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LES ARTISTES ORIGINAUX

EUGENE GRASSET

Illustrateur, Architecte et décorateur

r. \-sf.t n'est pas de ceux qui ont fait retentir avec toute la puissance et tout l'éclat de leur aimable médiocrité le pavillon des cuivres engorgés de la Renommée ; la Déesse aux cent bouches polluées par toutes les irrumations littéraires et artistiques ne s'est pas plus souciée de sa gloire, que lui ne s'est préoccupé des complaisantes fanfares et sonneries de celte vieille buccinatrice. — Eugène Grasset est un dévot d'art qui, jusqu'ici, a vécu lier, mystérieux et béatifié, sous la cagoule de son idéal et qui a nourri plus de

rêves élevés que de basses ambitions honorifiques courantes. Inconnu du grand public, il a su réunir autour de son talent profondément personnel, rare, et d'un caractère délicieusement archaïque, bien encore que moderne, une petite famille d'admirateurs passionnés qui guettent avec impatience tout ce qui porte le cachet de sa très pénétrante originalité.

Dans tous les milieux où vibre une sensation d'art affiné , où s'allument des espoirs de rénovation décorative, le nom

Frise décorative inûc1;te.

de Grasset est salué comme celui d'un maître incomparable ; l'annonce d'une de ses œuvres provoque une soudaine et irrésistible curiosité, car on sait qu'il a non seulement la probité du dessin, la fierté des colorations légitimement mariées, mais aussi qu'il possède une vision aiguë et extraordinairement développée qui le porte à transposer avec un don de peintre oriental les tons de l'invariable nature pour créer des aperçus nouveaux si harmonieux qu'ils n'effarouchent pas, bien au contraire, les préjugés ordinaires de notre rétine.

On n'ignore pas non plus la science énorme qu'il déploie sans ostentation parmi les poèmes touffus de ses décorations, où la flore la plus variée, la plus capricieuse, la plus inat-

EUGENE GRASSET. 195

tendue, dans ses manifestations exotiques, se mélange aux arabesques inédites, aux volutes étranges, aux attributs néogothiques, aux rosaces et aux trophées non pareils; on peut s'attarder sur une page illustrée par Grasset et y découvrir au milieu des ligues d'ensemble des trésors d'ingéniosité savante dans les détails et aussi des qualités de facture précise, n'escamotant jamais la difficulté. — Tous les artistes innés ont donc bien des raisons d'accorder leur admiration et leur respect à l'illustrateur de l'Histoire des quatre fils Aymon.

Ce fut cette édition in-V publiée par Gillol, il y aura bientôt dix ans, qui révéla Grasset aux dilettantes de livres illustrés plutôt qu'aux bibliophiles. Gel ouvrage chef-d'œuvral, qui restera peut-être comme la plus belle publication décorative de ce temps, n'eut pas la chance de réussir dès son apparition, malgré l'éclat merveilleux de son illustration et la grande perfection de son tirage chromotypographique. Les libraires à la mode de la rue Drouot et autres lieux, publicateurs de pâles banalités gravées et amoureux de douces et bonnes platitudes pseudo-artistiques, ne comprenant rien aux splendeurs de celte édition, découragèrent les timides bibliophiles par leurs dédains imbéciles, et il fallut la poussée lente d'une réaction pour que ce livre ait repris son essor depuis trois ou quatre ans, en dépit des camelots de l'édition troublés dans leur coupable industrie de faiseurs de livres Champollionés et Lalauzés à outrance d'eaux-fortes stériles et dépourvues d'originalité.

Il me souvient, toutefois, du fol emballement de quelques-uns d'entre nous, et plus particulièrement de mon enthousiasme incoercible lors de l'apparition de ces Quatre fils Aymon dont je sonnai l'heureuse venue à toute carillonnée d'éloges dans les colonnes de l'ancien Livre1. Je ne

i. io juin i88i. Livraison n° 54.

connaissais alors Grasset que par des séries de dessins, de lettrines ornées et de frises de chapitres entrevus chez Gillot et qui étaient extraordinaires d'invention et d'exécution ; mais rien ne pouvait me faire supposer que le même homme qui avait signé ces curieuses, mais menues compositions, exé-

Coruposition

des huit projections

destinées

rOpérti-Coruique

pour

une scène

A'Esclarmonde.

cuterait bientôt après une œuvre aussi considérable, aussi prestigieuse et aussi capitale que cette illustration en 2/io pages deY Histoire des quatre fils A ymon, aujourd'hui classée incontestablement parmi les premiers beaux livres du siècle.

Cette publication fut non seulement extraordinaire par la perfection chromotypographique des tirages de Charles Gillot et par la hardiesse décorative de Grasset, mais elle révéla surtout chez le nouvel illustrateur des qualités d'archéologue de

EUGENE GRASSET

premier ordre; il est impossible de rêver une interprétai ion plus extraordinaire du sentiment de l'épopée des anciennes Gaules dans ces tableaux de batailles, ces poursuites, ces intérieurs de tentes, ces supplices ou ces vues de rases campagnes saccagées par le feu. Grasset y montre, plus particulièrement.

