‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 35 sur 66 · N O U V ELLES ET NO T ILES D1VEUSES · texte numérisé non relu

N O U V ELLES ET NO T ILES D1VEUSES

f* r libraire 1res voisin du boulevard, et qui pâlit douloureusement de l'indifférence des nouveaux bibliophiles à son égard, prétend, m'assure-t-on,cpicje sonne la cloche afin que les livres ne se vendent plus ; ce bibliophole, en mal d'éditions inécoulées, se trompe et je ne conçois pas des machinations aussi suicidatoircs. Il me semble, W toutefois, et les amateurs artistes seront de mon avis, que la librairie de luxe doit être relevée de son abaissante routine, de son écœurante monotonie, et qu'il est utile de sortir des eaux-fortes genre paroissien perpétrées par des prix de Rome, d'après de banaux illustrateurs, dont cer-

tains boutiquiers, éditeurs, tels que celui qui nous incrimine, ont vraiment trop saturé le public naïf, et de produire enfin des œuvres originales en communion avec le goût moderne.

Or, comme l'édition de luxe à base d'eaux-fortes courantes ne réclame d'un publicateur ni science, ni rechercbe, ni art, tels de ces messieurs dépourvus de ces essentielles qualités sont navrés d'avoir à y renoncer et affirment que les bibliophiles sont ennemis des nouveautés.

Réclamons-leur donc, de bon gré ou de force, des livres qui demandent de l'ingéniosité et des vertus de mise en page et d'essais de couleur, des estampes de peintres-graveurs; réclamons-leur des combinaisons nouvelles inédites et montrant un goût d'art, et croyez bien que ces éditeurs en déroute s'évanouiront bien vite, désormais incapables et sans mission. C'est pour eux que nous sonnons la cloche d'alarme ; les temps sont révolus, ils se sont enrichis dans une médiocre industrie ; qu'ils se retirent donc bedonnants et satisfaits sans charger davantage le marché de leur prétentieuse pacotille. Ils ont fait du négoce ; ils ont récolté de l'argent : qu'ils quittent la place. Désormais, espérons-le, on exigera davantage des publicateurs de livres de luxe, et que ce soit sur la rive droite ou la rive gauche de la Seine, un temps est proche où les non-valeurs n'auront plus cours.

Je sais bien que les imbéciles, les ignorants et les gens de mauvais goût seront toujours en majorité, mais je ne veux pas croire que la bibliophilie ne soit qu'une réduction de la société ; j'aimerais à y voir une élite, c'est pourquoi je lutterai sans cesse contre tous les camelots du temple.

La rentrée littéraire est proche. Beaucoup de livres à l'horizon, jugez-en plutôt. Parmi les conteurs, historiens et romanciers, on peut annoncer les suivants par noms d'auteur :

Emile Bergerat, la Vierge. — Robert de Bonnières, Un fils à la mode. — M"° de Bovet, Terre d'émeraude. — Jean Carol, le Portrait. — Paul Delair, la Vie chimérique. — Mme Jane de

La Vaudère, Mensonge aimé. — Albert Dclpit, Voici l'amour. — Paul Foucher, « Fin papa... » — Paul Gaulot, Un ami de la Reine. — Baron de Heimann, A cheval, de Varsovie à Constantinople. — Emile Hinzelin, Stenka Razin. — Edmond Ilippeau, Berlioz intime. — La Vérité sur Rachel (Lettres inédites).

— Edouard Lockroy, Journal de ma mission. — Jeanne Mairet, Inséparables. — René Maizeroy, Villes roses. — Catnlle Mendès, Nouveaux contes de jadis. — Georges Ohnet, Vieilles rancunes. — Paul Perret, Histoire d'un homme. — Georges Pradel, Cœur de mère. — Jean Rameau, la Mascarade. — Jules Renard. Fables sans morale. — Comte Rzewuski, le Justicier. — Victorien Sardou, la Terreur. — Marcel Sclnvob, le Roi au masque d'or.

— M"8 Marguerite van de A^ icle, Misères. — Georges Lorin, l'Ame errante. Poésies.

Tous ces livres à paraître chez OllendorfT. D'autre part, dans la bibliothèque Charpentier, il convient d'annoncer :

Maurice Tabarant, l'Aube. — Catulle Mendès, la Messe rose.

