DERNIÈRES CRITIQUES
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ombien de fois ne vous est-il pas arrivé de garder pour plus tard un travail auquel vous vous intéressiez plus particulièrement qu'à votre besogne courante, une lettre à un vieil ami longtemps négligé et à qui vous destiniez des dédommagements! Pour donner tous vos soins à l'œuvre chère, pour faire la lettre longue et tendre en y versant tout votre cœur, vous attendiez que vous fussiez de loisir. Et quand vous aviez attendu jusqu'à la limite extrême où le travail ne peut plus se remettre d'une heure, où différer d'écrire équivaudrait à ne pas répondre, vous avez dû tout bâcler à la hâte, improviser
ce que vous comptiez méditer mûrement, griffonner quatre lignes banales à celui que vous vous faisiez une joie de mettre au courant des intimités de votre vie, des secrets de votre pensée et de vos sentiments.
C'est un peu ce que j'éprouve en ce dernier mois de l'année, où VArt el ridée va accomplir la première période de son évolution, et, avant d'entamer la seconde, se donner, ni plus ni moins qu'un astre, le luxe d'une éclipse. Tout ce qu'on ne peut ni laisser en arrière, ni garder pour un avenir encore indéfini, doit trouver sa place dans ce numéro qui marque à la fin un arrêt el une attente. L'espace m'y est donc plus limité qu'à l'ordinaire, el j'ai toute une liquidation à opérer, non pas seulement des livres du mois, mais des volumes qui depuis plus d'un trimestre me sont venus d'outre Manche, d'outre-Rhin, voire d'outre-Atlantique, et qu'il m'eût été si agréable de présenter dans les formes à notre public français. Ma revue va forcément tourner, aujourd'hui plus que jamais, à rémunération et au catalogue. J'espère qu'auteurs et lecteurs me seront indulgents : la besogne esl ingrate, et l'on voit bien que je ne peux faire ni plus ni mieux.
La quatrième série de la Correspondance de Flaubert a paru à la Bibliothèque-Charpentier. Elle va de 1869a 1880. La période est intéressante politiquement et littérairement. On aime à retrouver dans les lettres de Flaubert l'écho des préoccupations du temps, ses appréciations 9ur la guerre, la ( iommune, les débats du gouvernement républicain, et surtout ses jugements sur la jeune littérature. Sa correspondance avec George Sand, Gautier, Zola. deGoncourt, (>. Charpentier, M" Adam, Gu) deMaupassant dont il guide les premiers pas. contient des documents curieux el importants. Pour le reste, c'est toujours le même homme que les autres volumes avaient impitoyablement mis à nu. Dans celui-ci comme dans les autres, les redites sont nombreuses, bien des lettres sont des billet s insignifiants, cl, tout en ne laissant rien perdre, on aurait pu choisir.
Il semble que les Souvenirs d'égotisme de Stendhal, suivis de lettres inédites, que vient de publier M. Casimir Stryienski chez
le même éditeur, doivent offrir un intérêt du même ordre. Et en effet les lettres valaient assurément la peine d'être recueillies, d'autant plus que Bevle y parait avoir un cœur dont il prend plaisir à nier l'existence dans la première partie du livre. Il est vrai qu'il ne faut pas être grand clerc pour s'apercevoir que sa simplicité, qu'il affirme et vante à toute occasion, ne va pas sans un gros grain de pose. M. Stryienski, qui a, je crois, vidé ici le fond de son sac slendhalien, a mis en tête de ce volume une étude spirituelle et documentée sur Stendhal et les salons de la Restauration ; elle met en appétit de lire promptement un travail plus considérable sur Henri Beyle, qu'il nous promet.
Parmi les récentes œuvres de fiction, voici le onzième volume de la fameuse éthopée de Joséphin Peladan : la Décadence latine. Celui-ci est appelé Typhonia (E. Dentu). La Stérilisation de Vanité lyrique par le collectif provincial y est démontrée sous les espèces de Siu et de Nannah. On y apprend aussi, en appendice, la Règle esthétique du second salua de la Rose >J< Croix.