Composition d'une

destiné

l'Opéra-Comique

pour

une scène

VEsclarmowle.

dans les sièges de places fortes, une inconcevable science de balistique ancienne ; ses machines de guerre puissamment dressées en encorbellement sur des tourelles, ou bien campées en approches, sont d'une netteté, d'une précision de détails, d'une vigueur d'exécution qui étonne ; ses balistes, moulinets, volants, béliers, catapultes manœuvrent en pleine activité, montrant tous les modèles de cette artillerie primitive qui faisaient pleuvoir les pierres et le feu sur les assiégés. Ses

prises de villes par assauts sanglants le long des hautes échelles d'escalade, ses comhats féroces dans des architectures somptueusement romanes, ses gibets hideux au haut des collines, tout l'art épique de cette illustration est d'une beauté, d'un style, d'un goût qu'on ne saurait trop louer.

On sent, chez l'auteur de ces monumentales aquarelles , une recherche scientifique aiguisée et affermie par l'étude, mais aussi une pénétration supérieure du pittoresque des temps de la chevalerie et des preux; plus encore un génie spécial de reconstitution analogue en quelque sorte à celui que Flaubert déploya littérairement dans Salammbô, ou Gautier dans le Roman de la Momie. — Pour interpréter sans vulgarité ni banalité cette histoire héroïque des Quatre fils Ay mon, qui appartient en même temps à la littérature populaire et aux vieilles légendes nationales de notre pays, il fallait mieux que du talent, et Grasset a su y dépenser sans compter, avec une prodigalité superbe, une ingéniosité sans précédent d'ornemaniste, une science infinie d'architecte, d'ingénieur et de paysagiste bien digne de troubler les gens de métier et les amateurs de goût appréciant les obstacles vaincus.

C'est pourquoi son nom, quoi qu'il fasse, évoquera toujours la pensée de ce premier livre qui le révéla d'une façon si complète; c'est aussi pourquoi, au début de cette étude sommaire sur ce grand artiste, j'ai tenu à parler, pour n'y plus revenir, d'un livre qui donne si bien la synthèse de ce talent si personnel, si complexe et si profondément mûri par une étude constante de tous les maîtres de l'art et de la littéra* ture. J'ébaucherai aussitôt la biographie, jusqu'ici inconnue, du rénovateur figuratif des Quatre fils Aymon.

EUGÈNE GRASSET

Eugène Grasset est né peu après i85o, en pleine Suisse française, à Lausanne la Coquette, clans une vieille maison du siècle dernier, dont l'architecture extérieure et les jolies boiseries de pur style Louis X^ avaient une gaieté d'autant plus séduisante, que l'immeuble élevé sur un haut promontoire dominait un immense panorama de toits multicolores avec, en perspective à l'horizon d'ouest, un coin du lac Léman et des montagnes de Savoie. — Cette vue étendue, avec des premiers plans un peu rudes et ardus, influença sans doute le jeune croquiste, car nous retrouvons, par la suite, dans son œuvre une fréquente présentation de panoramas immenses au bout desquels brille l'éclat d'une rivière ou d'un lac au pied de rocheuses collines dont les cimes bleues épousent le ciel. Tout enfant, Grasset eut deux passions absorbantes, lire el crayonner. Peu bruyant comme tous les observateurs, Aolontiers casanier, Cendrillon de 1 Vitre paternel par goût inné, ses premières sensations d'art intime, il les perçut auprès du feu, assis sur de vieux chenets de pierre, alors qu'il profilait ses premiers bonshommes à la lueur du foyer clairet joyeux, se rôtissant les côtes avec une volnpté de chat, en ronronnant durant de longues soirées, de grands projets d'avenir romanesque dont ses premières lectures, telles que Bcrquin , Bernardin do Saint- Pierre, Ducray-Duminil et Marmontel, ne faisaient que

de lui activer l'imaginative.

La première et plus vive impression d'art qui lui ait été donnée fut celle des gravures fantastiques de Gustave Doré — Devant les grands in-quarto publiés par Hachette où le Dante, don Quichotte, Rabelais vivent sous le

crayon prestigieux du Dumas du dessin d'une vie si abondante et parmi ses décors si fastueux et si gigantesques, le petit Lausannais rêvait sans fin, admirant instinctivement cette puissance de production et ambitionnant peut-être vaguement de créer un jour, lui aussi, d'aussi brillantes images. Sa vocation dès lors se forma, car si ses cahiers d'écolier étaient assez pitoyablement calligraphiés, ils foisonnaient en revanche d'illustrations naïves, mais prodiguées sur toutes les pages avec un instinct indéroutable. Son professeur de dessin ^ ravi d'un tel élève, conseillait aux parents d'aiguiller

sa position vers la peinture, les assurant d'un succès d'avenir, mais en ce temps déjà loin, cette aléatoire profession de peintre semblait à des bourgeois sérieux et positifs être comme la parallèle d'une voie de misère et d'hôpital. Aussi sans aucunement s'enthousiasmer à cette pensée, ils s'avisèrent de découvrir, pour leur fils, une carrière à la fois lucrative et artistique, en quelque sorte une étude de notariat des beaux-arts, et ils décidèrent que « Monsieur Eugène » serait architecte. C'était un moyen terme.

L'architecture offrait encore au jeune homme d'estimables débouchés ; il ne résista donc que mollement à la volonté paternelle, convaincu des frais élevés et des luttes journalières qu'entraînerait pour lui le choix d'une autre profession qu'il ne pouvait qu'adopter en rêve, au milieu de tant d'autres chimères d'indépendance irréalisables.

A seize ans, on l'envoya compléter ses études de futur Vitruve, combiner des perspectives, modeler des feuilles

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