‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 5 sur 66 · ESI · texte numérisé non relu

ESI

un

njiÈjT^

' m Et

vingt-deux années à peine, mettre sous les yeux des victimes et de leurs fils le tableau synthétisé des désastres et des hontes où la France agonisa, c'est une tâche qui doit sembler bien dure à l'historien, — mais combien plus au romoncier! La simple narration des faits, appuyée de témoignages et de documents, froide comme un procès-verbal, ou brûlante de toutes les flammes de l'indignation et des revanches espérées, est assurément moins pénible que l'échafaudage, ingénieusement et artistement élevé, d'une œuvre de fiction, où des caractères, personnifiant chacun une passion, une vertu, un vice, avec les ondoiements et les diversités de la nature humaine, évoluent suivant l'imagination de l'auteur, dans un cadre historique dont les lignes, pour être inflexibles, n'en sont pas moins capables d'un relief exagéré et d'un grossissement excessif. Revivre ces jours néfastes, non pas seulement dans l'impersonnalité de l'histoire, ni dans l'évocation de souvenirs et d'épreuves personnelles, mais dans une multiplicité d'acteurs fictifs dont chacun reflète, sous une certaine lumière et un certain angle, une image particulière du malheur commun, cela est bien fait pour centupler, dans l'esprit du romancier, l'intensité des regrets et de l'horreur.

Il v a, en outre, à tisser une trame de fantaisie avec tous ces détails de larmes et de sang, quand ce sang et ces larmes ont coulé de nos veines et de nos yeux, des veines et des yeux des hommes de notre génération et de notre race, je ne sais quel froissement de pudeur qui doit faire hésiter longtemps la main de l'ouvrier. M. Zola, que n'attirent point les besognes gaies, s'est donné tout entier à cette tâche lugubre et désolante, Il l'a fait avec une sincérité farouche, sans rien atténuer de nos fautes et de nos maux, sans rien diminuer du mérite du vainqueur. Le résultat — je le dis avec d'autant plus de netteté que j'avais craint davantage le contraire — est, après tout, hautement patriotique. De quelque doigt délicat qu'on touche une plaie, on ne peut guère ne pas faire souffrir, il est vrai ; et je ne dirai point que les événements décrits et les personnages mis enjeu par M. Zola ne soient maintes fois douloureux, navrants pour nous. Mais, en somme, si nous avons le rôle affligeant, nos vainqueurs n'ont point le

rôle noble, et le spectacle de nos faiblesses, de nos manquements, de nos erreurs et de nos fautes, tel que la Débâcle nous le montre, est insuffisant à ébranler en nous la croyance qu'il vaut mieux être Français que Teuton.

L'étranger n'en jugera pas de même, peut-être, et c'est là qu'un scrupule se dresse légitimement. Ce ne sont point les figures héroïques, — elles ne manquent pourtant pas dans le livre : le colonel Vincuil, le major Bouroche, la vieille Mmo Dclaherche, Henriette, Weiss, Jean Macquart, d'autres encore, — ce n'est pas le côté brave et gai, l'élan, l'endurance, la générosité, l'âme vibrante à tout sentiment humain des hommes et des femmes de France, que l'Allemand et, avec lui, tant d'autres étrangers, ses satellites et ses flatteurs, voudront voir dans le livre de Zola. On y trouve aussi ce qu'il ne pouvait s'empêcher d'y mettre : l'ignorance, la lassitude, l'affaissement d'un désespoir sans recours, l'égoïsme étroit et âpre, l'imprévoyance, la soif de jouissances en bas comme en liant, l'esprit de révolte, le sentiment, vaguement épars chez tous, réfléchi cliez quelques-uns, de la nécessité d'une destruction totale, pour laisser le terrain libre à ce qui devrait être, sans qu'on sache si jamais ce qui devrait être sera. Ils affecteront de n'y pas rencontrer autre chose, et ils s'écrieront : — Voyez! voilà la France jugée par un Français. — Mauvaise foi, aveuglement volontaire devant l'évidence, interprétations mensongères dictées par l'intérêt et la haine, nul mieux que moi ne les reconnaît et ne les estime à leur prix. Mais ce qui est méprisable ne cesse pas, par cela même, d'être dangereux. Que de verges n'avons-nous pas déjà coupées, dont chaque jour on nous fustige ! Aussi la question se pose de savoir si l'auteur n'eût pas mieux fait, dans l'exécution de son plan grandiose, de laisser un coin inachevé, de tenir clos ce côté de l'édifice, et, pour tout ornement sur le pan de mur muet, de le voiler d'un crêpe?

