LE SIGNALEMENT
EssERuÉE déjà et fort à l'étroit, bien que souvent envahissante, au Livre moderne, \a Ijibllographie va être, en ce cadre si complexe de l'Art et Vidée, obligée de se faire plus modeste encore. Elle en profitera pour tâcher d'avoir plus d'élan et de portée , à la manière de ces ressorts qui ont d'autant plus de pvilssance qu'ils sont comprimés plus Ibrtement.
Une première partie, développée autant qu'il le faudra, sera consacrée aux deux ou trois ouvrages les plus importants du mois, soit par leur propre mérite littéraire, soit par l'intérèt des idées qu'ils exposent ou discutent. Le nombre, essentiel-
Icmciit variable, n'en sera jamais grand. Il peut èlrc parfois réduit à l'unité. Il se peut même que, dans la production du mois, je ne parvienne pas à découvrir le livre qui m'incite à l'analyse de son contenu, à la critique de ses procédés d'art et de son exéculion. Pareil cas ne se présentera guère; mais il est bon de le prévoir. Peut-être alors sera-t-il permis au bibliograplie, dont l'ordinaire besogne confme si souvent et de si près à la calalographie, de parler un instant povu' son compte, profitant d'iui prétexte pom- soutenir quelque théorie chère, pousser une attaque contre ce cpi'il hait, railler ou conspuer ce qu'il méprise, sonder ses incertitudes et interroger ses doutes, et aussi — joie suprême! — laisser llambcr ses admirations et ses enthousiasmes, comme un lover souterrain qui jaillit en flammes au subit contact de l'air extérietu-. A-t-il besoin d'ajouter, pour ceux qui le connaissent, qu'il n'en abusera pas et sera discret?
Dans la seconde partie défileront les gros bataillons du roman, de l'histoire, des voyages, des poèmes d'haleine longue ou courte, des études, essais, biographies, monographies de tout ordre et sur tout sujet. Quelques lignes signalétiques, un mot dont la brièveté caractérise, une erreur relevée, une formule de blâme ou d'éloge résumant un jugement qu'on motiverait s'il était néces.saire, le lecteur n'en demande pas plus pour se guider à travers la cohue toujours grossissante des livres nouveaux, dont la plupart, avec les prétentions les plus diverses à l'amuser et à l'instruire, visent sa bourse en sollicitant, à grand bruit de réclames, sa bienveillante attention. Sans doute l'éditeur trouvera que ce n'est guère, et l'auteur croira que ce n'est rien ; mais il est tant de feviilles anémiées par un manque de copie chronique, dont les colonnes absorbent faméllcjuement leurs notices-circulaires et leurs (( prière d'Insérer », que les lieux ne sont pas rares où ils peuvent chercher à coup sur de consolantes compensations. Sans doute aussi, vni long compte rendu intéresse à la fols les amis et les ennemis de l'auteur, surtout s'il est bien farci de sarcasmes et condlmenté d'amertume : les amis s'en indignent, à moins qu'ils n'en sourient, sympathlquement, et les ennemis se pourléchent à la saveur de ce fiel. Mais qui a donc tant d'amis ou
d'ennemis, que le nombre des uns additionné à celui des autres, comme il convient, puisse être opposé à la masse des lecteurs? Ceux-ci veulent savoir quels sont les livres qui ont paru, de quoi ils traitent, s'ils valent la peine d'être lus en totalité ou en partie, et, pour ceux qui n'ont pas le temps ou le goût des longues lectures, sur quel jugement général ils pourront asseoir leur opinion plus ou moins personnelle. Les coups et caresses de la critique à un ouvrage qu'ils ignorent et à un auteur qu'ils ne connaissent point les laisse froids et indilTérents. Pour les y intéiesser, il faudrait, à propos de chacun des livres nouvellement parus, entrer dans des détails qui prendraient plus de la place où novis avons à les faire tenir tous.
