QUAIS PARISIENS
par A
.suivante, exposée naguère par un rédacteur de /' irtiste : « Nous sommes lithographes, disent-ils au public. Depuis quelques années vous avez pu voir quels résultats on! produits nos. efforts séparés, quels progrèsa réalisés l'initiation individuelle de chacune d'entre nous, aujourd'hui nous nous réu nissous pour vous faire la proposition suivante : Si vous voulez nous encourager sincèrement, si vous êtes désireux de voir la Lithographie prendre un essor plus large, réunisse/ aous de votre coté. Trouvez parmi nous un groupe de 160 à 200 amateurs que nous adjoindrons à notre .société en qualité de membres honoraires et qui verseront chacun une cotisa lion annuelle décent francs. \\ee le produil de ces cotisations nous exécuterons des lithographies d'après les grandes œu> res des maîtres anciens et modernes, et ces lithographies seront pour \011s. Nul n'en aura que vous, car le chiffre de leur tirage sera absolumenl hase sur le nombre de ces membres honoraires. Le tirage fait, les pierres seront effacées officiellement, en votre présence si vous voulez, et prtfcès verbal sera dressé de l'effaçage. De la sorte, en retour de l'encouragement que vous nous aurez accordé, vous recevrez chacun tous les ans cinq ou six épreuves tout à l'ail uniques, introuvables dans le commerce et dont une seule égalera en valeur marchande le montant de votre cotisation. »
Cel appel n'a été jusqu'ici qu'assez vaguement entendu et je ne répondrai point que les 200 amateurs désirés se soient précipités vers cette porte ouverte à leur passion iconophilcsque, mais il faut du temps ici-bas pour élre écouté dans le désert que créent les égoïsmes individuels et collectifs; en attendant, la. Société des Lithographes français vit et prospère. Son dernier Annuaire révèle l'existence de plus de cent sociétaires; après huit années d'exercice ou plutôt de mise en train, il n'y a pas à se plaindre, car il n'est pas si aisé qu'on le croit de grouper des artistes dont beaucoup sont indépendants.
Au moment de terminer cette première année de l'Art et l'Idée qui doit entrer en hibernation durant le cours de 1893, il m'a semblé intéressant de publier ici ces quelques notes illustrées sur la lithographie contemporaine, qui, je l'espère, va très vivement prendre de nouveau une grande place dans le monde des arts et même dans l'originalité des livres.
Grâce au complaisant appui de Henri-Patrice Dillon, artiste peintre et lithographe, qui a bien voulu se charger de visiter, au nom de cette revue, quelques-uns de ses plus distingués confrères, je puis présenter ici, hors texte, neuf curieuses planches inédites, spécialement dessinées sur pierre, pour cette livraison, par MM. Jules Chéret, Lunois, A. Lepère, E.Bertrand, Dubois-Menant, H.-P. Dillon, Luce, Henri Boulet et Mesplès.
Je me permettrai donc, afin de ne pas pousser cette causerie au delà des quelques pages disponibles, de ne présenter aujourd'hui à mes lecteurs que les auteurs de ces intéressantes estampes. D'autres, tels que Geoffroy, Jacques, Henri Martin, Maurin, Maurou, Willette, Yon, Eugène Carrière, Desboutins et Leroy, mériteraient assurément un bout d'étude ; mais cette livraison n'y suffirait pas. — Parlons donc de ceux qui se trouvent ici parmi nous : de Jules Chéret tout d'abord qui, avec une bonne grâce amicale toute spontanée, a porté sur pierre cette délicieuse fantaisie intitulée Mimes, qui frontispice cet article.
Cette exquise litho tirée en sanguine fera la joie des amateurs qui suivent notre publication. Cette jolie pochade décorative exprime comme une quintessence de comédie italienne modernisée ; c'est du W atteau xixc siècle, avec une envolée, un mouvement, une friponnerie de parisianisme émoustillant, que ne connut pas à ce degré le divin peintre de l'Embarquement pour Cythère.