Je ne serais pas étonne que cette considération se fût plus d'une fois présentée à l'esprit de l'auteur, pendant qu'il écrivait la Débâcle. Il n'y a pas cédé, parce qu'il y a en lui une obstination de logique à ne dévier devant rien, et aussi, sans doute, parce que la conception et la gestation d'une œuvre aboutissent fatale-

nient à la production, qui est la délivrance. Mais il n'a nulle part perdu de vue la hauteur et la gravité du sujet, et il nous a donné un livre relativement sobre, aussi sobre du moins qu'on pouvait L'attendre de ce romantique inconscient et exaspéré, d'une tristesse fière, où l'amour apparaît à peine en épisodes généreux et touchants, où l'intérêt se concentre autour de deux soldats représentant les deux pôles nerveux de la France : le Parisien et le paysan, et traversant les champs de bataille et les camps, les dangers, les fatigues, les misères, les douleurs, les désespérances et les rages, comme un Msus et un Euryale puissamment modernisés. Pas d'autres péripéties que les affres et les soubresauts de la patrie pantelante ; tout le reste n'est qu'accessoires et incidents. D'ailleurs, partout une sérénité un peu hautaine, — indulgente et pitovable à l'empereur malade, impuissant, résigné, — sympathique aux petits, aux souffrants, — miséricordieuse aux faiblesses de la chair et de l'esprit, — dure seulement, et encore sans colère, aux traîtres, aux voleurs, aux lâches qui font de la misère des autres un facteur de profits dans leurs vils calculs.

Comme partout, dans son œuvre énorme, la préoccupation d'art est ici visible à chaque page. Plus contenu qu'ailleurs, M. Zola n'a renoncé à aucun de ses procédés et n'a point trouvé de moyens nouveaux pour atteindre à l'effet. Il y a mis plus de discrétion et de prudence, sans faire grâce d'un développement ni d'une répétition. Son allure est celle de l'épopée, avec ses retours d'images, ses « épithètes de nature », comme disait le professeur qui nous initia à la valeur et à la beauté des 7ro'£a; ëj/.ûî et des Xcum*mvo«. Avec une habileté qui n'a que le défaut de trop paraître, des couplets reviennent à travers le récit, et l'on reste étonné de la mémoire qu'il faut à l'artiste pour, à des intervalles de cinquante ou soixante pages, reproduire textuellement les termes qui lui ont déjà servi à caractériser les hommes ouïes choses dont il se trouve devoir parler à nouveau. Et cette mémoire prodigieuse, qu'il n'est pas, après tout, bien difficile de s'expliquer, s'exerce à autre chose qu'à des reprises de leit-motiv. Elle sert à l'auteur à éviter des comparaisons qui pourraient être fâcheuses : il se rappelle la charge de Waterloo, et il glisse sur Reischoffen;

il a présents les hauts faits de Thénardier sur le champ de bataille, et c'est à peine s'il indique en une ligne que l'année allemande traînait à sa suite des maraudeurs et des violateurs de cadavres; il a admiré l'énergique brièveté, à la fois pittoresque et nue, de Stendhal, et il se répand en détails multipliés, présentés sous toutes les faces, prenant une route différente pour atteindre, en somme, le même but que celui avec lequel il craint — ou dédaigne — d'entrer en parallèle.

