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LES JEUNES ET LEURS REVUES

L fut longtemps de bon ton dans les feuilles sérieuses de négliger les jeunes écrivains ou de ne s'occuper d'eux que jîour citer, d'entre les luilllers de vers qu'ils produisent cliac|uc année, les plus obscurs et les plus ridicules. Un tel choix, plus aisé que loyal, épargnait à la critique le soin d'approfondir les productions des nouveaux, amusait le public, et n'instruisait ni celui-ci ni celle-là. On continuait à appeler décadents tous ceux qui ne faisaient pas des vers comme M. François Coppée ou des romans comme M. Daudet. Et les chercheurs d'Idéal, les enthousiastes du Beau, les épris de

l'Art, malgré leur criulitioa et leur conviclion profonde, furent toujours traités de collégiens trop lot émancipes ou de fumistes persistants.

C'est seulement lorsqu'un événement rendit (.VaclnaUté les œuvres de ceux de demain rpic certains crili(pies d'organes graves sortirent de leur expectative pour signaler au grand public les écrivains qui avaient acquis, au moins dans leur milieu, une célébrité relative.

Mais nul ne s'est avisé détudier les jeunes en leur genèse dans cette pléiade de revues où leur talent s'affine et s'allirmc, où nombre de fragments, d'ébaucbes d'œuvres, nombre d'études abstraites, artislicpies, teclmiques, esthétiques, portent le sceau de l'originalité de ces rêveurs avides d'images et de rythmes nouveaux, de ces peintres d'états d'âmes, de ces penseurs évocateurs de l'an delà ; nul ne s'est encore efforcé d'extraire l'essence des travaux parus au jour le jour, de présenter les jeunes dans leur propre milieu, en disant leurs propres préoccupations, qui, si elles ne sont ni réalistes ni académiques, — si... ou peut-être : parce que, — n'en sont pas moins intéressantes.

Ces revues des nouvelles couches intellectuelles, nul curieux du mouvement littéraire ne s'en devrait désintéresser. Ne sontelles pas le matras où s'élabore l'art de demain ? Et si le public, qui toujours demande du nouveau, les ignore et ne les lit pas, n'est-ce pas parce que la Grande Presse, tout ouverte aux choses du sport et du café-concert, mesure trop parcimonieusement la place à la littérature ? De loin en loin quelques chroniques sur le livre ([ui s'impose ou l'impatient qui cabotine, de faciles brocards sur im manifeste cénaculaire, des citations perfides, rien de documenté sur les recherches particulières, ni de précis sur les aspirations générales; c'est par de tels moyens qu'on entretient, inconsciemment peut-être et par pure négligence, les injustes préventions du public contre les jeunes.

Eh bien, UArt et Vidée n'attendra pas qu'un écrivain soit célèbre pour le présenter à ses lecteurs. Esquisser, à propos d'une poésie, d'une prose, la théorie esthétique et technique de son auteur ; montrer succinctement, mais en toute conscience, ce que

cherchent les nouveaux, tenir au courant de leurs discussions, extraire, autant que faire se peut, l'essence de leurs revues, voilà ce que nous nous proposons en ces colonnes généreusement mises à notre disposition. Les matériaux ne manquent pas. Chaque jour deviennent plus nombreuses et plus intéressantes les revues où, entre un sonnet et une prose lyrique, l'on devise d'abstrait, d'esthétique cl de philosophie.

Il en est d'ardentes propagandistes d'vui principe, comme le Mercure de France, les Écrits pour VArt. Dans d'autres, on discute avant tout, tels l'Art Moderne et les Entreliens politiques et littéraires, où militent d'incisifs esprits préoccupés de la qviestion sociale autant que du symbolisme. Certaines sont polémiques : la Revue Indépendante , qu'accable un brillant passé ; — éclectiques : la Plume, tribune ouverte à tous. D'autres accordent une plus large place aux productions Imaginatives qu'à la discussion : ainsi VErmitarje, où se coudoient novateurs et universitaires, la Revue Blanche, la Revue de la littérature moderne, la Wallonie, la Jeune Belgique, la Chimère, la France moderne, la Conque, etc., etc.

