‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 44 sur 66 · CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINS

Remarques sur la renaissance Lithographique actuelle

Ii. \ a iliv ans environ les quelques critiques d'ail qui se plaisenl à l'étude des procédés d'interprétation el d'impression cl (|ni soni à même de parler en connaissance de cause des différents styles graphiques, chantaient tous en basse mineure le Requiem de la Lithographie. — C'était à qui déplorera il avec le plus d'emphase el d'expression de tristesse l'agonie de cet art charmant, souple, gras, moelleux et vigou-

irii\ à la fois, qu'illustrèrent si diversement les Gavarni, les Daumier, les RafFet, les Devéria, les Lemud, les Charlet, les Delacroix, les Bonnington, et tant d'autres maîtres originaux qui surent tirer de la pierre des effets imprévus et absolument dissemblables, selon leur tempérament et leur facture plus ou moins primesautière.

A entendre les plaintes lamentables de ces jérémies, la pauvre lithographie était irrémédiablement condamnée par L'abandon des peintres; le public même la tenait en défaveur; le discrédit était donc complet autour d'elle et point ne fallait songer à réhabiliter ou à galvaniser la moribonde.

On le pensait du moins et on avait grand tort, car l'art lithographique découvert, à Munich en 1798 par Aloys Senefelder, malgré les résultais surprenants qu'il a donnés avec tant de prodigalité durant les cinquante années qui suivirent son invention, ne pouvait disparaître aussi subitement avant d'avoir subi tous les développements successifs, toutes les évolutions que le destin paraît imposer aux grandes découvertes humaines qui ne périssent point dans l'oubli, mais se transforment selon l'ensemble des progrès accomplis et aussi selon les sensations artistiques des hommes nouveaux venant à des époques successives.

La photographie et tous ses dérivés de gravure mécanique a porté pendant longtemps un trouble profond dans tous les arts d'interprétation et, durant un moment, la litho, avec ses presses primitives, a semblé vieux jeu aux superliciels. Dans les questions d'art comme ailleurs les dépressions sont souvent suivies de réactions violentes, et je crois pouvoir, sans me compromettre, avancer celle opinion que la lithographie est à la veille d'entrer dans une superbe floraison de renaissance qui donne d'ores et déjà — et qui donnera bientôt davantage des témoignages inespérés — aux amateurs.

Je ne prétends point dire que l'on reviendra aux larges

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PARISIENNE par E. Bertrand

manières de Gharlet, aux enveloppements vaporeux de Prud'hon, aux blondeurs exquises de Bonnington, aux vigueurs intenses el aux souplesses distinguées de Gavarni ou de Devéria; mais j'augure que, sans chercher à se rai la cher au passé, nos peintres contemporains feronl aaître sur les grains complaisants de la pierre des manières aouvelles el que par leur babileté, leur recherche, leurs truquages, ils produiront, dans le rendu de leurs compositions au crayon, des estampes excessivement originales el incomparables, qui ae céderonl en rien aux fameuses œuvres tanl vantées d'au trefois.

L'an dernier, en avril el mai, s'esl ouverte à l'Ecoledes beaux-arts une exposition générale de la lithographie sous la présidence de Jean Gigoux el de M. Français, el sous la direction effective de nuire ami Henri Beraldi. Cette exposi lion n'eul qu'un succès relatif, car le grand publie s'intéresse peu aux œuvres d'art, sauf lorsque le genre ou le bon ton s'en mêle. \in>i lorsque les halles à peinlures inaugurées chaque année avec apparat aux Champs Elysées el au champ de Mars s'omrenl, les femmes du monde <pii se piquenl d'art comme d'autres se piquenl de morphine, pour passer le temps, défilent en aombre devanl les tableaux en murmurant sans conviction un vague argot d'atelier insupportable à entendre et toujours odieusement placé à faux.

Pour les arts d'interprétation, le public comprend peu ou prou ; que ce soit eau-forte, lithographie ou gravure sur bois, il a'y apporte qu'une différence distraite et bien des bommes lié- ('claires commettent des gaffes surprenantes en cette matière. — L'exposition générale de la lithographie était cependant aussi complète que possible, bien que légèrement monotone; les pièces capitales s' 3 trouvaient réunies et le catalogue est encore précieux à consulter pour les collectionneurs. — Tous ceux qui s'intéresseni à la gravure sur pierre ont défilé dans

ces salles tapissées de chefs-d'œuvre ; mais on peut avouer, sans v apporter d'opinion préconçue, que les graveurs contemporains faisaient généralement fort bonne figure à côté des vétérans dont ils n'avaient cependant chippé aucun genre ni imité aucun truc ni procédé.

Entre les uns et les autres, on sentait le fossé profond d'une ou de plusieurs générations; mais Jules Chéret, par exemple, fanfarait bien gaiement sur la muraille en déployant des scènes du Paris moderne si éclatantes de lumière et de grâce féminine. Les pièces cpi'il intitulait les Danses et les Ris, la Joie, le Bal, la Folie, le Plaisir, Courte et Bonne, Graine d'Horizontale, apparaissaient avec un brio, une diablerie de verve et un maestria d'exécution qui eût bien surpris les vieux maîtres.

