REVUE DES QUELQUES LIVRES DU MOMENT
i: s livres nouveaux! Apparent rari liantes sur le vaslc gouffre de l'indifférence el de l'oubli. Plus rares encore sont ceux qui surnageront demain, car ce n'es! pas de la littérature courante qu'on peut dire : fluctuât nec mergilur.
Mais pourquoi parler lalin quand je n'ai à dire que desclioscs honnêtes ? C'est peut-être parce qu'on l'élimine des programmes des écoles que je me sens enclin à !<■ recevoir dans nia prose, — frondeuse hospitalité.' En tout cas, il n'exprime ni une plainte, ni un regret. Cet engloutissement rapide, celle noyade continue des productions de la librairie, est chose éminemment morale, salubre et réconfortante. La disso-
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lution des êtres doit être en rapport avec leur multiplication. Les éphémères grouillent ; les grands animaux, qui vivent longtemps, se reproduisent peu.
Que d'éphémères, parmi ces livres de toute sorte qui, chaque jour, s'envolent des officines des éditeurs!
J'avoue que je ne voudrais pas qu'il en fût autrement. La tâche de la critique en est singulièrement simplifiée. Elle ne tient point registre des mort-nés; si elle mentionne, chemin faisant, les êtres non viables qu'elle rencontre, elle ne s'arrête à en faire la description qu'autant qu'elle en a le caprice et le loisir. Ce n'est point pour elle devoir de conscience, mais simple affaire d'amusement ou de fantaisie.
C'est à ce titre, je ne le cache pas, que certains livres trouvent une place ici : on saura bien reconnaître lesquels.
Un roman de M. Paul Margueritte a toujours, dans le style, dans la conception, dans la conduite, dans les sentiments attribués aux personnages et évoqués chez le lecteur, quelque chose de personnel et de distingué. Sur le retour (Ernest Kolb) a beaucoup de ce quelque chose-là. L'idée est originale de présenter parallèlement deux frères, l'un, diplomate retiré de la carrière et resté mondain, marié, père de famille, et sacrifiant à un plaisir des sens et de la vanité, dont il n'ignore pas le vide, la paix de son foyer, l'amour et le bonheur de sa charmante femme ; l'autre, colonel, célibataire, inexpérimenté de la femme, dont le cœur s'ouvre et fleurit à la vue d'une toute jeune fille, mais qui laisse cette première et tardive fleur se flétrir pour ne point risquer de détruire, en les liant à sa vie d'homme mûr, les illusions et les rêves gracieux d'une enfant; âme tendre et forte, simple et profonde, il accepte la douleur pour lui, dès qu'il y voit un moyen de l'épargner aux autres, et, par l'influence de son doux héroïsme, apaise et endort autour de lui les douleurs de l'amour ulcéré. La mélancolie qui se dégage du livre de M. Paul Margueritte ne va point sans quelque ironie, mais combien compatissante et voilée ! C'est, en somme, subtilement analysée par les incidents mômes d'un récit où tout est naturel et vrai, la longue et touchante agonie de l'amour, à ce tournant de la vie où les derniers
rayons de la jeunesse disparaissent comme ceux du soleil au déclin du jour. « A plus, fit la petite voix de Josée. Parti, le soleil. Où est-il allé, dis, maman? »
La maman pourrait, en connaissance de cause, répondre avec un sourire attristé : Il fait le tour de la vie ; il remontera en vous, mes enfants, et vous illuminera le cœur de sa chaude clarté, jusqu'à ce qu'il vous abandonne à votre tour, vous laissant, comme nous, dans un crépuscule qui peut avoir aussi son charme et sa douceur.
