village de Champagnat (Saône-et-Loire). Le millésime 1857 se rencontre sur plusieurs toiles, labeurs des années précédentes autant que de celle-ci, sans doute : Martyre de saint Sébastien, la
1 Chez Puvis de Chavannes, dans son atelier de Neuilly. ? Détruit.
Méditation, les Pompiers de village, Hérodiade?, Julie, Saint Camille au chevet d'un mourant 3...
Dans une salle du musée de Marseille, nous apercevons un Retour de Chasse (1859); dans la galerie des Peintres lyonnais, au 2° étage du musée de Lyon, l’Automne (1864), donnée par le Gouvernement #; au musée de Lille, le Sommeil, même date 5... Et, passim, le Jeu (1868), pour l'Exposition du Cercle de l’Union artistique — Ô prodige, 1l acceptait donc les novateurs, à cette époque! — À la Fontaine (1869), le Pigeon-Voyageur (1871) et le Ballon, même date, (ces deux toiles, données à la loterie au bénéfice des incendiés de Chicago, en 1874, sont passées en des mains inconnues) ; les Jeunes filles et la Mort (1872), alors que le peintre, membre du jury, démissionna en protestation de refus d'admission par trop réactionnaires 7; l’Espérance (1872), l’Age d’or (1873), la Moisson, même année, une Famulle de pêcheurs (1875), Jeune femme à la toilette (1877), Jeunes filles au bord de la mer (1879), l'Enfant prodigue (1879), Doux Pays (1880, hôtel particulier du peintre Léon Bonnat), Orphée et le Réve (1883).
Le Pauvre Pécheur, si contesté, si outrancier à sa façon, porte le même millésime”. On trouve bien d’autres choses encore, dans cette suite nombreuse et variée ! Une Madeleine à la Sainte-Baume, exquise de suavité chaste !, un Saint Jean-Baptiste enfant , une Tamaris nonchalante et perverse *, des portraits de Puvis par luimême, celui que reproduit M. Vachon dans son livre, Puis de Chavannes à 25 ans, celui du palais Pitti, à Florence, dans la Galerie des peintres peints par eux-mêmes; des pastels, des études, le Modile, la Pitié et la Charité, trois pastels Ÿ, des esquisses décoratives, le Cidre et la Pêche #, etc.
1 Volée à l’auteur pendant le siège de Paris.
? Collection de M. X... à Limoges.
3 Figurait à l'Exposition de Genève.
# No 479 du catalogue, toile, H. 2 m. 80, Larg. 2 m. 25, datée. 5 Salon de 1864.
5 Ce tableau a été détruit.
7 A la suite de cette démission, son tableau à lui-même fut refusé. 8 Musée de Chartres, don de l’État.
* Au Musée du Luxembourg, ainsi que des dessins.
10 Collection de M. Chéramy.
1 Coll. de M. Édouard Aynard, de Lyon.
1? À M. Robert de Bonnières. Vue chez Durand-Ruel.
1 Exposition Durand-Ruel; octobre-novembre 1894.
14 Jhid.
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En d’autres heures, le maître a puisé dans sa propre substance : ses Jeunes Picards s'exerçant à la lance sont une réduction, dans un paysage autre et d'une curieuse saveur, de la partie centrale de Ludus pro patria; ses Baigneuses sont comme une suite ou une réponse à son bel Été, de l'Hôtel-de-Ville de Paris, avec un décor modifié pour l’ensemble... C'est ainsi qu'il va d'étape en étape, plus fort, plus confiant, plus épris de son art et de la belle Ilumière blanche des aurores. Rien n’est si logique et si doux à l'œil que son vol épanoui dans le ciel.
$ 2. Etapes successives dans la clarté.
Le peintre suit une voie dont rien ne peut le détourner, tel le roi mage implorant des yeux la fatidique étoile. Et cette marche dans le sillon de clarté n’est pas seulement la satisfaction de ses regards, c’est le rayonnement même de son esprit qui s’'augmente d'autant. Chaque fleur, éclose dans la sérénité, marque une halte de cette route et accroît la sérénité d’âme qui la vit éclore. Ces haltes ne sont sensibles que par une intensité nouvelle de beauté et de lumière ; les Muses poétiques de l'Humanité y complètent leur cortège, et, prêtes à transporter jusqu'aux confins du monde leur splendeur de vérité, vont bientôt acclamer le Génie d’une aube naïve et rayonnante.
J'ai dit que les toiles classées dans l’œuvre accessoire s’échelonnaient comme les entractes de l’œuvre primordiale. On y découvre la succession des teintes et des idées qui devaient s'épanouir si magnifiquement dans la fresque, et, chronologiquement aussi, leur énumération nous indiquera comment le peintre apprit à se connaître et à s'orienter. En 1850, la première manifestation est Piéta, où la repentante Madeleine pleure le Christ étendu sur les genoux de sa mère. La Vierge était, paraît-il, drapée d’un violet vif qui masquait le ton du personnage voisin. La leçon ne fut pas perdue. L'année suivante montre, près d'une vision de tranquille campagne mêlée aux affres de l'humanité, une moribonde étendue sur un lit. Par une large baie ouverte, elle aperçoit le ciel de ses croyances, vers lequel son âme immortelle s’envolera bientôt. La Bible qu’elle vient de lire, et qui gît encore sur sa poitrine, a ravivé sa foi, et un jeune homme au visage inspiré augmente encore son émoi religieux en jouant sur une basse la musique du Choral de
Luther. C'est Jean Cavalier au chevet de sa mère mourante. L'effort est manifeste vers la lumière et la pensée.
