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Au milieu d'un vaste décor où frissonnent les prairies et les bois coule une rivière aux eaux lentes, bordée d’arbustes et de rustiques habitations. Les indigènes se sont assemblés, dans leurs costumes primitifs, et se livrent à leurs jeux guerriers, tandis que les femmes attentives les attendent ou préparent le repas de la famille. Un brouillard monte mollement de la rivière et voile l’horizon, les frênes.clairs y penchent d’un air de lassitude, la prairie sablonneuse à l'herbe courte commence à jaunir sous le ciel pâle. La grand'mère morigène doucement son petit-fils qui a brisé la cruche de lait qu'il apportait, les filles sont accroupies au pied des arbres ou couchées sur le sol, tandis qu’au centre les jeunes gens lancent avec force les javelots dans un tronc de bois mort. Un vieillard est assis près du but, comme s'il appréciait les coups portés. D’autres personnages se meuvent çà et là, un villageois revient d'une chasse fructueuse, portant les canards sauvages qu'il a tués, deux jeunes mères allaitent leur enfant, etc.
Entrons. A droite voici le Travail : dominant la mer bleue qui blanchit sur la grève, cinq ouvriers forgerons battent le fer sur une enclume, nus selon la figuration de la nature sincère. A terre, près d’eux, est une ancre qu'ils viennent de terminer, symbole des flots domptés, pour lesquels leurs frères les charpentiers construiront les arches prochaines, — la femme du cordier porte déjà les câbles à l’une d'elles prête à partir, — symbole surtout de l’espérance d’autres travaux. Deux ouvriers, nus comme les précédents, sont occupés à la forge pratiquée dans une grotte, en attendant les spacieux ateliers modernes ; au-dessous, sur le premier plan, trois charpentiers équarrissent des pièces de bois. À droite sur la même ligne, une jeune femme vient de mettre au monde un enfant, travailleur futur, qu'une matrone tient dans ses mains, ayant, elle aussi, secondé le labeur de la nature. Dans le lointain, presque sur le rivage, des laboureurs dirigent la charrue tirée par des bœufs, préparant le travail mystérieux de la terre. Un ardent souffle spiritualiste se dégage de cette multiple composition.
À gauche du même salon, antithèse du Travail, mais le complétant, voici le Repos : la journée laborieuse est finie, le soleil est bas derrière l'horizon, faisant place au crépuscule ; l’enclume est au repos et soutient les marteaux qui la frappaient à coups si retentissants, c’est l'heure du recueillement. Dans un vallon, auprès d'un lac où descendent boire les troupeaux, un vieux berger
raconte les évènements de sa longue existence à des ouvriers et à de jeunes femmes dont les enfants jouent avec des fruits. Une d'elle est appuyée, la faucille à la main, contre un saule où sont accrochées les faulx et les gourdes des moissonneurs qui ont terminé leur rude besogne. À gauche, dans le lointain, des paysans, assis au seuil de leur chaumière, recoivent les caresses de leurs petits-fils, infinie consolation de la peine quotidienne.
Face à la porte d'entrée, Ave Picardia Nutrix étale ses nobles proportions à l'esprit doucement entraîné. O Picards, comprenez les charmes de votre terre nourricière ; sociologues, regardez mouvoir cette humanité !... Cette fresque est coupée par une fenêtre au centre. Dans le panneau de gauche s'étale une opulente ferme des campagnes amiénoises. Toute la ruche est en travail : un laboureur laisse souffler ses bœufs ; quatre meuniers, sous un auvent de paille, tournent la meule gallo-romaine des broyeurs de blé ; un garçon de ferme, juché sur une échelle, jette dans la cuve où bientôt bouillonnera le cidre les fruits que trois jeunes filles lui apportent dans des corbeilles remplies au verger voisin; un troupeau, gardé par un jeune berger folâtre, broute l'herbe amoindrie semée de fleurettes, tandis que, non loin, des maçons construisent les agrandissements nécessaires à la ferme, trop étroite pour tout ce monde. Une femme âgée, assise sur une pierre, manie le fuseau chargé de chanvre blond, auprès d’une jeune mère allaitant deux petits enfants qu'un vieillard debout, appuyé sur un bâton, contemple avec amour ; un peu vers la droite, une ouvrière peigne la laine des brebis, tandis qu'une autre jeune mère, entourée d'enfants, « amène lentement, par un aimable jeu guidant ses presque premiers pas, son jeune garçon, la tête chargée d’un fardeau de fruits d'automne, vers les grands-parents souriant à cette enfance déjà robuste! ». Le panneau de droite nous conduit au bord de la Somme tranquille où des jeunes filles se baignent à l'ombre d’un saule, tandis qu'une famille de pêcheurs étend ses filets et que leurs petits enfants s'amusent de voir frétiller les poissons recueillis ; plus haut, sur le cours de la rivière parsemée d'iris et de fleurs aquatiques, des travailleurs chargent dans un bateau le bois débité par des scieurs de long?, pour l’aller vendre aux villes prochaines.
1 Léon Duvauchel, le Tourbier.
2? Cf. Livret du musée.
Un LS 1
À gauche du salon carré, parachevant le Repos, voyez ce jeune homme demi-nu, qui contemple, appuyé sur un tertre, le soleil émergeant de lhorizon marin. Ses yeux éblouis laissent pénétrer à flots cette lumière jusqu’à son âme. C’est la Contemplation. Et, lui faisant face, l'Etude s'associe au Travail : un adolescent, éclairé par une lampe, est absorbé dans la lecture d’un livre de science ; à ses pieds gisent divers papiers, un compas, emblême de la précision, un sablier qui symbolise la fuite du temps, tandis que la lune, dont on aperçoit le croissant effilé par la fenêtre, achève hâtivement sa course nocturne.
Continuons de parcourir ce Musée de Picardie, les chefs-d’œuvre de Puvis s’y entassent. Après avoir franchi le Dôme, orné par Barrias d’un plafond : La France couronnant les gloires de la Picardie, et de quatre grands ovales en camaïeu bleu, nous arrivons dans l’ancien salon Notre-Dame-du-Puy, galerie du Dôme, dite aujourd'hui « Galerie Puvis de Chavannes ». Sur la muraille de gauche s'étale la Paix. Dans une belle vallée, enclose de bois, où voltigent les palombes, et de collines rapides couronnées de ciel bleu, les courses belliqueuses sont terminées, les guerriers se reposent tandis que leurs femmes recueillent les fruits de la terre. Une d'elles trait une chèvre pour désaltérer celui qui se penche vers elle, tandis qu'à côté un jeune héros, songeur, ses armes et son bouclier près de lui, semble revivre par la pensée les prouesses qu'il vient d'accomplir. D’autres, autour du laurier-rose en fleurs qui occupe le centre du groupe, boivent ou causent; des paysans accourent de l’autre côté du ruisseau, chargés de provisions, une jeune fille alerte traverse avec légèreté le cours d’eau limpide, apportant un panier de fruits. Au fond à gauche, les coursiers sont à l’attache près de leurs maîtres étendus sur l'herbe ou jouant entre eux. C'est la quiète sérénité et c’est la joie de vivre. Rien ne parle mieux à l’esprit du philosophe amoureux d'humanité que ce paysage bucolique et ces scènes d’un autre âge.
Une grisaille, La Paix répandant des fleurs sur la lerre, sert de couronnement à cette composition, jeune viérge blonde, couchée sur des nuages, jetant des fleurs de la main droite et de la gauche tenant une branche d’olivier. Deux panneaux la complètent : une Fileuse brune, coiffée d’un voile de soie jaune, debout contre le mur de sa chaumière, la quenouille sous le bras gauche, la main droite élevée tenant le fuseau, la tête un peu penchée, suivant
d'un œil attentif les brins de lin qui se tordent ; un Moissonneur, coiffé d’un chapeau de paille, tenant de la main droite une faucille et décrochant de l’autre sa gourde suspendue à un arbre.