C'est un pur hasard qui m'amène à parler, après un livre do M. Paul Margueriltc, d'un livre de M. Georges Ohnet. On pourrait croire que c'est la recherche des contrastes. Dans ce nouveau volume des Batailles de la vie, le grand combat, comme le titre Nemrod et C" l'indique, se livre contre les lapins, lièvres, faisan-. perdreaux, cailles et autres gibiers (Paul Ollendorff). On les lue par cent et par mille tout le long du livre. Les carnages de /'/ Débâcle ne sont rien auprès. La chasse est l'image de la guerre : on voit bien que M. Ohnet, savant en tant de choses, ne l'ignore point. Pour le reste, un gros baron juif vient s'installer dans un château que le marquis de Pont-Croix a dû vendre après le krach (krack, dans le texte de M. Ohnet) de l'Union générale, auquel le gros baron avait plus que personne contribué. Le marquis n'a gardé qu'une petite dépendance de la grande propriété de la Chevrolière, la Commandcrie, où il vit des débris de sa fortune, heureux et fier. Or le baron a une fille du caractère le plus franc et le plus noble (elle soulève bien de temps en temps les tentures et écoute aux portes, mais c'est dans l'intérêt de la vérité) ; voir le marquis et l'aimer, c'est tout un pour elle. Cependant la maîtresse du baron, une Portugaise à qui les sens ne font pas perdre la tète, a machiné le mariage d'Esther avec son autre amant, le comte de Brucken, radicalement ruiné, mais non moins juif que le baron. La vengeance d'un garde-chasse brouille toutes les cartes d'une partie si bien engagée. Au moment où le baron millionnaire va surprendre sa maîtresse et le comte de Brucken à leur rendez-vous ordinaire, en plein bois, le comte sort par l'issue opposée à celle où se présente le baron, saisit le garde qui
défend le passage, l'emporte, grâce à sa force herculéenne, comme un loup fait d'un mouton, et court jusqu'au bord de la rivière, où, s'apercevant qu'il l'a serré un peu fort et étranglé, il le jette dans l'eau. On ne tarde pas à trouver le cadavre et à arrêter un innocent, le braconnier Rabassou. Mais le marquis de Pont-Croix, qui a déjà sauvé, sous les yeux d'Esther, un enfant qui se noyait, apparaît ici dans tout l'éclat de son rôle de redresseur de torts et de justicier amateur. Il reconstitue la scène du meurtre, en découvre l'auteur, obtient de lui, non sans lutte, une déclaration qui assure la mise en liberté de Rabassou, et le lendemain le tue galamment en duel. L'auteur n'explique pas pourquoi le parquet, qui relâche Rarbassou, n'instruit pas contre le marquis, comme c'est l'usage après un duel où il y a eu mort d'homme. Là-dessus, Esther déclare à son père qu'il lui faut choisir entre elle et sa maîtresse, et le vieillard, très malheureux, tout en jurant qu'on ne l'y prendra plus, ne tarde pas à retomber, à Paris, aux mains de Mme del Péral. Il prenait son parti de l'isolement et du chagrin de sa fille, lorsqu'il apprend qu'elle se convertit à la religion catholique et entre au couvent. Cette fois, le sentiment paternel est plus fort que tout : orgueil de millionnaire, jouissances séniles, haine de race et de religion, rien ne tient devant le désespoir de perdre sa fille. Il finit, conseillé, d'ailleurs, par Mme del Péral, — dont la conduite dément ici le caractère, car on ne voit pas quel intérêt elle avait à être à cette occasion humaine et bonne, — par aller supplier le marquis de Pont-Croix d'unir ses prières aux siennes pour empêcher Esther de prononcer ses vœux. Le marquis, que l'amour de la Juive a touché plus qu'il ne lui plaisait de se l'avouer, se laisse convaincre, et la jeune fille, qui allait épouser Dieu irrévocablement, se ravise dès que M. de Pont-Croix demande sa main.
Tel est, en raccourci, le roman de M. Ohnet, Nemrodet C!e. Il n'est point flatteur pour la société financière et juive qu'il prétend peindre, puisque le seul personnage véritablement honnête et sincère qui y soit, Esther, doit, pour rester d'accord avec sa conscience, en sortir. Le récit est mouvementé, il est même émouvant dans ses péripéties mélodramatiques; il intéressera sûrement
beaucoup de lecteurs. Quant aux qualités littéraires, elles continuent à être celles qui, entre les autres romanciers à la mode, assurent à M. George Ohnet une place tout à fait à part.