— G. Flaubert, Correspondance. Tome IV et dernier. — Paul Brulat, IWme errante. — Jean Reibracb, Aller et retour. — Sir Edw. Lytlon, Œuvres en prose (traduction G. Duval).

On voit que, sans même parler des autres maisons d'édition, novembre et décembre seront encore assez littérairement occupés. Après viendront les livres d'étrennes, la grande kermesse des livres dorés et à images. Mon Dieu ! que tout cela est donc proche ! et que les heures sont brèves, et combien inexorablement monotones sont les répétitions des mois de l'année et des événements prévus qu'ils contiennent!

Quelques beaux livres viennent de paraître ; au premier rang je citerai la Xormandie monumentale et pittoresque, livraisons i à 8, parues chez Lemale et Cio.

Les huit premières livraisons que nous recevons de ce très remarquable ouvrage sont pour donner aux connaisseurs la

meilleure idée de l'entreprise à laquelle se sont attachés MM. Lemale et Cie ; la province ne nous avait pas habitués à de pareilles audaces, inspirées par un patriotisme local aussi digne d'encouragement. L'ouvrage complet doit comprendre cinq volumes grand in-folio et plus de 4oo héliogravures. Son prix élevé, la richesse de l'impression et des planches, le tirage restreint des exemplaires, dont beaucoup passeront directement des presses des éditeurs dans les bibliothèques publiques, ce sont là autant de conditions excellentes pour soustraire ce bel ouvrage à la crise qui sévit actuellement sur le livre, et lui conserver même une valeur susceptible de s'accroître avec les années. Du reste, si j'en juge par les planches que j'ai sous les yeux, jamais jusqu'à présent les admirables monuments de l'architecture normande n'avaient été rendus, restitués, pour ainsi dire, avec une intensité aussi grande dans l'exactitude et le fini des moindres détails. Ce n'est point ici, sans doute, le lieu d'établir entre l'eau-forte et l'héliogravure une comparaison qui n'aurait sa raison d'être que s'il y avait quelque rapport entre ces deux modes de reproduction. L'eflet d'art est autrement puissant dans l'eau-forte, parce qu'il est le produit d'une activité personnelle où ne coopère aucun autre élément ; mais l'héliogravure a aussi noblement ses mérites, dont le plus grand, dans un genre de publication comme celle-ci, est de restituer dans sa teneur absolue, sans retrancher ni ajouter, l'objet, quel qu'il soit, auquel elle s'applique. Allons plus loin : des héliogravures comme celles qui sont publiées ici n'ont pas seulement un haut mérite documentaire ; il suffit de voir ces dégradations de tons d'une infinie douceur, ces enveloppements lumineux, cette fuite savante des lointains, pour se convaincre qu'on a affaire dans l'espèce à un artiste véritable. En somme, tant par les planches que par le texte qu'elles contiennent, — et qui est signé de M. Jules Adeline, — ces premières livraisons font augurer très favorablement du succès de la Normandie monumentale et pittoresque.

Le prix de chacune de ces grandes et belles livraisons de la Normandie monumentale est de 4 fr- 5o. La livraison sur japon

SUR QUELQUES LIVRES DE LUXE. 2i9

est de 5 francs. Il faudra bien quatre années environ pour terminer la publication de ce remarquable ouvrage; aussi j'espère bien avoir bientôt, et plus lard encore, l'occasion d'en entretenir mes lecteurs.

A la Librairie illustrée, autre livre de bibliophile qui vient de paraître :

Le Luxe français. — L'Empire, par Henri Boucliot.

M. Henri Boucliot, bibliothécaire du Cabinet des Estampes, publie enfin ce livre annoncé sur les femmes du premier Empire et le luxe de la société française d'alors. Ecrit en dehors des préoccupations vulgarisatrices, traité pour les seuls amoureux de chroniques vécues et déduites, cet ouvrage ne parle ni de batailles ni de conquêtes, mais de cette chose alors bien secondaire en apparence, au fond si prépondérante, la haute vie, le high life, l'influence de la grande dame, sa coquetterie, ses goûts et ses distractions. Entre mille nouveautés révélées sur ce monde, l'auteur a dit, clans cette forme philosophique et sceptique qui lui est propre, la déterminante du caprice contemporain; il a, sur le livre -journal d'un couturier u la mode retrouvé par lui, et d'après nombre de documents inexplorés encore, précisé la coquetterie, le « bon genre » le snobisme de la société impériale. Il a successivement montré la femme dans son intérieur, esclave du ton nouveau, esclave hors de chez elle, à la campagne, à la chasse, en déplacement ; il a étudié la marche de l'aristocratie, autre, bien autre que ne l'ont dit les pamphlets où les glorifications maladroites. Et chaque page porte, en regard du texte, sa preuve convaincante et irréfutable, dans une estampe contemporaine reproduite, soit en noir, soit en couleur, d'après un nouveau mode de polychromie. Voilà donc un livre bien à point venu pour nous garder longtemps quelque ressouvenir des arts de la femme; il vaut pour ceux qui recherchent le détail précis et nouveau de l'écriture; il vaut de même pour les amateurs de belles images claires et vraies, les artistes de tous h. 32