Enfin une simple liste contiendra, dans des divisions claires et précises, les ouvrages qui, pour une raison ou pour une autre, n'auront pas figuré dans la rapide revue de la seconde partie. J'y mettrai de droit les élucubrations politiques et sociales qui font descendre l'Idée des hauteurs de Tylrf jusqu'aux boues de nos besoins et de nos appétits — tâche dont je ne conteste ni l'vitilité ni le mérite, mais qui n'est point du domaine que nous nous attribuons ici; — les pamphlets et écrits de polémique personnelle; les volumes des théologiens et des ritualistes; les brochures d'érudition locale ou spéciale ; les plaquettes de vers et les livrets de prose où s'extravase le flux littéraire des amateurs ; les ouvrages pédagogiques; les publications techniques de toute nature qui ne se rattachent pas à l'art du livre, et tant d'autres écrits qu'on nous saura gré de signaler dès leur apparition, parce que plus d'un y rencontrera une satisfaction de curiosité ou un instrument d'étude, mais dont le compte rendu systématique encombrerait les pages de notre Revue en la dénaturant.
Il reste entendu que, si je me vois forcé d'établir des degrés, je ne prétends pas créer des catégories, encore moins assigner un rang de mérite. Je n'ai point qualité pour décerner des brevets de chefs-d'œuvre à quelques-uns, des diplômes de bonne fabrication à d'autres et, au reste, des estampilles d'article courant. Je n'en ai pas davantage le goût. Il m'arrivera de parler longuement d'une œuvre assez médiocre en soi, mais qui soulève
LA HIBLIOGllAPHIE A TROIS DECiKÉS. 45
des questions curieuses ou passionnanles de lillératurc et d'ar( ; par contre, je ne dirai parfois qu'un mot d'un bon livre; il se peut même que je le relègue au troisième plan, si ses qualités sont d'un ordre dont je n'ai pas à m'occuper dans UArl et Vidée, ou si je n'ai pas pu m'assurer de sa valeur. Je prie donc ([u'on ne s'oflense jamais de mon classcmenl, lequel ne préjuge rien, ol qu'on veuille bien être persuadé que si je dis quelque chose d'un livre, peu ou prou, éloge ou blâme, c'est de bonne conscience et à bon escient. Si je n'en dis rien, c'est que le livre n'est pas du ressort de noire Revue, ou (pie je ne suis pas à même d'en parler de bonne foi.
On ne peut guère niieuv ouvrir cette série d'études à main levée que par un livre de M. Maurice Bouclior. On sait, et il en est question ailleurs, quel poète délicat et gai, puissant et rêveusement tendre, il est. On ne sait pcnt-êlre pas assez combien c'est un esprit sincère et cliercheur. Son évolution vers le mysticisme est un des phénomènes intellectuels les plus intéressants de notre fin de siècle; il est aujourd'hui, si je ne me trompe, bouddhiste parfait, en passe de devenir bouddha. Chemin faisant, il écrit, pour les Marionnettes de M. Signoret, des mystères ravissants que tout le monde veut applaudir, et il public des drames en vers que les grands théâtres n'ont mis aucun empressement à jouer. Nous avons, il y a déjà plusieurs années, au temps du premier Livre, parlé de Dieu le veut! ^ oici maintenant Michel Lando, en quatre actes suivis d'un épilogue (Lecène, Oudin et C'''; in-i8, 2 fr.). « Un Florentin de ce nom, qui était cardevir de laine, fut porté au pouvoir par une émeute, sut maintenir contre elle l'ordre dans la ville, quitta ses fonctions en temps légal, et, plus lard, mourut exilé. » L'amour du plébéien marié pour une dame de la noblesse, que courtise un homme riche, est ajoute par le poète ù ce canevas historique, et lui permet de refaire le tableau, éternellement émouvant, de la passion luttant contre le devoir. Le combat est chaud et longtemps indécis, mais le devoir l'emporte
à la fin, et la récompense du héros, c'est d'assister à l'avilissement de la cité qu'il a sauvée et d'en être chassé brutalement. Cette donnée est fort belle, dans sa simplicité républicaine et anticjue. Cette beauté, le poêle la si vivement sentie qu'il a voulu qu'elle éclatât par elle-même, et qu'il lui a systématiquement refusé les ornements d'un style imagé. « N'a>ant pas à faire parler des poètes hindous, j'ai été très sobre de métaphores; je me suis abstenu de tirades; j'ai soigneusement évité les vers à elîet », dit-il en sa préface. Mais où donc Shakespeare, pour ne citer que celui-là, fait-il parler des (( poètes hindous », et quand s'est-il privé de tout ce que, par une honnêteté littéraire que je ne pviis ne pas trouver mal entendue, s'interdit M. Maurice Bouchor?
