II. Gausseuon
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a maison Hachette s'est vraiment distinguée cette fin d'année et, parmi de nombreux et excellents volumes de nouvel an, elle a publié deux œuvres admirables à divers points de vue.
Le Rembrandt d'Emile Michel et les lies oubliées de Gaston Vuillier.
Le Rembrandt est un livre qui, en 600 pages petit in-4°, renferme dans une étude incomparable d'Emile Michel sur la vie, l'œuvre, l'époque et le milieu du maître, une prodigieuse et surabondante illustration, reproduction des œuvres de l'éblouissant artiste. On compte dans ce livre 343 reproductions directes par tous les procédés (texte et hors texte), tirées selon les sujets en un ou plusieurs tons et d'une exécution qu'on ne peut se lasser d'admirer, tant pour l'incroyable fidélité que pour l'expression absolument artistique et le fini du rendu. — Non seulement les héliogravures
LIVRES DE LU,XE ET NOUVELLES LITTÉRAIRES. 3j65
hors texte sont superbes et donnent à tons ceux' qui ont pu voir les originaux dans les divers musées d'Europe une sensation d'art rappelant la première commotion vis-à-vis de l'œuvre même, mais encore les petits sujels dans le texte, exécutés en simili, sont d'une rare puissance d'exactitude qui surprend, car, avec des impressions en relief, on n'a jamais mieux fait. Ce livre est mieux qu'un ouvrage d'étrennes, c'est un véritable chef-d'œuvre de vulgarisation artistique; il fait grand honneur à Unis les collaborateurs de la maison Hachette, et plus particulièrement à l'ingénieux et habile directeur qui a su mettre au point celte publication considérable.
Les Iles oubliées, par M. G. Vuillier, sont réunies dans un volume grand in-V, qui se présente sous une couverture semée de fleurs de ronces, dans un sentiment japonais, comme pour symboliser la beauté sauvage et la rudesse fleurie des îles Baléares, delà Corse et de la Sardaigne, les nobles oubliées de la Méditerranée dont M. G. Vuillier s'est fait le peintre et le descripteur.
Ce sont de simples impressions de voyage, mais délicates, émues, très attrayantes, et ces notes d'artiste qui sait voir et observer, sans se défendre des enthousiasmes de l'admiration, ces jolies descriptions de sensitif, l'auteur a pu les interpréter non seulement par la plume, mais aussi par le crayon. C'est ce qui fait l'attrait et l'harmonie sympathique de ce livre, dont les illustrations sont puissamment séductrices. Qui a vu cet ouvrage subit l'obsession de visiter ces îles oubliées, et plus spécialement les Baléares, dont plusieurs points recèlent des sites et des monuments qui dépassent en grandeur et en beauté bien des décors d'opéra et bien des rêves fantastiques. Le livre de Gaston Vuillier nous a causé des joies infinies et tellement envoûté l'imagination qu'il est fort probable que d'ici quelques jours nous naviguerons vers Palma de Mallorca, et nous ne serons pas, crovons-nous, le seul à subir le charme de cet ouvrage tentateur.
Ces illustrations abondantes, légères ou vigoureuses de M. Vuillier ont été gravées dans la perfection, sur bois, par Barban ; ce sont des merveilles d'interprétation et de tirage sur ce beau
papier vélin glacé qui semble s'être encré amoureusement sur la taille si intelligente de ces radieuses vignettes.
Si les bibliophiles étaient plus connaisseurs qu'amateurs, ce sont là des livres qu'ils ne sauraient trop favoriser de leurs faveurs ; heureusement que, parmi eux et même en dehors d'eux, le nombre est assez grand des passionnés de belles publications, et celle-ci, espérons-le, recevra de tous un accueil plus que sympathique.
La maison Boussod et ^ aladon a inauguré l'an dernier, sous ce titre : Récits de guerre, une série de publications dont la première : l'Invasion, deL. Halévy, a obtenu un succès considérable et mérité, au moment des étrennes.
Ces publications, de format grand in-4°, formidablement illustrées, dans le texte et hors texte, de compositions tirées soit en noir, soit en chromotypographie, sont mises en vente à un prix excessif de bon marché, à 20 francs, alors que, par son apparence, son luxe inusité, ses nombreuses gravures en couleur, chaque volume présente l'apparence d'un livre de trois louis au moins.