Poursuivant la tache qu'il s'est donnée de « décrire la sensibilité des personnes de ce temps qui ont la vie intérieure la plus intense et la plus ornée ;>, M. Maurice Barrés nous présente l'Ennemi des lois, jeune réformateur fort ami de lui-même et qui dresse des plans de bonheur universel entre deux femmes, dont l'une satisfait ses sens et l'autre son cerveau. Il n'est pas aisé de démêler au juste en quoi le sourire de M. Barrés raille le sérieux de ses paroles. La tâche est engageante, mais il y faudrait plus de pages que je n'en ai pour parler ici de cinquante volumes.
Moins problématique est le rire de Gyp. Son ironie n'a point un masque de diplomate, et quand elle trousse un vice pour le fustiger, tout le monde peut voir ses verges frapper au bon endroit. Dans Monsieur le Duc (Calmann Lévy), Fred a grandi, il s'est marié, et il est resté, mari, ce qu'il était, jeune homme. Un baron Sinaï joue là un rôle charmant, et si nature!... Esprit clair, vaillant et gai, que la vue très nette des misères morales met en verve de satire, sans boursouflure d'indignation comme sans prostration de découragement, Gyp est peut-être le premier
moraliste de ce temps-ci. Elle a du moins sur tous les autres la supériorité de n'ennuyer jamais.
Sous une couverture irisée, bien qu'en deux tons seulement , blanc et gris, M. Gabriel Mourey public l'Embarquement pour ailleurs (II. Simonis Empis, in-16). Deux êtres voudraient s'aimer, se donnent parfois l'illusion de l'amour et retombent dans le vide d'eux-mêmes : pour en sortir et se donner une sensation nouvelle, ils vont se marier. Un plan lyrique, je veux dire fort décousu, cl un style hyperbolique enveloppent de fracas, de lueurs subites et d'obscurité persistante, cette très simple donnée; et, à vrai dire, on est tenté vingt l'ois, avant d'atteindre la fin du livre, de le planter là et de s'embarquer pour ailleurs.
C'est ce qu'a fait 1' [me errante, de M. Paul Brulat (Bibliothèque-Charpentier). Elle s'est échouée sur un lit d'hôtel, où son amant lui lire des coups de revolver qui la tuent, et s'en lire à lui-même, qui ne le tuent pas. J'avoue que j'aimerais mieux voir l'auteur employer son talent de metteur en scène et ses qualités d'écrivain à autre ebose qu'à la poétisai ion d'un draine dont le nom de Chambige évoquera le souvenir dans toutes les mémoires. Ces emprunts aux greffes des cours d'assises ne me semblent pas vraiment devoir être recommandés.
Un fils d'éditeur bruxellois, M. Ilenrv Kislemaeckers, publie chez E. Flammarion un « roman psychologique », intitulé ...Mon iima/tl ! Un jeune homme se l'ail aimer d'une fille à Paris, et d'une jeune fille à la campagne. La fille de Paris meurt d'être abandonnée, et la jeune lille noble n'a pas un meilleur sort à attendre, car l'amant est, grâce au scepticisme et au besoin d'analyse de l'esprit contemporain, incapable de croire à l'amour et impuissant à aimer. Les deux amantes se trouvent d'ailleurs être sœurs, la Parisienne étant la lille naturelle du baron donl l'autre est la fdlc légitime. Ce n'est pas le seul enchevêtrement invraisemblable et bizarre de ce récit, dont l'auteur a un réel talent d'écrivain, qui gagnerait à être débarrassé de belgianismes, comme le verbe bruisser et le parfail de luire, « je luisis », etaussi de locutions excentriques et vides de sens telles que celle-ci : m llièrc supporta une période d'ahurissement lourd qui émacia la
netlelé des événements. » On voit d'ici cette netteté, qui n'a plus que les os sur la peau !