Sa puissance de description, d'ailleurs, n'en redoute aucun. Les mots arrivent, abondants, colorés, forts, plastiques, pour exprimer les formes, les teintes, les sons, les odeurs. Ils ne sont ni moins riches, ni moins frappants et é\ orateurs, pour exprimer les sensations et les manifestations extérieures des sentiments cpii affectent et meuvent L'homme. Seulement, certains grossissements se font dans l'œil de M. Zola, qui se reproduisent en son œuvre avec l'obstination d'une sorte de hantise, aux étreintes de laquelle lui se complaît, cl le lecteur voudrait bien échapper. La faim, la fatigue, voilà, dans la Débâcle, les deux thèmes qui donnent des variations innombrables, et qui fournissent à l'auteur l'occasion, dont il use à outrance, de montrer tous les degrés de débridement de la bète humaine, selon que la martingale du sens moral lui serre plus ou moins la mâchoire, pendant que l'épuisement lui casse les jambes et que le besoin de manger lui point les flancs. On se rappelle, dans l'Assommoir, cette noce de blanchisseuses qui, par la porte ouverte, se répand au dehors et se communique à la rue entière, si bien que, pour un ivrogne qui se marie, tout un quartier est saoul. Eli bien, le même phénomène se reproduit ici constamment, en des proportions plus grandes, pour des faits d'horreur, de misère et de sang. Ce sont assurément, pour ne donner qu'un exemple, des pages superbes, chaudes, rutilantes, que celles où Zola décrit les incendies de Paris à la fin de la Commune ; mais une douzaine d'édifices publics et une trentaine de maisons particulières ne sont point Paris ; et dans ces pages, plus rouges et éclatantes que les incendies mêmes, c'est tout Paris qui flambe, avec des ruissellements de pétrole et des reflets de flammes qui changent la Seine en Phlégéthon.

La recherche — dirai-je la coquetterie ? — de l'exactitude technique est un autre trait accusé de la physionomie littéraire de M. Zola. Cette fois encore, il s'est, avec la plus admirable conscience, entouré de documents, de dictionnaires et de manuels spéciaux ; il a « potassé » son affaire et la connaît « dans les coins » ; mais, comme des grappes dans la cuve, cette érudition, nouvellement récoltée, fermente, bouillonne et jette son écume pardessus bord. La première fois qu'il rencontre une batterie attelée, il dit les pièces qui passent, « sonores, à des intervalles égaux , strictement observés, accompagnées chacune de son caisson, de ses chevaux et de ses hommes » ; il énumère le porteur, le sous-verge, les six servants, les haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange. Cela ne laisse pas que d'être intéressant. Mais si, trente pages plus loin, il en rencontre une autre, ou la même, il se remet à dire les pièces qui passent, « sonores, à des intervalles égaux », etc., et n'oublie ni les haut-le-pied, ni le sous-verge, — ce qui lui donne l'air d'un écolier trop fier de bien savoir sa leçon, et rappelle fâcheusement certaines charges d'atelier qu'on appelle des scies. La moitié du volume — qui est fort gros — est pris par des descriptions de blessures, d'opérations chirurgicales et de souffrances physiques : les contorsions diverses de l'agonie, les grimaces de la mort, les plaintes et les cris, les amputations, les résections, les sondages, les pansements, le drainage des plaies, les couleurs et les odeurs du pus et de la pourriture, les membres et les corps entiers empilés dans les charniers, les eaux empoisonnées par la putréfaction des cadavres, la terre gonflée de pustules qui sont des monticules où pourrissent des morts et d'où la peste souffle sur les vivants, le clapotis des pieds des chevaux dans les mares de sang, l'écrasement des cervelles en bouillie, toutes les variétés de blessures, tous les aspects du carnage, toutes les mutilations et toutes les douleurs des champs de bataille et de l'ambulance sont étalés au milieu d'un luxe inouï de détails précis, laborieusement encadrés dans la phrase littéraire. Et il ne suffit pas à l'écrivain d'avoir, avec tout le relief, toute la couleur et toute l'exactitude scientifique dont il est capable, montré ces horreurs une fois : leur constante

récurrence ne le lasse pas; partout, d'un bout à l'autre du livre, il revient à la tâche avec un entêtement farouche, refouillant les plaies déjà ouvertes, remuant les sanies, liant les artères d'où le sang gicle, frisant grincer les scies sur les os, épongeant les tables d'opération comme un boucher son étal, nettoyant de vieilles blessures où les vers grouillent, ouvrant des abcès, subodorant des pus.