Dés lors, le peintre se raisonne, s’étudie ; il sonde ses idées, renouvelle sa palette, y mélange des tons ignorés, forge des antithèses. Voici, au millésime 1857, la femme d'Hérode, érigée en pleine transparence, qui commande d’un geste impérieux l’exécution du Baptiste, enclos dans l'ombre; Julie, fille d'Auguste, se dérobant dans la verdure qu’effleure une aube craintive, de peur d’être aperçue des soldats qui passent, au rentrer d’une de ces nuits d’orgie dont elle était coutumière; les Pompiers de village, où se présentent de curieux aspects de tons sous une forme semiallégorique, mélange de vie paysanne et de fantaisie imprécise : la nuit, une ferme brûle au loin, des pompiers en blouse bleue, casqués de cuivre, courent, suivis de villageois, dont le curé, la soutane retroussée ; les uns portent des échelles, les autres des seaux ; les incendiés se sauvent éperdus, mêlés à leurs bestiaux ; des femmes en chemises flottantes s’enfuient, pieds nus : tout cela s’agite dans une sorte d’obscurité striée de reflets. Dans le Martyre de saint Sébastien, un effet analogue, une clairière de forêt la nuit sous un rayon de lune. Sébastianus, percé de flèches, ensanglanté, est lié à un énorme tronc d’arbre; les soldats (au premier plan) ont interrompu leur cruelle besogne, et tout l’ensemble est d’une vacillante horreur nocturne. Voici encore la Méditation, où se plonge un prêtre pensif dont la silhouette se profile fantastiquement sur le ciel d’une nuit d'été saupoudrée dors:
Puvis de Chavannes s'initie donc lui-même, sa recherche est constante, il saura plus tard se débarrasser du bagage des règles et des procédés. Saint Camille au chevet d’un mourant (1857) est conçu dans le même esprit que Jean Cavalier (1851), mais la facture en est déjà bien différente, les tons sont calculés en vue de l'émotion, le mourant sourit aux béatitudes promises par le saint, qui lui montre le ciel d’un doigt impérieux et violent, et l’idée coule d’une source spiritualiste indiscutable. Le Retour de Chasse (1859) est l’amplification d’un panneau du premier essai de fresque du peintre du Bois sacré, sur les murs de la salle à manger de son frère, en Saône-et-Loire. La composition révèle les idées futures ; on retrouvera en des conceptions analogues ses personnages nus sous leurs pans d’étoffes flottantes, ses cavaliers posés en hérauts,
son chasseur encapuchonné de la peau d’un léopard, ses rustres portant le corps du cerf immolé.
L'Aultomne (1864) marque le pas attendu vers la beauté symbolique. Deux jeunes femmes, nues, cueillent des fruits dans un verger idéal ; une troisième, plus âgée, vêtue, les regarde avec un sourire de mélancolie. « Une femme encore belle, toujours gracieuse, mais dont les années ont déjà blanchi les cheveux, et qui laisse à la jeunesse la joie de cueillir des fleurs et des fruits! », n'est-ce pas l’Automne elle-même, où l’année déjà vieillie regarde en souriant les charmes murissants des jeunes saisons qui font les vendanges de la vie? Encore à cette idée, et il fallait s’y attendre, la critique regimba, Castagnary trouva Puvis de Chavannes peu compréhensible, il le mêla « à ces artistes qui sont, dans l’ordre de la peinture, ce que les rhêteurs sont dans l’ordre littéraire... cette prétendue peinture de style qui doit élever votre âme en même temps que charmer vos yeux! Le livret ne suffit plus : il faut à l’Automne de M. Puvis de Chavannes dix pages de description *! » Une nouvelle tentative vers la poésie décorative (qu'il venait de révéler si magnifiquement par Concordia et Bellum) ; cette même année, produisit Le Sommeil : Le soleil se lève sur la mer, inondant de clarté le ciel et les dunes vaporeuses qui se prolongent, en un paysage de rêve. Sur la plage de sable fin et jusqu’au pied d’un repli de terrain couvert d'arbres ombreux, des groupes d'hommes, de femmes, roulés en des couvertures ou demi-nus, sont plongés dans un sommeil réparateur, les époux enlacés, la mère pressant son nouveau-né contre son sein.
Quatre ans plus tard, le Jeu, pour l'exposition du Cercle de l’Union artistique, présente une sorte d’androgyne à tête de sphinx, nue, constellée de diamants, qui laisse, du haut de la colonne où elle règne, échapper des pièces d’or de ses doigts entrouverts. À la Fontaine (1869) est une superbe clairière de forêt, avec une tranche d'horizon blanc couronnant des arbres au bas desquels passe un homme à cheval. Au premier plan, deux femmes remplissent leurs jarres au filet d’eau claire d’une fontaine rustique ; l’une penchée, accoudée sur son genou; l’autre, coiffée d’un chapeau pastoral, debout, accotée à un arbre, appuie d’un geste hié-
1 Marius Vachon.
2 Salons, 2e vol.
ratique contre son pied le fléau qui lui servira à porter ses jarres sur l'épaule et semble attendre que sa compagne ait terminé. Ces deux figures, la femme penchée qui écoute le vieillard et la moissonneuse debout derrière lui, sont extraites du Repos, d'Amiens.