Ajoutons Monte-Carlo, roman du jeu, par M. Ernest Ziegler (A. Savine), et un aimable récit de Mm" de Nanteuil, intitulé Viole lie Deschamps, dans « la Nouvelle Collection » (G. Charpentier et E. Fasquelle), et nous arriverons aux recueils de nouvelles, contes et chroniques. M. Guy deCharnacé met trois petits romans sous la même couverture et sous le même titre : Expiation, qui n'appartient qu'au premier des trois. Le second : Elle et nous, a été écrit comme contre-partie à Notre Gvur, de Guy de Mau passant. Je n'en dirai pas davantage. Les Contes d'après-midi de M. J. Ricard (Calmann Lévv), très variés de ton et de situations, sont d'invention le plus souvent très ingénieuse, tantôt attendrissante et tantôt gaie. Ce recueil est fait pour accroître encore, s'il est possible, la réputation d'excellent conteur que dix volumes déjà publiés ont acquise à M. J. Ricard.
Jean Richepin a choisi, dans la quantité des contes et chroniques dont il enrichit un journal du matin, de quoi remplir tout un volume sur les « choses et gens du théâtre ». Il l'intitule la Miseloque (Bibliothèque-Charpentier). D'où vient le mot? de misère et loque? Je ne sais, mais c'est le nom que donnent à leur vie de déveine et de débine les cabots incompris ou vidés,
Les gueux el vaincus de la rampe,
tant aimés de Richepin qu'il veut les faire aimer de tous. En outre des qualités plastiques du style et de la langue de Richepin, il y a là un comique à la fois sérieux et tendre, bien éloigné de la gaieté vulgaire et de l'esprit des faiseurs de mots, mais qui peint le cœur, en faisant monter en même temps le sourire aux lèvres et les pleurs aux yeux.
Ce n'est pas l'effet que produit le Roi au Masque d'or, de M. Marcel Schwob (P. Ollendorff). Ces contes sont précédés d'une préface philosophique d'où il ressort que l'homme, signe lui-même, n'opère que sur des signes et que les mots dont il se sert, notamment, sont les signes des choses, qui sont, elles, les signes
de l'incompréhensible ; loul cela, mis ensemble, constitue Dieu. J'admire fort l'opulence cl la rutilance des descriptions de M. Marcel Schwob; je suis frappé de l'énergie cliaudc de son inspiration, de l'orientalisme de ses images, de sa puissance à revêtir de la prose française des imaginations de source sémite. Je sens de plus que ces imaginations sont le plus souvent des apologues ou des symboles; mais je dois confesser que je reste, devant ces contes éclatants et obscurs, comme devant wnc splendide étoffe de brocart où seraient brodées des figures étranges et inconnues: les yeux sont éblouis; la curiosité esl piquée; quant au rôle de l'émotion, il est nul.
Un recueil de morceaux choisis dans les œuvres de M. Stéphane Mallarmé, Vers cl Prose (Perrin et Cla), ne m'arrêtera que le temps de déplorer une fois de plus le parti pris d'un homme cpii a en lui un penseur, un poète et un écrivain, et qui se travaille impitoyablement pour ne produire qu'un excentrique.
La Vie cliinu'riqur (P. Ollendorff) est un recueil de poésie où M. Paul Delair chante, en vers sonores el souvent, de bon métal bien ouvré, les rèxes, les élans, les hypothèses, les existences et les espoirs toujours renouvelés d'une âme assoiffée des joies tic la vie et des vérités de l'an delà. M. Fernand de Loubens livre des Feuilles <iu vent I V. Savine), qui en a emporté bien d'autres sans qu'on sache jamais où. Comme lest à son volume, il y a attaché une préface sur le rythme poétique. Elle est d'un homme qui a « potassé » son sujet el qui, de plus, en a le sentiment. Son analyse, appuyée d'exemples, des xers de neuf syllabes, est tout à lait remarquable. M. Loubens est, d'ailleurs, un esprit plein de bon sens, a Le premier tort de la technique littéraire, dit-il, c'est qu'elle est impuissante à susciter de belles œuvres. » Qu'il s'affirme donc, de plus en plus, ouvrier de talent, s'il se peut, de génie, el sa théorie prévaudra d'elle-même, par l'exemple souverain, et sans qu'il ail même à la formuler. Les Rimes el Rythmes de M. Lagodey (la Rochelle, impr. Noël Tcxier) sont à vrai dire un hymne de jeunesse, v\n hymne au baiser. C'est plein de jolies choses, que l'inexpérience rend plus
