‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 4 sur 66 · PARADOXES ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

PARADOXES ESTHÉTIQUES

sèche, du haut et bas-relief, avec des mots semés de tirets ou distribués en lignes inégales, sans rime ni raison. Ils érigent des symboles, évoquent les idéales mysticités, forcent les vocables à résonner comme un cuivre ou à pleurer comme une chanterelle, tout en les vidant de toute espèce de sens pour les rendre plus suggestifs. Tout ce cpii s'est fait, d'ailleurs, avant eux, tout ce qui se fait encore autour d'eux, ne dépasse pas la plante de leurs pieds : ils marchent dessus superbement. Mutuellement ils ne s'admirent qu'avec des réserves et se contestent fort. Mais chacun est à soi-même son propre centre, et il n'y a que les philistins et les gâteux qui ne gravitent pas autour. Comme ils crient cela très haut et sans relâche dans leur coin, quelques bonnes gens finissent toujours par les entendre, qui, désireux de n'être ni gâteux ni philistins, se mettent â graviter consciencieusement.

Ce n'est pas l'argent que ceux-là visent surtout; c'est la gloire, qu'ils confondent avec le bruit. Pleins de l'esprit pratique de notre fin de siècle, pour être sûrs d'en avoir, ils jouent euxmêmes des cymbales et, d'un bras vigoureux, frappent le gong.

Je ne sais, mais j'imagine que s'ils ne rencontraient, de-ci, de-là, des « intelligences ouvertes » pour faire semblant de les comprendre, des « amateurs délicats » pour se distinguer en s'cxtasianl devant eux, leurs bras se fatigueraient vile, et tout retomberait dans un silence harmonieux et rafraîchissant.

Au degré de civilisation où nous sommes parvenus, avec l'instruction démocratisée qui donne l'illusion de l'égalité intellectuelle, encourager le recrutement du personnel des lettres et des arts, c'est travailler â multiplier les médiocres, au milieu desquels le vrai talent court le plus grand risque de disparaître étouffé.

Décourager, au contraire, voilà le service â rendre. Montrer les voies encombrées, les avenues barricadées, l'entassement des livres non lus offerts à trente centimes les trois cents pages sans trouver d'acheteurs, les marchands de tableaux payant cinquante francs une toile qui coûte trois mois de travail, et vingt-cinq sous pièce des panneaux dont on barbouille une demi-douzaine avant le déjeuner, tous les débouchés se fermant peu à peu, la

dépréciation résultant du trop-plein, la nécessité de faire mal pour faire vite et à bon marché augmentant ainsi, dans un but de vente plus facile, la production déjà trop active, l'inutilité des efforts, et combien il est lamentable de perdre, à la poursuite chimérique du grand art, des énergies qui pourraient s'employer si profitablement ailleurs, — c'est faire œuvre de vraie charité individuelle et sociale.

C'est ici qu'il faut laisser faire la sélection naturelle, en se gardant d'intervenir. Dans la sphère de l'art, les forts seuls méritent de vivre. Lorsque les médiocres et les faibles se seront convaincus qu'ils ne trouveront à y satisfaire ni leurs besoins matériels ni leur vanité, rares seront ceux qui tenteront le chemin, ou qui, l'avant tenté, y persisteront. lien restera quelquesuns, sans doute; mais, au lieu d'être le nombre et de faire la loi, ils passeront inaperçus ; et s'ils périssent pour avoir mal mesuré leurs forces, ils pourront éveiller en nous la même pitié que les phalènes amants de la flamme jusqu'à s'y brûler; tandis qu'aujourd'hui leur multitude produit le même effet et inspire les mêmes craintes que ces vols d'insectes destructeurs, assez épais pour mettre un nuage entre nous et le soleil.

G. de Saint-Heraye.

COM PTE-UEN DU III ItLIOfi R.\ l'HIQUE DU MOIS

a publication en volume du dernier roman de Zola, la Débâcle, voilà l'événement littéraire du mois. On connaît le sujet choisi par l'historien des Rougon-Macquart :

l'effondrement de la France impériale, la défaite et l'humiliation de la patrie, le triomphe arrogant et implacable des étrangers, les convulsions d'un peuple qui, sous le talon du vainqueur, se déchire de ses propres mains.

Je ne sais si on trouverait ailleurs qu'en France un écrivain pour faire ainsi de sa plume un scalpel et procéder longuement et minutieusement à l'autopsie de son pays massacré. Après m. 4

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