Il n'y a guère de batailles sans vainqueurs et vaincus. Ce sont les Vaincus de la vie dont M. Jules Mary se préoccupe surtout. Du moins est-ce le titre qu'il donne à la série de ses romans où vient se ranger son dernier : Tante berceuse (Ernest Kolb). A vrai dire, on ne voit pas bien quels sont les vaincus dans ce livre où tout le monde, même les mécbants comme le baron de Lespérat, même les coupables comme sa fille Germaine, obtient, finalement, en sécurité, en calme et en bonbeur, plus qu'il ne devait espérer. Comme les autres ouvrages de M. Jules Mary, Tante berceuse offre une lecture facile et attrayante. N'est-ce pas beaucoup, et qu'esl-on fondé à demander de plus à un roman qu'on prend quand on a besoin de se distraire, et qui vraisemblablement n'a été écrit que pour répondre à ce besoin? Cela vaut encore mieux que de se torturer à couvrir des pages de lignes incobérentes, sous prétexte de grand art. Ceux qui se livrent à cet exercice, voilà les écrivains dangereux et redoutables, mais point du tout M. Jules Mary.
Qu'on ne me fasse pas dire que tous ceux que la question d'art préoccupe sont à fuir. C'est justement le contraire que je pense, pourvu que celui qui recherche l'art soit un artiste, non pas un poseur. Assurément, ce n'est pas de cette seconde étiquette que l'on peut marquer M. Anatole France, et l'estime singulière que je fais de son talent et de ses goûts de lettré se trouve encore augmentée par la publication de l'Etui de nacre (Calmann Lé\ \ . Sous ce titre d'une ingénieuse préciosité, M. Anatole France enferme seize morceaux qui sont régal de délicats. Il aimerait, — ne l'a-t-il pas dit, ou à peu près, quelque part? — à être appelé le conteur de la critique : est-ce pour cela que, lorsqu'il nous conte ses contes, le critique ne perd pas ses droits? Aussi lui demanderai-je, en signalant, avec une brièveté qui m'a rarement été plus pénible, ce volume ebarmant, la permission de garder les miens, et, à l'occasion, d'en user. La légende ebrétienne au début, les anecdotes révolutionnaires à la fin fournissent les
thèmes les plus nombreux de ses récits. Au milieu, quatre contes : la Messe des Ombres, Leslie Wood, Gestas et le Manuscrit d'un médecin de village, montrent le mysticisme opérant dans une âme simple, clans une âme énergique et raffinée, dans une âme de poète ivrogne, et dans un cerveau de docteur. Ces quatre intermèdes, qui se relient, d'ailleurs, étroitement au reste, en ce que, partout, l'étude porte sur les facultés et la puissance de l'esprit, sont excellents de ton, de couleur, de naïveté savante, de ce je ne sais quoi grâce auquel le sceptique dilettante a toujours l'air disposé à tout croire, sans avoir jamais l'air de croire quoi que ce soit. Le style y est exquis, c'est une superfluité que de le dire. Et pourtant on me pardonnera si j'ai noté dans l'un d'eux, Leslie Wood, ces deux propositions qui m'ont paru quelque peu audacieuses à défier la logique et la grammaire : « Elle représentait ce grand homme (Tolstoï) revêtant l'habit et Vaine d'un moujik, » et : « Vous n'êtes pas, comme l'Angleterre, un peuple de théologiens. » Revêtir un habit, c'est s'en couvrir, et la chose est, en nos climats, commune; mais revêtir une âme ne peut signifier, à mon esprit borné, qu'envelopper cette âme d'un corps, mais nullement s'en emmitoufler le sien. Que l'Angleterre soit un peuple, voilà encore, je l'avoue, une notion nouvelle pour moi : j'avais cru jusqu'ici que c'était, en langage diplomatique ou politique, une puissance européenne, et, en langage géographique, la partie méridionale, — la plus vaste, — d'une île appelée Grande-Bretagne. Puisque j'en suis à ces chicanes, j'ai trouvé aussi, je ne sais plus où, une dame « répandue sur un canapé », que l'écrivain aurait peut-être aussi bien fait de ne pas laisser déborder de son assiette.
La première partie, les légendes chrétiennes, depuis Ponce- Pilate qui ne se souvient plus de Jésus, jusqu'au Jongleur de Notre-Dame, sont ingénieuses d'invention et curieuses d'exécution; mais, le dirai-je? elles me font l'effet d'amplifications très habiles sur une matière peu banale et bien arrangée. Ce sont de merveilleux exercices de rhéteur, tels, non par le sujet, mais par la facture, qu'on en exécutait pour les lectures publiques, à Rome, au temps des empereurs. Ces variations sur un thème qui
excile la cérébralité de l'écrivain sans émouvoir ses sentiments affectifs me laissent assez froid, et j'y vois, tout comme feu Nisard, un art de décadence. Cela n'a rien de blessant, je l'espère, en un monde qu'il y a un demi-siècle Musset trouvait déjà trop vieux, et ce que j'en dis n'autorise en rien les « décadents » à se targuer d'une recrue.