A ses côtés, Willette, qui venait de frontispicer le Catalogue d'une lithographie prestigieuse, montrait dans sa belle affiche de l'Enfant prodigue et dans ses illustrations du journal le Pierrot des qualités de lithographe incomparable, sachant faire vibrer la pierre jusqu'à l'attendrir par des notes émues, vaporeuses, veloutées, d'une harmonie délicieuse, d'un fondu charmant. Lunois, dont les œuvres figuraient au rezde-chaussée, attirait vivement l'attention des connaisseurs qui se pâmaient d'admiration à juste titre devant sa Hollandaise de Volendarn, la Fileuse arabe ou la belle Tulipe. Jamais peutêtre, avant ce jeune artiste, on n'avait porté sur pierre avec autant d'art les lavis délicats et transparents, jamais on n'avait plus heureusement noyé les porosités de la litho, ni condensé des lumières plus sereines, des atmosphères plus humides, des ciels mieux dégradés. Dessinateur précis, consciencieux, serré, amoureux de la nature et épris de style nouveau, Lunois a, dans ses vues de Paris ou du Zuyderzée, montré les ressources infinies et les surprises dont l'art lithographique est encore détenteur ; il a prouvé que, — aussi bien

que le cuivre et le bois, — la pierre pouvait rendre avec puissance ou légèreté les valeurs les plus intenses ou les aquatintes les plus subtiles .

Bracquemond, Fantin-Latour, Wbistler, Dillon, Robida, Degas, Gilbert, Jacotl et quelques autres représentaient encore noblement la lithographie contemporaine, qui est restée un art éminemment français, bien qu'il se soit définitivement établi chez nous 1res tard, plus de vingt ans après la découverte de Senefelder.

Henri Beraldi, en lèle du catalogue de I exposition de l'an dernier, a placé une notice claire et succincte où il résume, selon son habitude, avec un esprit net et judicieux et une science très précise, l'histoire des principales étapes de la lithographie en France depuis qu3 Vernet, Girodel et Gros l'adoptèrent, vers [8i5, jusqu'au* œuvres maîtresses de Rafle t, Mouilleron, Nanteuil el Français.

« Porter le chiffre des œuvres exposées à mille pièces, écrivait-il, insister sur les œuvres des maîtres el 1rs montrer par des épreuves exceptionnelles, alin qu'on puisse juger de la diversité des manières, de la souplesse et de la richesse du procédé, telle esl la donnée de l'exposition de la lithographie. Les amoureux de « la belle épreuve » auront ici une occasion unique de réjouir leur œil, par la contemplation d'épreuves fleur de pierre, quelquefois même tirées a\ec remarques marginales; ils ne reverront pas souvent de- Delacroix ou des Decamps comme ceux qui appartiennent à M. Beurdele^ . des Raffet, des Géricault comme ceux de M. Uexis Rouart. »

Le plan suivi pour celle exposition était celui d'une chro nologie approximative, sinon absolument exacte dans le détail, du moins donnant dans l'ensemble la physionomie <■[ le mouvement vrais île l'art lithographique. On plaçait, en effet, distinctement sous les yeux du public les quatre grandes

périodes ou, pour mieux dire, les quatre âges de la lithographie française :

i" Les débuts du procédé : la lithographie de la Restauration, celle des "\ ernet, de Bonninglon, de Géricault.

2" La lithographie de 1800, des romantiques et des coloristes : Delacroix, Gigoux, Eugène Isabe\ .

3° La lithographie de 18/10 à 1 855, avec l'épanouissement des œuvres de Daumier ; Gavarni, Raffet, avec les noms de Mouilleron, de Leroux, de Diaz, d'Ilervier, de Rops, etc.

V Enfin la lithographie des trente-cinq dernières années, qui, de 18G0 à 1880, paraît très compromise et qui ne se relève guère qu'à partir de i884 environ, — tout au moins comme œuvre originale, car le mode de reproduction lithographique et commerciale n'a guère cessé de prospérer depuis une cinquantaine d'années. Mais cela ne nous intéresse point.

Cette exposition de la lithographie aura donc servi à montrer la vitalité de cet art curieux, mais on ne saurait dire qu'elle ait contribué à sa renaissance. Le mouvement est antérieur ; il commence peu après 1880 et se précise en i88/i. lors de la fondation de la Société des artistes lithographes français, sur l'initiative de M. Paul Maurou, — laquelle société, du reste, fut l'instigatrice de l'exposition rétrospective dont je viens de parler et qu'elle dut abandonner en d'autres mains — il y a là une question encore saignante, paraît-il, et sur laquelle je veux passer.

Parmi les premiers adhérents de cette société, dont Alfred Lemercier fut le président initial, je remarque MM. Bellenger, Bachelier, Benoît, Lewis-Brown, Ghartran, Chauvel, Chéret, Ciceri, Jules David, Deroy, Fraipont, Français, Gigoux, Guillon, Gilbert, Jacott, Laurent, Maurou, Odillon,-Redon, Lunois, Sirouy, Tessier, Thornley, etc. Le programme pralique et ingénieux de ces artistes peut se résumer de la façon

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