jolies encore, et auxquelles un scepticisme très naïf et tout à llcur de peau donne un piquant assez rare. Mais le véritable volume de vers de la saison vient d'être publié chez Lemerre par un poète qui, pour n'être connu quede quelques initiés, n'en est pas moins un des plus délicats, vin des plus purs de ce temps-ci. Les Heures calmes, par M. F.-E. Adam, tiennent ce que promettait Par les bois, que j'ai eu, il y a déjà des années, la joie de signaler comme un recueil de eboses exquises aux lecteurs de l'ancien Livre. Les Heures calmes portent à leur frontispice la recommandation d'une lettre ncèrement élogieuse et sympatbique de François Coppée. Ce sentiment de sympathie et d'admiration est même ce qu'il y a de mieux dans la lettre, qu'un académicien seul peut se permettre d'écrire. Elle contribuera apparemment au succès de ces beaux vers, si frais, si gracieux, si variés dans leur inspiration toujours noble et dans leur rythme toujours harmonieux. Il faut donc être reconnaissant à l'homme de caractère et de talent aimables, qu'une destinée singulière a sacré grand poète, de l'avoir écrite ; mais c'est vraiment pitié que, pour entrer dans cette galerie de petits chefs-d'œuvre, il faille passer par un tel guichet.
La collection biographique que la maison Hachette public sous le titre les Grands Écrivains français s'accroit d'un nouveau volume sur J.-J. Rousseau, par M. Arthur Chuquet, un des quelques esprits encyclopédiques de notre siècle à spécialités. Très bien informé, avant une conscience d'érudit et un talent de lettré, M. Chuquet donne un Rousseau dont les grands traits sont définitifs. Mais le besoin de conclusions fermes que provoque l'habitude des recherches scientifiques, le pousse à dire en finissant : « Il combina les idées vraies avec les idées fausses, et ce qu'il y a de mauvais et de malsain domine dans cet alliage sur ce qu'il y a de sain et de réellement bon. » En est-il bien sûr? En tout cas, le départ n'en a pas été mathématiquement fait, que je sache, et jusqu'à ce que quelque expert en chimie psychologique ait apporté les résultats incontestables de son analyse, la question reste pendante.
Notons le second volume des Éludes sociales et politiques de
M. A. Bardoux : les Dernières années de La Fayette, 1792-1834 (Calmann Lévy, in-8°), que l'auteur éclaire à la lumière de documents inédits, et passons à la critique d'art.
J'y trouve un joli volume, petit in- 18, de M. Gustave Gcflroy, intitulé la Vie artistique (E. Dentu), avec pointe sèche d'Eugène Carrière cl préface d'Edmond de Goncouft. Celui-ci déclare que l'auteur a « la plus admirable langue picturale,... une langue charriant des idées dans de la clarté, — enfin le plus beau français moderne qui soit ». Il déclare aussi que le « Sarcophage égyptien est un petit chef-d'œuvre », que le « Salon de 1890 est, tout du long, de la haute cl intelligente critique », et bien d'autres choses encore. Que pourrais-je ajouter à de tels éloges, venus de si haut? Quant à en retrancher rien, j'en aurais bien du regret.
En m'acheminanl vers la musique, je rencontre une brochure où "M. Georges Polti expose un système infiniment ingénieux et curieux de Notation des gestes (A. Savinc). Grâce à ce système, on pourra enregistrer depuis les gestes terrifiants ou désopilants d'un acteur favori, jusqu'au « salut si parfait de M'" ou à la charmante inclinaison de M" V", offrant une tasse de thé ». Quelles œuvres immortelles nous avons perdues, parce que Deburau n'a pas eu M. Polti pour secrétaire!
Je signale aux wagnériens et autres musicolàtres un opuscule très intéressant et suggestif du philosophe allemand Frédéric Nietzsche, traduit par Daniel Ilaléw et Robert Dreyfus : le Cas H agner, problème musical (Albert Schulz, 4. rue de la Sorbonne). Il y a là des définitions de l'art décadent et des appréciations sur Bizel et Wagner d'un haut ragoût et d'une belle profondeur.