Hélas ! devant les charmes de la Paix, voici toutes les horreurs de la Guerre : sur un rivage désolé, dont le ciel coupé par des promontoires sombres emporte des fumées d’incendie, des scènes de dévastation et de tuerie se déroulent. Les vainqueurs emmènent leurs prisonniers, une femme aux bras liés, un homme soutenant sur les reins un adolescent blessé ; trois cavaliers barbares, dans une pose triomphante, dressent leurs longues trompettes vers le ciel et le font retentir d'appels aigus; devant eux, deux vieillards agenouillés contre le cadavre de leur fils poussent des imprécations et se lamentent ; des captives nues sont attachées à un tronc d'arbre, dépouilles opimes que le sort va partager; au milieu de ronces et de chardons symboliques, le laboureur, les poignets liés, hurle des malédictions aux envahisseurs, pendant que ses bœufs, tombés sous le joug, meuglent d’effroi. Plus loin, d’autres scènes lugubres, le pillage continue, un soldat brandissant son sabre tire un vieillard par sa barbe pour l’immoler; sa femme agenouillée implore le sanguinaire étranger, toute la famille supplie et pleure tandis que la chaumière brûle; d’autres, dans l'éloignement, galopent pour propager la mort et l'incendie.
Un médaillon supérieur personnifie la Guerre sous les traits d'une femme planant dans les cieux rougis, armée d’une torche et porteuse d’un bouclier. Les deux panneaux de complément, sur la même muraille, sont : le Porte-Étendard, debout devant une forteresse, tenant à deux mains la hampe d’un grand drapeau; la Désolation, les cheveux épars, la tête cachée dans ses mains, pleurant sur les ruines de sa maison.
Maintenant, transportons-nous d’un bond jusqu’au confluent du Rhône et de la Saône, place des Terreaux, à Lyon. C’est au deuxième étage du vaste édifice qui, attenant à la petite église de la même époque, porta successivement les noms de Palais du Commerce et des Arts, Palais Saint-Pierre et enfin Palais des Arts, que se trouvent actuellement la grande galerie du Musée de peinture et celle des Peintres lyonnais !. Le musée épigraphique, le plus précieux de France, possesseur de la fameuse table de bronze où
1 Cf. l’Automne, de Puvis de Chavannes, 1864.
l’empereur Claude ! appuie la demande faite par la Gaule au Sénat romain, et où il prononce les célèbres paroles : « C’est avec hésitahion, Pères Conscrits, que je suis sorti des limites provinciales qui vous sont connues et familières, mais il est temps de plaider ouvertement la cause de la Gaule chevelue », et celui des antiquités locales d’une ville destinée par Auguste à devenir la capitale de tout le nord de l'empire, la Rome des Gaules, et qui contient ces merveilles l’Apbrodite à la Colombe, le Triomphe de Bacchus, la mosaïque des Jeux du Cirque, etc., sont répandus un peu partout, dans les escaliers et dans la cour intérieure.
Là, se trouvait l’ancienne abbaye des Dames Bénédictines de Saint-Pierre, une des plus anciennes fondations religieuses de la cité. Elle subit maintes vicissitudes. Sa belle façade sur la place fut presque entièrement modifiée ; les portiques ont été entièrement reconstruits?; un escalier monumental, placé à l’angle sudest, donne maintenant accès aux nouvelles galeries dont l'éclairage est parfait; la cour, garnie de statues et transformée en jardin, égaie l’ensemble. Dés lors, l’écrin étant prêt, on pouvait y enchässer les joyaux : les galeries Chenavard reçurent les cartons de la fameuse décoration projetée du Panthéon, et, en 1883, Puvis de Chavannes accepta la mission d’orner le nouvel escalier. C'est là que s'offrent aux yeux du rêveur émerveillé les quatre délicieuses pages livrées par l'artiste.
Le Bois sacré cher aux Arts el aux Muses donne une impression de reposante harmonie.
Regarde, sur la fresque où les fixa ton rêve Les Muses te sourire au fond du Bois Sacré *.
Dans le bois fabuleux caché au flanc du Pinde, où subsistent encore les vestiges d’un art divin, près d’un portique de marbre, les neuf sœurs se rassemblent, courbant à peine de leurs beaux pieds nus le gazon frais d’une clairière, deux d’entre elles planent encore dans le ciel. Des collines bleues et des bocages mystérieux séparent ce lieu tranquille du reste du monde. Le crépuscule empourpre les nuages et déjà le mince croissant de la lune d'automne se reflète au miroir d’un lac silencieux. Elles sont toutes là, et
1 Pendant sa censure.
? Sous la direction de M. Hirsch, architecte en chef. % François Coppée, Album.
l’élégiaque Erato, et Thalie au double masque, Uranie aux yeux d'étoiles, Terpsychore aux chevilles légères. Euterpe chante dans le ciel, Polymnie écoute avec ravissement les douces voix des brises, Melpomène songe aux tragédies que lui préparent Clio l’historique et l’héroïque Calliope. Des enfants cueillent des fleurs pour agrémenter leur robe : n'est-ce pas ainsi que s’enjolivent des plus simples beautés de la nature les magnificences de l'esprit humain ? D’autres tressent des couronnes pour le front des élus. .« Autour de ce lac, dans cette prairie, les narcisses ouvrent des yeux alanguis et les anémones des lèvres décolorées, comme si les splendeurs de la terre n’apparaissaient là que pour y mourir; de l'herbe humide montent les troncs des sapins aux verdures éternelles et les tiges droites des lauriers roses !. »
Vision antique est certes l’allégorie la plus capable de persuader que l’art doit remonter aux sources de la nature et s’instruire des beautés passées. Une femme, la Gloire sans doute, est attentive au sommet de rocs amoncelés que gravit péniblement, mais les yeux ardemment fixés sur elle, un jeune artiste. Le ciel est profond, la mer est vaste, la terre splendide se pare encore des merveilles de l'esprit, tandis que, dédaigneux de tout cela, des jeunes seigneurs frivoles passent en cavalcade sur le sable uni du rivage.
Dans lInspirahion chrétienne, le maître à songé sans doute aux peintres spiritualistes ses concitoyens, car il y évoque soit leur maîtrise générale, soit leurs traits. Sur le mur d’un cloître de la colline de Fourvières, non loin de Loyasse, un moine peint une vaste composition religieuse; ses élèves, — Hippolyte Flandrin, et sans doute Victor Orsel, peut-être bien aussi Chenavard, — commentent l’œuvre et classent les dessins épars sur une table où se dresse un bouquet mystique de lys purs. D’autres moings se livrent à leurs journalières occupations ; un d’eux distribue de quoi calmer sa faim à une mendiante, un autre s’agenouille pour soigner les pieds endoloris d’un pauvre hère qui ne peut aller plus loin, un troisième soulève dans ses bras un petit enfant. Leur œuvre charitable ne doit-elle pas s'exercer sans cesse ? La nuit tombe, déjà la lampe est allumée au pied de la Vierge protectrice du lieu; par-delà le mur qui les enferme, on aperçoit les arbres funèbres de leur champ de repos, le dernier,
1 Armand Silvestre.
tandis qu'au-dessus brillent les ors du couchant, symbole de la rayonnante gloire qui leur est promise.
L’allégorie est plus simpliste encore dans le Rhône et la Saône symbolisant la force el la grdce, que Coysevox et Coustou nous montrent dans le vestibule de l'Hôtel de Ville de Lyon sous les traits d'un vieillard barbu et d’une femme plantureuse. Ce que la statuaire avait fait dans le marbre, Puvis de Chavannes l’a épuré en le poétisant. Le Rhône est un pêcheur robuste, en marche le long des ondes bouillonnantes, prêt à jeter son lourd filet d'épervier sur une jeune femme qui s'incline dans un mouvement de frayeur, et dont la chevelure pend, telle les branches flexibles d’un saule. C'est bien là le
Rhône capteur brutal de la Saône fleurie 1.
La baigneuse se détache sur un exquis paysage aquatique, aux reflets chatoyants. Vers l’homme rude, prêt au rapt, coule le fleuve rapide, poignant et sombre, et rien n’est si intense d’angoisse latente que cette pensée d’une brutalité prochaine.