La Décollation de saint Jean-Baphste nous conduit dans une cour intérieure du palais d'Hérode, au centre de laquelle se dresse un tronc d'arbre ramifié. Le saint y est agenouillé, nimbé de flamme, les bras ouverts, dans une pose de résignation simple et touchante. De sa ceinture tombe la traditionnelle peau de mouton. Le bourreau prend son élan et s'apprête à lancer le coup mortel qui fera rouler la tête du juste ; la femme d'Hérode regarde, anxieusement méchante, tenant de la main droite le plat où elle recueillera la tête de Jean. Quelles sensations naissent de cette évocation ? En voici deux, simplement : « Jamais M. Puvis de Chavannes n’a mieux dessiné que cette année (1870), jamais 1l n’a tracé un contour aussi net, modelé un torse aussi serré que le contour et le torse de son saint Jean-Baptiste. Et pourtant quelle grotesque vignette ! Les trois figures sont disposées sur le même plan avec des attitudes d'une naïveté qui touche à l'enfance 1 ». — « Par contre, dans la Décollation, la beauté de l'exécution, comme celle de l'ordonnance générale, concourt avec plénitude à l'intensité de l'expression ; si le torse du martyr resplendit d’on ne sait quelle lueur paradisiaque, c'est qu'il est digne des plus grands maîtres ?. »
Dans les angoisses de l’année terrible, le peintre communie avec les douleurs de la patrie. Deux productions sont datées de 1871 : le Ballon, le Pigeon voyageur, une grande femme noire regarde l'horizon, l'œil brillant d'espérance et chargé de tristesse; dans la brume on devine Paris assiégé. Plus tard, les Jeunes filles et la Mort synthétisent la fragilité de la jeunesse et de la vie : la Mort est tapie sous une gerbe de fleurs que viennent de cueillir de joyeuses adolescentes qui s’ébattent au penchant d’une colline, à l'ombre de grands arbres. Puis, retournant aux torturantes heures que le pays vient de subir, le noble esprit appelle Espérance, qui accourt, vêtue de blanc, vive et mélancolique, pour cueillir, près d’une ruine que refleurit déjà le printemps nouveau, le brin d’arbuste
4 Castagnary, Salons 1870.
? Daniel Baud-Bovy, Journal des Artistes, 1896.
né au champ gorgé de tombes. Quelle admirable édification symbolique! Cependant l’antagoniste acharné ne va pas désarmer, encore qu'il veuille bien, pour la première fois, s’incliner devant cette géniale persévérance : « Ce tableau, dit-il, est une singularité de sentimentaliste redoublé... Une belle et robuste créature, affirmant l'éternité de la vie sur le sépulcre des combattants tombés, eût pu donner à nos yeux altérés de réalités l’idée de la résurrection, et par conséquent de l’Espérance. Mais cette chétive petite fille qui tient à la main un brin d'herbe en face d’enfantins tumulus, quel rehaut de cœur peut-elle nous inspirer ?.. Pour une Espérance, elle est bien défaillante. Et ce ciel, et ces pierres? et toute cette nature frappée de mort et de stérilité! ?.Mais je m'arrête, car je sais que j'ai devant moi, sinon un talent supérieur, du moins une conviction peu commune, et ce qu'il faut craindre le plus de blesser, c’est la bonne foi désintéressée*. »
Encore un effort vers la nature, c’est la Moisson (1873), magnifique synthèse terrienne qu'on retrouvera dans l'Été qui orne l’'Hôtel-de-Ville de Paris : la rude journée de labeur est terminée, le soleil disparaît derrière la plaine que dore un champ de blé mûr. Les travailleurs, suivis de leurs enfants, s’assemblent à la lisière d’un bois, se reposent, se désaltèrent aux jarres apportées par un petit âne; les mères allaitent leurs nourrissons, les enfants jouent avec des agneaux ou font des bouquets qu'ils offriront avec une joie naïve à leurs parents attendris; des femmes se baignent dans une eau limpide couverte d'ombre, et tout vibre de calme attendri, de joie et de repos. La Famille de pêcheurs est encore la nature, encore l’humanité : au bord de la mer, à côté d’une pauvre cabane, au milieu des coquillages et des galets, le pêcheur étend ses filets en les suspendant à des arbres grèles et défeuillés; sa femme, assise, tient par une lisière l’enfançonnet qui joue dans le sable chaud ; le vieux père, serrant de ses bras maigres une sordide couverture sur sa poitrine nue, dort dans les débris de son ancienne barque, rompue par un dernier orage...