Dans un beau volume, petit in-4", publié chez E. kolb, M. Paul Hugonnet nous donne une série d'études anecdoliques et humoristiques sur /'/ Musique el la Pantomime. La lecture en est agréable, même aux profanes comme moi : je suppose qu'elle est ravissante pour les gens du métier.
Je ne parle que, parce que toute revue bibliographique d'ensemble où elles ne figureraient pas serait ridicule, des nouvelles
éditions, remaniées* illustrées à neuf, et rendues accessibles à toutes les bourses, que M. 0. Uzanne vient de donner de : « l'Éventail, l'Ombrelle, le Gant, le Manchon » fies Ornements de la femme), et de « la Française du siècle » (la Femme et la Mode).
L'éloge de ces livres n'est plus à faire : ils ont valu à leur auteur une réputation et une autorité plus cpi 'européennes, comme on peut s'en assurer en consultant les revues littéraires et artistiques publiées aux États-Unis. Mon amitié pour le directeur de l'Art et Vidée est donc ici hors de cause, et je constate purement un fait en disant que ces deux volumes, mis à la portée de toutes les bibliothèques sans enlever à leurs aînés leur valeur de luxe et de rareté, sont une véritable bonne fortune offerte aux érudits, aux lettrés, et aux mondains qui se piquent de culture intellectuelle et de goût. — Une nouveauté, depuis longtemps attendue, la PJivsiologie des Quais de Paris : Bouquineurs et Bouquinistes, sort des presses de l'ancienne maison Quantin, au moment où j'écris ces lignes. Il est donc trop tôt pour en rendre compte; mais ce ne sera pas une grande indiscrétion de ma part que de dire cpie les promesses du titre, si affriolant pour ceux, de toute fortune et de toute classe, qui aiment les livres, y sont tenues, et au delà.
J'aurais dû mettre dans les ouvrages de fiction le magnifique volume de l'artiste-écrivain A. Robida : la Vie électrique (Librairie illustrée ; in-4°). Texte, lithographies en noir et en couleurs, dessins dans le texte, typographie, papier, concourent à faire de cette nouvelle série sur « le Vingtième siècle » un régal pour les yeux et pour l'esprit. OEuvre de fiction, qui sait? Peut-être œuvre de voyant !
M. Aimé Yingtrinier, le bibliothécaire bien connu de la ville de Lyon, vient de publier une courte et intéressante biographie d'un homme utile, Claudius Chervin aîné, fondateur de l'Institution des Bègues de Paris (Lyon, impr. A. Storck, in-8°). On sait la conscience et l'art que M. Yingtrinier apporte à tout ce qu'il écrit. C'est dire que la valeur littéraire s'ajoute ici à l'intérêt qu'inspire toujours la vie d'un bienfaiteur de l'humanité.
Me voici arrivé à la partie la plus pénible de ma tâche. J'aurais tant de plaisir à prendre un bain de littérature étrangère, en pleine eau, et longtemps ! El c'est à peine si je puis effleurer ces eaux tumultueuses et profondes, à peine si je puis indiquer bien incomplètement leur pente el leur direction.
Tout d'abord je me hâte de réparer un oubli commis dans un article sur les magazines illustrés de L'Europe et de l'Amérique, qui a paru avec la première livraison de cette Revue, sous la signature Henri Nogressau. En outre de Ktintskronick, qui est surtout une publication d'art, la Hollande possède une grande revue illustrée, dont le texte et les dessins sont entièrement originaux et qui ne le cède en rien aux meilleurs périodiques des autres pays. C'est VElzevier's geïlluslreerd Waandschrift, qui a pour directeur M. J.-G. Robbers, à Amsterdam (N. X. Yoorburgwal, 64). La couverture en couleurs, illustrée de tulipes et de moulins à veut, est gaie à l'œil et, comme le contenu, bien nationale.
Cette oeuvre de justice accomplie, j'accuse réception, poulies bibliographes, du rapport annuel de la m Si Louis Public Library », 1890-1891 (impr. M\on-Jones et C'1', in-8°) ; des Proceedings ofthe Trastees <>f the Newberry Library, pour l'année finissant le 5 janvier 189a (Chicago, impr. knight, Léonard el C"', in-8"), cl d'une livraison spécimen de The American Dictionary <»/' Printing ami Bookmaking, publié par Howard Lock.\vood el C1 ", à New- York, et qui me parait, autant qu'on en peut juger sur simple échantillon, devoir être une œuvre utile et remarquable.