Il n'en est pas de même dans les histoires révolutionnaires : le calme souriant du sceptique y masque mal une émotion intime, d'autant plus forte qu'elle est plus concentrée, d'autant plus communicalive qu'elle est plus intime. C'est la partie du recueil que je préfère de beaucoup. Le fragment des Mémoires d'un volontaire est un chef-d'œuvre, et c'est le morceau le plus long du livre. J'en citerais d'autres qui sont, dans leurs dimensions moindres, également achevés.
Arrivé à la lin du recueil, on le quitte à regret, se demandant par quelle bizarrerie du sort l'homme qui sait raconter de si délicieuses histoires peut s'astreindre à lire et à reviewer celles que racontent les autres. Tant mieux, après tout; car, puisqu'il est si fin orfèvre, il doit, sous quelque forme qu'il se présente, distinguer le bon métal du mauvais.
Elles sont de bel alliage, léger, sonore, brillant : bronze, argent et or, — le métal de Corinthe, — les historiettes dialoguées que M. Henri Lavedan réunit en un volume sous ce litre un peu énigmatique : Leur cœur (Ernest Kolb). Leur cœur ? à qui ? Aux femmes ou aux hommes ? C'est, à vrai dire, l'autopsie morale de ceux qui n'en ont pas, quel que soit leur sexe, et quelle que soit aussi leur condition dans notre milieu social. Ces conversations rapides, aux répliques fines et serrées, d'une netteté de cristal, cyniques parce qu'on voit tout au travers, servent de véhicule à une observation aiguë, qui paraîtrait cruelle si elle n'était pas si gaie, et qui, si elle n'était pas si impitoyable, paraîtrait folâtre. Tout est pris sur le vif, mœurs et langage, — ou presque tout. Pour le langage, en effet, je me sens obligé à quelques réserves. Je ne suis pas sûr que les gens de maison n'aient rien à reprendre dans le vocabulaire et la syntaxe que leur prête l'auteur ; je me demande aussi à la carte de quel bar
américano-parisien il a emprunté l'orthographe de cette hoisson chère aux lankecs, qu'il épelle coxtail. Ce sont là bagatelles, et cpii n'enlèvent rien à l'esprit et à la saveur de ce brillant volume.
C'est un peu sous les auspices de M. Anatole France, à qui il dédie de longs fragments « d'une hymne à Hermès », que M. Maurice Du Plessys, la troisième colonne, avec MM. Moréas et Tailhède, de l'école romane, — lacpiclle n'a, je crois, pour se soutenir, cpie ce trépied, — publie le Premier livre pastoral (Léon "\ anier). Je ne conteste pas l'habileté, la science métrique et rythmique, le sens poétique de ce jeune ronsardisant. Je ne lui reproche que de « ronsardiscr ». Ce n'est vraiment pas la peine de conspuer les vieilleries d'hier, pour aboutir à une tentative de restauration des vieilleries d'il y a trois cents ans. Mais voilà, ces jeunes gens qui devraient préparer l'avenir, et qui ont l'orgueil d'être le présent, ne savent que regarder en arrière. Le sentiment du passé, c'est-à-dire du non-ètre qui les enveloppe et les tient, est si fort que celui-ci croit déjà entrer au « monument » et que, dans ce « premier livre pastoral », il a mis son « tombeau » :
Ci repose Plessys qui, d'un souffle d'athlète, Entonna des buccins qui faisaient peur aux deux, Et qui, de l'éternel trophée ambitieux, A fléchi d'un poing fort l'inflexible arbalète.
Qu'il y repose en paix et que les cieux se rassurent !