Puvis n'oublie jamais qu'au sein de l'humanité sourit la grâce féminine. Il peint une Jeune femme à sa toilette, demi-nue, assise devant son miroir, les bras appuyés sur ses jambes drapées, tenant
1 Le critique ne s'aperçoit même pas, dans son humeur acerbe, qu’il met lui-même en valeur les beautés symboliques qu’il dénigre ! y ques;q 8 ? Castagnary, 1872.
d'une main le bouquet de fleurs dont elle ornera dans un instant sa chevelure qu'une servante s'apprête à coiffer ; il peint des Jeunes filles au bord de la mer, une couchée, à droite, sur la plage de sable où vient mourir le flot bleu, au pied d’une dune semée de genêts et de plantes sauvages ; une autre, à gauche, étendue sur son bras droit replié, la chevelure épandue, qui semble rêver aux baisers prochains. Une troisième, vue de dos, se dresse au centre de la composition,
Svelte, droite, piétée à l’angle des récifs 1 2 | O ?
drapée d’une étoffe serrée à la hanche, et étend sa longue chevelure humide d’embruns. À gauche dans le ciel, donnant la sensation de l'infini, flottent deux mouettes, les ailes ouvertes... L'Enfant prodigue (1879) est à la fois un souvenir rustique et une scène philosophique : nul besoin de répéter que la seconde a inconsciemment dominé le premier. C’est un paysage pouilleux, aux troncs de frênes dépouillés, au pied desquels grouillent des porcs tachetés et repus. Au premier plan, le Désolé, au regret de sa fortune passée, est assis, minable, loqueteux, le regard morne, les bras repliés sur sa poitrine, son bâton appuyé contre ses jambes. N'est-ce pas encore et toujours l'Humanité ? — Mais voici le Doux Pays aux teintes d’hyacinthe, d'où tous les chagrins sont bannis, « composition exquise, où tout chante la lumière, la joie, la jeunesse et la beauté? ». La mer, rayée d’une barque à voile triangulaire, s’arrondit en golfe dans les dunes. Des pêcheurs venant d'aborder ont replié leur toile et débarquent leurs filets. A gauche, dans le sable attiédi, sur le fond noir d'arbres qu'on devine plus bas, des enfants nus jouent, une fillette est assise aux pieds d’une jeune fille qui, ayant rempli sa corbeille d’oranges, regarde les pêcheurs. Des fruits épars, de grêles tamaris, des herbes folles. Trois jeunes femmes sont à gauche, une à demi couchée à côté de son amie qui, accroupie, enserre de ses beaux bras nus ses genoux repliés, tandis que la troisième, debout, retient encore de la main gauche la branche à laquelle elle vient d’arracher une fleur. « Par les jours de fatigue et de lassitude, il m'arrive souvent de m'accouder en face de cette claire évocation du pays des doux rêves.
! Émile Michelet, Album.
? Marius Vachon, Puvis de Chavannes.
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Peu à peu, à son contact, les sombres imaginations s'évanouissent, le soleil renaît, l'âme s’épanouit, et les souvenirs légendaires des temps poétiques reviennent en foule à la mémoire. O puissance de l’art ! Et je vois Vénus elle-même, frissonnante, sortant de l’onde, et j'entends le chant perfide des Sirènes, et sous le ciel infini aux bords de la mer bleue, je vois ces adorateurs passionnés du beau, les créateurs sublimes, tous ceux qui ont su faire vibrer ce qu'il y a de divin en nous, passant en un tourbillon lumineux, comme des dieux dans leur immortelle sérénité !. »
La chair lasse, l'esprit torturé par le doute, l'humanité pleure et se lamente, tel Orphée dans un paysage sans horizon, entre des dunes et des rocs, où croissent à peine de maigres ronces. Étendu à terre, il exhale sa douleur. Sa couronne de lauriers a roulé loin de sa tête, il presse de sa main droite ses yeux brûlés de fièvre, son bras gauche se crispe sur sa lyre dans un geste de désespoir. Toute cette physionomie, aux cheveux et à la barbe épars, respire une poignante souffrance, c'est le poète vaincu loin de son rêve d’idéal, c’est surtout l'Homme qui succombe sous la Vie.
Il s'était jadis ‘endormi au bord de la route, au pied d'arbres noyés d'ombre, surmontés d’un mince croissant de lune. Et c'est là qu’il avait fait le Réve (1883) de trois grandes figures flottantes dans le ciel, penchées sur lui: «L'une effeuillait des roses, une autre agitait une branche de laurier, la troisième laissait choir des pièces d'or. Que choisira le poète, la Fortune, la Gloire ou la Volupté? ? » Divers sentiments agitent l’artiste aux heures différentes de son œuvre, mais on pourrait retrouver une suite à chacune de ses idées. Notre nomenclature a cité Tamaris : sur une prairie semée d'arbustes, une femme nue étendue, les jambes à demi repliées, recouvertes d’une étoffe claire, les bras relevés derrière la tête, une main tenant un rameau d’hysope, la chevelure épandue, les seins grèles. Quels pensers l’emplissent et la bercent, sous cet horizon indéfinissable de rêve ? — Aussi Madeleine à la Sainte-Baume, méditation sur le néant de l'amour et de la vie, dans un paysage chaotique de rocs amoncelés, sans verdure, sous un lointain de désert. La repentie, drapée d’une robe foncée qui laisse à découvert ses bras et son sein, se dresse au centre, contemplant un crâne. La
1 Léon Bonnat, lettre lue au Banquet de janvier 1895. ? Marius Vachon.
belle chevelure blonde s’épand en flots soyeux, en partie ramenée sur le sein. Une auréole très fine couronne la tête d’une grande pureté, au regard, fixé sur le crâne, d’une infinie douceur. À gauche, un reptile se glisse dans les pierres. — Aussi Saint Jean- Bapliste enfant, aux yeux purs, à la longue chevelure épandue sur les épaules, où s'appuie une croix légère faite de roseaux liés par un ruban; l'enfant debout, à mi-corps, regarde, et pense déjà ; sa peau de mouton glisse de son épaule droite ; il symbolise la croyance ancestrale de l’innocence triomphante...