Dans tous ces recueils œuvrent des penseurs et des artistes qui tendent presque tous vers une semblable Renaissance idéaliste. Leur idéal, sans doute, n'est pas le même que le romantique, ils ne se plaisent pas à la fougueuse expression des passions ni des sentiments du cœur ; ce qui les charme et les attire, ce sont les rêves de l'àme détachée de la réalité, recherchant son Dieu, dont elle est si avide, à travers quelque vague région qu'elle peuple et pare à son gré de créatures et de décors semblables à ceux qu'évoquent en nous les songes du sommeil ; — ou bien, ils couATcnt une vérité abstraite d'un vêtement d'éblouissantes réalités (car nul art ne fut plus philosophique que celui qui se prépare). L'action, l'héroïsme n'apparaissent guère dans ces œuvres que comme un souvenir lointain ; le poète songe parfois à « son épéc brisée vierge d'épopée » , mais il reprend aussitôt le beau chemin de ses rêves, sans même donner trop d'attention à la femme, laquelle ne lui semble généralement qu'un prétexte à décor, une idole froide complétant la beauté d'un tableau.

Accompagnant l'expression de leurs conceptions par la mu-

que des mots et l'iiarmonic des syllabes et des rythmes, nombre de novateurs ont réalisé, en d'admirables vers, l'espérance de ceux qui pensent qu'en dehors de la banalité, et même dans la pure iiction, sont les sources les plus i'raiclies de la poésie.

L'un de ceux en qui se manifeste le mieux la tendance idéale et mystique de notre temps, Louis Le Cardonncl, chante la Louange du sommeil dans le dernier et excellent numéro de l'Ermitage :

Sommeil, ù tout divin sommeil, par qui s'essore L'âme, comme un oiseau libéré s'en allant, Dans un soulèvement de plumes, vers l'aurore, Olil fais surgir de nous l'esprit vainqueur et blanc, L'esprit, celle plaintive et caplive colombe, Plaintive d'clrc ainsi captive en ce corps lent.

Tandis que les romantiques et les parnassiens se plaisaient surtout à chanter les sentiments, les côtés matériellement beaux des choses. Le Cardonnel ne volt, ne comprend, ne sent, n'admire que les idéalités ; il transporte tout dans son atmosphère élevée, le monde matériel dans le monde idéal, l'inanimé dans le vivant. Pour lui, ce n'est plus la gloire pareille à la fumée, mais la fumée semblable à la gloire qui se disperse dans les temps.

Ses images mêmes, ses réalisations ont ce caractère extraterrestre, — car, poète, il doit aussi revêtir les abstractions de formes sensibles ; — dans le royaume des idées, il unit, en une harmonie impossible dans la réalité, les choses et les qualités les plus hétérogènes :

... Sommeil, et dans ta robe aux tutélaircs plis, Ta robe dont l'ampleur taciturne s'étale, Comi)ien demeureraient toujours ensevelis 1 ... Et que les cœurs épris d'invincibles victoires Se tournent, par le jour sans magie opprimés. Vers ton palais vengeur et tes confuses gloires.

Cette façon de ne voir la réalité que dans l'idée, et de tout rapporter à celle-ci, donne une très grande unité de sensation à toutes les pièces de ce poète. Dans la Louange du Sommeil, l'im-

pression nocturne domine seule jusqu'aux derniers vers, où, annonçant le jour.

Un grand coq, à traders nos songes écroulés, Lance... sa fanfare rauqnc à l'heure rouge.

Ce qu'il faut reprocher à Le Cardonnel, c'est le choix de mots parfois un peu trop généraux qui, ne serrant pas la pensée d'assez près, diminuent l'intensité de l'effet.

La forme de son vers est généralement classique, il observe assez régulièrement la césure de l'hémistiche ; mais la cadence sèche et raide de l'alexandrin, il l'assouplit, l'amplifie, la varie. Il n'a ni la régularité métrique de Dumur, ni l'irrégularité de Moréas ou de Viélé-Grifïin ; il change son rythme seulement de vers à vers, plus rarement d'hémistiche à hémistiche, toujours suivant un mode croissant très harmonieux :

Vers toi, | ce chant, | vers toi, | mon désir, | enchanteur... ... Réparateur, | Libérateur, | Inspirateur.