Vovez cette Pierrette, allumeuse d'hommes, avec son
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REMORQUAGE par H.P.Dillon
regard d'une canaillerie concupiscente, ses narines qui vibrent de désirs et ses lèvres au sourire de gamine perverse; déjà elle ébauche des pointes, et, les bras tendus, avec un geste de menuet, des fleurs éparses sur la g;v/e de sa jupe, elle va partir dans un tourbillon affolant, avec des attitudes que nous devinons, des coquetteries de oymphe qui s'offre et qui se sauve! C'est la sirène contemporaine, la Pierrette aux attirances diaboliques, et le pauvre Pierrot qui s'esquisse
derrière elle, combien nous sentons son martyr am eux el
y compatissons ! — Il s'approche, il supplie, il implore, il va tomber à genoux et l'adorable gueuse, dans une pirouette accompagnée du rire argentin de Zerline, luira de nouveau sur les pointes, légère comme une bergeronnette, emportant dans son caprice féminin le cœur tout pantelanl de son amoureux.
Tout cela se rencontre dans cette vaporeuse lithographie traitée à la façon d'un panneau décoratif.
Où Chéret puiserait-il cet art de charnier nos yeux el de parler à nos veux, sinon dans son merveilleux tempérament de féministe et dans son intuition d'une comédie humaine toujours idéale et un thologique !
Il m'a souvent été donné de parler de ce1 artiste toujours charmant et surprenant, je ne lui accorde donc ici qu'un salut et un remerciement au passage, renvovant tous les curieux de son œuvre aux Graveurs de Henri Beraldi, qui jusqu'ici est resté le meilleur catalographe de ses affiches et pièces diverses.
A. Lunois nous a fourni une lithographie pleine de charme dans son Cimetière algérien, où, parmi les tombes musulmanes, passent des processions d'ombres blanches comme devant le péristyle du paradis de Mahomet. — J'ai dit plus haut le rare talent et l'originalité de ce lithographe incomparable, qui a déjà acquis, bien que tout jeune, une véritable maîtrise. Lunois n'a guère commencé à se manifester qu'en 1882, avec une pierre d'après Butin et le Pot de
vin d'après Lhermitte. En i(S83, il eut une mention; en 1886, une seconde médaille; en i8g3, il décrochera sa première médaille s'il existe encore des jurés aux yeux clairs. Parmi ses œuvres les plus capitales, il faut citer la Salle Graffard d'après Béraud, les Disciples d'Emmaiis, la Hollandaise de Volendam, la Belle Tulipe, les Femmes arabes tissant un burnous, une superbe Vue de Paris des hauteurs de l'église Saint— Gervais , les Galeries supérieures du théâtre Beaumarchais, quelques lithographies en couleur d'une personnalité intense (tant dans la composition que par les recherches du tirage), et enfin des cartes et adresses pour le libraire Sagot, qui, un des premiers, comprit la rare valeur de cet artiste.
L'année prochaine, Lunois exposera des planches extraordinaires, entre autres un Enterrement à la fosse commune, une Course de chars à l'Hippodrome, des compositions sur le Spiritisme et une dizaine de lithos en couleurs ; — - il aura environ vingt numéros aux peintres graveurs. — Je n'aurais point parlé encore suffisamment de Lunois, si je ne signalais pas une illustration des plus inattendues qu'il a faite pour un livre publié par Germain Bapst et intitulé, je crois, Souvenirs d'un canonnier en Espagne (?). C'est tout bonnement superbe, et les bibliophiles s'arracheraient ce livre s'ils le connaissaient. — Mais dans quelle cave a-t-il été publié!' La Parisienne que M. E. Bertrand nous a envoyée est une aimable étude de tête sans prétentions, mais dont les valeurs sont heureuses et l'ensemble plaisant; je regrette de n'avoir point vu d'autres planches de ce lithographe et de ne pouvoir rien dire de son œuvre qui m'est inconnue. A-t-il souvent exposé? Est-il médaillé? L'écho ne me répond point. Je n'ai reçu aucune note à son sujet.