Je reviendrai tout à Tlicurc sur celle question, s'il m'en reste le temps et l'espace, car je l'ai fort à cœur. Auparavant, j'ai à formuler d'autres griefs. Les deux tableaux du premier acte sont longs, c'est-à-dire languissants en soi et, en beaucoup de places, inutiles à l'exposition aussi bien qu'à l'action. Certains personnages secondaires, comme Pirro, le type de la canaille, sont peints à trop petits coups, de touches trop multipliées, tandis que d'autres, comme Niccolo l'austère et le flatteur de plèbe Salvestro, gagneraient en clarté et en force à plus de développements. Les scènes populaires, traitées dans le goût shakespearien avec, en moins, la fantaisie des images et des calembours, me paraissent un peu ternes et ne me donnent pas, à un degré suffisant, l'illusion du mouvement.
Ces critiques, les unes de fond, les autres de détail, je les fais sans ménagements ni périphrases, parce que l'écrivain est grand et que l'œuvre a des beautés maîtresses. Donata, cette Dalila florentine, est une figure achevée, de même Michel Lando qui, à partir du second acte, est un des personnages les plus humainement héroïques qu'on ait mis au théâtre. Niccolo del Bene est une esquisse superbe; le fourbe Salvestro, Stefano, Francesco, l'ami et la femme de Michel, sont des créations fortement conçues et venues d'un beau jet.
Le langage est, je le répète, d'une simplicité voulue et qui me semble exagérée. En dépit de la souplesse et des ressources que
possède le poêle pour la facture des vers, on ne dislingue pas toujours la ligne de démarcation entre la poésie et la prose — résultat fatal de son système. Non pas que la lanifue ne soit serrée, concise, nerveuse, juscpi'à en perdre, en certains endroits, un peu de sa limpidité; mais enfin ce sont là des qualités de bonne prose, et puisque l'auteur sacrifie à la convention au point de scander des lignes et d'apparier des rimes, je ne Aois pas pourquoi il ne pousse pas le sacrifice jusqu'au bout et ne prête pas à ses personnages, cet éclat, cette abondance de mélapliores, ce Ivrisme d'élo- ([uence qui conviennent si bien au\ vers et dont tant de tribuns et de conducteurs d'bonunes ont lait usage dans leurs discours.
Et pourtant. c[uellc que soit la matière, comme elle devient belle sous l'esprit qui la modèle et l'anime ! Sans parler des scènes si spirituelles, si passionnées, si bien conduites, entre Micbel Lando et Donata, le relovir de Micliel dans sa boutique, les paroles de Francesca. le tableau du départ pour l'exil vibrent d'une émotion comnumicative et saine. C'est le trionq)lie de la simplicité dans la giandcMu-.
Un enseignement |)oliti(|iie sort de cette œu\re liavileet forte, ([uoiqu'on y trouve à reprendre : c'est précisément le même qui, à cinq siècles de distance, sort, cbez nous, des événements contemporains. II fallait indiquer ce côté du drame de M. Maurice Roucbor : mais on conqnend bien c[ue déjà nous en avons dit assez.