Le vers libre, plus varié, de Retté, n'a pas la même harmonie. Dans Atne du temps naguère (Ermitage), le lecteur, non initié aux rythmes factices, sent, à deux ou trois passages, son oreille choquée par l'incohérence du mouvement sonore. Cette incohérence se retrouve dans la conception ; l'unité des tableaux présentés par Retté n'est pas encore parfaite; elle est, il est vrai, remplacée par l'intensité et l'unité de l'impression de tristesse passionnée qui témoigne d'un vigoureux tempérament poétique. Ces dernières qualités se rencontrent encore dans un extrait de Thulé des Brames, la Petite Déa (Revue de la Littérature moderne), du même auteur.

A. -Ferdinand Hérold, sans avoir autant de puissance, a les semblables défauts, vin peu communs, d'ailleurs, à tous les poètes de notre temps : images trop vagues, mal réunies en un tout, cadence incertaine. Cependant, l'impression de tristesse des derniers mois de l'année est parfaitement rendue par ses Rythmes d'automne (Mercure de France), où passent, ainsi qu'en un rêve, des créations idéales, vierges et fées qui apparaissent sous la ramée

dcfeuillcc et dansent taciturnes ou sanglotent au boi'd d'un ruisseau. (( Des épines ont déchire leurs robes, et, parmi leurs cheveux blonds ou bruns, luit de la neige, çà et là. o

Le brillant poète des Fastes, Stuart Mérill. dans Celle qui filait (Revue blanche), gémit sur l'automne de ses ardeurs, et accompagne sa Chimère, d'ordinaire moins barbare, jusqu'au Pays (les fleuves de sang (Ermitage).

Cette Irislcsse que la saison semble inspirer à tous les écrivains ne se dégage pas, malgré l'intention de l'auteur, de la Complainte des Vierges noyées (Plume). Ces vers de M. Y. Rambosson, dans lesquels on voit la genèse d'un talent facile et large, ne manquent ni d'éclat, ni de fraîcheur de sentiments et d'images, mais seulement encore un peu de concision et de fermeté.

Ce qui caractérise assez notre époque littéraire, c'est que l'on n'exprime guère en vers que les rêves, et que l'on couvre les sentiments poétiques et les idées philosophiques de toutes les gemmes de la prose lyrique.

D'iccllc regorgent les revues. Dans le Mercure, Adrien Rcmacle donne d'excellents Poèmes d'automne, et, loin des œuvres conscientes, « il se baigne dans les nuances innombrables de la forêt tremblante, le cœur gonflé par la fuyante espérance de retrouver les souvenirs perdus » : « 0 mes patries, mes belles patries, dit-il, me laissercz-vous longtemps encore trahier misérable sur les chemins obscurs ! » Aussi suggestives de tristesse, les Jeunes filles qui passent et la Mort du jardin, poèmes, — à la facture un peu mœterlinckicnne, — de René Tardivaux (Ermitage).

La pauvre Tête branlante que nous présente dans le Mercure l'original conteur Jules Renard n'est pas faite pour inspirer plus de gaieté que toutes les productions de ces temps de frimas, et le héros de l'Exécution, nouvelle de Rosny, publiée par la Revue de l'Evolution, est encore plus funèbre.

C'est que peut-être, aussi, la poésie — et la prose telle que celle de l'Exécution et de Tête branlante n'cst-elle pas un peu de la poésie? — c'est peut-être que la poésie et le rire ne vont guère ensemble. C'est justement ce qu'exprime fort bien C. Mauclair dans Y Evocation sacrilège (ERMrrAGE). Le Rire, dit-il, a tué l'In-

spiratlon, u la pure image qui, chaque soir, s'érige blonde dans la glace du poète » .