De plus, si l'on ajoute à ces conditions déjà exceptionnelles l'attrait des scènes militaires qui font vibrer le sentiment patriotique de tout lecteur français, on conviendra que le gros succès de ces volumes de la maison Boussod, A aladon et Cie est pleinement justifié.
Cette année-ci, ce sont les Souvenirs du capitaine Parquin ( i8o3-i8i4) qui nous ont été offerts avec des dessins, par de Myrbach, Duprav, Walker, Sergent, Marius Roy, et une introduction, par Frédéric Masson.
Très amusants, ces Souvenirs d'un vieux de la vieille ; ils n'ont peut-être point la note brutale et naïve des fameux Cahiers du capitaine Coignet, mais ils sont, avec un récit plus affiné, aussi pittoresques et séduisants, et leur lecture passionne comme un superbe roman de cape et d'épée. C'est, du reste, le cas de tous les mémoires qui touchent à la grande épopée impériale.
Ceux-ci ont paru vers 18Z12, en édition originale; mais leur nouvel éditeur littéraire, M. Frédéric Masson, a pris soin de les
revoir avec soin, en remplaçant par les noms véritables Ions ceux qui avaient été intentionnellement défigurés dans la première édition.
L'illustration des Souvenirs du capitaine Panjuin est d'une variété et d'une abondance dont rien ne peut donner une idée. En dehors des cent soixanic-irois illustrations qui, page à page, égayenl le texte au milieu, en angle ou aux trois quarts de la justification, les gravures en couleur hors texte en double page ou sur onglet sont fréquentes et superbement comprises, comme de grands tableaux.
L'héliogravure de toutes ces planches en noir ou en couleur possède toutes les qualités extraordinaires des travaux faits par la maison Boussod, Valadon, pour les estampes qu'ils mettent en vente ou les figures qu'ils impriment pour le Figaro illustré; une grande précision dans les détails et un tirage de premier ordre. De tels livres sont faits non seulement pour éviter les effets du marasme de la librairie, mais aussi pour l'enrayer; il est impossible de détailler les merveilleux tableaux renfermés dans ce livre édité à 20 francs. On croirait d'une gageure, mais on profite de l'aubaine, car on sent que, pour l'avenir, aucun rabais n'est possible et que c'est un louis bien placé.
Nous avons déjà parlé de la Famille Cardinal, de Ludovic Ilalévv, publiée par Emile Tcslard, avec des illustrations de Charles Léandre. Nous avons annoncé cette édition avec tous les éloges que nous suggérait sa confection. L'ouvrage vient de paraître et nous ne pouvons mieux faire que de confirmer notre premier sentiment. Ce livre, ultra-moderne d'esprit et de facture, est illustré à souhait par un artiste original qui a su saisir avec un crayon qui frise la charge sans y atteindre les types ironiques et vaguement grotesques inventés par Halév\ .
L'illustration dans le texte comprend des bois et des eauxfortes ; celles-ci sont exquises de finesse et de légèreté. Mais, décidément, les bois sont d'une dimension un peu trop large pour la justification du texte et l'harmonie du livre, fort bien imprimé par Hérissey.
La Famille Cardinal, édition Testard, fera époque dans l'histoire des livres de luxe de cette fin de siècle.
Chez Conquet, nous signalerons, avec le regret de ne pou- Aoirnous étendre sur ses mérites, un petit ouvrage de Rohida, intitulé le Voyage de fiançailles, extrait de la Vie électrique, avec trente dessins des plus amusants. L'auteur-illustrateur imagine ce que sera, au siècle prochain, un petit voyage de liancés, voyage d'essai, avant le mariage. Le jeune couple imaginé par Robida quitte l'affreux inonde ultra-machiné et suffocant et cherche un moment de repos et d'oubli au « parc national de Bretagne ». Ce conte est charmant et délicatement imprimé sur chine, par Lahure. Naturellement, il est tiré à un nombre fort restreint d'exemplaires et tous les Robidaphiles aimeront à le posséder.