Le bibliothécaire de la Bodléienne, Mr. Edward N\ . B. \icholson, a publié en brochure (Londres, Alexander et Shepheard ; in-16), les intéressantes recherches sur la libation du nom propre Jack, insérées d'abord dans le journal VAcademy : The Pedigree of Jack and of varions allied Names.
L'histoire nous fournil un gros livre du docteur \llred Zimmermann, sur la politique commerciale de la Prusse et de 1 Mlemagne : Geschichtederpreussisch-deutsclien Handehpolitiki ( Oldenbourg et Leipzig, A. Schwartz, Ln-8°); mw forte élude sur la
France à la veille de la Révolution, par l'historien américain Edward J. Lowell (The Eve of the French Révolution; Boston et ^CAv-York ; Houghton, Mifflin et Cic, in-8°) ; une Histoire du Pérou, par Cléments R. Markham, luxueusement éditée dans la collection que Charles H. Sergel et O", de Chicago, publie sous le titre Latin-American Republics (gr. in-8°, ill.); deux nouveaux volumes de The Story of nations, cpie poursuit avec ardeur et intelligence l'éditeur T. Fisher Umvin, de Londres : Sicilv, par le grand historien mort récemment, E.-A. Frecman, qui avait fait de la grande de méditerranéenne le centre et le point de ses études, et The Tusean Republic en y rattachant Gènes, par Bella Duffy: The Curer of Columbus, où Mr. Charles Elston a su faire entrer, dans un récit animé, les documents les plus nouveaux — ils ne manquent pas — sur le grand inventeur de l'Amérique (Londres et Paris, Cassel et C;% gr. in-8°); enfin une nouvelle biographie de Charles Darwin, éditée par son fds Francis, dont la tâche a consisté surtout à surveiller l'impression d'un long fragment autobiographique laissé par son père, et à choisir, en les groupant par périodes ou par sujets, les lettres du grand naturaliste. La reproduction d'un portrait photographique, vraiment saisissant, de Darwin, vieillard, orne le volume (Londres, John Murray, in-12).
Parmi les livres de géographie, de description topographique et de voyages, je trouve à citer une publication de la maison Cassell (Paris, rue Bleue), qui paraît par livraisons petit in-4°, abondamment illustrées, sur le vieux et le nouveau Paris (Old and Xeiv Paris) ; la très amusante relation d'un voyage en « roulotte » dans le Midi de la France, avec des illustrations dans le texte et hors texte fAcross France in caravan... from Bordeaux to Genoa; Londres, W. Blackwood et fds, in-8°), par l'auteur de .1 Day of my Life at Eton. Je crois qu'une édition française de ce livre pittoresque et plaisant serait assurée du succès. Dans la même note, mais moins facilement adaptable, il me semble, au goût du public français, M. T. Fisher Unwin a publié un fort joli volume, sous un cartonnage entoilé et illustré d'originale façon, intitulé Play in Provence (gr. in-12); texte et
dessins — ceux-ci nombreux cl spirituellement troussés — sont dus à la collaboration fraternelle de Joseph Pennell et d'Elizabelh llobins Pennell.
Le même éditeur, don! j'aime à lom-r l'esprii d'entreprise el l'activité, a ajouté à sa bibliothèque enfantine The Childrens Library, trois gentils volumes, copieusement illustrés : la Belle Nivernaisc, traduit de Daudet, par Robert Koutledge, avec illustrations de Montégut ; The Fèatker (la Plume), par Ford 11. Madox llucffer, avec un frontispice par F, MadoS Brown, el Finn and his cômpanioris, par Standish CTGrady, illustré par J .-15. Yeats.