A marée basse, par Dubois-Menant, a le mérite d'un tableau fort bien composé. Cet apprenti marin — qui met sa minuscule barque au mouillage et qui regarde le flot qui fuit,
DESHABILLAGE
par lien:: E
tandis qu'un lourd ciel d'orage semble annoncer un grain — est crânement campé sur les roches, dans un décor sobre el sauvage. — Aucune recherche d'effeJ . niais une grande science de composition el de rendu. J'avoue priser beaucoup l'esprîl et la beauté simple de celle lithographie consciencieuse. M. Jules-Gabriel Dubois-Menanl esl élève de Vuillefro> : son œuvre peinte esl jusqu'ici plus considérable que ses pierres gravées. Il a donné le Pater Voster en [890, ivant l'orage, en 1891, la Vieille chevr 1ère, le Troupeau mouillé, le Retour des chèvres, en 1892. Il a été, en outre, le portraitiste de Vuillefroy, de l'étincelante Gyp, du général Robert, etc. Si \l . Dubois Menant consenl à se donner davantage à la lithographie, je crois qu'il esl de ceux qui contribueronl à sini relèvement; il en sera le Ciceri moderne.
Auguste Lepère, le peintre graveur parisien qui a su peindre el interpréter avec tanl de bonheur les paysages inquiétants el d'un pittoresque si à pari île la capitale, nous a gravé un Coin des Quais de Paris vus de la berge, près d'un bateau-lavoir. Dans la grande lumière de la Seine, des blanchisseuses, chargées de lourds paquets de linge humide, grimpenl péniblement le petil escalier qui conduit au quai supérieur, tandis (pie, dans le lointain, la vie de Paris passe scintillante sur les ponts. — Ce n'esl qu'un léger croquis, mais e'esi délicieux el essentiellement artiste, comme toul ce qui sorl du crayon, du pinceau ou du burin de M. Lepère, qui mieux que personne sait s'interpréter sur bois, sur cuivre ou sur pierre, à la poinle sèche, à l'eau-forte, au \ernis mou, en lithographie et surtout sur bois.
L'œuvre de Lepère esl trop considérable pour être mentionnée ici; mais comme c'est un des plus ardents chercheurs que je connaisse, un ennemi du banal, un rêveur d'estampes à la façon japonaise, un tourmenté des procédés à découvrir et des trucs à combiner pour trouver des tirages en cou-
leurs fines et peu canailles, je suis convaincu que, comme lithographe, il jouera un rôle très prépondérant s'il couvre de nombreuses pierres avant de se laisser recouvrir par elles. — On trouvera en tète de ce chapitre une vue du Pont-Neuf qui est la reproduction d'une de ses bonnes lithos;- — il en a lait et en fera beaucoup d'autres, d'excellentes ou de mauvi lises peut-être, mais jamais de médiocres. — Lepère est un artiste de grande valeur, un de ceux que j'aimerais à camper un jour sous toutes ses faces multiples lors de la re-publication prochaine de cette revue.
Notre ami Henri-Patrice Dillon, dont les bibliophiles connaissent les radieuses décorations aquarellées dans les marges de nombreux livres d'amateurs, est natif de Californie, et est resté attaché au consulat de Nev\-\ork jusqu'en i8~4. Il expose depuis dix ans (élève de Pill, de Lehman et de Carolus Duran). Je n'ai pas le loisir d'analyser ses tableaux, mais je dois rappeler un almanach publié par lui chez Conquet, puis le Cirque Fernando, et un Intérieur d'atelier qui sont des lithographies d'un intérêt indiscutable et d'une facture vraiment personnelle.
A oyez la planche qu'il a gravée pour nous et que j'ai intitulée Remorquage ; n'est-elle pas d'un amusant effet de nuit, avec ce ciel strié de pluie et le groupe des trois noctambules qui se détachent en ombres chinoises à la remorque de deux petites femmes retroussées par le vent? H. -P. Dillon commence à peine à lithographier, on doit énormément compter sur lui et sur son procédé de gravure. Il a « la pierre dans le sang » .