Sous une (orme dranialicpie aussi, mais bien plus factice et qui n'est mise à la perspective d'aucun tliéàtre. M. Maurice Potteclier reprend à sa façon la vieille légende de Faust (la Peine de FEspril. Fiscbbacber ; in-8"j. Se servant, avec une indépendance ([u'il revendique et que je me plais à constater, des données de la Kabbale et de « l'ésotérisnie liindou », il nous montre un jeune bomme, Frantz (il faut apparemment des noms germaniques à ces êtres spéciaux : voir, entre mille exemples, la Coupe et les Lèvres, de ^lusset.et les Deux Cavaliers dans la forêt des Contemplations de Hugo), épris d'une créature supra-bumaine. qu'il a délivrée d'une prison gênante, et qui, en retour, l'emporte à travers les mondes de notre svstème solaire, au milieu des concerts
slcllairos, cl loin de sa vieille mère, qui meurt en l'altendant. Mais dès qu'une limite est posée à sa curiosité toujours avide, dès que sa compagne et son guide lui a dit : « Je ne peux pas te mener plus loin, la vie terrestre le reprend », et, avec elle, sans qu'il s'en doute, les appétits et les besoins de l'humanité. Dans un gai festin, où il porte la tristesse dédaigneuse d'une âme qui a vu l'au delà, il se laisse griser les sens et le cœur par une bohémienne, qu'éleva sa mère lorsqu'il était petit, et ([u'il retrouve, loqueteuse musicienne de grand chemin. Inlldèle à l'esprit, sa faute ne lui sera pas pardonnée. AnUiousia lui apparaît et l'arrache à Lydia pour l'emporter dans la mort. « Savoir? — Aimer?... Mourir ! » telles sont presque ses dernières paroles, où deux interrogations n'obtiennent pour réponse qvie l'affirmation du néant. Il est vrai qu'en expirant il dit à ses compagnons, éblouis par l'apparition entrevue d'Anthousia : « Cherchez et apprenez... Mais renoncez à être des hommes !... Moi, j"ai appris trop tôt, et trop tard j'ai voulu vivre... mais j'ai su !... »
Périsse la science qui fait périr ! La vie est faite pour être vécue, non point rêvée. Et si ce que les Voyants et les Mages disent des choses d'outre-tombe est vrai, c'est une raison de plus pour que nous accomplissions notre stage terraqué avec fortitude et patience, et, pour les convaincus, avec une allègre sérénité. Les désirs effrénés de connaître ce qu'il est dans la condition hvnnaine d'ignorer emportent l'homme comme sur des ailes d'aigle dans les haviteurs ; mais plus furieux est l'élan, et plus rude le choc de son front contre le plafond de la cage : il tombe alors sur le sol que lui assignait sa nature, pantelant et brisé. Les Grecs, qui ont vu si juste dans le monde des idées, n'inventaient rien en racontant l'histoire d'Icare.
Le livre de M. Mavirice Pottecher est l'œuvre d'un penseur qui sait composer et écrire. Comme morceau détaché, je recommande, vers le début, une page bien curieuse et vraie sur la (' denrée courante » qu'on appelle le talent (p. 7 et 8).
Que je préfère cette bonne et forte prose aux vers prétentieusement savants et pédantesquement novateurs que M. Louis Dumur a réunis sous le titre de Lassitudes (Perrin et C'% in- 1 8) ! Aux
efforts dont ils portent partout la marque, on pense bien, en effet, que l'auteur doit être las. Le moyen de ne pas être pessimiste, quand on s'oblige ù de pareils tours de force ? Il n'en faut pas tant pour faire prendre en dégoût la vie et les vivants.
Où s'évadent les yeux formulés de tendresse .'' Sur l'ovale des sens et sur l'orbe des seins.
Ceci est intitulé Insanitns..Oi\ ne peut réellement pas accuser le poète de manquer de franchise.
On sait que M. Louis Dunuir a inventé, après un poète de la Pléiade et je ne sais plus quel Bonaparte versificateur, sans compter les autres, le vers français ïambiqiie et anapestique, avec les syllabes toniques représentant les longues et les atones les brèves. Il conserve d'ailleurs la rime par surcroit. Ce système, qui est celui des langues saxonne et slave, produit, entre les mains de l'inventeur, des hexamètres de cette grâce et de celte harmonie :
L'orbe des cieux ceignit une nue en pourpre néfaste : Comme une ombre de sang rampa sur ma tète, la chaste.
De tout cela on aurait grand lort de conclure que je nie le talent de M. Louis Dumur. Je lui en reconnais beaucoup. Il écrit, quand il le veut, ou peut-èlre quand il ne peut pas s'en empêcher, des choses fort belles, comme ceci :
Misère, tu survins un soir glacé d'hiver. Rampante, taciturne et le regard couvert De tes dix. doigts tordus eu geste de démence. Tu mis dans l'atelier sinistre un vide immense ; Tu fis s'éteindre en sifflotant le maigre feu ; Tu pris la miche : il n'en resta pas même un peu. Et tu remplis la gourde d'alcool...