les genres, désireux de rencontrer le document sincère en vue de leurs inspirations, meubles, toilettes ou bijoux.

Toutefois, malgré les hautes qualités de cette publication, je ne saurais me priver d'en critiquer l'ensemble visuel qui rappelle vraiment trop les ouvrages de Paul Lacroix, édités naguère, chez Didot. L'aspect en est un peu lourd, et l'illustration documentaire manque un peu de grâce et de légèreté.

Je sais qu'il est malaisé de faire un livre moderne très aimable d'aspect et très harmonieux avec d'anciens documents, mais l'erreur consiste à reproduire hors texte les pièces typiques au lieu de les réduire et habiller dans le texte même, puis, beaucoup de ces illustrations eussent demandé une interprétation plus artiste, plus libre, plus vibrante de dessin; ce sont des détails, mais qui ont leur importance et que je tiens à signaler par amour de la vérité et par sympathie pour l'éditeur.

L'éditeur Emile Testard vient de nous donner Georges Dandin, dans sa grande publication des Œuvres complètes de Molière, illustrées par Jacques Léman et Maurice Leloir.

George Dandin est la pièce xxn. Cette édition se poursuit donc, un peu lentement peut-être au gré des amateurs, mais sûrement.

L'illustration de Maurice Leloir possède beaucoup d'esprit, de grâce, d'ingéniosité de composition et de sûreté d'exécution. Ce jeune maître restera comme un savant illustrateur de ce temps.

Quoi de plus habilement composé et d'une exécution plus spirituelle que, par exemple, le grand titre de la pièce. Il nous montre, dans une décoration, tous les personnages de la pièce. Un encadrement, formé par deux colonnes corinthiennes, porte un entablement au centre duquel se trouve le groupe d'Angélique et de Clitandre, qui lui conte fleurette en lui tenant la main. Le bas est fermé par un ornement à jour, en fer forgé, dont les rinceaux finissent en supportant un plateau sur lequel, de chaque côté, estime figure debout qui regarde l'autre, la tète très haute. A droite, M. de Sottenville, appuyé de la main droite sur une

haute canne et soutenant de la gauche un écusson sur lequel ses armes surmontées de la devise et du cri de sa maison : Toujours Sotenville ! En face, Mme de Sottenville. De la main gauche, clic relève la queue traînante de sa longue jupe. Sa main droite s'appuie sur l'écusson de ses armes timbrées d'un dindon faisant la roue et accompagnées de la devise : Nobilis fructus ventris mei, qui constate l'illustre privilège de la famille ; « dont le ventre anoblit ».

On pourrait détailler de même les vingt-quatre autres dessins de la pièce : en-tètes, culs-de-lampe, cadre des acteurs, etc. Contentons-nous de signaler une grande planche hors texte, supérieurement gravée par Géry-Bichard, qui représente la scène nocturne de l'Amende honorable du pauvre Georges Dandin. C'est très curieux d'esprit et de couleur.

Cependant, nous pensons encore avec regret au pauvre Jacques Léman, dont le talent était vraiment incomparable.

J'ai plaisir à annoncer que l'éditeur Emile Testant va très prochainement publier une admirable édition de la Famille Cardinal, de Ludovic Halévy, avec illustrations par Léandrc, comprenant 18 eaux-fortes, culs-de-lampe et frontispices gravés à l'cau-fortc par Louis Mullcr, et 3o compositions intercalées dans le texte et gravées sur bois par L'Eveillé et bluffe.

