‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 25 sur 90 · UN MAITRE POTIER · texte numérisé non relu

UN MAITRE POTIER

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; lui au palais du Chaïup-dc-Mars, lors le l'Exposition de 1889, directement vers a droite, à l'entrée de la section française céramique et sur un cniplacrmcnt relativement restreint, que Auguste Delalierche se lit connaître des amateurs.

11 n'est pas un artiste ou un curieux épris des choses de goût, pas un amoureux des formes et des belles matières qui ne se sou- Aicnne encore de la \i\e seusalion admirative éprouvée à la vue de cette exposition de grès incomparables, fioles, buires, vases, jarres, crucbettes, amphores et cratères, dont les beaux profits et les galbes superbes se dessinaient noblement dans

la lumière frisante de la nef et sur les flancs ou contours desquels l'action du grand feu avait fait couler en larges larmes ruisselantes les colorations les plus exquises, les plus riches et les plus fondantes, les émaux les plus rares du monde. Je ne puis oublier mon enthousiasme à ce premier contact avec les vases précieux de Delaherche, qui écrasaient sous le poids de leur beauté sobre les faïenceries vulgaires, criardes et prétentieuses dont l'exposition de ce maître potier était entourée. — Avec Chaplet et ses flammés aussi transparents que des joyaux, avec Emile Galle de Nancy, le maître décorateur et le surprenant verrier, avec^ Clément Massier, le

?"-P&^ céramiste du golfe

Juan, qui semble avoir retrouvé sinon dépassé l'art des reflets métalliques porté jadis si haut par les Maures d'Espagne, Auguste Delaherche fut un des principaux triomphateurs de notre dernière Exposition, un triomphateur discret, dont l'action ne pouvait se répandre au delà d'un cercle restreint de connaisseurs. Dès les premiers jours de l'Exposition, je m'étais bien promis de chercher l'occasion de dire, sur ce maître qui se révélait avec tant d'éclat, quelques mots en reconnaissance pour l'artistique vibration que son œuvre m'avait

causée; c'est donc la raison pour lacjuclle, au début de rArl et ridcc, il me plaît de venir ici simplement lui payer ma dette. La fabrication des g:rès mats émaillés et flammés d' Auguste Delaberclie est assez récente. Natif de Beauvais, ancien élève de l'Ecole des arts décoratifs, le jeune maître potier par vocation fit ses premiers essais aux environs de sa ville natale, en employant les terres dont se servaient les anciens potiers de l'Oise, et particulièrement ceux de Savignies. Dans im four de Hasard et fort dépourvu des matériaux et qualités essentielles, il obtint cependant, dès l'origine, quelques vases aux formes bossuées et capricieuses, aux silhouettes archaïques, aussi rapprochés que possible par la matière et la cuisson des plus remarquables produits de Beauvais. — Ce n'est cpie plus tard, ayant déjà opéré de grandes recherches et découvert des procédés bien personnels, qu'il devint possesseur de la petite fabrique établie par M. Chaplet, rue Blomet, à Vaugirard. — Définitivement installé, Delahcrche put se recueillir et constituer sa manière individuelle, qu'il n'a

L'AKT ET L'IDEE.

point, quoiqu'on le puisse dire, empruntée à la facture de son prédécesseur. Ses formes, ses colorations, ses émaux, son art, ses dessins et ses enlevés à la main lui sont bien personnels.

■ "'"""^" Très juste-

ment en extase devant les grès prodigieux des Japonais, il chercha à obtenir les effets de coulure et de glaçure de ces derniers par l'emploi d'englobés fusibles pouvant cuire à un feu plus doux que le grès lui-même et qui, par conséquent, se déplacent au grand feu et produisent ces ruissellements presque réguliers qui sont d'un aspect si exquis pour l'amateur. Quant aux couleurs, Delaherche, sachant qu'on les obtient différemment selon qu'elles sont soumises à un feu réducteur ou à un feu oxydant, établit son four de telle manière que le haut d'une pièce peut demeurer dans une atmosphère oxydante, tandis que le bas subit les effets de réduction. C'est à ce procédé de cuisson qu'il faut attribuer les superbes vêtements d'émail de ses grands vases dont la coloration demeure intense au col, puis tombe comme une nappe de pierreries en

LES DÉCORATEURS ORIGINAUX DE CE TEMPe. 85

fusion et va se dégradant de ton et de valeur d'émail jusqu'au soubassement même du grès.