En 1867, la ville de Marseille édifia le Palais de Longchamp, comme terminaison d’une grande œuvre édilitaire : les eaux de la Durance amenées jusqu’à l'antique cité phocéenne. C’est dans l’escalier de ce palais que nous contemplons Massalia, colonie grecque, vaste paysage composite, doré par le soleil du Midi, au bord de la mer bleue moutonnant sur les îlots rocheux qui existent encore de nos jours. C’est là que s’élèvera la future ville, c'est là que le commerce accourra de toutes les parties du monde et surtout de l'Orient, grâce à la position de cette immense rade naturelle. Déjà les hangars, les habitations se construisent, les bateaux s'approchent du rivage, toute une population prépare hâtivement son installation, les artisans pratiquent leur #étier, des colporteurs déploient leurs étoffes et les offrent aux acquéreurs, des pêcheurs vendent leurs poissons, les produits les plus divers affluent de chaque embarcation et sont transportés pour les besoins de la ville naissante, un peuple s’agite sur ce fond de mer lumineuse, au milieu des arbres en fleurs que poudroie le soleil.
On prévoit ce que l’activité humaine fera de cette terre dans une telle position. Quelques siècles plus tard, ce n’est plus Massa-
1 Raoul Gineste.
la, c'est Marseille, porte de lOrient. La bourgade est devenue superbe cité; ses églises, ses maisons de plaisance ou de commerce, ses palais ne se comptent plus, ses larges avenues fourmillent d'une population active et persévérante, la nature a reculé devant cet envahissement. Du pont d’un navire turc qui nous amène d'Orient nous apercevons, sous un radieux coucher de soleil, la ville qui s'enfonce dans l’eau de saphir que raient des milliers d’embarcations. Autour de nous des voyageurs arrivent aussi de ces chaudes latitudes, de toutes classes et de tous costumes; deux jeunes Orientales accroupies sur des tapis bariolés, des enfants, une gazelle, une famille persane aux vêtements éclatants. Mais le port est proche, le navire va saluer la terre française, on prépare le débarquement de la cargaison. Et sous un ciel nouveau, ces Orientaux attirés par le commerce ou par le plaisir vont goûter d’autres joies et contempler d’autres paysages.
Quittons le grand port français auquel ces deux fresques font honneur pour courir à l'Hôtel de Ville de Poitiers. Deux jolies toiles de ce maître qui, dans l'Histoire, évoque tour à tour la poésie et l’héroïsme, nous attendent. Voyons-les rapidement pour regagner Paris où les chefs-d'œuvre ne se compteront plus. Radegonde à Sainte-Croix de Poitiers reçoit, par une chaude après-midi, dans le cloître de ce couvent, des poètes et des musiciens. Parmi eux se trouve Fortunatus, poète latin nomade, qui, s'étant fixé en ce lieu, peut-être par amour pour la belle religieuse, mourut évêque des Pictons. Il récite un de ses poèmes aux jolies nonnes qui l’écoutent en brodant, en cousant, en écrivant, tandis qu’une brise légère caresse doucement les visages et agite les tentures disposées pour garantir du soleil ou charmer les yeux. Comme en mainte autre page, on a voulu trouver des « intentions » au peintre; les têtes sont, paraît-il, celles de contemporains, on reconnaît Théophile Gautier... Qu'était-ce que Radegonde? Fille de Berther, avant-dernier roi de Thuringe, elle échut, après la défaite de son père, à l’âge de seize ans, en part de butin à Chlotaire, roi de Neustrie. Celui-ci la fit instruire et l’'épousa dès qu’elle eut l’âge nubile. Mais, s'étant séparée de son rude époux, elle fonda le monastère de Sainte-Croix et y passa sa vie à cultiver les arts et les belles-lettres.
L'an 732, Charles Martel sauve la chrétienté par sa victoire sur les Sarrazins commandés par Abdérame, à Cénon, au confluent de la
Vienne et du Clain. Le héros rentre à Poitiers, sur son cheval de bataille, entouré de guerriers et d’une foule enthousiaste. Des évêques mitrés à la tête de leur clergé, la crosse épiscopale en main, le bénissent, des femmes, des vieillards demi-nus, prosternés et agenouillés, l’acclament ou l’implorent; mais lui, levant les bras au ciel, semble répondre qu'il ne fut que l'instrument de salut choisi par la Providence. Comme fond au décor, la rivière de la Vienne, traversée par les arches d’un pont.
La première fresque de Puvis de Chavannes que Paris devait applaudir fut obtenue pour le Panthéon par le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts. C’est l'Enfance de sainte Geneviève, en deux panneaux, dont le plus grand est coupé par des entrecolonnements, surmontés d’une frise en quatre parties. « L'an 420, dit le commentaire hagiographique, saint Germain d'Auxerre et saint Loup, se rendant en Angleterre pour combattre l’hérésie des Pélasgiens, arrivent aux environs de Nanterre. Dans la foule accourue à leur rencontre, saint Germain distingue une enfant marquée pour lui d’un sceau divin. Il l’interroge et prédit à ses parents les hautes destinées auxquelles elle est appelée. Cette enfant fut sainte Geneviève, patronne de Paris ». Cette rencontre de la fillette avec les deux voyageurs, au milieu de la foule surprise, constitue le panneau principal. Les femmes agenouillées, les paysans respectueux, leur bonnet à la main, regardent les évêques dont l’un tape doucement d’un geste la joue de Geneviève, caresse épiscopale d'usage. Derrière, ses parents écoutent, anxieux et fiers, les flatteuses paroles du saint. Les épisodes secondaires se détachent dans un clair paysage plein d’ampleur et de sérénité: des bateliers au bord du fleuve se maintenant accrochés à la rive par une gaffe de marinier, des potiers abandonnant leur travail; on sort précipittamment de son habitation un moribond pour le présenter à la bénédiction des hommes de Dieu, on trait une vache pour les désaltérer; au milieu de cette agitation, le domestique des évêques, appuyé sur ses mules, demeure seul indifférent. Plus peut-être que partout ailleurs, l'atmosphère est lumineuse et tendre.
Le deuxième panneau nous montre la jeune fille en prière au pied d’un arbre, les mains jointes devant une croix rustique ;
Aux prés fleuris, la blonde Geneviève Dont les regards désarment les méchants,
Les veux ravis par l’aube qui se lève, Murmure de beaux chants ! ;
derrière les arbres un laboureur se dissimule pour ne pas l’effrayer, tandis qu'un paysan et sa femme la regardent avec curiosité, en priant mentalement eux-mêmes.
Dans la frise qui couvre la partie supérieure, le peintre a représenté les Vertus théologales auprès du berceau de Geneviève, puis, sous les traits des Saints légendaires de la France, procédé assez usité qui consiste à substituer-des visages réels, d’un intérêt historique, à des figures imaginatives dont nul ne convient, dixhuit portraits contemporains d'artistes, théorie d’une coordonation superbe, à laquelle l’'énuméré des noms de saints locaux n’ajoute guère que la couleur religieuse de l’ensemble 2.
L'hémicycle de la Sorbonne : l’œuvre magnifique et complète de l’homme, dont on ne saurait mieux raconter la composition et l’allégorie qu'en relatant les propres textes du maître, enclos dans ce beau livre ami déjà tant cité. — La Sorbonne, la représentation de toutes les connaissances humaines, les Lettres, les Sciences, les Arts. Une Vierge laïque présidant aux travaux et aux études, une enceinte circulaire fermée à tous les bruits, à toutes les agitations, par un bois sacré. Du groupe central la figure doit dominer la composition; sa mission ne lui permet pas de se mêler aux discussions. Placée en retrait, son visage calme, impassible, ses bras croisés, indiquent l'impartialité. Familièérement appuyés contre elles, deux génies attendent ses ordres pour porter des palmes et des couronnes. Sous ce groupe central de la Sorbonne, un rocher symbolique laisse couler un ruisseau d’eau fraîche où boivent des enfants et un vieillard. L'Éloquence est une femme debout, d’un beau geste, qu'écoutent avec admiration la Poésie lyrique, la Poésie épique, le Drame, la Satire, la Fable et la Comeédie. La Philosophie, à la physionomie plus sévère, tient dans ses mains un crâne et le contemple, exprimant, par son regard dou-
! Maurice Bouchor, Album.