Rien n'est plus juste, si ce n'est l'idée qu'Henri Mazel transpose dans le monde matériel, en l'Usurpatrice, petit poème symbolique, d'une prose riche et colorée : « La femme, dit-il, nous a menés vers l'idéal saint. Détrônez-le, nous a-t-elle dit, et nous avons obéi. Elle a ajouté : Adorez-moi, je suis l'idéal. Et nous l'avons adorée. »

Bernard Lazare, des Entretiens politiques et littéuaiues, ne s'en prend ni à la femme ni au rire, mais au scepticisme ; il proclame la Nécessité de l'intolérance : « La tolérance est la caractéristique des époques sans croyance, la vertu des esprits sans foi. L'intolérance est le levain des idées grandes, la vertu des âmes vigoureuses et hautes. »

C'est cependant à ce sentiment, par lequel (( rien ne vaut que ce que l'on pense », que l'on doit l'habitude déjuger défavorablement toutes autres œuvres que les nôtres, habitude critiquée, en des Propos alternatifs, Entretiens, par Henri de Régnier, et suivie par Raynaud qui porte sur les œuvres de Louis Dumur (Mercure) un jugement sévère et injuste, dans un article dont la prose ne vaut ni les vers de l'auteur étudié ni même ceux de l'auteur de l'article.

Dans ces mêmes Entretiens, une très subtile Causerie de M. Viélé-Griflin. L'auteur raille avec raison la prétendue « diffusion des lumières » ; il préconise a la mise en jachère des âmes adolescentes », et évoque l'idée de l'iconoclastie méthodique : « Licenciez les lycées, brûlez les bibliothèques », semble-t-il dire, afin que les modernes ne soient plus accablés par les anciens, et que les jeunes intelligences puissent se former elles-mêmes, selon leur mode propre. Une telle mesure, prise à temps, aurait eu du moins l'avantage de nous éviter VOde à Bacchus, de M. Raynaud.

Pour compléter cette étude des revues, il faut signaler une Simple réponse, dans laquelle M. Mùhlfeld, s'érigeant l'avocat du naturalisme, sacrifie volontiers M. Daudet, a séduisante concrétisation de Riendutout », et défend Zola, qu'il qualifie « le poète de l'énergie et de l'activité ».

Deux intéressants articles dans la France moderne, l'un de M. Daniel de La Fosse, sur VEgoïsme bourgeois dans la comédie moderne; l'autre de M. Pétau-Malebranche, sur Israël, son rôle politique. Par une connaissance approfondie de la langue hébraïque, l'auteur trouve dans le livre de Moïse une explication plus complète du rôle de la nation juive. Il nous promet une nouvelle et précieuse interprétation de la Bible, basée sur une plus grande compréhension du génie de la langue, lequel échappa complètement aux précédents traducteurs.

•Sur Arthur Rimbaud, dans les Entretiens, des notes qui caractérisent bien ce génie aventureux auquel il ne manqua que de la pondération et le sens de la vie réelle. Rien de plus curieux que l'histoire de ce fort en thème qui, de Charleville à Paris, de Paris en Angleterre, de Londres à Bruxelles, de Belgique à Stuttgart, de là à Milan, Brindisi, Livournc, Vienne, Hambourg, Copenhague, Alexandrie, Chypre, Adcn, tantôt poète, tirailleur, soldat, racoleur, professeur, chef de carrière, négociant, toujours sans le sou, part à la recherche de son idéal fantasque qui toujours lui échappe, et iinit par mourir à Marseille, au moment où paraissaient deux éditions, dont l'une apocryphe, de ses œuvres.

Citons enfin, sans commentaire, faute d'espace, les articles intéressants parus en janvier : la remarquable étude de Alph. Germain sur VArl ornemental, et l'article de Rambosson sur Retté et Thulé des Brumes, dans la Revue de la littérature moderne ; le numéro entier de la AVallonie consacré à Bernard Lazare, le précieux écrivain du Miroir des légendes; la Chronique de MùhHcld, les appréciations dures, mais justes, de Géard sur M. Scribe, les vers libres du Gué, de Viélé-Grillin, et les trois judicieuses Notes sur la musique de Lenormand dans la Revue blanche ; enfin, tout Mercure, qui vient d'agrandir son format au moment où l'on annonce la réapparition d'ART et Critique.

Pierre Va lin.

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