Ses formes sont toutes heureuses, d'une simplicité primitive, et rarement tourmentées. Le maître potier s'est inspiré pour sa plasmatiose de la potiche orientale ou des cylindres parfaits; ses cruches sont d'aspect rustique et d'allure bourguignonne , ses amphores ont des renflements de vases grecs, ses petites urnes ont des lèvres bien ourlées et grasses sur lesquelles frémit encore parfois le COU]) de pouce voulu empreint dans la glaise; ses grandes poteries arrondissent souvent leurs ventres comme des bedaines monastiques, à l'exemple de ces damcs-jeanncs du vieux temps aux hanches dodues et au col solide à l'attaque.

Comme décorateur, le talent suprême de M. Delaherche est dans la sobriété des ornements qu'il sait placer à souhait sur les courbures, les arêtes, les couronnements, les anses ou les oreilles de ses pots ; lorsqu'il n'incise pas d'un trait dégagé sur l'engobe du vase une légère arabesque rappelant un feuillage dentelé comme le lierre ou le chardon, il grave des fleurs en réserve, des guirlandes délicates qui font des ceintures parallèles aux deux renflements de la poterie; parfois

il groupe des plumes de paon à l'œil irisé que la coloration de l'émail rendra éblouissantes, ou bien il ajuste à l'épaulement de ses grandes pièces de larges collcrctles de glaise, largement ouvragées au pouce, dans les replis desquelles la cuisson fera issir de larges coulées de matière jaspée qui flueront aux flancs de la jarre comme autant de gerbes d'une fontaine lumineuse. Enfin, par de simples, mais habiles frottis sur l'émail cru

et qui laissent Hjiîa^v ^^KL^ paraître en cer-

tains endroits le mat de la terre, il sait produire des résultats saisissants qui déconcertent l'œil par le primitif procédé de la facture.

Dernièrement,

désireux d'innover encore, ce curieux et ce chercheur s'est avisé d'emprunter à la forme, aux arêtes, à la contexture de certaines fleurs des motifs décoratifs pour silhouette de nouveaux vases; la marguerite, le dahlia, la rose montée en boutons dans sa griffe de verdure lui ont fourni des modèles dont on peut voir en cul-de-lampe un spécimen montrant divers types de la matière travaillée selon cet esprit symbolique.

Delaherche a jusqu'ici laissé voir un goût et un tact de décorateur impeccable; il pouvait, pour plaire à la masse, chercher des effets faciles, afficher des ornementations orientales, user des fleurs de lotus, essayer du bizarre et de l'obscur, modeler des bas-reliefs, que sais-je ! — Dans le domaine du banal et de la poudre aux yeux, où s'arrêterait-on ? Il n'a point succombé à la tentation ; il est resté artiste et grand artiste, car l'art du feu maîtrisé à de si hautes tempe-

ratures est aussi digne du succès et de rcslinie des amateurs que Je plus bel art de la gravure à reau-forlc ou siu" bois. Aujourd'hui, dans sa petite oflicinc de la rue Ilalévy, devant la vitrine de laquelle ne s'arrêtent en extase que les compréliensiis qui savent admirer, jusqu'à l'envie, un joli vase à l'égal d'un beau livre, Delaherche ne reçoit guère que des admirateurs qui pour lui deviennent bientôt des amis; les indiflcrents passent aveugles et inconscients de la magnificence et de l'élégance des matières qui sont exposées.

Cependant quel éblouisscmcnt, quelle gaité, quelle lumière dans cette vitrine de céramiste ! Ces grès flambés incendient encore le rayon visuel du ruissellement de leurs couleurs vitrifiées ! Ces couleurs obtenues par l'oxydation des métaux ont des tons qui ravissent, des ganmies qui émerveillent, des dégradations qui charment.