Le second Album Mariani vient de paraître; il est non moins bien réussi que son prédécesseur. Il contient, en tant que portraits, biographies et autographes, ceux d'Abbcma, de Bergerat, de Bouchut, de Claretie, de Coquelin aine, du docteur Cornil, de Delaunay, du cardinal Lavigerie, de Félicia Mallet, de Rosi ta Mauri, d'Alfred Mézières, de Mounet-Sully, de Gustave Nadaud, de Mme Adelina Patti, de Robida, de Salvayre, de Sardou, de Jules Simon, de Santelli, d'André Theuriet et de Vigeant.
M. Mariani prépare une troisième série, qui, typographiquement, sera encore plus brillante avec de délicieux débuts de chapitres et des lettrines ornées de M. Morice Viel, dont les lecteurs de l'Art et Vidée ont pu apprécier le talent et l'ingéniosité.
Si M. Mariani arrive à mettre au jour dix séries successives (il en annonce quatorze), il aura produit un effort considérable, et son recueil sera consulté par nos arrière-neveux comme certaines collections du xvn° siècle. On dira aux chercheurs : « Consultez le Mariani », comme on dit aujourd'hui : m Voyez la série de Durocher ou les Petitot. »
Tous les portraits à l'eau-forte, gravés par Lalauze pour cette série, sont traités avec une grande liberté d'exécution et d'une
pointe amusante; la ressemblance est généralement parfaite. La collection Mariani mérite donc tous les suffrages, et nous le constatons d'autant plus volontiers qu'elle ne se vend pas : elle
se donne.
Les éditeurs de « the Centur) C° o de New-York fonl paraître un très beau volume, par Vmelia Gère Mason, sous le titre : The H omen of the french saloons (1rs Femmes des salons français, ou plus exactement les Salons de femmes en France). Ce curieux livre avait été publié par Fragments dans le Century Magazine; il débute par l'hôtel de Rambouillet, M" de Scudéry, la grande Mademoiselle, Mm* de Se vigne, etc., et se poursuit en traversant le x.vm° siècle jusqu'aux salons de Mmo Roland, de M de
Staël, de M Récamier, etc., c'est-à-dire jusqu'à la Restauration.
Nous ne croyons pas qu'il existe un pareil livre chez nous, et la traduction ou l'adaptation de relui ci serait intéressante à tenter en vue d'un livre dVl rennes. Cette édition américaine présente, en dehors même du mérite historique et littéraire de l'ouvrage, un précieux sujet d'observation pour cous, car, comme impression et illustration, le livre, tiré sur les presses de Th. De Vinne. est un bijou véritable <[ui montre que la France seule ne progresse pas dans l'art de Gutenberg, et que souvent nous aurions intérêt à regarder des livres comme celui-ci pour ne pas trop exaspérer notre vanité. — L'imprimeur De Vinne est, du reste, le grand metteur en œuvre du Century Magazine, ce chef-d'œuvre d'impression qui chaque mois met en admiration les derniers fervents de la beauté et de la correction typographique. Le Century tire à près de 200,000 exemplaires, qui, tous, sont aussi parfaits (pie le plus beau livre de luxe tiré à petit nombre. L'année prochaine, après visite faite à l'imprimerie de De Vinne, il nous sera agréable d'écrire un article sur les imprimeries de New-York, tant au point de vue de la pratique que de l'organisation de ces vastes maisons.
Autre chef-d'œuvre paru à l'étranger, grâce à un artiste français, Daniel Vierge, c'est ['Histoire de don Pablo de Ségovie, le 11. u
chevalier d'industrie espagnol, publiée par T. Fisher Umvin, en format grand in-4° avec 1 10 dessins de A ierge.
Cette édition n'a rien à voir avec la médiocre petite publication naguère faite ici par Bonhours. Ce Don Pablo anglais est surprenant et laisse aux dessins de Vierge toute leur grandeur et leur beaulé. Nous l'avons déjà signalée le mois dernier, nous ne pouvons mieux faire que d'annoncer ici cette publication extraordinaire, sans trouver ni la place ni le loisir d'en parler abondamment avec la coulée d'enthousiasme qu'un tel livre comporterait.