Rien de plus commun, pour qui croit frapper du front la nue, que de choir à plat sur le nez. M. Emile du Tiers, un poète provincial que j'ai déjà, plus d'une fois, présenté à mes lecteurs, n'a pas ce sort ridicule à craindre. Ne forçant point le talent qu'il a, — et il en a, — il a de la grâce à ce qu'il fait. Ses poésies intitulées Derniers sillons, que l'éditeur L. Clouzot vient de publier à Niort (in-iG ; 2 fr.), sont charmantes par le naturel, l'esprit discret, la mélancolie souriante d'un homme qui connaît les amertumes de la vie et l'aime quand même, ce qui est ce que je sais de plus humain. La facture en est facile, exempte de prétentions, mais non point d'art.
LITTÉRATURE D'AUTOMNE. 2il
D'un autre poète, qui ne se réclame d'aucune école, que je sache, mais qui me parait avoir tout bonnement pris l'instrument de ses devanciers, sans vouloir, sous prétexte de rénover l'art, remplacer le piano par l'épinette, je citerai ce sonnet, que je trouve joli dans sa rudesse rustique :
l'amour a la fontaine
Sous le ciel jaunissant d'un très doux soir d'automne, Loin des cailloux rugueux du grand chemin durci, Sur l'herbe, au pied de l'orme au feuillage roussi. Tandis que l'eau de source en long ruisseau chantonne,
Le gars, balourd, les doux mains sur sa houe, ànonne Ses demandes, tremblant et pâle de souci, Dans l'attente du mot qui doit présager si Sa promise ôtera son fichu de cretonne.
La fille se détourne et rougit de plaisir ;
Elle sent en son sein se gonfler le désir
De tendre ses bras forts à l'œuvre do nature.
Mais bien que son amour fasse un nouveau progrès. Sachant comment finit la galante aventure, Elle reprend le col de la cruche de grès.
Le gros volume de M. Henry de Braisnc, récemment mis en vente chez Denlu, sous le titre Éveil d'amour, est plein de morceaux de cette valeur, énergiques et tendres.
La figure que fait le vieux Molière à côté de nos poètes contemporains n'est pas des plus mauvaises. A oici une pièce inachevée et qui ne passe pas pour un de ses chefs-d'œuvre, Mélicerle, qui vient dix-septième dans la collection Jouaust, reprise par Flammarion; et j'y lis des vers qu'on serait à la fois surpris et charmé de rencontrer chez la plupart de nos jeunes auteurs :
Ah! Mvrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites! N'allez point présenter un espoir à mon cœur Qu'il recevrait peut-être avec trop de douceur, Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, Me rendrait plus cruel le coup de ma disgrâce.
Expression simple, d'un sentiment subtil, image d'une vivacité brillante et sans apprêt, est-il rien de plus charmant que ces n. 31
lignes dans leur grâce négligée ? Une courte, mais intéressante notice de M. Georges Monval, une eau-forte de Champollion d'après Leloir, un peu mièvre et « dix-huitième » pour une pièce de Molière, mettent cette plaquette, qui contient aussi la Pastorale comique, au niveau de celles qui l'ont précédée. On peut regretter pourtant que la correction typographique n'y soit pas absolument parfaite, dans la notice particulièrement (voyez les deux premières lignes de la page v).
L'éditeur Isidore Liseux nous invite à remonter du xviie siècle au xvie et à passer, — facile effort, — de la comédie française à la comédie italienne, sous la conduite de l'érudit critique et traducteur M. Alcide Bonneau. Cette fois encore, il s'agit d'une œuvre du « divin » Arétin. — Il est amusant de noter que le marquis de Sade, le « divin marquis », a été revêtu d'une épithètedéjà portée, comme d'un manteau pris à la friperie. — Le Maréchal, — c'est le titre de la comédie du divin Pietro Aretino, traduite pour la première fois par Alcide Bonneau , et tirée à cent dix exemplaires (in-16, 20 fr.), — est surtout intéressant, à mon sens, par l'avertissement du traducteur et par le « prologue récité par l'histrion ». L'ouvrage contient, sans conteste, maint détail curieux; mais cette farce du duc de Mantoue, qui oblige son maréchal, — lequel a horreur des femmes, — à épouser un page déguisé en jeune fille, me parait assez médiocre en soi. Outre le personnage principal, la nourrice et le pédant sont d'un dessin très ferme et très amusant. Je me hâte d'ajouter que la pièce, sous ses dehors bouffons, cache un os médullaire, et que la question du mariage, en tout temps si controversée même par ceux qui l'ont résolue en se mariant, en fait le fond à la fois très plaisant et très sérieux. En rapprochant le portrait de la femme mariée tracé par la nourrice de celui qu'un peu plus loin en fait Ambrogio, on a un résumé désopilant de tout ce qu'on a dit ou dira sur le sujet, pour et contre. La traduction est faite avec un art exact et précis, digne du lettré plein de savoir et de goût qui l'a signée.