Ici c'est l'émail d'étain ou le blanc stannifère qui a répandu sur les courbes de cette buirc vm habillage d'agate qui semble encore en fusion ; là, sur ce grès robuste, à l'orme trapue, le cuivre a Ibunii dans une coidée torrentielle ou plutôt volcanique des nuances changeantes, comme les veines du jaspe, des

rouges rubis, des verts fauves , des bleus d'océans féeriques, selon les degrés d'oxydation du métal, et tout cela apparaît dans un bouillonnement d'émaux cependant refroidis, mais qu'on sent avoir été retirés en pleine magie du feu, car ils portent des ondulations , des moiracjes , des marbrures sataniques.

On voit que la flamme a collaboré à ces prismes' de couleurs faits de matières volatisées et qii' aucune palette ne pourrait reproduire; ces rouges haricot, sang de bœuf, foie de mulet, ces violets aubergine, ces mouchetures aventurines, ces mariages subits de tonalités amoureuses, qui donc serait susceptible d'en donner l'équivalent avec l'emploi de nos misérables vessies de peintures minérales ou végétales ! 11 y a dans ces grès flambés, pour qui sait les voir, des poésies alchimiquées, des visions fantastiques, imprévues, je dirai presque aussi des chansons susurrantes de feu grésillant... des musiques de damnés.

Selon l'épaisseur de la couverte, les larmes de ces infernales poteries ont coulé plus ou moins abondamment sur le ventre des amphores, fusant jusqu'aux pieds ou s'arrôtant en grosses gouttelettes à jamais figées. Sur quelques sveltes aiguières à long cou, ce sont des chevelures de sirènes, des toisons de lapis qui semblent se dérouler ou s'épandre éperdues sous le baiser de la flaimne qui les a dénouées. —

AUGUSTE DELAIIERGIIE DANS SON ATELIER Croquis inédit de Eugène Courboin.

Ah ! Je comprends cpie cet art du feu possède jusqu'à la fièvre et à la griserie ceux qui s'y sont livrés par vocation ; j'envie ces maîtres céramistes, surtout les jours où, après l'attente d'une longue cuisson, ils défoiirnentuneh\inotoutes les pièces soumises à l'action des hautes atmosphères. — Quel émoi !

Quelle curiosité ! Quel envoûtement de pensée dans la résultante de l'œuvre! — Les eflcls sont souvent imprévus :

tel vase qui devait sortir moulé dans un justaucorps blanc, apparaît curieusement moucheté de givre ou saupoudré d'une neige floconneuse qui s'est attachée de préférence aux reliefs, telle autre petite fiole vouée à la famille verte des émaux lisses est retirée diaboliquement déformée, curieuse, couverte de pustules crapaudinières et faite à plaisir pour l'amateur d'étrangetés, pour l'ami des mirifiques accidents du feu.

J'avoue que je me range parmi ces derniers, et les malvenus de la céramique d'art, les malchanceux de la cuisson, les ratés de l'émaillage ont souvent, à mon goût, des mérites incomparables; j'aime ces turgescences imprévues, ces bulles d'émail éclatées, ces craquelures incohérentes, ces frissons de vagues de la matière vitrifiée sur la terre mate, ces feux d'ar^ tifice des couleurs soudainement révoltées, enfin ces soudures de vases faits siamois, indivisibles, sur une même plaque

LAHT ET LIDÉE.

d'enfournage.

Auguste Delaherche répudie sans pitié tous ces insoumis à ses lois, car il prétend, par sa maîtrise, dominer l'imprévu de la cuisson. La cour de sa fabrique de Vaugirard est remplie de ces vases mis au rebut, qui, chargés sur un charriot, s'en vont emplir les tranchées du côté des fortifs. — Un jour peut-être nos petits neveux, en les déterrant, feront un mémoire très savant sur les poteries romaines découvertes à Paris. L'histoire est pleine de faits semblables.

Mais il y a une chance pour qu'ils n? se trompent pas, caries vases et plats d'Auguste Delaherche seront appréciés et connus au xx" siècle mieux encore qu'ils ne le sont aujourd'hui; et, outre qu'ils sont signés parle jeune maître, leurs formes amples et gracieuses, leur décor sommaire les désigneront encore à l'attention des derniers amateurs d'art susceptibles de s'émerveiller devant l'éclat de ces émaux polychromes qui ne se terniront point.