En octobre dernier, nous avons donné, aux pages d'annonces de cette revue, avis de la prochaine publication d'une véritable curiosité littéraire sous ce titre : Victor Hugo en exil, ses propos de table à Guernesey; excursion à travers un manuscrit inédit.
Il s'agissait d'une forte brochure de 64 pages, imprimée avec luxe et reproduisant dans son texte original une étude, publiée par le Scribner's Magazine de New-York, sur un manuscrit inédit découvert à Londres et que nous supposions être de François-Victor Hugo.
Ce manuscrit, dont il a été fait plus de bruit qu'il ne convenait dans la presse parisienne et étrangère, n'est point de la main du traducteur de Shakespeare.
M. Auguste Vacquerie, sur la vue d'une page reproduite en fac-similé, nous a fait déclarer que l'écriture n'était point de François-Victor Hugo, mais bien plutôt celle de M11- Adèle Hugo, alors toute jeune fille en i85a, et qui, pour occuper ses loisirs, se serait plu à écrire chaque jour les propos de table tenus par son illustre père et ses principaux convives de Jersey et de Guernesey.
Les interlinéations attribuées par nous à Victor Hugo, — les plus malins experts s'y sont trompés, — sont de la main de M. Auguste Vacquerie, dont la cursive offre de frappantes ana-
logies avec l'écriture alerte, décidée, autoritaire et ferme du cinglant auteur des Châtiments.
Dans ces conditions, les héritiers du poète se sonl émus d'une. publication qui, bien que tirée à petil nombre ei destinée à des curieux, pouvait être vulgarisée par les journaux; ces craintes nous ont semblé légitimes; c'est pourquoi, d'un commun accord, la destruction des deux cents exemplaires de noire brochure illustrée cl à la veille de paraître a été décidée el exécutée.
Désormais, on ne saurait trouver trace de celte édition qui n'a point VU le jour cl dont la Camille Hugo seule a conservé des exemplaires qui ne sortiront jamais de son héritage. Il pouvait y avoir là un mystère pour les bibliographes de l'avenir; nous en fournissons la cleC. — M. Drujon pourra noter celle particularité dans une édition future de sa Bibliolylie, qui comprend le catalogue de tous les ouvrages volontairement détruits par leurs auteurs ou éditeurs.
Les souscripteurs à noire plaquette ne sauraient donc être surpris de ne jamais recevoir ce petit livre convoité; ils le regretteront peut-être, mais la chasse au châtre laisserai! plus d'espoir au chasseur épris d'impossible que la poursuite d'un seul exemplaire de Victor Hugo en exil, dont le titre seul survivra.
Musée Carnavalet. — M. Cousin, directeur du musée Carnavalet, a Cail récemment d'importantes acquisitions dont voici la
liste : r un portrait de Louis Mercier, en costume d'échevin, daté de 176a cl peint par Noël Halle; 2" un très beau portrait de Marceau en uniforme de général de hussards, peint à l'huile sur panneau, par Sergent ; 3° deux grandes aquarelles représen tant le parvis Notre-Dame et la place de l'église Sainte-Geneviève en i~\)'\- avec la vieille église démolie pour le passage de la rue Clovis et les bâtiments du couvent ; 4° deux épées de gardes du guel du xvme siècle, aux armes du roi et de la ville de Paris. et portant l'inscription suivante : « À l'épée royale, (iuierne, rue de la Boucherie » : 5° deux budgets de la xille de Paris manuscrits, portant le titre suivant : « Compte-rendu au rov.
178G-1778 et 1778 à 1780 » el reliés en maroquin rouge, aux armes de le ville et du roi ; 6° enfin une centaine de dessins et aquarelles relatifs à Paris aux xyiii" et xix' siècles.
De plus, M. Cousin a fait placer dans le musée un sarcophage du iv" siècle, trouvé dans les derniers travaux faits dans la rue des Gobelins et renfermant un squelette intact et parfaitement conservé. Cette particularité est due à un incident assez singulier : le couvercle s'est trouvé soulevé par des racines d'arbre, la terre s'est introduite dans le sarcophage et a scellé le squelette au fond, fixant tous les ornements à leur place.
