‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 24 sur 66 · BU GENE G BAS S ET · texte numérisé non relu

BU GENE G BAS S ET

Croquis inédit par lui-rucmc.

Lorsqu'il sortit de ses écoles de nervures, de mascarons, de frontons et d'entablement, le cerveau du pauvre Grasset était considérablement embrumé par un ennui profond et un vague abrutissement. Il revint au logis des siens, sombre, le caractère changé, déformé comme un arbre contrarié dans sa

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pousse naturelle. Il lui fallut quand même aborder la pratique, au lendemain même de la théorie apprise, il passa donc deux années chez un constructeur, faisant consciencieusement son devoir , mais O ;^cv- sans l'ombre de conviction; c'était, à vrai dire, un Amphyon sans lyre qui ne pouvait s'infuser la poésie inappréciable tics moellons de rapport et des briques cubées.

Il se délassait toutefois par des lectures de Y Encyclopédie, par des envolées avec les Orientales et les Feuilles d'automne de Hugo, par des vagabondages avec ce buveur d'infini qui eut nom Lamartine et par l'observation attentive des idées nouvelles exposées dans les principales revues de France; d'autre part, il rêvait de vie libre, ardente et impécunieuse avec la Vie de Bohême de Murger , tandis que Dumas père et Alfred de Musset héroïfiaient ses sentiments d'aventure, d'amour et de soif d'imprévu.

Avec de tels éducateurs d'âme et d'esprit et grâce à ses dispositions originelles, le jeune architecte-vérificateur devait prendre vivement en horreur la vie prosaïque et monotone à laquelle le respect filial l'avait attelé ; aussi ne cherchait-il qu'une porte de sortie sur la vie errante, faite de liberté, de recherche et de variétés. L'occasion s'offrit à lui :

Un jour, — jour de hasard ensoleillé, — certain sculpteur de Paris, séduit par le pays helvétique, où la série fortuite de ses travaux l'avaient conduit, désira s'y établir pour quelque temps. Eventuellement, le patron de Grasset avait quelques dessus de fenêtres à décorer avec goût ; le sculpteur parisien s'y employa, et le petit attrape-science, au cours de cette besogne, se lia avec lui d'une amitié si vive, que lorsque l'artiste partit, les deux camarades décidèrent de ne se plus quitter et

COMPOSITION INÉDITE DE GRASSET Pour l'illustration de JEAN DES FIGUES, de Paul Arène.

EUGENE GRASSET

d'explorer ensemble les incertitudes et les contingences de la fortune.

Bien que menacé des pires destinées par tous ses amis et concitoyens, Grasset ne résista pas au désir de courir le monde avec son nouveau maître, et, malgré la consternation de tous les gens sensés cpii L'entouraient, il quitta Lausanne le cœur léger, préférant avec raison la loterie de l'existence à l'assurance d'un bonheur sédentaire neutre et sans but. Ce fui alors une vie d'aventures telle qu'il la rêvait. Après un séjour de quelques mois à Marseille, où une grève soudaine leur retira tout travail, les deux nouveaux camarades conçurent l'ingénieuse idée d'aller solliciter la chance en Egypte, le plus neuf et le plus ancien des pays, le plus profondément rétrospectif et aussi le plus désireux de se reconstituer. Cette contrée nouvelle les enchanta comme un rêve féerique, et tout lui émerveillement et originalité pour eux dans cet Orient encore si mal connu, bien que tant de fois décrit. Grasset y puisa dans la réserve de sa rétine ce sentiment intense delà couleur et cette somptuosité décorative qu'on retrouve aujourd'hui dans son œuvre ; il y perçut mieux que dans les livres cette antiquité orientale qui, pour une nature exubérante d'artiste visionnaire, csl la plus riche, la __--- plus luxueuse, la plus grandiose et la plus magnifique de toutes.

Cependant, la couleur astrale de leur dernier louis cessa bien vile d'éclairer leur bonheur de vivre; nos deux touristes durent chercher une occupation monnayable; mais en ce pays où le sable est plus abondant que la sculpture d'art, l'entreprise était quelque peu témé-

raire ; un essai de réargenture du ruolz ne leur rapporta que le plaisir de rédiger un abracadabrant prospectus, bien heureux encore durent-ils s'estimer de n'être pas pris pour des plaisants en veine de satire contre les finances égyptiennes. Le placement des liqueurs de Marseille auquel ils se livrèrent manquait peut-être aussi d'autorité, et ne réussit que médiocrement; tous deux allaient peut-être se livrer au

Croquis pour l'affiche du Cavalier Miser ey.

consulat pour être rapatriés, lorsque, — tandis que Grasset se livrait à de vagues recherches à Alexandrie, — son compagnon plus fortuné découvrit au Caire, par le canal d'un boulanger, un travail rémunérateur chez un ébéniste. La déveine était en fuite; un architecte se rencontra qui les accueillit, puis nos deux insouciants vécurent tant bien que mal, et plus mal que bien, de pastèques et d'eau claire, grâce à des portraits à l'huile, à des aquarelles, lavées et vendues à la diable, et à une foule de procédés ingénieux, mais pénibles.

EUGÈNE GRASSET

Ayant connu ce que nos pères nommaient « la vache enragée » , Grasset, à peine âgé de vingt ans, se retrouva un beau matin en Europe, basané comme un mulâtre, mais glorieux, assoupli, aimable et fort content de son équipée.

II ne fit que traverser Paris, sans pouvoir alors s'v fixer à son regret bien vif, et il revint à Lausanne auprès des siens pour y exercer l'art industriel dont on l'avait investi. ^^âÉÉ^^»^-™ ^P

La guerre franco- allemande terminée, il put enfin liquider son atelier cl venir

parmi nous, dans cette ville alors ravagée

Croquis [mur l'illustration de Jean des Figues.

par les deux sièges, qui était d'un pittoresque si puissant et si noble. Il était dit que la sculpture lui échapperait encore. Sans ressources, le pauvre Grasset dut sans larder se procurer un travail quelconque. Un ami le recommanda dans une maison de décoration où l'on préparait des dessins pour l'ornement des étoffes, et, bien qu'il ne connut pas les premiers principes de la besogne qui lui incombait, il se mit presque aussitôt au courant de son devoir. L'avenir était enfin assuré; il ne restait plus à l'artiste qu'à se donner l'éducation

personnelle qu'il ambitionnait pour être à même de dépouiller avec grandeur la peau de l'architecte de la veille.

Son premier soin fut aussi de rechercher une Académie du soir où il put apprendre les essentielles qualités du dessin.

Alors commença une vie de surmenage qui le tint de longues années dans ses griffes de fer. Grasset était en effet venu à Paris, non pas pour « s'occuper » , mais avec un but d'art parfaitement défini. Loin de renier ces premiers travaux, il les considère au contraire encore aujourd'hui comme lui ayant rendu le plus grand service en le forçant à s'as-

Réduction d'une affiche pour l'Odéon.

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