Delaherche expose en ce moment avec les peintres d'avant-garde, à l'Exposition des XX, de Bruxelles, avec un succès considérable; au prochain salon du Ghamp-de-Mars, il aura accès également parmi les artistes exposants, car on ne saurait refuser à ses œuvres l'invention et la couleur qui consacrent les réputations des peintres.

Octave Uzaxxe.

Lettres inédites d'Emile Zola sun SON NOUVEAU ROMAN : la Débdcle

K jourd'liui, à celte mcme date du 20 février qui voit paraître la seconde livraison de notre revue nouvelle, un journal parisien populaire commence la publication du nouveau roman d'Kmilc Zola, s,^ depuis lonpiemps si attendu «ous le titre délinilil' de : la Débâcle.

Ce volume, si nous en croyons les épreuves rpi'il nous a été permis de

^è^'- ^^^^' ^^^'^ ^"^ ^^^ P^"'' Puissants et des plus pitto-

^^ resques du maître de Médan, et peut-être celui

""" de tous ses livres qui divisera le moins la critique. —

Zola a peint dans la Dchàclc des tableaux saisissants

et superbes qui agiteront sans doute douloureusement

les souvenirs du pays, mais c[ui attireront sûrement à leur auteur de ferventes admirations nouvelles pour sa puissance de vision et son indiscutable force de coloriste.

Un de nos correspondants de Hollande, un historien attentif de l'œuvre de Zola, et qui écrira plus tard sur le grand romancier un livre définitif et archi-documenté, M. J. Van Santen Kolff, de qui le Livre moderne reçut longtemps, on s'en souvient pcut-ôlre, de précieuses communications, veut bien nous envoyer trois lettres qu'Emile Zola lui adressa successivement et qui sont toutes relatives à la Débâcle.

Nous les publions aussitôt, en pleine actualité, sans vouloir les surcharger inutilement de trop longs commentaires.

Nos lecteurs nous sauront gré de leur fournir cette sorte de préface inédite à un livre qui bientôt va passionner toute l'Europe littéraire et qui sera l'événement de 1892 :

A.J. V. Santen Kolff.

Paris, 5 mars 1888.

... Peu à peu la série s'est élargie, car elle ne devait avoir d'abord que douze volumes. Dans le principe, si ma mémoire est fidèle, la terre (le paysan) et la guerre (le soldat) devaient être contenues dans le même épisode^, toujours avec Jean Macquart pour personnage central ...

Paris, 6 mars 1891.

... Je commence à réunir les documents pour mon prochain roman la Débâcle, et j'irai en avril passer huit jours à Sedan, car je veux surtout peindre cette terrible bataille de Sedan, une fresque immense, — la pire des fatalités qui se soient abattues sur un peuple...

I. Dans le premier projet de la série des « Rougon-Machard » (sic) en dix volumes, dressé pour l'éditeur Albert Lacroix (hiver de 18G8-1869), il n'est question que d'un roman militaire. Un roman sur les paysans y manque complètement.

Médan, 4 septembre 1891.

Enfin, mon cher confrère, je me décide à vous écrire. Il faut me pardonner mon long silence. J'ai eu toute sorte d'ennuis et de travaux, et mon roman est terriblement en retard.

Vous me demandez des détails sur In Débâcle. Il m'est bien dillicile de vous donner quelque chose de nouveau, car tous les journaux ont raconté mon voyage à Sedan, mes idées sur la guerre, le plan du livre, etc., etc.

Je préfère vous indiquer, à grands traits, ce que je désire faire. D'abord, dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France a failli mourir. Et je vous assvu'e qu'au premier moment, cela ne m'a point paru facile, car il y a eu des faits lamentables pour notre orgueil. TNIais, à mesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu qu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans la satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons dû faire pour nous relever. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la France, par sa franchise même.