Pour les bibliophiles :
On a vendu, il v a peu de temps, à Londres, la riche bibliothèque et les manuscrits du comte Apponyi. Quelques prix curieux :
Le manuscrit de la Géograpliie latine de Ptolémée, manuscrit d'après lequel a été publiée l'édition de 1478, a été vendu pour la jolie somme de 11.200 francs, Une édition imprimée de la même géographie ( xvif siècle), comprenant la première carte gravée de l'Amérique, a été adjugée à 2.200 francs; la Biblia germanica (cinquième Bible allemande), à 1.100 francs; un exemplaire de i48i de la Divine Comédie, 1.025 lianes ; Gratiani Decretum (2 volumes), 1.000 francs, etc.
L'exemplaire de la Divine Comédie était très imparfait. Le duc Hamilton en possédait autrefois un irréprochable qui se vendit q.5oo francs.
A l'hôtel Drouot, il y a quinze jours, a eu lieu la vente de la collection de feu Thoré-Burger, qui appartenait, par héritage, à Mme Paul Lacroix, la veuve du bibliophile Jacob. Tous les visiteurs de l'Arsenal ont pu admirer celte belle galerie. Il n'y avait pas, parmi ces tableaux, des œuvres de premier ordre, pouvant atteindre des enchères considérables, mais quelques petites toiles choisies avec goût, qui ont été vivement disputées. Cinq œuvres de Y an der Meer de Delft ont été adjugées : la Jeune Musi-
cienne, 29.000 francs; le Concert, 29.000 Francs; la Femme au clavecin, 2."). 000 francs ; Intérieur de ville, [.800 francs; la Servante qui dort, 1 . i5< » francs, < les deux derniers tableaux n'étaient qu'attribués au maître. Signalons, parmi les autres tableaux anciens, le Chardonneret, par Karel Fabritius, 5.5oo francs; le portrait présumé <lc Van der Meer de Delft, par Nicolas Koediik, 5.5oo lianes.
Le fonds secret de la Bibliothèque nationale, (L'enfer.) — Le procès Bégis qui vient <l<* se plaider au Palais de Justice et dans lequel un bibliophile réclame un certain nombre d'ouvrages erotiques confisqués sous l'empire et versés depuis plus de trente ans, suivant son i\wc. au fondssecret de la Bibliothèque nationale, a rappelé l'attention sur ce rayon peu connu de notre « département des imprimés ».
Un rédacteur «les Débats qui signe G. T. nous Fournit sur ce département de l'Enfer les très curieux renseignements suivants : On sait assez généralement qu'il existe, rue Richelieu, parmi les livres réservés qui ne peuvenl être communiqués que sur demande spéciale cl après avis conforme du comité consultatif, une collection particulière de publications obscènes appelée ['Enfer. Mais que contient celle collection, et dans quelles conditions est-elle consultée? Ce sonl des détails peu connus du public.
En réalité, l'Enfer se réduit à bien peu de chose. Sur les trois million^ de volumes de la Bibliothèque nationale, il ne comprend qu'un loi de I'mo à 700 affreux bouquins, la plupart brochés et renfermés dans une vieille armoire en acajou, dont le distingué conservateur M. Thierry-Poux a seul la clef.
On serait en droit de s'étonner que la scatologie et la porno graphie de tous les âges aient uns! mince bagage. Maisla Bibliothèque n'est pas bégueule, et, pour qu'elle juge un livre digne de l'Enfer, il faut qu'il ail fait deux lois ses preuves. Les innombrables volumes qu'inspirèrent aux prosateurs et aux poètes l'animal qui, au dire de Monselet, « sommeille dans le cour de tout homme », sont généralement épais aux quatre coins des séries particulières ; histoire, romans, etc. Les demande qui veut,
les lit qui désire. Mais si, par un raffinement intentionnel, l'auteur ou l'éditeur ont jugé bon d'illustrer le texte d'estampes par trop explicatives, si l'ouvrage ne peut être catalogué sous aucune rubrique vraisemblable, et que ses chapitres se succèdent comme une chipolata de lubricités, alors on le cueille délicatement et on l'enfouit dans le meuble en acajou. C'est pour le premier motif que nous trouvons là certaines éditions des dialogues et des sonnets luxurieux de l'Arétin, pour le second que nous y rencontrons des opuscules de colportage allemand et belge, sans nom d'imprimeur, qui font une concurrence déloyale aux caries transparentes.