Le résultat de cet effort énorme et prolongé dans la représentation tragiepic des pires détresses humaines, c'est l'impuissance à communiquer l'émotion. Malgré la foi de l'auteur en la pérennité de la vie jaillissant de la mort et toujours renouvelée, l'impression que produit la lecture de cette longue et navrante histoire est un sentiment de peine physique ; quelque chose pèse sur l'estomac; on est oppressé, parfois écœuré; on se sent entre des mains impitoyables et fortes qui vous étreignent, contre lesquelles on s'irrite, et dont on ne peut se défendre, tant est robuste et tyrannique le talent de l'auteur ; mais on n'est point réellement ému. Non, ni l'héroïsme rageur de W eiss à Bazeillcs, ni sa femme arrachée de ses bras par les Allemands qui le fusillent , ni la scène d'épouvante où l'espion est égorgé comme un porc par les francs-tireurs sous les yeux de la fdle qu'il a rendue mère, ni les abominations du Camp de la Misère, ni les ruisseaux de sang et les tas de chair coupée dans l'ambulance du major Bouroche, ni les incendies dont le flamboiement monte à la fin du livre comme en un décor grandiose, au cinquième acte d'un opéra, rien de tout cela ne fait passer le long des vertèbres ce frisson, ne gonfle les yeux de ces larmes lentes à couler, qui marquent que l'homme est remué dans ses entrailles et dans son cœur. 11 est pourtant des choses touchantes: l'amitié profonde des deux soldats, Jean et Maurice (pourquoi la poursuite acharnée de l'horrible a-t-elle poussé l'auteur à en gâter l'impression en faisant de l'un le meurtrier de l'autre?); la douleur muette des deux vieillards, M,u0 Delaherche et le colonel Yineuil, et, aux dernières pages, devant le lit de mort de Maurice, la rencontre de Jean et d'Henriette, qui ne comprennent bien qu'ils s'aiment qu'au moment où ils sentent le devoir de se séparer à jamais. Ce

dénouement serait changé, Maurice ne mourrait pas de la main de son frère d'armes et Henriette pourrait épouser Jean, que l'effet serait aussi vif et l'esprit du lecteur plus satisfait. Mais, encore une fois, ce ne sont là que les broderies de la trame. C'est par la terreur que M. Zola a voulu, dans la Débâcle, exciter l'émotion ; et, pour avoir trop tendu l'arc, il a manqué le but.

Le mauvais exemple est contagieux ; mon but était de dispenser équitablement mon attention à ebacun des livres du mois qui la méritent ; mais je l'ai, moi aussi, manqué en parlant trop longuement du volume de M. Zola. Je n'ai plus de place que pour un enregistrement bàtif, et je voudrais bien, quoique au fond ce soit de ma faute, que lecteurs et auteurs ne s'en prissent qu'à lui. C'est, en somme, une punition suffisante que d'être privé du plaisir d'analyser et d'apprécier des romans comme Réparation de M. Jean Carol (P. Ollendorff), à la fois si tragique, si touchant, si noblement humain; comme A Ventrée de la vie, de M. Ernest Daudet (E. Pion, Nourrit et Cic), œuvre fortement étudiée, vraie d'un bout à l'autre, mais d'une vérité un peu bourgeoise et terne où manque ce je ne sais quoi qui est la vie de l'art ; comme le Policier deM. Oscar Méténier (Bibliothèque-Charpentier) pour qui les dessous de Paris n'ont pas de secrets et qui sait enchevêtrer les événements et croiser les intrigues à la manière des romanciers populaires d'autrefois. D'autres, Sabine, roman intime et ému, par M. Louis Roguelin (P. Ollendorfl) ; l'Antipape (A. Savine), où M. Guy-Valvor raconte l'histoire attendrissante de l'humble apôtre d'un réalisme mystique, persécuté par les libres penseurs non moins que par les fidèles des églises établies; Place aux forts! (L. Sauvaitre), par M. Jean Duruy, qui mêle à la brutalité de l'éternelle bataille la poésie des détails et la préoccupation de l'idéal, valent assurément plus qu'une brève mention. J'en dirai autant de deux livres étranges où le spiritualisme s'affirmejusqu'à l'hypnose : l'un, par M. J. -Camille Chaigneau, dans lequel Montmartre (Comptoir d'édition) est à la fois une montagne de Paris, un personnage et un symbole, le symbole de « l'androgyne futur, ou — pour parler plus clairement — du Couple-Citoyen de l'Avenir »; l'autre,