Les mémoires sur la période révolutionnaire et sur l'Empire vont toujours leur train. Voici les Souvenirs et campagnes d'un vieux soldat de V Empire (i8o3-i8i4). le commandant Parquin
(Berger-Levrault et O ; in-8°, 6 fr.). M. le capitaine A. Aubier a écrit pour ce volume une intéressante introduction. Il y donne la biographie de Parquin, qui, fidèle aux Napoléons jusqu'au bout, mourut clans la citadelle de Doullcns, où sa participation à la tentative de Boulogne l'avait fait enfermer. Il y apprécie en même temps la valeur historique et littéraire de ces Souvenirs avec une justesse un peu verbeuse. Je regrette de n'en pouvoir reproduire epic le passage le plus saillant : « Par l'absence même du procédé, dit-il, par la seule force des choses vécues, le style (du commandant Parquin) donne l'impression exacte et la vision juste; il communique l'émotion du moment. Iéna résonne comme une fanfare ; Eylau jette une note lugubre. On dirait que ces descriptions ont été composées par un artiste, tant elles sont impressionnantes. En restant naturel et vrai, Parquin touche à l'habileté. Mais la note générale est familière. Il excelle à raconter les menus faits... Il se complaît dans les coulisses et s'attarde volontiers au récit de ses aventures personnelles. Nul mieux que lui n'a dépeint les petits cotés des mœurs militaires de l'époque; nul n'a su rendre plus attrayant le roman guerrier. » J'aurais dit la même chose que le capitaine Aubier, en d'autres termes, peutêtre ; mais le lecteur ne m'en voudra pas de les lui épargner, puisque ceux du capitaine sont fort bons.
Sous le titre les Coulisses de l'anarchie, M. Flor O'Squarr a écrit un livre documenté et curieux (Albert Savinc), avec facsimilés de journaux cl d'autographes. Malheureusement le sujet, tout d'actualité, touche à la politique courante non moins qu'à la sociologie, et ici nous nous interdisons la politique. Je signalerai toutefois le chapitre sur la presse anarchiste, plein de renseignements de nature à intéresser tout le monde, y compris les bibliophiles et les collectionneurs.
Quelques mots, pour finir, d'un fort beau livre que la Librairie illustrée, — coulumière du fait. — vient de publier, et par lequel M. Henri Bouchot entend commencer une série d'études sur le luxe français. Comme entrée de jeu, il s'en prend à VEmpire (in-4°, 4o fr.), nous avertissant, en un style un peu apprêté, mais avec grande raison, qu'en « cherchant la philosophie d'un
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temps à travers les documents écrits ou graphiques, abstraction faite des épopées guerrières ou de la politique » , on exprime « la société dirigeante, ses besoins ou ses goûts », et qu'on trouve ainsi souvent « une explication plausible aux événements extérieurs ». Après un chapitre de considérations générales intitulé « les Idées de l'Empereur », l'auteur prend successivement pour sujets le ton de la société, le chez soi, la mode, les réceptions, les sorties, les villégiatures et sports, les grands voyages, les arts et les artistes. Le cadre est tracé de manière à tout comprendre, et, en somme, il est bien rempli. L'auteur a une érudition spéciale, fertile en détails piquants et imprévus, qui gagneraient, je crois, à être exposés en plus simple langage, mais qui n'en ont pas moins leur valeur en soi. De très nombreuses reproductions, par les divers procédés modernes, en noir et en couleur, des originaux de l'époque forment une illustration documentaire abondante et précieuse par son groupement. Outre qu'il est fait pour le plaisir des yeux, ce beau livre, d'où ont été soigneusement éliminés tous les spécimens d'art trop libre, a de quoi satisfaire l'historien, le moraliste, l'artiste et le simple curieux. On peut donc lui prédire de brillantes destinées.
B.-H. Gausseron.