LES LENDEMAINS D'ÉTRENNES
peine de retarder indéfiniment leur apparition ; c'est pourquoi je ne puis parler cpi'au lendemain de la fête des cadeaux de certains livres imagés qui sont dignes de quelque allontiou.
La maison Ilachelle qui met toujours habilement le cap sur le succès, et qui lutte honorablement contre le gros temps qui sévit en ce moment en librairie, a publié en dehors de Trente et Quarante d'About, dont il me fut possible de dire deux mots l'an dernier, une nouvelle édition de Vllisloire de France en un volume grand in-8" de ^ ictor Duruy, qui, pour être une publication s'adressant au grand nombre, n'en demome pas moins très supérieurement illustrée de six cent vingt-cinq gravures et huit cartes. Je ne veux rien exprimer de la grande valeur de l'ouvrage; \ ictor Duruy est aujourd'hui un classique canonisé par toutes les Universités, mais il faut remarquer avec justice que, seule, la maison Hachette, avec les immenses richesses de son fonds d'ouvrages historiques, était à même de puiser chez elle les éléments d'une illustration aussi considérable et si bien gravée d'après des documents originaux, des photographies et des tableaux de maître.
L'Histoire de Vhahitntion humaine de Charles Garnier et A. Ammann (un volume grand in-V) est digne également de notre première maison d'édition — 335 vignettes et 34 cartes ornent le texte avec une variété tour à tour pittoresque et documentaire, cette étude, qui confine à la fois à l'histoire anthropologique et ethnograpiiiquc, est très largement comprise; le travail était effrayant à considérer avant même d'être ébauché, et l'on peut s'étonner qu'il se soit trouvé deux investigateurs assez hardis pour entreprendre cette grande course à travers le temps et les espaces. Nous assistons ici à la reproduction, mais bien agrandie, de la restitution de l'habitation humaine tentée avec succès par M. Ch. Garnier en 1889, le long du quai d'Orsay, au cours de la dernière exposition. Nous nous trouvons avec ce livre dans un musée surprenant, montrant toutes les phases de la civilisation et faisant toute l'histoire vivante de nos ancêtres. Le texte est agréable, aisé, parfois d'une allure bon enfant, qui ôte toute aridité au sujet traité; c'est un livre de géant qui parait se faire I. 8
58 L'ART ET LIDÉE.
pardonner sa grosseur et sa hauteur par sa bonne grâce, son ingénuité et sa modestie de colosse.
Chez Didot, peu de livres de lin d'année; toutefois parmi quelques forts volumes de voyage ou d'éducation, je remarque la Vie américaine, par Paul de Rousiers (i vol. grand in-S"). Il a beaucoup été question de ci de là de cet ouvrage dont l'intérêt est énorme et qui a le mérite de nous présenter l'Amérique spécialement au point de vue agricole, industriel et économique. C'est un chef-d'œuvre de docvimenlation dont on parlera longtemps encore, car c'est un livre qui fera autorité lorsqu'il s'agira de la vie pratique dans le nouveau monde. Je n'ai pas le loisir ni le rôle, non plus que le devoir de m'occuper de tous les sujets capitaux qui sont agités dans l'excellent livre de M. de Rovisicrs, mais il m'appartient de regarder et déjuger l'illustration qui est entièrement faite sur clichés photographiques directs.
Le volume est vraiment beau et bien tiré, mais j'avoue que s'il était besoin d'une épreuve concluante pour condamner les reproductions photographiques pour l'illustration, celle-ci serait définitive. C'est bien toute l'Amérique dont nous voyons le défilé; ce sont ses champs, ses rues, ses usines, ses fermes, ses villes instantanées, ses chemins de fer, ses monuments ; mais lorsque nous refermons le volume, un ennui, une tristesse invincible nous prend et notre désir de nouveau monde s'est enfui, notre curiosité voyageuse est assouvie, tout cet arsenal de clichés photographiques nous a mis du gris, du noir, de la crudité dans l'œil, ne nous laissant aucun horizon pour le rêve; toutes ces bâtisses ressemblent à des Mazas et tous ces passants à des criminels, car la photo a des duretés policières, et son exactitude, sa précision nous navrent par l'assommante lourdeur de leur vérité.
Ah ! mes amis, l'art jamais ne sera là, l'idée non plus, rien ne vibre moins à notre vue que ces instantanés odieux ! Revenons vite aux jolis et spirituels croquis qu'ensoleillent le goût et la gaieté de la facture, laissons ces illustrations barbares aux geôles et aux laboratoires anthropométriques. — Rien n'est beau que le faux ! le faux seul est aimable !