? Voici ces noms: 1e panneau de la frise, saint Paterne de Vannes, saint Clément de Metz, saint Firmin d'Amiens et saint Lucien de Beauvais ; 2e panneau, saint Lucain de Beauce, saint Martial de Limoges, saint Lazare de Marseille, sainte Solange de Berry, sainte Marthe de Provence, sainte Colombe de Sens, sainte Madeleine de Provence, saint Crépin et saint Crépinien de Soissons ; 3e panneau, saint Saturnin de Toulouse, saint Julien de Brioude, saint Austremoine de Clermont, saint Trophime d’Arles et saint Paul de Narbonne.
loureux, par son attitude de tristesse profonde, que la mort est la fin de tout. Une belle jeune fille, au frais visage, au riche costume, souriante, montre une fleur, expression des joies terrestres et des transformations de la matière. Le Spiritualisme, sous les traits d'une femme couverte d’un manteau monastique, parle, avec un geste d'aspiration, à un vieillard, le Doute, qui écoute et réfléchit.
me L'Histoire, curieuse, fouille dans le passé : c’est une femme devant qui un enfant écarte un buisson, lequel dérobait à ses yeux l'inscription antique qu'elle va transcrire sur les tablettes que lui présente un génie. Des ouvriers, occupés à déblayer un vieux mur, s'arrêtent pour écouter ce que dit l'Histoire ; un gamin se coiffe d’un vieux casque d’airain : « C’est l’Érudition définie et commentée ». La Géologie et la Mer sont deux femmes voilées de gaze transparente, l’une, diadémée de corail, porte une conque, l’autre, parée de pierres précieuses, montre un morceau de cristal. La Minéralogie, vieille comme le monde, est assise à terre et s'appuie sur un fragment de roche renfermant un coquillage fossile. La Botanique a sur ses genoux une gerbe de fleurs. Un enfant, scalpel en main, cherche à saisir un lézard pour l’étudier, pendant qu'un autre examine un flacon de culture microbienne. La Physique, Isis mystérieuse, est dressée sur un haut piédestal : d'ardents élèves jurent de se consacrer à elle. Plus bas, trois autres sont absorbés dans l'étude d’un problème de géométrie. — Voici donc comment Puvis de Chavannes lui-même explique cette composition qui énumère les diverses manières de l'esprit humain, et qui s'étend, peut-on dire, des bornes de la vaste nature aux bornes de la science individuelle. Argumenter sur ces indications serait vain, tant la clarté nous renseigne elle-même sur ce que nous voyons.
Dans le salon d'arrivée sud de l'Hôtel de Ville de Paris (fort mal éclairé d’ailleurs) où quatre torchères de Hugues, Allar, H. Lemaire et Turcan représentent quatre parties du monde, nous voici devant ce merveilleux Été qui semble avoir hanté le maître à diverses époques de sa vie et sous de multiples formes !: un vaste paysage doré par un champ de blé mur, enclos d’un horizon d'ardeur limpide et de bois ombreux, épais, profonds. Dans la prairie, où l’on devine le vol des sauterelles hâtives, des travailleurs
1 L’Elé, salon de 1873. Cf. La Moisson, l’Age d'or, la partie droite d’Ave Picardia, pour certains détails.
chargent une voiture de foin, et l’ardent soleil rougit leur visage, augmente leur envie de venir s'étendre au bord de la rivière où se baignent les femmes et les enfants, où un pêcheur jette son filet du haut d’une barque conduite par une jeune fille accablée par la langueur. C'est là qu'il va faire bon d’allonger ses membres brûlés dans l'herbe fraîche, au bord de cette onde bleue, d’accoler amoureusement la gourde pendue au côté! Une jeune mère, un peu en retrait sous des saules pâles, allaite son nourrisson sans pouvoir partager le plaisir de ses compagnes, mais elle oublie le reste du monde en pressant l’enfant contre son sein, et peu lui importe la chaleur si le bambin n'en souffre pas. C'est la vie rustique et naturelle, au milieu d’un décor qui exprime bien la saison brûlante : les vapeurs invisibles qui montent sans cesse de la rivière font palpiter les feuilles légères des arbrisseaux, l'air ardent frémit sous le regard, la brume translucide qui estompe le lointain rougoie sur le sol, tout est fluide, silencieux, vibrant de chaleur et de clarté. Des peupliers, des saules, des bouleaux, des arbustes aux ramures tremblantes baignent leurs pieds dans l’eau, où les robustes paysannes plongent leurs beaux corps nus. L’humanité est disséminée, un peu amoindrie sur cette immense scène où la terre exhale la béatitude de ses flancs lassés par la germination des semences, c’est toute la gloire de la lumière et de la saison.
En face, quelle antithèse ! L'Hiver, aux arbres défeuillés, à l'humanité grelottante, à qui son industrie va suggérer d’abattre ces végétaux endormis pour s'en réchauffer ou en construire ses abris. Voyez ces quatre büûcherons, qui tirent par de longues cordes sur l'arbre attaqué déjà par la hache meurtrière et qui bientôt tombera dans la neige. Brr ! le ciel lourd et gris! Un des travailleurs s’est écarté, compatissant, et réchauffe à un feu de copeaux les pieds d’un petit enfant dont la mère, une pauvresse déguenillée, s'est réfugiée sous un pan de mur en ruines, à côté d'un vieux vagabond qui s'y trouvait déjà. Un autre enfant se blottit contre elle, un des bûcherons leur offre un morceau de pain. Mais si l'hiver est terrible pour les pauvres gens, de quels plaisirs n'est-il pas l’occasion pour les riches ? En voici, au fond, qui reviennent de la chasse avec leurs chiens et leurs piqueurs, portant joyeusement le corps d’un cerf qu'ils ont tué. Et peu leur importe ces tristes hères qui combattent les rigueurs de la cruelle saison ou qui en meurent!
Quatre écoinçons en camaïeu bleu encadrent ces deux sujets, en paraissant chacun s'appliquer à une saison différente : c’est une glaneuse blonde s'appuyant sur une gerbe; à côté, un büûcheron levant dans un bel élan sa hache de pur acier pour en frapper le pied d’un chêne; puis un moissonneur, nu, la faucille basse, se désaltérant avec une coquille au filet d’eau claire d’une source ; enfin une vieille femme couverte d’un voile, chassant d’un grand geste de son bâton une corneille aux ailes éployées.
Traversons cette enfilade de salons où l’art et l’industrie ont accumulé de si remarquables choses et gagnons le bel escalier blanc du Préfet de la Seine. Quel charme pour les yeux de ce haut fonctionnaire, pour délasser son esprit des subtilités administratives et des budgets municipaux, que cette sereine éclosion de teintes douces et poétiques! Le grand plafond, les tympans, les voussures miroitent sur des fonds clairs, bleu pâle, rose tendre d'églantine, violet radieux d’hyacinthe, gris flottant des brumes estivales, aux reflets d’or adoucis en des imitations de mosaïque légère. Tout est en parfaite harmonie avec une architecture élégante et sobre à la fois, où domine le blanc, où la lumière est franche et régulière.
Au plafond,
« Victor Hugo », soleil dont tous sont le Memnon, Donnant à nous sa lyre étoilée et fleurie 1.
Le Poëte s'avance, suivi de ses trois Muses familières, la Tragédie, l'Élégie et l'Éloquence, vêtu d’un long manteau de saphir, sa tête noble et pure se détachant sur le ciel où flottent des nuages transparents et dorés. D’un geste il invite son Génie qui, une étoile d’or au front, porte près de lui sa lyre symbolique, à en faire don à la ville de Paris. Celle-ci, représentée par une délicieuse jeune femme en robe safranée, est assise au seuil d’un portique de marbre, sous lequel se pressent ses suivantes, figurant la Littérature, l’Art, la Science. Elle s'apprête à couronner d’un laurier d’or, que lui tendent ses compagnes, le Poëte qui lui fait hommage. Auprès d'un héraut municipal qui laisse triomphalement battre à la brise la bannière de la Ville, l'Histoire inscrit sur une tablette commémorative le nom de Victor Hugo et la relation de cet évènement. En arrière, les jeunes Poëtes agitent avec enthou-
! Paul Verlaine, Album.
siasme des palmes et des branches de lauriers en l'honneur de leur maître. Dans l'atmosphère translucide, on entend clamer cette fière joie ; sur le sol, des fleurs des champs témoignent de l’offrande de la nature qu'aima si passionnément le chantre des rues et des bois.
