‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 47 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

Le temps est passé où il était convenu que la littérature

américaine n'était qu'un pâle reflet de la littérature anglaise. A force de lumière franche et spontanée, les écrivains des Etats-Unis ont forcé tous les veux à ne plus les prendre pour un clair de lune. Un pays qui produit des Edgar Poë, des Longfellow, des Walt Whitman, des Emerson, des Tlioreau, des Nathaniel Hawthorne, pour ne parler que des morts, peut avoir planté ses vignes avec des ceps venus d'ailleurs ; mais son vin n'en a pas moins de chaleur et de bouquet.

La vie littéraire, non plus que la vie scientifique, n'est pas centralisée aux États-Unis comme elle l'a été jusqu'à présent en France et dans les vieux pays d'Europe. San-Francisco, Pittsburg, Milwaukee, Philadelphie, Chicago, telle bourgade ignorée du Wisconsin ou de l'Ohio, ont des revues, de grands journaux, publient des livres qui vont partout, comptent parmi leurs habitant s des auteurs et des artistes que la gloire vient chercher chez eux.

C'est un organisme plus ganglionnaire que cérébral ; mais il ne s'ensuit pas que certains ganglions ou centres nerveux ne soient considérablement plus gros et plus importants que les autres. Il y a tendance à l'hypertrophie de deux ou trois de ces centres au détriment des autres. Il arrive même que l'un d'eux prédomine décidément. Hier c'était Boston ; aujourd'hui c'est New-York.

Boston n'en conserve pas moins de quoi s'enorgueillir et, partant, se consoler : la belle revue qui s'appelle Y Atlantic Monthly, les deux grands journaux littéraires, uniques dans leur genre, YArena et le Youth Companion, le Boston Herald, YIndependent, une des maisons d'édition les plus importantes et les mieux conduites du monde entier : Houghton, Mifllin et C'e, qui, du reste, a jugé nécessaire d'avoir une succursale à New- York, et une autre, celle des Roberts frères, que la variété de ses productions ajustement rendue célèbre. Boston a aussi des clubs littéraires et artistiques, comme St. Botolph, Papyrus, Saturday Afternoon et Tavern.

Tout cela ne saurait suffire pour rivaliser avecNew-lork, qui est le grand marché des livres et qui devient de plus en plus la

grande oflicinc de production littéraire. C'est à New-York que se publient le Geniury, le Harper's Magazine, le Scribner's, le Cosmopolitan, sans parler des hebdomadaires et des quotidiens dont la réputation est universelle, et la puissance d'information cl de publicité incomparable. Les grands éditeurs se comptent à la douzaine : Scribner, Harper, Appleton, Putnam, Dodd, Mcad et Cie, Henry Holl. Bonnor, Street et Smith, P. F. Collier, la Love II Publishing Company, la Ceniury Company. One de maisons considérables on pourrait citer, en \ ajoutant, comme il convient, celles (ine des éditeurs anglais, comme Macmillan, Longrmans, Cassell, y ont Fondées sons leurs noms! Les clubs littéraires ysont plus nombreux que partout ailleurs : on trouvera naturel que nous menions en tète d'une lisle nécessairement 1res écourtée le Grolier Club, si cher aux bibliophiles, et que nos lecteurs connaissent bien. Nommons ensuite et d'une baleine le Ceniury Club, VAuthors Club, V Udine, le Fellowcrafl, spécialement composé de journalistes, le Vineteenth Century,o\\ les opinions les plus opposées sont publiquement et conlradicloirement soulenucs par leurs partisans les plus en vue el les plus éloquents, 17 niversity, le Thursday Evening, où se donnent rendez-vous chaque jeudi soir les mondains et les lettrés, le Sorosis et le Woman's Press Club, qui sont les deux provinces de l'empire du Bas-Bleu. La plupart de ces clubs ont des bibliothèques, quelques-unes très riches et plus ou moins accessibles au public. Les libraries sont, du reste, multipliées à l'infini et répondent, par leur dispersion, la variété de leurs caractères spéciaux el la diversité de leur organisation, aux besoins de toutes les classes de lecteurs. 11 suffit de rappeler les noms des deux plus importantes : Astor Library, et la Mercantile Library, dont le catalogue est admirablement dressé. Rien d'étonnant que les auteurs, qui ont besoin de la concurrence des éditeurs, des revues et des journaux pour placer avantageusement leurs œuvres, et qui trouvent dans l'accès des bibliothèques ctdans les relations des clubs littéraires des aliments à la pensée et de puissants stimulants de production, accourent à New- York, comme, en Angleterre, ils accourent à Londres, et, en France, à Paris.

Passons donc en revue, à la snile de M. Douglas Sladen, le personnel écrivant qui vit présentement dans la grande ville américaine on qui gravite autour.

Cet homme de taille movenne, au teint brûlé du soleil, à la grande barbe bien soignée, au front découvert, à l'œil vif et pénétrant, c'est John Burroughs, le charmant poète des idvlles

rustiques, qui met aujourd'hui sa poésie en action. Il s'est fait arboriculteur sur les bords du Hudson, à quatre heures de New- York, en un site favorisé où le raisin mûrit plus tôt que dans tout le pays environnant. Souffrant d'une dyspepsie , contractée lorsqu'il était employé dans les bureaux du gouvernement, à Washington, et qu'il utilisait ses loisirs de fonctionnaire à composer ses gracieuses peintures de la vie à la campagne , son médecin lui ordonna l'exercice au grand air et le travail manuel. Il a recouvré la santé, et il fait des récoltes merveilleuses qui lui assurent, en dehors de ce que peut lui rapporter sa poésie, un fort joli revenu.

Du même âge que John Burroughs est William Dean iknvells, né en 1837, et qui fut d'abord imprimeur dans l'Ohio. D'imprimeur à journaliste, le pas se franchit aisément, et en Amérique, plus encore que chez nous, le journalisme est le grand chemin aux: emplois publics. Howclls fut consul des Etats-Unis à Venise, puis il revint pour remplir les fonctions de directeur adjoint de

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