Mais il cherche laborieusement la nouveauté dans des bizarreries de métrique et d'expression ; c'est, je crois, une grosse erreur. M. Ferdinand Fabre, qui n'aligne ni hexamètres ni tétrapodes, trouva naguère une veine nouvelle, quand il peignit pour la première fois les mœurs des paysans cévenols, avec la cure du village I. ,
pour point d'observation el pour centre. Le filon est bon ; M. Fabre a les outils qu'il faut pour en extraire tout ce qu'il contient, et l'exploitation continue, non sans succès. Certains airs ne vous sembleront-ils pas toujours exquis, dussiez-vous mille fois les entendre, parce qu'un jour, il y a bien longtemps, ils vous ont remué et attendri ? Chaque fois que vous les écoutez à nouveau, un souvenir très doux vous monte de cette émotion lointaine, et vous savez gré à ces vieux airs d'évoquer après tant d'années les larmes printanières de vos yeux et les jeunes battements de votre cœur. C'est un peu l'impression que m'a faite Sylviane, qu'Emile Testard vient d'éditer luxueusement, en un beau volume petit in-octavo, avec des dessins de Georges Roux (25 fr.). Mais mon rédacteur en chef vous parlera mille fois mieux que je ne saurais le faire de l'exécution artistique de ce volume. Je veux seulement noter le charme, fait du plaisir présent et de la remembrance des plaisirs passés, qui se dégage de cette double légende où le mysticisme assaisonne les plantureuses boustifailles, et où la simplicité dévotieuse des âmes campagnardes s'aiguise à l'ironie discrète de l'écrivain.
Assurément M. Ferdinand Fabre a, comme romancier, un genre qui lui est propre, une manière et des procédés. Je doute fort qu'il ait une théorie. Je ne le regrette pas, et nous ne sommes pas exposés à en manquer. Après Zola, après Edmond de Concourt, après Guy de Maupassant, voici M. Paul Pourot qui append à une très intéressante étude de mœurs d'artistes de petite marque (les Ventres, Tresse et Stock ; in-i8 ; 3 fr. 5o), une post-face sur le « roman vériste » . Le nom a été inventé en Italie, et ceux qui nous suivent à travers les métamorphoses de nos Revues m'ont entendu parler d'un des chefs de l'école italienne, Giovanni Verga. Mais si les Italiens ont trouvé le nom, M. Paul Pourot croit avoir le premier nettement conçu — et exécuté — la chose. Je ne le chicanerai pas sur ce point ; je me contenterai — après avoir remarqué que Zola et Guy de ^laupassant ont dit avant lui ce qu'il a lui-même à dire, puisqu'il les cite en les approuvant — de reproduire ici sa formule du vérisme : (( Donner une impression très intense de la vérité dans la nature,
de la vie, — et ce — avec les moyens littéraires les plus simples, en apparence. » Et alors je lui demanderai si ce n'était pas justement la prétention d'une école qui exista jadis et qu'on appelait classique ? Sans attendre sa réponse, je louerai sans réserve son style net et limpide et la lucide acuité de son observation.
Continuant la revue des œuvres de fiction, j'ai à mettre, en cette seconde partie plutôt énumérative que critique : la Paix du Cœur, roman contemporain (E. Dentu, in-i8 ; 3 fr. 5o), d'un écrivain dont j'ai eu à signaler une œuvre fort remarquable : les Planches ; M. ,lean Blaize est en pleine évolution, mais il n'est pas, à mon avis du moins, en progrès. La recherche de l'originalité l'égaré, et il ne s'aporc^-oit pas qu'il emprunte des procédés de style et de composition très peu recommandables à des écrivains qui ne le valent pas. Toute la première partie du livre ïiie semble mauvaise; mais, dans la seconde moitié, la passion et l'émotion emportent tout et les pages n'y sont pas rares qui remuent le cœur et mouillent les yeux. Mais je ne peux m'arrcter même pour cueillir une fleur en passant, et une voix me crie — telle celle qu'entendait Bossuet : — Marche ! marche !