Parcourons, dans les dix scènes environnantes, ces Wertus parisiennes qui sont l'accompagnement logique de l’idéale figure de la Cité. La Charité vient sous les traits d’une jeune fille au visage austère, coiffée d'un long voile, secourir une pauvresse accroupie à l'angle d’un mur, et dont les deux enfants, transis de froid et de faim, grelottent près d'elle; l’Ardeur artistique assemble autour d’une statue antique décapitée, — la Vénus de Vienne, — plusieurs jeunes gens qui l’étudient, la copient, regardent les esquisses qui en ont déjà été faites, célèbrent sur les cordes d’un violon son charme immortel et la beauté de ses lignes; l’Étude est une femme qui tient les tables des préceptes et élève un flambeau, tandis que devant elle des adolescents reçoivent les leçons d'un vieillard courbé sur le globe terrestre. Un soldat, coiffé du casque blanc de l’armée coloniale, reçoit un drapeau que la Patrie lui confie dans un geste d'enthousiasme, c’est le Patriolisme, pour lequel un génie viril tient une palme et réserve une couronne. Une jeune fille au bord d’une eau limpide commente l'Esprit d'une œuvre qu'elle déclame à une compagne, qui, assise près d'elle, un masque à la main, l'écoute avec attention. La Beauté, nue jusqu à la ceinture, arrange ses cheveux devant le miroir de l'Amour, tandis qu'un paon vaniteux fait la roue auprès d’elle ; l’'Urbanité, avec la tremblante amabilité de l’âge, cueille une fleur et l'offre à une jeune étrangère fatiguée; l’Zntrépidité dirige un sauveteur qui s'arc-boute au-dessus des flots pour retirer le corps inerte d’un naufragé; le Culle du souvenir amène une veuve aux portes froides d’un tombeau pour y rallumer sans cesse la lampe sépulcrale qui s'éteint; la Fantaisie est frivole, elle regrette l’oiseau bleu qui s'envole à tire d’ailes, mais se console aussitôt en respirant la fragile rose que lui apporte l'Amour.
Entre les fenêtres, deux figures symbolisent Lutèce et Paris, ou la Ville ancienne et la Ville moderne, drapées hiératiquement, portant sur la main offerte, à la façon des donatrices du Moyen- Age, l’une la Sainte-Chapelle, l’autre l'Opéra. Deux panneaux terminent cette psychologie de la Ville-Lumière : l’Enthousiasme
qui l’agite aux jours de lutte, où une jeune femme au visage inspiré lève des couronnes de lauriers, tandis que deux enfants souflent vers le ciel dans les trompettes de la Renommée; l’Zndustrie qui, pour l'enrichir et l’'embellir, surveille des génies martelant une pièce de métal et décorant un vase. L'ensemble de cet escalier est complet, étrangement parfait, inoubliable.
Entre les arts et la nature, le maître a vécu, travailleur acharné à sa tâche. Dans cette opulente Normandie, à Rouen, par l'escalier du Musée Céramique sur le palier duquel l’Hercule terrassant l’hydre, de Pierre Puget, a trouvé asile, il nous conduira Jnter Arles el Naturam, sur la colline de Bon-Secours, d’où nous découvrirons le panorama de la ville et de la Seine onduleuse, avec ses monuments en dentelles de pierre, ses églises aux flèches pointues, ses clochetons, ses villages semés dans la verdure, jusqu'à Malaunay, bien connu des promeneurs dominicaux. Au milieu de cette nature non pareille, il évoquera encore l’Art immortel et fécond. Des artistes se sont réunis sur une terrasse où croissent des pommiers, dirigeant l'érection en plein air, devant ce ciel prochain, d'une sorte de musée ; des ouvriers armés de leviers dressent d’après leurs ordres une pierre, vestige d’un monument ancien, auprès des restes déjà reconstitués. Des jeunes filles, leurs élèves, peignent, dessinent; une d'elles, assise sur un banc rustique, reproduit dans un plat une tulipe qu’une autre lui présente, une troisième prépare un bouquet de fleurs des champs, tandis qu'un adolescent, portant sur sa tête une planchette garnie de figurines, s'arrête près d'elles pour les contempler. Une de leurs compagnes se promène plus loin, rêveuse, sous les arbres, rimant une élégie. Voici, près d’un bassin enclos d’une margelle de pierre d’où surgissent des iris, un garçonnettraînant sur son épaule une bottelée de plantes sauvages, et les maîtres eux-mêmes, debout, vêtus de façon moderne ; l’un esquisse à coups de crayon la vision du musée, tel qu'il le comprend; un autre, assis par terre, la tête appuyée sur sa main, semble prêter l'oreille aux musiques de la nature. Au fond, à droite, sous une couple de colonnes d’où s'épand un rideau de lierre, sont deux femmes et un enfant; au centre, une jeune mère, dans une belle attitude, abaisse une branche de pommier pour que l'enfant qu'elle hausse sur son bras et qui s'efforce d’y atteindre, puisse saisir le fruit convoité...
Et la gourmande enfant par sa mère haussée Cueillir la pomme d’or à l’arbre glorieux.
Ainsi que pour la précédente composition, tout ici est serein de pureté translucide, de lumière. Des iris sur l’eau du petit bassin, des fleurettes rouges, jaunes, blanches dans l'herbe, jettent çà et là un point vif. Les femmes ont des draperies claires, de couleurs tendres, les hommes des vêtements d’une simplicité parfaite, gris ou bleus ; des vapeurs légères montent au-dessus du paysage et l'horizon flotte, très fugitif, très lointain.
La décoration se termine par la Céramique, dont deux jeunes femmes vêtues à la moderne admirent les produits, un plat et une potiche, tandis qu’au fond un ouvrier referme le four où cuisent d’autres faïences; à gauche bruissent de jolis feuillages clairs, au-dessus, dans un ciel limpide, vacillent des cîmes d'arbres; — et par la Poterie qui nous mène dans un enclos, sous un auvent de lattes où deux hommes extrayent la glaise que l’un va tamiser; près d’eux une femme debout, un arrosoir à la main, s'apprête à humecter l’argile; au fond, sous un hangar, les potiers travaillent.
Ne faisons qu'un bond par delà l’Atlantique, jusqu'en cette bibliothèque de la ville de Boston, pour y trouver la dernière page née sous la main du maître, cette conception dont le titre seul est une analyse de sa vie artistique et de sa compréhension de l'idéal: Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière. Audessus d’une porte, qui coupe sept voussures d’un seul tènement, où s'égrène la magique théorie et contre laquelle s’accotent les deux figures de l'Étude et de la Méditation, le Génie s'élève, triomphant, les ailes éployées, tendant de chaque bras deux flambeaux éblouissants, éclairant le ciel, le lointain de la mer, le monde entier. Et de chaque côté, dans un paysage d’une infinie poésie, les Muses accourent, flottantes, légères et vaporeuses, vêtues de robes blanches, de gazes légères qui volent au zéphir chantant, leur chevelure d’or dénouée,effleurant à peine de leurs beaux pieds nus le gazon humide de rosée.
Il nous a été permis de voir, cette année, cinq des panneaux qui termineront cette décoration. Poursuivant le même cycle d'idées littéraires, le peintre a voulu assembler autour de ces belles Muses inspiratrices les arts qu’elles symbolisent, en personnifiant la Poésie bucolique par Virgile, la Poésie dramatique par Eschyle, la Poésie épique par Homère, l’'Astronomie et l'Histoire. Durant les
panneaux suivants s'achèvera sans doute l'épanouissement de cette floraison.
L’Astronomie, dans un paysage nocturne de rochers chaotiques noyés de brumes bleues, nous montre deux bergers chaldéens, l’un assis, l’autre debout, observant l’ordre des constellations; une femme, étendue sous une hutte primitive, indique la famille en marche dans le désert. La Poésie bucolique assemble les éléments de lidylle : un lac d’eau profonde et mystérieuse, un berger et son chien, une femme étendue au pied d’un massif d'arbres écoutant les tendres récits du jeune homme, au premier plan, à droite, des ruches d’abeilles au bord d’un ruisseau bleu, et Virgile, au centre, debout, chantre divin de ce poème.