l'Invisible, par M. J. de Tallcnay, qui nous vient de Bruxelles (Paul Lacomblez), et qui nous apporte, avec un frontispice bizarre et troublant de Georges Morren, des « sensations de l'au delà. »

Sous le titre Cœurs vivants, M. Henry de Chenncvières publie chez Pion de jolies nouvelles, très variées de ton, conçues par un artiste et exécutées par un écrivain. La littérature alsacienne, si copieuse depuis que l'Alsace est au régime de la germanisation forcée, s'enrichit des Souvenirs du Sundgau, récils de la haute Alsace, par Mmo 0. Gevin-Cassal (Lecène, Qudin el Gie). M. A. de L'Estoillc, imprégné de l'esprit des littératures Scandinaves, nous donne, en un volume imprimé par Jouaust, trois Contes du Nord (Sauvaitre): Attila, conte danois; Argentine, conte norvégien; Lemini Kainen, conte irlandais.

Deux beaux volumes pour les enfants. Les Étapes du cirque Zoulof, par M. Frédéric Dillavc. avec illustrations de Charles Clérice, conduisent le lecteur à travers la Russie jusque dans l'Asie centrale, et s'ajoutent à cette bibliothèque du Journal des Voyages, que poursuit avec zèle et succès la Librairie illustrée. Le Sanglier des Gaules, illustré par Montader (Charavay, Mantaux, Martin, in-8°), nous reporte aux jours où la jeunesse celtique se répandait par le monde et où son brenn s'emparait de Rome. L'auteur, M. Léonce Bonnemère, à la fois connu comme archéologue enthousiaste et comme poète lyrique applaudi, était, plus que tout autre, à même de faire sur ce sujet un livre à la fois exact et attrayant, et il n'y a pas manqué.

Sous forme de roman, un écrivain allemand d'origine anglaise, M. John-Henry Mackay, a fait une longue étude, un peu confuse dans l'abondance et la variété de son information, sur les Anarchistes. Ce livre a été traduit par M. Louis de Hessem et publié chez Tresse et Stock. Il est surtout intéressant pour les détails qu'on y trouve sur les quartiers pauvres et sur les gueux de Londres. Le sous-titre, « Mœurs du jour », est tout ce qu'il y a de moins exact. Je groupe avec ce livre un travail anonyme, fort remarquable, publié par la librairie Champion sous ce titre : Y Anarchie française : il serait plus remarquable encore s'il avait autre chose à présenter au pays, pour faire cesser l'état anarn. 5

chique, qu'un vague plaidoyer en faveur du sentiment de la famille et L'éloge de M. de Broglie, homme d'Etat. Un autre genre d'anarchie, c'est l'Anarchie littéraire, que M. Anatole Baju expose en une petite" brochure, chez Léon Vanier, Les décadents, les symbolistes, les romans, les instrumentistes, les magiques; les magnifiques, etc., y ont chacun leur notice, et c'est très instinctif et édifiant.

Un bon poète lyrique — comme il aimait à s'entendre appeler, — Théodore de Banville, nous donne, après son dernier souffle, hélas! ses « dernières poésies » en un volume intitulé Dans la fournaise (Bibliothèque Charpentier). C'est toujours cet exquis mélange d'ironie et de tendresse émue, de modernisme suraigu et de délicatesse at tique, dans une forme d'une audace, d'une souplesse et d'une pureté souveraines. N'y eût-il de lui que ce volume posthume, sa mémoire de poète ne périrait pas.