Mais «c’est la vie qui est le but de l’art !», et toujours, toujours, le maître viendra y retremper ses pinceaux, y coordonner ses pensées, y refléter son âme. Toujours 1l se documentera aux sources éternelles de la nature, qui demeureront tant que humanité demeurera. Ne voyons-nous pas, cette année même, l'assemblage sans rival des croquis et des dessins sur qui s'étaya cette œuvre colossale qui nous conduit en tout temps, dans tous lieux, sur les ailes pures d’un art immarcescible ? Cette preuve d’une recherche constante dans les moyens n’était plus à faire, cependant elle charme, convainc les derniers rebelles, enthousiasme les fervents. Elle l’a sans cesse dominé, conduit, cette vie prépotente ; vaste ou condensée, il la dépeinte, l’a retrouvée sous chaque aspect, l’a caressée à chaque page. Ce Pauvre pêcheur (1883) n'est-il pas toute la pauvreté ?.. Il pataît que ce fut dans un voyage à Honfleur que Puvis de Chavanes s’abima dans la contemplation de l'estuaire de la Seine roulant des eaux boueuses et molles entre des rivages pâles, couverts de ronces rabougries et d’herbes sales. La morne désolation de ce site le saisit, il y plaça l'humanité lasse qui garde à peine l'espoir, il y rêva cette harmonie entre la mélancolie de la vie et la mélancolie de la nature, et en fit ce chef-d'œuvre éternellement positif : l'homme, comme un piquet de la Destinée, qui, sur sa mauvaise barque faite de pièces et de morceaux, murmure au vent :
Je regarde dormir l’eau désolée ?.
Il est des sensations picturales que rien n’efface, dont chaque jour, chaque évènement augmentent au contraire l'intensité et la lumière. Le Pauvre pêcheur est du nombre. Tout émoi de la vision
1 Hip. Fierens-Gedaert, Pages d'esthétique.
? Maurice Pottecher, Album.
ne peut qu'augmenter celui qu’il m'a laissé. Cette toile, plutôt exigüe, est plus vaste que mainte fresque : le désespoir morbide ne l’étend-il pas jusqu'aux bornes de la vie elle-même ? Cette onde implacablement stagnante, sur laquelle l’homme falot ne semble devoir garder aucune illusion, l'étrangeté voulue de ce ciel, de cet horizon, de cette vacuité des grâces de la nature, où la maladive langueur d’une âme enflée de tristesse emplit le moindre regard, n'est-ce vraiment le pêcheur humain, le pauvre pêcheur,
Herdal, le pêcheur miséreux Pour qui le ciel est coléreux Et que la fièvre âpre secoue { ?
Cependant la torture morale qui étreint le spectateur ne limprègne que mieux de cette intense clarté, maçonnée, ancrée pour jamais dans ces quelques pouces de toile, et il s’en souviendra dorénavant, chaque fois qu’un rayon de lumière frappera ses prunelles. Le maître peintre lui-même, géant bienveillant en qui s'épanouissent la force et la santé, a-t-1l pu se défendre, en brossant l’homme toujours penché sur son bachot noir, du trouble inconscient qu'il allait propager parmi tant de « visuels », ceux dont le cerveau transforme en image la plus ténue des sensations, et chez qui la vision la plus fugitive provoque une longue suite de panoramas philosophiques ?.. Certes non, et c’est là le sens particulier au génie que cette transmission d'identification : peindre des terreurs dont il frémit lui-même, des désespérances dont il s’angoisse, une clarté dont il est illuminé à jamais.
Puvis de Chavannes a peut-être sombré une heure dans cet étrange doute de l’existence et de son utilité relative; c’est alors qu'il pensa, je suppose, à cet homme au regard noyé dans l’onde, inassouvie quoiqu'il lui eut donné tant de sueurs et tant de larmes depuis son premier souffle! Mais ce ne fut qu'une heure furtive. N’avait-il pas son amour infatigable du travail, sa confiance dans l'Art, flambeau des âmes seules, lumière immaculée qui guide encore le penseur dans une société corrompue, flétrie par le lucre, l'Art, réconfort absolu de toute peine et de toute désespérance ? — Longtemps ce pêcheur me hanta, et si je ne fus pas le premier à le comprendre, je le compris dès ma première contemplation. J'y
1 Le Pécheur d'anguilles.
songe souvent, il ne s’oublie plus. Je le vois devant mes yeux, à cette minute même, et pour moi c'est plus qu'un tableau, plus qu'un homme : c’est un poème de la vie...
6 r. La fresque rationnelle et philosophique. — $ 2. Sa compréhension et ses commentaires. $ 3. Ses historiens critiques. — Conclusion.
Qi. La fresque rationnelle et philosophique.