M'"" Georges de Peyrebrune ajoute à « la Nouvelle Collection » des éditeurs G. Charpentier et E. Fasquclle un joli récit où la belle-mère n'a pas le beau rôle (Giselle; in-i8; 2 fr. 60). Je saisis l'occasion de dire une fois de plus que ces prétendus livres chastes, dont la mère peut permettre la lecture à sa fdic, sont pleins d'enseignement dont l'innocence peut fort bien profiter pour se perdre.
h'yiclion et le Rêve, roman d'analyse où M. Georges Servières met habilement, quoique longuement, ces deux abstractions sous la peau de personnages types (A. Savine ; in-i8 ; 3 fr. 5o) ; A la recherche de la Gloire, recueil de contes joliment contés et signés Charles Epheyrc (Perrin, in-i8 ; 3 fr. 5o) ; deux histoires russes : Mavra, ou « une heureuse erreur judiciaire », par M. Lazare Goulin, et le Voyageur Enchanté, traduit de Nicolas
52 L'ART ET LIDÉE.
Leskofîpar M. Victor Dorc'lv. l'une et l'antre publiées chez Savine ; — voilà pour les romans proprement dits.
Il faut y ajouter une légende, racontée en vieux français par M. Kmile Badel, (VLne Sorcière qnnullrejois on brusin dans Sainct-Nicholas, « le tout habillé d'^niaiges par J. Jacquot » et imprimé à cinq cent dix exemplaires par Bcrger-Levrault et G'*", de Nancy, en caractères Baskerville, qui sont, si je puis dire, des Didot anticipés, et broché sous chemise en chromotypographie (in-S" cavalier ; lo fr.). Le texte est amusant ; ]cs ymalges le sont plus encore, et il y a, à la fin du volume, une bibliographie, qui a sa valeur, des ouvrages sur la sorcellerie en Lorraine.
Autre légende, dialoguée celle-là, et dont le mérite et l'intérêt résident surtout, à mon humble avis, dans le nom de l'auteur : les Sept Princesses, par Maurice Maeterlinck (Bruxelles, Paul Lecomblez; in- 18).
La librairie illustrée a publié, il y a déjà quelcjue temps, un grand ouvrage descriptif sur les Républiques hispano-américaines, par Théodore Child, avec cent cinquante et une gravures et 8 cartes (gr. in-8"). Au charme que présentent toujours les impressions personnelles d'un voyageur observateur et éclairé, s'ajoute ici l'utilité de renseignements authentiques, exacts et récents. Le livre est bien fabriqué, et les gravures sont de ces belles illustrations américaines qui font la gloire des Harper et de leur Magazine.
Aux environs de Lyon, par M. Josse, édité avec grand soin par M^I. Dizain et Richard (Lvon ; gr. in-S", tiré à huit cent soixantequinze exemplaires), est un ouvrage plus exclusivement pittoresque. C'est à mon directeur d'en parler plus au long. Je ne peux cependant m'cmpècher de signaler aux bibliopliiles cette très remarquable production de l'art du livre en province.
Ce sont là des livres d'art, à proprement parler. On peut les mettre en la compagnie du superbe volume de M. Paul Mantz sur Antoine Watteau (Librairie illustrée ; in-4"), tiré à cinq cents exemplaires sur un épais papier vélin qui supporte admirablement les nombreuses figures insérées dans le texte. Dix-sept planches hors texte en complètent l'illustration.
En nii'mc fonips que M. Paul Maniz, M. G. Darfrcnlv nous donne aussi un Antoine ]] aitenii dans la collection des Artistes célèbres que publie la Librairie de l'art (gr. in-8"). C-etlc biographie contient soixante-huit gravures dans le texte et sept gravures hors texte tirées en sanguine. Bien que plusiein-s de ces reproductions se retrouvent dans l'ouvrage de M. Paul Mantz, on ne peut pas dire que, ni pour le texte, ni pour les figtires en général, CCS deux études sur Wattcau fassent double enqiloi, et l'on sera heureux de les posséder l'une et l'autre.
Je voudrais pouvoir rendre conqite en détail de la savante Histoire de Fart chrétien, des origines à nos jours, que M. François iiournand a récemment fait paraître chez les éditeurs Blond et Barrai (a vol. in-8"). L'architecture, la sculpture, la peinture, les arts décoratifs, le mobilier, la nuisique y sont étudiés à leurs différentes époques, et l'on en suit le développement avec plaisir et profit dans cette exposition pleine d'érudition, de goût et de clarté. Cinquante ligures, bien clioisies et exécutées avec unesiujplicité vigoureuse et intelligente, servent d'illustrations au livre et de tvpes oîi peut se reporter l'étudiant.