Conteur égrillard et poète riche de sentiments et de couleurs, M. Armand Svlvestre a recueilli un nouveau volume de poésies qu'il intitule l'Or des Couchants (Bibliothèque Charpentier). Que dire de M. Armand Sylvestre et de son talent qui n'ait été dit maintes fois ? Ce volume montre son talent sonore et pénétrant sous ses côtés les meilleurs, c'est-à-dire qu'il est très bon. C'est aussi un bel et bon recueil que M. Stéphen Liégeard publie chez Hachette sous le titre : Rêves et Combats. Lauréat et membre de plusieurs académies et sociétés littéraires, M. Stéphen Liégeard a réuni ici les principaux de ses poèmes couronnés aux Jeux floraux, par l'Académie de Dijon et ailleurs. On les relira avec grand plaisir : sentiments élevés, images pittoresques, langue correcte et forte, voilà des qualités qui se font rares, et qu'on trouvera toutes ensemble ici. Ceux qui lisent des vers me sauront gré de leur recommander encore Beauté, de M. Eugène Hollande (Perrin et C'e), où ils rencontreront presque à toutes les jDages ce qu'il chante avec amour et dévotion. M. J. Guy-Bopartz, musicien et poète, fait preuve à nouveau, dans un mince volume intitulé les Muanees (A. Lemerre), d'un talent un peu mièvre et affété, qui, pour n'être pas sans charmes, ne rappelle guère la

dure race bretonne dont l'auteur s'honore de descendre. Moins d'idées et plus de prétentions encore, avec les contorsions des mots, de la phrase et du rythme par lesquelles certains « jeunes » prétendent faire œuvre de régénérateurs, tel est le signalement succinct de la plaquette appelée par M. Michel Féline. l'Adolescent confidentiel, et publiée l'autre jour à la Librairie de l'art indépendant. Entre nous, il n'y a pas d'art véritable qui ne soit indépendant ; mais combien \ a-t-il de soi-disants artistes absolument indépendants de l'art!

A ces orgueilleuses tentatives de dérèglement poétique, lesquelles, à en juger par l'infécondité extrême de ceux qui s'y livrent, doivent constituer un plaisir bien fatigant, je préfère mille fois de bonnes chansons paysannes en quelqu'un de nos vieux patois, comme les Trelans et Rigourdaines, en dialecte bas-poitevin, que M. Jules Guérin vieil I de faire éditer à la librairie Firmin-Didot. En outre de la saveur du cru, ces chansons, ces fables cl ces dialogues donnent asile à une foule de mots ou de formes qui, pour la plupart, se rattachent à l'histoire de notre vieille langue. Un lexique et des éléments de grammaire patoise ajoutent encore à l'agrément el à l'utilité de celte jolie plaquette.

C'est dans la section poésie qu'est la place naturelle du volume in-4° où le comte Henri de La Porte a recueilli les Fanfares des équipages français (Pairault et Gie; prix : i5 fr. ). Ce n'est pas que la poésie en soit d'ordinaire bien élevée ni même très correcte; mais les paroles ne sont ici qu'un prétexte à musique de chasse; souvent même on se passe de prétexte et la fanfare ne s'en noie pas moins. Le volume contient environ cent cinquante airs pour cor de chasse, tous célèbres dans les annales de la vénerie, ou adoptés comme signes distinctifs par les premiers veneurs de France, Cinq cents gravures ou vignettes tirées dans le texte les illustrent avec goût et à-propos. La plupart sont fort bien venues et agréablement mariées à la musique ou aux vers. Ce volume, intéressant pour beaucoup de bibliophiles qui sont en même temps des hommes de sport, est la réimpression du même ouvrage, tiré naguère à très petit nombre, sur papier de luxe, pat MM. Pairault frères, dont les publications sportives sont bien

connues des amateurs. Un exemplaire complet de cette première

édition vaut, sur Japon, quatre cents francs.