La fresque réchauffe la froideur des édifices, elle emplit leur vacuité, aux masses inertes elle donne la vie, aux obscurités rectilignes elle accorde la lumière et l'horizon. Quelle œuvre méritoire que cette propagation de la vie, que cette fixation de la nature sur les pierres glaciales et muettes ! N’a-t:l pas fallu accepter cette désolante constatation que l’art moderne s’est fait le domestique de la fortune privée, s’est plié aux caprices des amateurs, s’est enfoui dans les refuges de dilettantes particuliers ? au lieu d’être, courageusement, l’'éducateur des foules, la joie de la vie publique, le stimulant ou le réconfortant de l'esprit populaire ? Ne devrionsnous pas voir le Beau adapté à tout ce qui est du domaine général ? Oh ! les tristes rues, les niais monuments, sans art, ni goût, n1 couleurs, l’âme publique en est amoindrie |
Pline, dans son Histoire naturelle (livre XXXV, 37) raconte que Ludius fut le premier, sous Auguste, à décorer les murs des appartements de portiques, de bosquets, de coteaux, de rivières, de sites très agréables à voir, où des personnages chassaient, ramaient ou pêchaient ; assertion douteuse, car l'idée d’adjoindre la couleur aux lignes dut exister dès la première conception de l’art, la beauté fit dès lors partie de la vie même et y exerça sa noble vertu. La rigidité architecturale s'empara des spectacles naturels et sut concilier ces deux choses dissemblables, la vision et la précision. Les immenses peintures à la cire du Paæcile d'Athènes, et auparavant du Leskhé de Delphes, indiquèrent ce que pouvaient accomplir dans ce genre des esprits amoureux de lumière et de grâce nouvelles; le style de la fresque s'établit sur les bases de la sympathie architecturale.
Cette collaboration de deux arts différents avec la Nature permit à l'Histoire de se fixer doublement pour les siècles. Le critique
peut y retrouver et y commenter l’âme des peuples. Les peintres et les constructeurs ont établi la filiation des esprits, d'âge en âge, et c’est à leurs sources que sans cesse l’intellectualité retourne s’abreuver,
Car l’âme des maîtres suscite l’image Après que les musées de gloire se sont clos 1.
L'histoire morale a donc là son memento, la fresque y a ses archives : elle les constitue dans les espaces de la vision mémoriée. Ce pendant qu’au-delà de l’époque qui passe, des temps fugitifs et sans cesse renaissants, une sympathie ardente joint l'artiste à l’humanité, et qu'il exprime pour jamais la gloire de la nature en Ia fixant dans sa poétique religion pour les yeux des peuples de demain. Le charme immortel des décors où nous nous agitons participe de l’âme du monde : que l'appui de substructures aussi durables que possible leur soit prêté, et que l’aurore puisse s’y étaler à son aise.
Dès l’origine, le sentiment de Puvis de Chavannes fut que « le véritable rôle de la peinture est d’animer les murailles. à part cela, on ne devrait jamais faire de tableaux plus grands que la main ». Îl ne quitta jamais ce mobile intime, et sous son influence accomplit sans fatigue tout ce dont nous parlons, « convaincu, — ces paroles sont les siennes ?, — que la conception la mieux ordonnée, c’est-à-dire la plus simple et la plus claire, se trouve être en même temps la plus décorative et la plus belle ».
Comme dans une symphonie le musicien harmonise les bruits infinis de la terre et du ciel, le fresquiste dans son labeur assemble toutes les ordonnées de la vision et de la vie, dans un art souple, grand de teintes et d'espaces. L’abstinence de tons violents emplit d'atmosphère ces paysages que le temps se chargera d’embrumer ; les vastes pans s'amplifient par la douceur et la clarté; où le tableautin sera trop pâle en sa petitesse, la fresque paraîtra trop ardente, la couleur condensée à l'optique d’une miniature devra s’élargir jusqu'aux bornes de la pure nature des poètes. de
« Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se remplissent d’une divinité immense * »,
! Gustave Kahn, Album.
? Citées par Baud-Bovy, Journal des Artistes. 3 Chateaubriand.
la prairie tressaille sous la caresse des moissons, les rivières fécondantes écharpent le flanc des collines verdoyantes, l’homme est maître dans son domaine promis, tout palpite et respire. Le peintre essaie de fixer tout cela sur un mur hospitalier, effort sublime ! Il y mettra son esprit, son âme entière, y fera figurer les plus poétiques idylles de la terre, et se réjouira d’avoir écrit durablement cette page de la nature pour servir d’intermédiaire entre l’Époque et la Beauté.
Le rayon lumineux est la source de l'espoir, les plantes tournent vers lui leurs corolles lassées et s’en réconfortent ; l’homme dans la nuit suit d’un œil humide les mondes lointains qui poudroient les immensités sidérales. Ah! que de rêveurs auraient voulu pouvoir identifier cette lumière avec notre chétive existence d’infinie médiocrité, et voir florir pour jamais ses vertus consolatrices ! Son origine si haute, si subtile, domine l’âme humaine rapetissée, l’entraîne aux bornes de l'univers, lui fait concevoir des sites imaginaires et des inconnus étrangement attirants. Source de l'espoir et de l’'émoi, elle engendre alors l'idée esthétique ; mère de la beauté, la lumière continue son rôle divin, elle crée les religions et construit le ciel de toutes pièces, elle éclaire le verbe et en fait la poésie, elle purifie l’animalité et en fait l'humanité! Elle rayonne en tous lieux et toujours, notre esprit n'existe que par elle : n'est-ce pas la substance même de notre âme?