Un immense lac, d'où surgissent d'énormes calcaires mégalithiques. Prométhée est enchaîné sur l’un d’eux, les Muses s’empressent autour de lui, gémissantes; le vautour qui le rongeait, un instant interrompu, bat l'air à coups précipités de ses larges ailes, attendant avec impatience que sa victime lui soit rendue. Au premier plan, assis sur un rocher gris, Eschyle, drapé de violet, lauré d’or, compose son drame immortel : c’est la Poésie dramahique. La Poésie épique nous fait assister au couronnement d'Homère. L'illustre vieillard s’est assis, sa lyre posée à terre, son bâton à la main, au bord de la mer bleue de l’Archipel. Debout près de lui, Pallas Athéné et un nautonier de la flotte troyenne élèvent au-dessus de sa tête les palmes de l’immortalité. Enfin, l'Histoire, laurée d’or, la main droite levée, invoque le Passé. C’est auprès de ruines, où subsistent encore des fûts de colonnes, à l’entrée souterraine d’un temple ancien, sur lequel les arbres ont crû et poussent leurs cimes dans le ciel profond, qu’elle est venue. Le Génie qui l’accompagne partout, bel adolescent aux cheveux blonds, s'approche, un livre à la main, un flambeau de l’autre, pour dissiper les ténèbres du Passé qui va paraître...
Ainsi tout s'est suivi, dans un ordre clair, logique, amoureux de nature et d'humanité, jusqu’à ce jour. Les diverses parties de l’œuvre s'associent et se complètent; cette longue série, égrenée devant nos yeux, ne leur a pas laissé plus de fatigue que les évènements d’un beau printemps. Redirons-nous encore, pour affirmer nos croyances et nos admirations, ce qu’en a dit chacun et tout le monde? Pourquoi non? le doute ne peut subsister devant la vérité, les aquilons se sont tus, l'orage est passé.
70 PUVIS DE CHAVANNES $ 3. Ses historiens critiques. — Conclusion.
Parmi ceux qui commentèrent la fresque de Puvis de Chavannes, dès l’origine, nous trouverons toujours les mêmes noms : la critique irréconciliable des uns demeurera constante, l'admiration des autres irréductible, mais le camp de ceux-ci augmentera sans cesse, tandis que les troupes de ceux-là se débanderont peu à peu. |
Du jour où le peintre a couru vers sa conquête de lumière idéale, le nom de Castagnary se présente sous la plume, ses Salons sont une mine inépuisable de jugements hostiles qui sont encore intéressants à citer parce qu'ils renferment la moëlle de toutes les attaques qui fondirent sur l’auteur de la Paix et de la Guerre. Aussitôt après ces deux maîtresses pages, à propos du ravail et du Repos (Salon de 1863), il trouve que M. Louis Duveau se fait trop oublier, et que M. Puvis de Chavannes fait trop parler de lui!
Il ne me parait pas avoir été heureux, cette année. Pourquoi s'est-il imaginé que ses peintures décoratives du dernier Salon avaient besoin d’un complément !? En quoi le Travail et le Repos d’ailleurs sont-ils le complément de la Paix et de la Guerre ? Est-ce que la Paix et la Guerre ne forment pas les deux termes d’une antinomie dont la solution est la justice ?.. Si donc il voulait donner un complément à son idée, ce complément ne pouvait être autre que le tableau de la Justice. Mais ce tableau est si difhcile et si complexe que je ne conseille pas au peintre de le tenter encore... Quand on veut faire de la philosophie en peinture, il faut la faire correctement (?).
… Est-ce bien le Travail que M. Puvis de Chavannes a représenté là ? Je vois des forgerons qui battent le fer, des laboureurs qui défrichent un champ, des bûcherons qui équarrissent un tronc d'arbre, une accouchée qui présente le sein à un nouveau-né. Passons sur ce calembour de la femme en travail (1) pour ne nous attacher qu’au surplus du tableau.
Est-ce là l’allégorie du travail, envisagé dans son unité rationnelle et absolue? Vous ne le pensez pas. Je n’y vois, pour ma part, qu'une énumération de travaux qu’il vous était loisible d'arrêter à ou de prolonger plus loin. À vos forgerons, à vos laboureurs, à vos bûcherons, vous auriez pu, vous auriez dû même ajouter, pour que l’idée fût complète, des vendangeurs, des moissonneurs, des maçons, des mécaniciens, des ingénieurs, que sais-je encore ? des architectes et des aquafortistes. Le propre de l’allégorie, c’est d’être conçue si rigoureusement qu’en dehors
1 On aurait pu répondre qu'il arrive qu’une salle ait quatre murs à décorer, objecte humoristiquement M. Durand-Tahier dans le numéro spécial de la Plume.
/ d'elle il n’y ait pas de place pour une autre interprétation. Or, je ne saisis pas le rapport possible entre le tableau et l’objet que s'était proposé le peintre.
M. Puvis de Chavannes se présente comme un penseur, il ne veut rien devoir au coloris ; ses grisailles boueuses sont d’un aspect triste et répulsif.. Il ne veut devoir que peu de chose au dessin... Il ne demande rien à la nature (!), au modèle vivant : ses personnages sont imaginaires, sans caractères de races, sans type individuel; ses paysages sans heures, sans climat, sans lumière (11)...
M. Castagnary n'avait pas encore vu l’Été, l'ardent panneau de l'Hôtel de Ville de Paris. Cela lui aurait peut-être valu de ne pas se mettre en contradiction flagrante avec ses pseudo-prophéties, de ne pas médire hier de ce que nous goûtons aujourd’hui, de ne pas baptiser défauts ce qui est qualités, et de montrer ainsi qu'il ne savait pas pénétrer l'esprit de l’art, en se basant sur la seule opinion de l’époque fugitive. Et, Ô illogisme de la critique! cet amoureux de la vie « réelle » chicane sur les incidents journaliers, usuels, par lesquels le peintre la représente, et prétend les coordonner sous forme de détails allégoriques ! Combien démolir tous ces arguments qui se détruisent eux-mêmes serait aisé, si ce n'était cette chose inacceptable en l'espèce : faire la critique de la critique !.…
Est-ce là vraiment de la peinture, continue-t-il. On a parlé de fresques. toiles qui ressemblent à des tapisseries trop lavées... M. Puvis de Chavannes est dans une mauvaise voie. Il se livre à un travail gigantesque sans grande utilité. S’il veut vraiment tenter la fresque, et s’il sait dessiner, que ne se borne-t-il à faire des cartons ?
Voilà la première grande explosion du sentiment public vis-àvis de cette peinture nouvelle. Ces objurgations deviendront plus aigres, plus acerbes encore, mais on n'en sentira que mieux le chemin parcouru, et combien sincère l'admiration d'aujourd'hui et de demain. En 1800, pour Massalia, colome grecque, et Marseille, porte de l'Orient, une attaque plus violente encore, où la politique même se mêle :
De loin ces coloriages fantastiques font l’effet de cartes de géographie teintées ; de près, on s'aperçoit bien que ce sont des toiles à l’huile, mais peintes d’une main si novice et si pauvre que leur modelé n’atteint pas le relief d’un devant de cheminée.
…Parce que Marseille est la patrie de M. Émile Ollivier, ce n’est pas une raison sufhsante pour la condamner à devenir le déversoir de la
mauvaise peinture; et puis l’amour de l’art n’est pas tellement enraciné dans notre pays qu'on puisse se croire en droit d'imposer aux amateurs des épreuves préparatoires. En plaçant à l’entrée d’une galerie de piteuses décorations, en obligeant le public à en affronter la vue décourageante, on risque fort de refroidir le zèle et de faire reculer les visiteurs.
Suit une longue digression sur la fondation des villes. M. Castagnary en veut à Puvis d’avoir supposé que Massalia ait pu se construire du jour au lendemain et d’avoir synthétisé cette fondation. Il eût accepté n'importe quel thème mythologique, mais il ne peut supporter les femmes assises qui « font cuire un hareng » sur des charbons allumés (?).
Qu’a voulu dire M. Puvis de Chavannes ? A-t-il pensé nous enseigner cette vérité profonde que, quand on a fait un long voyage et qu’on arrive sur une plage inconnue, il est bon de prendre quelque nourriture avant de s’égarer plus loin ? Le hareng est-il posé là comme symbole de fécondité ? marque-t-il que le sol, sur lequel nous sommes, va engendrer autant de petits Marseillais que le frai confié au sable des mers engendre de petits harengs ? Mais pourquoi tant de paroles ? Si M. Puvis de Chavannes voulait une œuvre belle au point de vue de l'art, glorieuse pour la ville à qui il la destinait, au lieu de se marteler le cerveau pour imaginer l'impossible, il n'avait qu'à aller à Marseille, transporter sa toile (!) sur le port et peindre ce qu'il avait sous les yeux, une cité opulente et prospère, une population variée et extraordinairement vivante, un port plein d'activité, les portefaix en mouvement, les arrivages des grains, le blé accumulé sur les dalles des quais, etc... Nous avons stationné trop longtemps sur ce palier où souffle le vent froid des poésies surannées….