M. Henri Boutet nous a fait tirer une lithographie en manière de croquis, Déshabillage. Ce graveur à l'eau-forte des Parisiennes et des gentils trottins est connu de tous nos lecteurs qui ont apprécié ses galantes pointes sèches et ses coquets almanachs nourris de gravures plaisantes, d'un goût
très original et d'un esprit absolument parisien. Henri Boutel a commencé récemment à cultiver les douceurs de la lithographie ; il en tirera sûrement des productions dont les amateurs profiteront avec joie.
La Veiller, lithographie de M. Maximilien Luce, est un peu brutale, mais intentionnellement; c'esl un large dessin fusiné et qui donne l'impression d'un Ribot. Dans notre petite galerie il donne la note de la manière aoire. \l . Luce, élève de Carolus Duran est un jeune, et il ligure parmi les néo-impressionnisles indépendants ; aussi, en celle qualité, n'expose-t-il jamais à aucun des deux Salmis, — ce dont je le félicite sincèrement. Il va avec les jeunes de son école, soil au pavillon de la ville de Paris, où sont aujourd'hui les Forts, soit chez un marchand de la rue Laffitte qui tienl unmusée de peintures Dernier cri toujours bien achalandé. M. Luce, dont on connaît de très curieuses alliches, dans le style de Toulouse-Lautrec, a décoré une maison impressionniste dans le quartier des Invalides, et la presse s'est beaucoup occupée un moment de ces fresques indépendantes sur les murailles d'un propriétaire évidemment intelligent. L'œuvre lilhogra phique de M. Luce est encore peu importante.
M. Eugène Mesplès nous a gravé un escadron de petites Danseuses qui, elles, ne sont pas impressionnistes, mais impressionnantes, bien encore que peu modernes et d'allure un peu romance. — Mesplès est le vice-président des Artistes lithographes; il a fondé naguère un journal leCostume au théâtre, et a collaboré à de nombreuses revues, de même qu'il illustra pour Rôuveyre, Belin et Flammarion, des livres de luxe a\er planches à l'eau-forte et sur bois. En lithographie il a composé un Carnaval des folles, qui, récompensé au Salon de 1891, fut acheté par l'Etat.
Je dois clore ici ces notes toujours trop courtes à mon gré, trop bornées pour ma passion des développements.
Il m'aurait [>lu surtout, eu conclusion de ces pages, de prêcher la dévotion des livres futurs à la lithographie, non point par un retour vers des planches hors texte, que leur isolement, en face de l'éclat typographique, rend souvent grises cl ternes, mais au contraire par le mariage légitime avec les caractères d'impression, — ainsi que je l'ai essayé ici, il y a quelques mois, à propos d'un article sur le polygraphe Robida. — Le livre typo-lithographique bien conçu et intelligemment exécuté sera une des formes de la renaissance de la gravure sur pierre; j'ai la conviction qu'on en tirera de merveilleux résultats et peut-être serai-je l'un des premiers à m'y essayer quelque prochain jour. — La chromolithographie, elle aussi, a grand besoin d'une rénovation ; les imprimeurs lithographiques — sauf Jules Chéret — l'ont tuée en tant que production d'art, en employant pour les tirages des encres vernissées outrageusement, au point de donner à l'épreuve définitive une apparence de toile cirée des plus désagréables. Il y aurait tout à créer dans cet ordre de choses, mais la chromolitho, ramenée à la simplicité et étudiée comme moyen de reproduction artistique, produirait — tel est du moins mon avis — des décorations livresques bien supérieures aux illustrations courantes chromotypographiées. Il faudrait chercher des encrages délicats et transparents, trouver des couleurs naturelles et éviter ces vernis qui engluent le papier ainsi que des marmelades. — On y peut arriver aisément avec l'aide d'un artiste ingénieux. — Bientôt l'heure viendra du livre décoré en polychromie par la gravure sur pierre, et je crois que ce livre causera de l'étonnement et qu'il révolutionnera bien des idées.
Octave Uzanne.