Rien de plus logique donc que les peintres des siècles révolus ou modernes aient tenté de la captiver, cette messagère de vie, mais c’est en la fresque qu'elle devait le plus se complaire. Loin des poncifs et des guirlandes chantournées, dans un bel horizon de lignes, des paysages, presque aussi vastes que nature, en donnérent l'illusion, l’âme des choses s’identifia avec quelques mètres de muraille, l'inspiration poétique se mêla à l'humanité, et prit pour champ la terre entière. Dès lors « l'effort est sensible vers quelque chose de supérieur au réel ! », c’est de l’art décoratif en puissance : le peintre à pu, pour nous,
Fixer à tout jamais son rêve d’un moment ?.
Puvis de Chavannes a su dans ces poèmes picturaux, dans ces synthèses, exprimer tout ce que la nature possède de merveilleux,
1 Raymond Bouyer.
? Jean Richepin, Album.
tout ce que l'humanité a réalisé de bien, tout ce que l'esprit fugitif a conçu de beau. L’Idéal le guide dans la Réalité, tel le bucolique Virgile conduisant Dante à travers l'horreur des dix cercles ténébreux. Il a su grouper le meilleur de ce qui nous environne et de nous-même en des paysages où s’enorgueillisent tous les charmes de la terre française et tous les sites de l'imagination. De telles évocations sont la gloire d’une époque et rendent inoubliables les édifices où elles ont lieu. Le Normand y retrouve son bel horizon, le Picard ses prairies, le Lyonnais son Rhône grondeur et farouche : chaque homme y retrouve la pensée qui est sa compagne la plus habituelle, la poésie, le labeur, le rêve, l’extase ou le mouvement. L'enfance et la maternité y sont quasiment omnipotentes, le travail y est sain et robuste, la vieillesse respectée, tout s’y rencontre honnête et fort.
L'esprit las, le cœur blasé, le cerveau vide, qui ont encore la volonté d'apprendre et de comprendre, doivent y venir, devant ces murailles; ils pourront dans leur vue rallumer le courage qui s'éteint, apprécier de nouveau le besoin de la vie, sa noblesse et son utilité, ils réapprendront l'envie de la nature. Ah! qui pourrait contempler sans émoi les cirrhus légers qu'empourpre l'or en fusion du couchant, les coulées rouges qui gagnent les tapis herbeux des bois à travers la buée bleuâtre et mystérieuse qu'exhalent les clairières, écouter dans le silence le murmure interrompu d’un ruisseau, d’un chant de brise, d’un cri lointain d'oiseau ? Qui ne s'agenouillera plus devant le charme immortel de la terre, et n’invoquera plus la divinité reposante des campagnes ! Mêlez-y la forme humaine en ce qu’elle a de pur et de noble, ce sera l’âge d’or. Ce sera la réalisation du songe béni des sociétés idéales, sans horreurs et sans conflits, qui n’ont que la nature pour confidente. La fresque qui contiendra ce mirage sera immortelle dans sa sérénité, autant que tout ce qu'elle a peint. Humaine et divine à la fois, elle aura cette goutte d'essence créatrice qui sanctifñie les œuvres fécondes : elle reflètera la philosophie de la vie dans la beauté de la nature.
Ÿ 2. Sa compréhension et ses commentaires.
La foule sait-elle ire les fresques ? pas toujours. Elle les comprend de diverses manières, et c’est même un étrange apanage de ces conceptions, leurs multiples voix pour parler à l'esprit. Jusqu'à la critique qui les interprète selon son mode particulier, s'enthou-
siasme d’un détail inaperçu du voisin et sourit de ce qui grise celuilà. On est quelquefois en désaccord même au sujet des allégories représentées, tant chacun peut les affabuler selon son imagination. Cette muraille de vie devient facilement une muraille de rêve.
Ainsi que pour l'œuvre « accessoire » du maître qui nous occupe, dénombrons les merveilles sorties de sa palette. Quelque méthode qu’on apporte à cet historique d’une suite dont l’enchainement logique est absolu, on n’en accompagnera que mieux le sens de cette étude. Un ordre rigoureusement chronologique détruirait l’unité monumentale, mais on en peut garder ce qui nous attache à la même ville, au même édifice. Classons donc ! : Amiens, 1861-1882 ; Lyon, 1864-1886 ; Marseille, 1869 ; Poitiers, 1872-74; Paris, 1876-1893; Rouen, 1890; Boston, 1894-18... Savoir :
AMIENS. Musée de Picardie : La Paix (Concordia, 1861, cire, fig. grand. nat., haut. 3 m. 40, larg. 5 m. 55, don de l’État) couronnement ajouté par l’auteur : La Paix répandant des fleurs sur la terre (médaillon ovale, grisaille) ; La Fileuse (panneau 1864, cire, grand. nat., haut. 3 m. 40, larg. 1 m. 12); Le Moissonneur (pan. 1864, cire, grand. nat., mêmes dimensions). — La Guerre (Bellum, 1861, cire, fig., grand. nat., haut. 3 m. 40, larg. 5 m. 55, compl. du 1er don), couronnement : La Guerre semant l'incendie. Le Porte-Étendard (pan. 1864, cire, grand. nat., haut. 3 m. 40, larg. 1 m. 12) ; La Désolation (pan. 1864, cire, grand. nat., mêmes dimensions). — Le Travail (1863, cire, grand. nat., haut. 4 m. : 50, larg. 6 m. 65); L'Étude (cire, camaïeu rouge laqué, fig. 1/2 nat., ovale en haut. 1 m. 63, larg. 1 m. 20). — Le Repos (1863, cire, grand. nat., haut. 4 m. 50, larg. 6 m. 65); La Contemplation (ovale en haut. 1 m. 53, larg. 1 m. 30, camaïeu rouge laqué, fig., 1/2 nat.). — Ave Picardia Nutrix (1865), cire, fig., grand. nat., haut. 4 m. 50, larg. 17 m. 50). — Ludus pro patria (cartons 1881, toile 1882)...