Oui, mais ce ne serait plus Massalia, colonie grecque, pas plus que ce ne serait la synthèse, la cristallisation de l’idée évoquée par ce spectacle puissant de l'échange humain. Étrangement cruelle cette dernière phrase pour qualifier le rêve hautain d’un créateur, d'un homme qui a par dessus tout le mépris du poncif, le dédain du convenu, « l'horreur de défoncer la muraille par quelque trou noir de son pinceau! ». Un peu plus loin, le critique, protestant que la grande peinture n'est pas morte, s'écrie : « Assurément la Divine Tragédie de Chenavard s'étale au Salon comme un indéchiffrable hiéroglyphe, assurément la Marseille de Puvis de Chavannes fait sourire », alors qu'il n'est même pas permis à ce dernier de se défendre, d'expliquer, s’il le jugeait à propos, «qu’il a voulu repré-
1 Ph. de Chennevières.
senter, non la fondation d’une ville, mais la vie d’une colonie grecque. Le critique s’en soucie fort peu. Ce qu'il recherche, c’est l’occasion de plaider une cause qui lui est chère, et tout prétexte lui est bon ! ».
Nous allons retrouver, pour d’autres toiles, en d’autres lieux, le rude réaliste, toujours grincheux. Cependant, bien avant cette époque, la défense s'était organisée, l'admiration avait élevé la VOIX, et Si nous ne rencontrons aucune concrétion littéraire exacte de cet éveil d’un culte qui gagnera toutes les générations, il n’en est pas moins reposant de faire une incursion chez M. Jules Claretie, par exemple, qui, dans son Salon de 1874, avoue que le maître se révèle « fapissier admirable, sinon peintre impeccable dans son Charles Martel sauvant la Chrétienté », et dont cette belle page, datée presque d’un quart de siècle, semble à peine écrite d'aujourd'hui :
Ad augusta per angusta..… C’est peut-être bien là une devise choisie par M. Pierre Puvis de Chavannes, car rendons-lui cette justice, il n’a jamais hésité dans la voie qu’il s’est tracée et nous l’avons, chaque année, retrouvé fidèle à ses dieux. Le tableau qu’il exposait en 1872 était loin certes de nous avoir séduit, mais nous y avions cependant retrouvé la même source d'inspiration, la même recherche du beau que dans les précédentes œuvres du peintre. L’Été qu’il expose aujourd’hui est digne de ses meilleures toiles, de cette Paix et de cette Guerre? dont on n’a pas oublié la grandeur épique. Cette composition, d’un calme et d’une séduction antiques, laisse vraiment l’impression de quelque chose de magistral.
Dans un paysage au large horizon, tout baigné d’air, de lumière et de soleil, des moissonneurs et des baigneurs semblent se partager ce qui fait la richesse de l’été, le grain qui nourrit, la source pure qui rafraichit. Tandis que dans une eau calme, que des masses profondes d'arbres protègent contre le soleil, des baigneurs se plongent; au loin, dans la plaine dorée, les moissonneurs travaillent, d’autres se désaltèrent au vin versé par une jeune fille. Des groupes harmonieux d'hommes et de femmes sont assis et comme semés, au premier plan, respirant l'air qui vivife, tandis que sur l’herbe trouée de fleurettes se roulent gaiement les enfants nus. Il y a comme une poésie virgilienne dans cette scène paisible et charmante. Certaines figures se détachent avec des attitudes à la fois séduisantes et sculpturales. La femme rousse, debout au milieu du tableau, ne me plait qu'à demi, mais qu’il est adorable le profil de cette femme
! Durand-Tahier.
? Concordia, Bellum, Musée de Picardie.
blonde, assise près de l’autre et allaitant son enfant. Quelle majesté superbe dans le grand geste de la mère placée à droite et dont le bras se profile, pur et blanc, sur le fond glauque de l’eau! Tous ces personnages de M. Puvis de Chavannes font penser, non pas seulement aux laboureurs, aux moissonneurs des Géorgiques, mais aux grands pasteurs des premiers âges, des temps héroïques ou bibliques. Ils en ont l'attitude et le calme, et, libres, ils déploient sous le ciel leur force idéale et leur beauté.
Puis, quel enivrement pour l’œil que les lignes superbes de ces paysages ! Quelle fraicheur et quelle profondeur dans ce bois qui détache sur le ciel sa masse sombre d’un vert bleu ! Quelle grâce dans ces bouleaux qui s’élancent droits et se profilent sur l’eau ! Le ciel bleu, où courent, pareils à des flocons blancs, de légers nuages, est réellement chaud de la chaleur puissante des jours d’été. On aperçoit dans l’immense horizon jauni du champ de blé de larges plaques incandescentes où darde le soleil. Il est immense, ce champ de blé, où les moissonneurs apparaissent comme perdus dans une mer aux reflets dorés. Le peintre a enfermé ce paysage dans un lointain horizon dont les vives arêtes et les couleurs tranchées donnent plus d’étendue encore à cette scène de travail idyllique.
On se sent emporté dans une atmosphère supérieure de paix, et artistique de contemplation élevée... On se sent en présence d’un esprit grave et pensif. M. Puvis de Chavannes est fait pour redonner une nouvelle vie, et peut-être une popularité à la fresque, ou bien encore pour inspirer nos tapissiers des Gobelins qui, avec lui, referaient des chefsd'œuvre... Je jette un dernier regard à cette plaine ensoleillée, à cette lumière, à cette chaleur, à cette paix, et je m'éloigne avec la sensation dans le regard de quelque chose de beau et de grand...
Les louanges comme les reproches n'avaient aucune influence sur le peintre. Dans sa vie calme et retirée il ne se révélait d’émotions que l'éclosion de ses œuvres; chaque jour de labeur interrompu linquiétait plus que les agressions d’autrui. Il avait eu déjà l’occasion d'exprimer ce qu'il espérait traduire, le jeu de la vie dans la nature, la clarté de l'esprit dans la vie. Sa technique consistait surtout à lutter contre l’influence dissolvante du temps et de la lumière solaire sur les tons chimiques, et à enchaîner en des teintes impérissables cette noble clarté pour les âges à venir. « Le reflet doit le céder à la lumière comme intensité, dit-il dans une lettre citée par M. Vachon, et la composition épisodique à la composition synthétique comme surface. »
La décoration du Panthéon fut remise en de multiples mains. Par ses 43 cartons de 1848-51, le Lyonnais Paul Chenavard retra-
çait l’histoire complète de la religion et de la philosophie dans l'humanité !. Cetensemble merveilleux étonne l’amoureux d'art et d'esprit par le prodigieux entassement de ses conceptions. Castagnary (toujours !) avait trouvé mauvaise la Divine Tragédie de Chenavard, que va-t-il dire encore de son successeur déco- Dati.
Je ne suis pas fâché d'apprendre que le carton et la peinture de M. Puvis de Chavannes (l'Enfance de Sainte Geneviève) sont destinés à la décoration de l’église Sainte-Geneviève, autrement dit du Panthéon.
Au Panthéon, c’est l'État qui paye. Et les députés républicains voteraient des fonds pour tapisser d’une légende féodale les parois d’un monument que la Révolution revendique ! On consacrerait ainsi d’un seul coup tous les empiètements du clergé depuis soixante ans !... M. le Directeur des Beaux-Arts devrait, par sagesse et par prudence, déclarer les travaux suspendus, régler les comptes, et signifier aux artistes qu’ils n'aient plus à s’attarder à des compositions inutilisables désormais.