Le volume sera du format in-8° raisin, imprimé par Ilérissey sur papier du Marais ; l'exemplaire sera vendu l\o francs comme tirage de grand luxe; 1 10 exemplaires seront tirés, dont 75 sur papier du Japon et 35 sur chine extra-fort, à ia5 francs chaque.

D'après les bonnes feuilles et les gravures hors texte qu'il m'a été donné de voir, celle édition sera somptueuse, artistique cl très intéressante. M. Léandre est bien connu de tous les peintres, qui apprécient son talent. Il fait ses débuts dans l'illustration. Encore innomé auprès des bibliophiles, il sera d'emblée accueilli par eux ; son talent est à la fois très serré, très habile et très humoristique. Ses diverses compositions gravées jusqu'ici sont

originales et d'une facture très amusante ; M. Muller, qui est un graveur chaud et coloré a fait d'après ces petits tableaux des eauxfortes remarquables, traitées avec un grand brio et une science parfaite des lumières. Les gravures sur bois ne sont pas moins appréciables, bien qu'un peu grandes d'échelle pour le texte qui les doit encadrer. Je reviendrai du reste bientôt sur ce beau livre, dès qu'il aura fait son apparition en librairie.

La Statue de Baudelaire. — Il est bien curieux de penser, à propos de la lutte qui vient d'avoir lieu au sujet du monument de Baudelaire, à l'indifférence profonde que ce poète hautain et dédaigneux eût naguère témoignée s'il avait été pressenti sur cet hommage posthume. Il est hors de doute pour tous ses derniers amis et ses vrais admirateurs que Baudelaire repoussait l'idée de tout monument public, tombeau, statue ou buste, et c'est aller à l'encontre des pensers de ce grand contempteur que de s'aviser de vouloir orner cette tombe où il souhaitait :

De dormir clans l'oubli comme un requin clans l'oncle.

L'hommage public de la statue a quelque chose d'humiliant pour la mémoire d'hommes aussi exceptionnels et aussi hostiles à la curiosité des masses ; la statue racole au coin des carrefours ou sur le terre-plein des places la badauderie blagueuse, ignorante, sotte et banale des passants; le bronze ou le marbre, prodigués en plein vent à tant de médiocrités et à tant de cuistres, ne pouvaient être le rêve posthume de celui qui écrivait :

Je Lais les testaments et je hais les tombeaux. Plutôt que d'implorer une larme du monde, Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Mais puisque la mode est à ces apothéoses et que ce siècle mesure son admiration aux témoignages extérieurs, il fallait que l'auteur des Fleurs du mal ressuscitât dans la pierre ou dans l'airain. Toutefois, si profondément artiste que soit Rodin, par-

viendra-t-il à faire revivre le masque ironique et fin, l'étrange et suggestive figure fixée sur la toile des mots, par Théophile Gautier, dans une figure définitive?

Je ne le crois pas, — la tète de Baudelaire est toute littéraire, toute dans des nuances que l'eau-forte peut-être est parvenue à rendre, mais que le modelé du sculpteur ne pourra point accuser ni limiter.

Je ne voyais pas et ne puis voir encore Baudelaire statufié. Ce Baudelaire des intimités closes, avec sa face amère de criminel génial, ne méritait pas d'être exposé ainsi en public. Si je proteste ici contre buste ou statue, c'est avec le sentiment de la profanation que l'on va faire subir aux idées générales du poète, qui fut le génie le plus réfraclaire à l'âme et à l'esprit de la foule.

Pendant cinquante-neuf ans, M. Langlois, employé à la librairie Hachette, a recueilli chaque jour des extraits de journaux : une centaine de mille au total, qu'il a méthodiquement classés et collés sur des registres énormes, reliés en parchemin.

Il vient d'offrir sa collection au musée Carnavalet, où elle sera souvent consultée.

La Vie de Jésus, de Renan, est un des livres qui se sont le plus vendus au cours de ce siècle. L'édition originale a été tirée d'abord en grand format à 7 fr. 5o, puis en publication populaire à 1 franc. De la première édition il a été vendu Go, 000 exemplaires, un million de la seconde. Ni les livres de M. Zola, ni ceux de Georges Ohnet, ni même les livres de médecine secrète n'ont approché de ce succès.

Je me trompe : le livre de M. Lasserrc, sur Notre-Dame de Lourdes, a eu exceptionnellement un succès presque égal, preuve évidente de la préoccupation religieuse, enthousiaste ou adverse, qui agite les esprits à notre époque.

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