Le reste du fonds est constitué pour la majeure partie par les œuvres originales ou les réimpressions des spécialistes du dix-huitième siècle. Andréa de Nerciat y figure largement et l'on y voit aussi des éditions modernes de Liseuxqui ne furent jamais interdites, parce que leur prix très élevé en restreignait la vente à « quelques amateurs ». Au delà d'un certain chiffre on n'est plus pornophile, mais bibliophile.
En remuant un peu, avec des pincettes, les trésors du fonds secret, il est aisé de se convaincre que les portes de l'Enfer ne prévaudront point contre l'ennui. Il faut avoir une véritable vocation pour que la curiosité ne se change pas rapidement en lassitude. Cette littérature manque de variété et même d'imagination. Pourtant il se peut que, par devoir, des médecins, des écrivains aient à y jeter un coup d'œil. En ce cas, et pourvu qu'on lui fournisse un prétexte plausible d'études, le comité consultatif ne fait aucune difficulté d'ouvrir l'armoire. L'administration de la bibliothèque estime à juste titre qu'elle n'a aucun droit de contrôle sur l'intérêt ou l'opportunité de ces études, pourvu qu'elles existent, et elle interprète son règlement dans le sens le plus libéral. On avait même été jusqu'à accorder la communication du fonds secret aux lecteurs sur le seul énoncé de leurs titres particuliers, sans les interroger sur leur programme. Il a fallu y renoncer à la suite d'abus commis.
C'est ainsi qu'un vieux professeur décoré ayant obtenu, sur renonciation de son grade universitaire, l'accès du fonds secret,
revint, aux séances suivantes, accompagné d'une jeune personne mineure dont il tenait suis doute à compléter l'instruction. Quand on s'en aperçut, ses bulletins de demande restèrent sans réponse. Le professeur n'insista pas et ne revinl [dus.
Au total, il faut croire que les conservateurs de la Bibliothèque usent avec beaucoup de tact de leurs droits prohibitifs, puisque jamais, jusqu'à présent, aucune plainte n'aété formulée à cet égard. Celle de M. Bégis est d'un tout nuire ordre et le tribunal de la Seine seul a pu décider qu'il ne pouvait rentrer en possession des i6o volumes de l'Enfer.
Libraires et éditeurs. — < m a tant parlé, ces temps derniers, du krach de la librairie, qu'il fallait s'attendre à une tentative des intéressés pour \ porter remède.
Quelques libraires avaient cru que le seul moyen de vendre beaucoup de livres était de les vendre à bon marché. C'est ainsi que certaine maison de librairie avait pris l'initiative de mettre à 2 fr. 7.") le roman de 3 li'. 5o, et tous leurs concurrents avaient été contraints d'en faire autant. Dans les seules bibliothèques des gares, dont le monopole appartient, on le sait, à la maison Hachette, le prix fort de '.'■> fr. 5o a été maintenu.
Il convient de dire que les grandes maisons obtiennent des éditeurs une remise de 'io o o, ce qui met le volume à a fr. 10, tandis que les petits détaillants n'ont que 20 <> o; même en se fournissant chez les commissionnaires, qui ont la forte remise, ils n'arrivent pas à paver le volume moins de a fr. 35, soil un bénéfice de o fr. 'io par volume. Ce dégrèvement du livre a paru fàcbcux à un grand nombre de libraires détaillants qui onl craint que la diminution du taux de leurs bénéfices ne fût pas compensée par l'accroissement du chiffre de vente.
Ils se sont constitués en syndicat, au commencement de l'année 189a. Le syndicat des libraires de France compte de 900 à 1 ,000 adhérents (sur 3, 000 libraires), et il est présidé' par M. liaranger, de Paris.
En vue des négociations avec le syndical «les binaires détail-
lants, les éditeurs ont à leur tour formé un syndical, auquel ils ont tous adhéré, et dont le président est M. Templier, de la maison Hachette.