Erreur évidente de sens politique, car la décoration du Panthéon n'a jamais affirmé le droit clérical. Les légendes nationales, qui demeurent la base de notre patrimoine intellectuel, sont souventes fois imprégnées de mysticisme. À quoi cela tient-i1? A ce que les uniques transmetteurs, fixateurs, ou propagateurs de ces traditions naives furent les moines ou les clercs séculiers, et que le peuple, soumis à leur intelligence, n'eut garde d’en modifier la philosophie. Elles n’en sont pas moins du patrimoine national, et comme telles vassales ou maîtresses des peintres et des poètes. Dans l'occurrence, le nom de la montagne, de l'édifice lui-même, l'attribution du patronat de Paris à Geneviève, enfin je ne sais quel parfum de grâce virginale et patriotique, indiquaient celle-ci plus que toute autre au peintre attentif. Il s’en empara résolument. Mais, quand il fut amené devant cette paroi nue et froide du Panthéon intérieur, où l'ombre s’étendait en larges plaques, il s'écria, effrayé : « Comment pourrai-je jamais fixer de la lumière sur cette muraille ? »
La fresque y parut, on en connaît la gloire. « La compréhension et le respect du mur, nul ne l’eut mieux que celui qui composa, avec un soin de stratège et une dilection de quattrocentiste, l’Enfance de Sainte Geneviève et tant d’autres harmonies, l’œuvre peinte
! Donnés par le Gouvernement au Musée de Lyon, en 1875. Cf. Galerie Chenavard, au premier étage du Palais des Arts.
faisant corps avec le monument l. » Toute cette foule vit et respire dans sa fiction. « Ces costumes sont-ils d’une exactitude absolue? Ni fouilles, ni archéologie, le paysage de Nan- LOTO)
Au centre, la fillette que contemplent les deux évêques voyageurs : « Que dire de la pure innocence de ce petit visage rayonnant de toute la grâce de la Grâce ? Il y a là tout ce que le christianisme a créé de plus suave et de plus chaste, de plus délicat et de plus adorable, il y a dans les deux yeux levés de cette enfant tout l’éblouissement des aurores, aurore de la vie terrestre, aurore de la vie future, il y a là le souffle du miracle 3 ».
Dès lors l’histoire critique n'enregistre plus guère que des admirations. « Ces simulacres peints aux murailles de nos villes rappellent le paradis antique où les pères dont nous sommes... joignaient des corps plus beaux à des âmes moins viles # ». D’autres détaillent « la fresque idéaliste de Puvis de Chavannes, qui renoue la tradition du décor antique et des recueillements primitifs, comme eux pensive et pâle ». « Les cyprès qui sillonnent le fond très italien de l’Inspiration chrétienne rappellent les « obélisques noirs » dont Léonard de Vinci a encadré son Annonciation…. Le Bois Sacré du penseur Puvis de Chavannes,
Où triomphe toujours le mirage des dieux,
son Été, qui est un songe d’une discrète magnificence et d’une sobriété verdoyante... ». Cet admirable Été, dont Gustave Geffroy dans sa Wie Artistique dit qu'il « vaut que la pensée erre à loisir par cette étendue de champs et de bois ».. dont les baigneuses « sont de grandes et fortes créatures, vite indiquées, sommairement modelées, conçues en vue de l’ensemble, d’attitudes et de carnations en harmonie avec le paysage qui s’étage au-dessus d'elles, et célébrant l'été par la joie saine de leurs corps mouillés et de leurs placides visages. »
1 Alphonse Germain, la Plume.
? Marius Vachon, dans son livre.
% Jules de Marthold. — La muraille du Panthéon face à celle occupée par la Mort de Sainte Geneviève de Jean-Paul Laurens, qui avait été confiée à feu Meissonier, a été demandée depuis à Puvis de Chavannes. On pense qu’il l’aura terminée pour 1900. Le contraste des deux fresques, face à face par delà la nef, sera au moins curieux.
4 Stuart Merill, Album.
* Raymond Bouver, le Paysage dans l'Art.
NI
Des torrents d'encre coulent pour la décoration de l'escalier du Préfet de la Seine : vingt lignes les résument toutes :
À Puvis de Chavannes l’art décoratif doit, cette année même, une œuvre de durée. Il est temps de s’incliner librement devant la « triple réalisation de théodicée, de science et de volupté », (ainsi J. Péladan désigne un chef-d'œuvre) qui s'intitule Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. C’est l’ensemble de la décoration destinée à l'escalier du Préfet, à l'Hôtel de Ville; et, ramené par la main de l'artiste vers les templa serena de la Nouvelle Sorbonne, le haut fonctionnaire aura devant lui une vision antique qui guérira ses yeux du contact des Barbares. Le carton en a été maintes fois décrit, l'an passé. Autour du plafond, quatre voussures et six tyÿmpans où des détails exquis dans la gamme des mauves amortis et des bleus turquins rehaussent la grandeur calme de l’ensemble. Latent contraste, c’est Puvis de Chavannes, c’est le doux Athénien né à Lyon, qui devait glorifier le colossal et fougueux Poète : et la bonne vieillesse du sombre colosse vient à pas lents vers le demi-sourire des blanches Muses gallo-romaines, dans une atmosphère de turquoise. Cet art de sang latin, légèrement primitif, demeure très français. Il nous ravit aux soucis rongeurs de l'heure transitoire. Et une brise de Florence passe sur la fresque éloquente du maître lyonnais !.
Triomphantes en personnes dans le Bois Sacré, les Muses font place à l'Humanité dans Inter Artes et Naturam. Jean Dolent murmure que « Puvis passe sans effort du sacré vallon à la vallée d'Auge » sur laquelle Geffroy s’extasie : « La Normandie du fond est d’une vérité grandiose, et ce jardin de rêve s'ajoute tout naturellement, par la magie du poète, à cette contrée véridique. La terre se déroule sous le ciel infini, une terre exacte où vivent les hommes, et voici, dans l’étroit espace, sur cette terrasse comparable aux balcons de ciel de Baudelaire :
.…. Vois se pencher les défuntes années Sur les balcons du ciel, en robes surannées..….
voici les figures vivantes qui symbolisent les idées fécondes et les années disparues... »
Que dire des Muses inspiratrices du Génie de lumière, sinon que cette seule appellation d’une fresque explique et commente toute l’œuvre du maître ? Lui-même l’a dit, ses pinceaux l'ont tracé : « Ainsi son génie, l’une après l’autre, rompait ses entraves, écrit M. Baud-Bovy, dans le Journal des Artistes ; la résolution du dange-
! Bouyer, l'Art el la Vie au Salon du Champ-de-Mars, 1894.
reux problème que propose la peinture murale en détermina l’essor suprême... Il n’abolit pas le mur, il n'en détruisit pas la planimétrie, il ne le remplaça pas par une copie de la nature, il s’en servit comme d’un écran tendu entre le relatif et l'absolu... »
Voici donc tout condensé, l’homme, la vie, l’œuvre, l'opinion, hélas ! trop sommairement pour en donner autre chose qu'un très minuscule aperçu. Cependant j'ai l'espoir que les générations prochaines élèveront Puvis autant qu'il fut abaissé lors de ses pre-
miers pas ; je souhaite, Ô maître ami, Que le mur reste droit où ta fresque fleurit 1,
et que si le temps dévastateur en décidait autrement de nos grandes capitales, que si rien ne demeurait dans l’universel décombre où le voyageur chercherait trace de nos civilisations, la légende et l’histoire aient répandu ta trace dans la mémoire des peuples, et, déjà, j'en accepte l’augure :
Par avance ainsi tu vis,
O solitaire Puvis
De Chavannes ? |
Les sentiments les plus divers s’éveillent dans l'esprit après la
longue suite de sites et de groupements humains que nous venons d'examiner, mais certainement celui qui domine est la sensation de la pureté lumineuse. La noblesse de la vie s'y manifeste sous toutes les formes, dans l’amour de la paix, du travail et de la maternité. La beauté de l’espèce y est complète, parce qu'elle s’y allie et s’y mélange à celle de la nature. Les paysages sont toujours d'une agreste poésie, pour que le rêve puisse y flotter à loisir. Demain tous s’éveilleront enchantés de ces décors prêtés à de magiques sociétés. Cela c’est l'Idéal, but de nos aspirations, espoir de nos lassitudes, réconfort de nos fatigues. C’est le Beau, c’est la Vérité de l'esprit, c'est Demain...
LÉON RIOTOR.
1 Ernest Jaubert, A/bum.
? Stéphane Mallarmé.