En histoire, la librairie Pion nous donne le troisième volume de l'Allemagne et la Réforme, par Jean Janssen, traduction d'E. Paris. Ce gros in-octavo contient l'histoire de l'Allemagne depuis la fin de la révolution sociale jusqu'à la paix d'Augsbourg (i5a5-i555), avec une notice sur l'auteur, mort récemment. On connaît la valeur de l'œuvre du prélat catholique de Francfort. Il faut souhaiter que la publication du reste de l'ouvrage, dont M. Louis Pastor doit parachever le septième et dernier volume, ne soit pas retardée plus que de raison.

La même maison ajoute à la « Bibliothèque elzévirienne » le tome XI des œuvres de Brantôme, ou la seconde partie du Recueil des Dames, où il est fort parlé de « choses gaves » .

M. Gaston Boissier enrichit d'un excellent Saint-Simon la collection des « grands écrivains français » (Hachette et O), et M. Julien Tiersot fait revivre, dans son œuvre et sa vie, Bouget de Lisle (Ch. Delagrave). Dans le livre comme dans la réalité historique, il est le poète de la Marseillaise. Quoi qu'il ait fait, dit ou écrit en debors, il ne vaut que par ce « chant de guerre » devenu l'hymne national. M. Tiersot l'a compris et le fait comprendre : c'est être fidèle à la vérité, tout en s'assurant le succès.

L'accueil, si mérité, fait aux souvenirs de Marbot a stimulé la publication des mémoires de l'époque du premier Empire, encore restés inédits. Un crime récent donne un intérêt de plus aux Mémoires militaires du général baron Dellard, que publie la Librairie illustrée (in-8°; 7 fr. 5o).

Stendhal, à qui d'aimables fanatiques, MM. Cheramy et Striyenski en tète, viennent d'inaugurer un petit monument, modeste et cordial, au cimetière Montparnasse, continue à défrayer les éditeurs. Sous le titre : Lettres intimes, la librairie Calmann Lévy publie sa correspondance avec sa sœur Pauline. Il v parait moins mal qu'en certaines autres de ses œuvres posthumes, et on fera bien de lire ces lettres avant d'arrêter son jugement définitif sur cet homme paradoxal.

Voulez-vous voyager? Un « Béotien », qui signe Luc Gersal, va vous conduire dans l'Athènes de la Sprêe (A. Savine), à moins que l'excursion faite naguère au Pays des milliards, avec Victor ïissot, ne vous semble suffisante. Berlin n'est pourtant plus, sous Guillaume II, ce qu'il était sous Guillaume I"r, Frédéric et Bismarck, et le livre de M. (icrsal ne fait pas double emploi. Mais enfin, on peut ne pas se soucier de visiter Berlin, et j'avoue que j'aimerais mieux suivre M. Lucien Trotignon, dans son voyage De Jérusalem à Constanlinople (A. Savine).

Etait-il bien nécessaire de faire un volume des articles politiques publiés par Edmond About de 1872 à 188G, et est-il bien exact d'intituler cette collection : le Dix-neuvième siècle (P. OllendorlT)? Pour mon compte, j'en doute fort. Cela n'empècbc pas les articles d'About d'être — sauf exception — pétris de bon sens et saupoudrés d'esprit, et nous y gagnons une étude sur d Edmond About journaliste » qui n'est pas le plus mauvais morceau qu'ait écrit M. Josepb Bcinacb.

En ce temps de struggle for life, la Paix pour la Vie est une formule audacieuse et inattendue. MM. Emile Saint-Lannc et Henri Ner l'ont prise pour titre d'un livre où, en passant une revue rapide despbascs sociales de l'humanité, ils arrivent à prédire un avenir de bonheur paisible , fondé sur l'équilibre des intérêts (J. Blanc et C").

Pour accélérer la venue de cet heureux moment, nous ferons bien d'étudier les Pièges de la Bourse, par MM. H. Quinet et François Bournand (A. Savine). Les auteurs y dévoilent les trucs et manœuvres de toute sorte usités par « les banques interlopes et les journaux financiers véreux pour abuser de la confiance publique et s'approprier tout ou partie de la fortune d'autrui ». L'équilibre des intérêts n'a pas de plus grands ennemis que ces gens-là.