Le syndicat des libraires a demandé au syndicat des éditeurs qu'il fût fixé un tarif pour la vente au public; qu'aucun libraire n'eût le droit d'abaisser ses prix au-dessous des chiffres fixés par ce tarif; que les contrevenants fussent mis à l'index par les éditeurs et que leur compte fût immédiatement fermé.
Le syndicat des éditeurs a accepté cette proposition. Un tarit a été élaboré par le syndicat des libraires, et il est rendu obligatoire à partir du rr novembre 1S92. Voici ce tarif nouveau :
Frix de vente actuels. Prix de rente adoptés.
N. B. — Pour les prix intermédiaires non mentionnés dans
rrix
forts.
ce tarif, les fractions de o l'r. o5 à o IV. '»."> ne subissent aucune réduction.
Exemple : un volume «le a IV. <jo se décompose ainsi : •>. IV.. net i IV. 7.V. o IV. :>o, net o IV. 45; o IV. io, net o fr. \o. Soit net : 1 IV. 7.") + o IV. V~> + O fr. \o = •* IV. (io.
Il est assez curieux qu'un volume de a IV. 90 soil vendu plus cher que celui de 3 francs. < >n remarquera, d'autre part, qu'on n'a pas osé relever le prix du roman de '.'•> fr. 5o, qui continuera d'être vendu au public a fr. 7.V
ci Nous avons demandé à un éditeur parisien -on opinion Mlr cette réforme, dit un rédacteur du Temps.
« — Je doute, nous a-l-d d'il, qu'elle serve à grand'chose. S'il plail aux a.ooo libraires non syndiqués de vendre à des prix inférieurs à ceux (pic Gxe le tarif, nous fermerons leur compte; mais nous ne pouvons refuser de leur vendre au comptant, et, d'ailleurs, rien ne leur serait plus facile (pie de faire faire leurs achats par un intermédiaire. Il v a quelques mois, nu éditeur déclara qu'il ne vendrait plus aux grands magasins de nouveau les; les livres qu'il édite n'en oui pas été moins nombreux aux rayons de ces magasins, contre lesquels est surtout dirigée celle campagne. I n seul grand magasin fait autant d'affaires que Ions les libraires de Paris réunis. Mais, bien que rien ne les % forçât, leurs directeurs ont pris l'engagement de se conformer au tarif du s\ ndicat.
« Ajoutons que deux ou trois libraires détaillants, dans la boutique desquels nous nous sommes ensuite rendus, oui paru prendre ombrage de nos questions, ont relus:'' de nous montrer le nouveau tarif (que l'éditeur nous avait communiqué) et ont semblé désirer que le public ignorât celle élévation des prix.
(i 11 faudra bien pourtant qu'il s'en aperçoive. »
Les éditeurs avaient ww moyen plus simple de ramener les acheteurs à eux : c'était celui de détruire leurs stocks inécoulés et d'avoir le courage d'épuiser leurs fonds de magasins. Mais d ne faut pas espérer qu'ils accueillent jamais celle héroïque cl sage proposition.
Nous avons plaisir à signaler aux iconophiles la fondation d'une Société normande de gravure, qui compte déjà près de iOo adhérents ou membres sociétaires payant une cotisation annuelle de a.j francs et recevant au moins par an deux superbes épreuves, d'une gravure spécialement gravée pour les amateurs rouennais adhérents et tirée au nombre des sociétaires.
Cette société est administrée par un comité qui choisit les sujets à graver, lesquels doivent appartenir à des collections ou musées normands, sinon avoir trait à la Normandie.
Déjà l'initiateur de cette société, le véritable fondateur, pour ainsi dire, l'aquafortiste Henri Manesse a gravé d'après Th. de Keyser un tableau du musée de Rouen, la Leçon de musique, qu'il a interprété en véritable chef-d'œuvre. C'est une planche merveilleuse, digne d'un maître.
L ne seconde eau-forte faite par G. Manchon est en voie d'exécution, elle représentera le grand tableau de Géricault (In Normand), qui est au Louvre; puis viendront des œuvres originales de Brunet-Debaisne, de Félix Buhot, de Delaunay, de Lamotte, de Henri Somme, etc.