LYON. Palais des Arts, Galerie des peintres lyonnais : L’Aulomne (1864). — Escalier du Sud-Est : Le Bois sacré cher aux Arts et aux muses (1884), toile, haut. 5 m. 50, larg. 10 m. 41). — Vision antique (18835, toile, haut. 5 m. 50, larg. 5 m. 78). — Inspiration chrétienne (1887, toile haut. 5 m. 50, larg. 5 m. 78). — Le Rhône et la Saône symbolisant la force et la grâce (toile, haut. 4 m. 57, larg. 10 m. 41, y compris les portes).
MARSEILLE. Palais de Longchamp, escalier d'honneur : Massalia, colonie grecque, et Marseille, porte de l'Orient (1868-69).
Porriers. Hôtel de Ville : Radegonde à Sainte-Croix de Poitiers (1872), et Charles Martel vainqueur des Sarrazins (1874).
Paris. Panthéon : L’Enfance de Sainte Geneviève (1876-77, 4 pan.) ; La Foi, l’Espérance et la Charité veillant au berceau de Geneviève ; Les saints légendaires de France (1877, frise super. en 4 parties). — La Sorbonne, hémicycle (1887-89). — Hôtel de Ville, salon d’arrivée sud : L’Été et l’Hiver (1889 à 1893), quatre écoinçons en camaïeu bleu symbolisant Les Saisons (même époque). Escalier du Préfet de la Seine : Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris (1893, panneau appl. contre le plafond) ; quatre voussures, La Charité, l’Ardeur artistique, l'Étude, le Patriotisme ; six tympans : l'Esprit, la Beauté, l’Urbanité, l’Intrepidité, le Culte du souvenir, la Fantaisie ; ces dix scènes symbolisant les Vertus parisiennes.
1 Cf. Livrets divers.
Deux panneaux d’angle, l’Enthousiasme et l'Industrie ; deux entre-fenêtres, Lutèce et Paris moderne.
RouEx. Escalier du Musée Céramique (Square Solférino) : Zuter Artes et Naluram (1800), la Poterie et la Céramique (mème époque).
Bosron. Bibliothèque : Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière (1894 ; 7 voussures à la suite, coupées d’une porte où s’accotent l'Étude et la Méditation). Cinq panneaux ! : la Poésie bucolique, la Poésie dramatique, le Couronnement d’ Homère, l'Histoire invoquant le Passé et l Astronomie (Salon de 1896).
Signalons encore, serait-ce pour mémoire, les premières tentatives murales de ce peintre qui devait se révéler si grand comme fresquiste. Ignorées du public et qui le resteront sans doute, mais curieuses à plus d’un titre pour l’histoire :
1854. Décoration de la maison de campagne de M. de Chavannes, son frère, dans le département de Saône-et-Loire : sur les 4 murailles, les Saisons, "avec une grande composition centrale, le Retour de l'enfant prodigue, d'où fut extrait le Retour de la chasse ?.
1859. Quatre figures symboliques : la Fantaisie, la Vigilance, le Rêve, la Poésie, ornementation de l’hôtel particulier de Mme Claude Vignon (plus tard Mme Rouvier).
L'Art révélé devra beaucoup au Musée de Picardie. En émettant le vœu de réunir en un lieu central les objets d’art ou vestiges du passé que recélait le pays *, la Société des Antiquaires ne se doutait guère qu'elle hospitaliserait la première un des plus illustres maîtres de la peinture française. L'édifice fut élevé sur l’emplacement de l’ancien arsenal d'Amiens, auquel on adjoignit la propriété communale des Moreaucourt, par l'architecte Parent, mais achevé seulement douze ans plus tard par son confrère Diet, qui devait « découvrir » Puvis de Chavannes, pour la plus grande gloire de sa ville natale. Enrichi à diverses époques par l'État #, qui parut un instant avoir l'intention d’en faire une succursale du Louvre, ce musée s'ouvre aux yeux des profanes comme l'endroit de prédilection du maître. Il lui accorda des œuvres nombreuses et semble s’y être complu dans son génie à presque toutes les époques de sa vie. Une galerie entière y porte son nom. Il lui offrit en partie cette immense fresque à la cire qui est un chant immortel à la gloire du ciel picard, Ave Picardia Nutrix, et que le visiteur peut admirer face à la porte du grand salon carré. Mais au-dessus de cette porte, la fresque la plus récente du maître en ce lieu frappera d'abord ses regards, c’est Ludus pro patria, d’où Puvis devait extraire les Jeunes Picards s'exerçant à la lance.
1 Appartenant aux 8 panneaux séparés, 3 à gauche, 3 à droite, 2 en face, qui doivent compléter la décoration.
? Musée de Marseille.
% Aujourd’hui plus de deux mille nos.
4 Entr'autres dons précieux, la collection Campana et ses Profils en marbre blanc d’empereurs romains.
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