Lu éditeur pour les enfants peul bien èlre nu éditeur de poètes. J'ai souvent parlé des élégants petits volumes de sa Cameo Séries. Il yaajouté une sélection bien faite, avec introduction et notes par sir John Douglas, des chants d'amour, Love-Songs, du grand poète écossais Robert Burns. J'ai aussi sous les yeux un mince recueil anonyme de vers où la lassitude le dispute à la passion, sous ce titre digne de l'antique Isis : The Veil thaï no one lifts (le \oilc qu'on ne lève pas). Deux poèmes réunis dans le même volume, par M. Edward Stucken : Die Flammenbraul (la Fiancée du Feu» el Blutrache (Vendetta), que publie l'éditeur A. Schwarz, successeur de Schulze, d'Oldenbourg et de Leipzig, et, chez le même éditeur, une nouvelle édition, revue, des poésies de M. Heinrich Bulthaupt, Durcit Frosl und Gluthen [X travers gel et fournaises) complètent ma liste d'ouvrages en vers.
De chez Schwarz encore me viennent la onzième partie d'une collection de pièces allemandes pour le théâtre des marionnettes, dirigée par Karl Eugel : Deutsche Puppenkombdien, et la cinquième édition de la Dramaturgie des Schauspiels, de Heinrich Bulthaupt, où sont étudiés Lcssing, Gœthe, Schiller el Kleist.
J'aurais dû mettre au paragraphe de l'histoire un livre important, où la science la plus sérieuse, habilement débarrassée de sa technique rebutante, est rendue agréablement accessible au pro-
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fane par M. S. Laing, sur les origines de l'humanité : Human Origins (Londres, Chapmann et Hall; gr. in-8°; ill.)
C'est dans la littérature pure, mais rétrospective, que se rangent les « Propos de table » (The Table ta/A) de John Selden, avec une introduction et des notes savantes, par Samuel Harvey Reynolds (Oxford; Clarendon Press; Londres, Henry Frowde, gr. in-8°); Impressions of Dante and of the New-Wold, par J.-W. Cross, bien qu'une étude sur l'état social de l'Amérique et sur la question du bimétallisme se trouve étrangement rattachée au vieux poète florentin, et tout un gros livre de M. W.-R. Turnbull, à propos de Y Othello de Shakespeare (Londres, W . BlackM ood et fds).
Malgré l'avalanche de romans de tous formats et de toute farine qui se répand en masses ininterrompues sur le public anglo-saxon, je n'ai à citer ici — ■ et je ne saurais m'en plaindre — que trois ouvrages : A Modem romance, par Laurence Bliss (Londres, Methuen et Cle), dont la couverture étrange, illustrée d'une eau-forte de Charles-P. Sainton, est, à mon humble avis, ce qu'il y a de plus remarquable et de plus nouveau dans le volume : les détails de la vie littéraire qu'il contient ne sont pas cependant sans intérêt ; — une réimpression, sans cartonnage artistique, de Marmorne, où M. Philip Gilbert Hamerton trace une peinture du pays de France et des mœurs françaises qui dénote un observateur sagace et sympathique (Londres, W. Black- Avood et fds) ; et un livre qui a eu un grand retentissement et a soulevé beaucoup de critiques et de polémiques, The Wrecker (le Naufrageur), par l'homme de Samoa, Robert- Louis Stevenson, un des trois ou quatre grands romanciers que l'on peut nommer aujourd'hui en Angleterre et en Amérique, et par Lloyd Osbourne (Londres et Paris; Cassel et Cle). Celui-ci a fourni, paraît-il, le sujet, et M. R.-L. Stevenson l'a mis en œuvre. J'accorde tout ce que la critique peut trouver à reprendre à la conduite générale de l'ouvrage et au développement des caractères, mais ses blâmes me toucheraient infiniment davantage si le livre — écrit comme un maître seul sait écrire,
on le contesterait vainement — ne m'avait pas, d'un bout à l'autre, intéressé au plus haut point.
Et maintenant, lecteurs, nous qui m'avez fidèlement suivi à travers tant de chroniques bibliographiques que j'aurais voulu moins arides, adieu ! Je vous quitte à regret, mais non sans l'espoir de vous retrouver bientôt, sous les mêmes auspices, et toujours animés de la sympathie qui me fut, dans ma route parlois dilficile, un encouragement si précieux.