Le nombre des sociétaires est fixé à 200 et ne sera pas dépassé, les cuivres seront griffés après tirage de 200 épreuves. Tout est ainsi bien compris pour assurer le succès de cette société dont nous annonçons à la fois la naissance et les heureux débuts.
Au musée du Louvre. — Des changements très heureux ont été faits récemment par l'administration du Louvre dans le salon carré. Un certain nombre de toiles d'un intérêt secondaire ont été replacées dans les galeries, à leur place chronologique, et quelques-uns des chefs-d'œuvre du musée, qui jusqu'ici n'étaient pas exposés à leur avantage, sont venus prendre au salon carré le rang auquel ils avaient droit.
C'est ainsi que les Pèlerins d'Emmaûs, de Rembrandt, ont quitté la grande galerie et le voisinage des gigantesques panneaux de Rubens ; ils ont été suivis du Portrait de Rembrandt vieux et de l'ébauche d'Hélène Fourme nt et de ses deux enfants,
de Rubcus; l'école italienne a gagné YHommè au gant, de Titien et le Calvaire, de Mantegna. Enfin, L'on s'est décidé à rendre justice à notre Jean Fouquet, en donnant une place d'honneur à son Juvénal des ( rsins; le Narcisse, de Nicolas Poussin, a été également apporté de la salle du \\u siècle.
Tous ces changements méritent d'être pleinement approuvés. Nous espérons qu'ils ne seront pas les derniers el que l'administration du Louvre descendra enfin des hauteurs où elles sont invisibles tant d'oeuvres de premier ordre dont s'enorgueillirait, tout autre musée.
Les bas bleus en France. — Savez-vous combien la France
possède de femmes de lettres en ce moment? On ne compte pas moins de a,i33 femmes au bas teinté de bleu, dont i,>u écrivent des romans ou des livres pour la jeunesse. a i - des ouvrages de pédagogie, et 280 se livrent à la poésie. Les autres cumulent.
Sur les 3,i33, seulement i.aig foni partie delà Société des gens de lettres, et 3r* de la Société des auteurs dramatiques.
Quant au nombre de celles qui écrivent dans les journaux. il est de a3y ; mais, sur ce chiffre, il faut en retrancher au moins 33o, qui n'écrivent que dans les journaux de modes ou des articles de modes dans les grands journaux:; il nous reste donc, au plus, sept ou huit confrères réels.
Enfin, sur les a,ïa3 femmes noircisseuses de papier, combien ont du talent? Si on vous le demande, répondez sans crainte : a Toutes, toutes ! »
C'est le seul moyen de ne point vous faire arracher les veux.
Mais que dirait, s'il avait connu celle statistique, Barbe) d'Aurevilly, l'ennemi des bas bleus?
Un album séculaire international. — Il y a un an environ que M. Edouard Lœvvcnthal, de Berlin, s'est adressé aux philosophes, poètes et publicislcs de tous les pays du monde, pour les inviter à lui faire parvenir le plus tôt possible, en cent mots environ (prose ou poésie), l'essence de leurs idées ou sentiments, pour
obtenir ainsi une expression universelle de l'esprit et du sentiment de l'élite intellectuelle de l'humanité entière, et une enseigne caractéristique du statu quo de la civilisation humaine. — L'ouvrage créé de celte façon se présente comme un salut du \i\ siècle au siècle à venir, et il est intitulé Album séculaire international. La première partie de cet ouvrage, comprenant les notes des auteurs autrichiens, allemands et suisses, vient de paraître chez M. Karl Siegismund, à Berlin. Pour la deuxième partie, ce sont les auteurs français, anglais, italiens, espagnols et portugais qui fourniront leurs notes respectives à M. Edouard Lœwenthal. La troisième partie comprendra les auteurs danois, suédois, hollandais, hongrois, grecs, roumains, serbes et russes. La quatrième partie, les auteurs de l'Amérique, de l'Afrique, de l'Asie et de l'Australie. La cinquième partie enfin comprendra les suppléments nécessaires pour les quatre livraisons précédentes.
La première année de l'Art et Vidée expire avec ce dernier feuillet. Aous donnons de nouveau rendez-vous à nos lecteurs au début de i8q4, à notre retour de lointaines ballades.