Le Livre de la famille, dédié « aux mères », et édité à Avignon, cbez MM. Seguin frères (en vente à Paris, cbez Auguste Pillet, 26, quai Voltaire; grand in-8°), est à lui seul une « Bibliothèque de ménage », puisqu'il contient les connaissances indispensables sur les personnes et les eboses, le savoir-vivre et le savoir-faire,

la morale, l'éducation, l'économie domestique, l'hygiène, les soins à donner aux enfants, etc. On se doute bien que je ne suis pas toujours d'accord avec l'auteur, surtout en ce qui touche les causes premières et finales; mais, quelles que soient les opinions philosophiques et religieuses, on ne peut contester que le livre ne soit dicté par les sentiments de la plus haute moralité, les inspirations du plus pur patriotisme, et l'amour de la famille le plus vif et le plus profond.

C'est aussi de province (Belley ; Louis Bailly fils) que nous vient ht Table au pays de Brillât-Savarin, par un avocat de Belley, M. Lucien Tendret. D'une exécution typographique tout à fait remarquable, ce joli volume, adressé spécialement « aux gourmands du Bugey », sera lu avec plaisir et profit par les gourmands de tous les pays, et même par ceux qui, sans être gourmands, se laissent prendre insensiblement aux anecdotes piquantes, aux recettes spirituellement formulées, aux parfums d'exquis ragoûts classiques et d'improvisations délicates, dont toutes les pages de cet aimable et charmant volume sont imprégnées.

En fait de critique, M. Jules Lemaitre ne nous laisse pas pas chômer. Voici la sixième série de ses Impressions de théâtre (Lecène, Oudin et Cie). L'Odéon lui a permis de réveiller ses souvenirs classiques avec Euripide, et de plonger aux sources romantiques avec Shakespeare ; la Comédie-Française lui fournit l'occasion d'un parallèle entre Térence et Molière ; il s'occupe d'Ibsen, du théâtre des Marionnettes et du théâtre du Chat-Noir. Mais ce qui pique le plus la curiosité, c'est le jugement qu'il porte sur lui-même à propos du Député Leveau et du Mariage blanc. Ce sont, d'ailleurs, choses trop récentes pour que tous ceux qui s'occupent du théâtre n'en aient encore le souvenir, que ce volume entretiendra ou rafraîchira agréablement.

M. Jules Honcey, lui, ne fait pas de la critique sceptique. C'est un croyant, à tout le moins un de ces cœurs en qui l'espoir ne meurt pas. De là le ton, et aussi le charme et la force, des études sur tant de sujets divers : — réveil de l'idée religieuse, le péché et l'ascétisme dans la littérature russe, Rabusson et Paul

Bourget, l'art pour l'art, les réfractaires, Sully-Prudhomme, la jeunesse contemporaine, la religion de l'avenir, etc., — qu'il a réunies sous ce litre suggestif : Souffles nouveaux (Fischbacher). C'est de la critique originale et personnelle, qui vient d'un penseur, et qui fait penser.

En terminant, je signale aux amis de l'art une belle plaquette éditée ebez Flammarion, avec 67 reproductions par la glyptograpbie Silvestre des principales œuvres du sculpteur Jean- Antoine Injalbert. L'auteur, M. Cbarlcs Ponsonailhe, y a mis évidemment de son amitié pour l'artiste; mais cette amitié n'égare point son admiration. Injalbert est un des plus puissants sculpteurs de ce temps-ci. 8011 talent, d'une souplesse étonnante. a la grâce cl la douceur des tendres, non moins que la force el la farouebe énergie des violents et des tourmentés. Nul mieux que lui ne sait exprimer la lutte et l'effort physique, la douleur morale, la passion, la pensée. Je n'ai pas le moindre mot à dire conlre Dalou el Rodin ; mais on ne parle que d'eux, el Injalbert les vaut. J'espère que cette étude, faite avec science et amour, de l'artiste et de son œuvre, contribuera à le placer dans l'opinion publique à la même place, très élevée, qu'il a conquise dans l'art.

B. — II. Gausseuon.

Page 1