Un livre sur l'art n'est pas forcément un livre d'art. C'est le cas du l'ésumé que M. Antonin Proust nous donne des rapports ou discours publiés ou prononcés par lui depuis quinze ans, et {[u'il intitule l'Art sous la République (Charpentier). Le titre semble indiquer autre chose ; mais qui ne sait que les hommes politiques sont habitués aux étiquettes de fantaisie ?
Passant de la critique d'art à la critique littéraire, je trouve un livre tout à fait précieux pour ceux qu'intéresse la physionomie vraie des grandes figures de la littérature contemporaine : la Jeunesse de Lamartine , d'après des documents nouveaux et des lettres inédites, par M. Félix Reyssié (Hachette et C'"; in-i6 ; 3 fr. 5o). M. Reyssié est, comme Lamartine, un Maçonnais, et il a pu, grâce à ses coimaissances des choses locales, jeter la lumière .sur bien des circonstances incertaines de la vie du poète et sur plus d'un trait, resté indistinct, de son caractère et de son esprit.
Plus académique — l'Académie de Marseille l'a couronnée — , est l'élude deM. EmileCamau sur Joseph Méry (\. Savine ; in-i8;
3 fr. 5o). Elle a moins d'intérêt, l'iiomme qu'elle étudie n'ayant guère joue qu'un rôle de surface dans les lettres. Joseph Méry vaut pourtant de ne pas être tout à fait oublié, et ce liAre, exagérations mises à part, contribuera à graver dans la mémoire des générations nouvelles un nom qui fut glorieux.
En première ligne parmi les ouvrages de nature diverse qneje réunis sous la rubrique « mélanges », il faut placer le gros volume de Papus, Traité méthodique de science occulte, avec quatre cents gravures et tableaux, deux planches phototvpiques et un glossaire de la science occulte (Georges Carré ; in-8" ; xxxvi-1,092 pages). Ce que j'y ai trouvé de plus clair, c'est la partie historique et critique, et aussi le chapitre sur la chiromancie. Quant à la science occulte proprement dite, elle conserve encore, même après ce traité, les droits les plus incontestables à son épithète.
Les lignes que trace la main sont, tout comme les lignes que la nature a gravées en elle, des indices de caractère, de tempérament, de passions, et, par une déduction naturelle, de conduite et d'avenir probables. La lecture de la Graphologie simplifiée, ou (( l'art de connaître le caractère par l'écriture», que M. Arsène Aruss publie chez Ernest Kolb (in-i8 ; 3 fr. 5o), permettra aux profanes de faire quelques pas dans cette science qui paraît résider surfout dans l'imagination de celui qui la pratique ou l'enseigne.
N'est-ce pas aussi l'imagination qui pousse les linguistes à chercher la réalisation d'une langue universelle ? Le Projet dhm idiome international sans construction grammaticale, que nous expose le D' Alberto Liptay (E. Bouillon ; in-8"), est à la fois gravant et simple ; il est même exempt, ou à peu près, de ces bizarreries qui constituent d'ordinaire les traits les plus saillants des inventions de ce genre. Tel qu'elle est, et gagnât-elle encore en mérite, j'ai grand'pcur que cette « langue catholique » ne reste à l'état de projet, ou ne soit jamais mis en usage, comme le volapùk, que par un nombre restreint d'initiés.
Plus pratiques, bien que sujettes aussi à de cruelles désillusions et à d'amers déboires, sont les Inventions dans l'ordre de la mécanique pure. A ce titre je citerai un petit volume qui a été presque entièrement composé par la Linotype, machine d'origine
américaine, qui compose, espace, justifie, fond et distribue. Je l'aurais cité, d'ailleurs, pour l'abondance et la précision des renseignements qu'il contient sur l'iiisloire de l'art le plus utile à la pensée. C'est r Imprime rie en Europe aux w" et xyi" siècles, par M. Léon Degeorges, dont on connaît le beau travail sur la Maison Planlin (Km. Paul, L. lluard et Guilleniin ; in-24 ; 3fr.). J'omets aujourd'bui la dernière partie de mon programme, c'est -à-dne le catalogue de certains ouvrages signalés. Ils sont bien [)cu nondjreux et peuvent attendre notre inventaire de février procliaiu.
B.-II. Gacsseron.