Gomme toujours, j'ai désiré avoir toute la guerre, bien que mon épisode central soit Sedan. J'entends par toute la guerre : l'attente à la frontière, les marches, les batailles, les paniques, les retraites, les espions, les paysans vis-à-vis des Français et des Prussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l'occupation avec les réquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes importants qui se sont produits en 1870. Et vous vous doutez bien que cela n'a pas été commode d'introduire tout cela dans mon plan. J'ai toujours, comme nous disons, les yeux plus gi-ands que le ventre. Quand je m'attaque à un sujet, je voudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, dans ce désir de l'énorme et de la totalité qui ne se contente jamais.

J'ai divisé l'œuvre en trois parties, de huit chapitres chacune: donc en tout vingt-quatre chapitres. Je crains que le volume ne soit encore plus long que la Terre. La première partie comprend les premières défaites sur le Rhin, la retraite jusqu'à Châ-

Ions, puis la marche de Reims à Sedan. La seconde partie est entièrement consacrée à Sedan, une bataille qui aura près de deux cents pages. La troisième partie donnera l'occupation, les ambulances, tout un drame particulier au milieu d'un épisode de francs-tireurs, enfin le siège de Paris et surtout les incendies de la Commune, par lesquels je finirai, dans un ciel sanglant.

Mais je suis bien en retard. Je n'ai commencé que le 1 8 juillet; je n'ai encore que quatre chapitres et demi d'écrits, et je n'aurai certainement pas fini avant la première quinzaine d'avril.

Ne m'en voulez pas trop, mon cher confrère, si je suis si bref

de détails. Je pars pour un petit voyage dans les Pyrénées, d'où

je reviendrai dès les premiers jours d'octobre, pour me remettre

à la besogne et ne la plus quitter. Si vous avez besoin d'autres

renseignements, ne m'écrivez donc qu'en octobre ; je tâcherai

de vous répondre tout de suite, en dix lignes.

Bien cordialement à vous,

Emile Zola.

Paris, a 6 janvier 1892.

Mon cher confrère,

Je réponds enfin aux cpiestions que vous me posiez dans les premiers jours de novembre. Veuillez excuser mon long silence.

« L'Attaque du moulin » est une nouvelle de pure imaginalion qui a passé d'abord, en russe, dans le Messager de VEiirope (Wjestnik JéropevJ, une revue de Saint-Pétersbourg, à l'époque où j'envoyais à cette revue un article mensuel. J'ai seulement pris des faits généraux qui étaient dans l'air. Mais tout, le milieu, la localité, les personnages, la fable, a été créé par moi, et cela sans songer le moins, du monde à mon roman futur sur la guerre de 1870. Il me fallait un sujet: j'ai simplement choisi celui-là, parce cjue les sujets sur la guerre étaient très en faveur alors *.

Vous me demandez si cela ne m'a pas ennuyé de dépasser 1870, en poussant, dans la Débâcle, le récit jusqu'à la Commune. Mais

I. Cette nouvelle, on se le rappelle, ouvre le volume des Soirées de Médan (i88o).

mon plan a toujours été d'aller jusqu'à la Commune, car je considère la Commune comme une conséquence immédiate de la chute de l'Empire et de la guerre. Je n'ai, du reste, qu'un mot à dire de la Commune. J'ajoute que le dernier roman de la série, le Docteur Pascal, conclusion scientifique de tout l'ouvrage, se passera en 1872, sinon plus lard.

Non, je n'ai pas travaillé à mon roman pendant mon dernier voyage aux Pyrénées. Je ne puis travailler que lorsque je m'installe pour quelques jours au moins dans un pays. Cette fois, j'avais emporté dans ma malle les cinq premiers chapitres terminés, espérant les relire, et je n'en ai pas même trouvé le temps.

Non, je n'ai visité ni l'Alsace ni la Lorraine. J'aurais voulu aller à Mulhouse et revenir sur Belfort, pour faire la route que le 7" corps a suivie dans sa retraite. Mon roman ouvre par cette retraite. Mais j'ai reculé devant l'ennui du passeport à demander et de la curiosité tracassièrc que mon voyage exciterait sans doute. D'ailleurs, je n'avais là que quelques pages à écrire; je me suis contenté de notes données par un ami. Ma grosse allaire est de Reims à Sedan, et surtout autour de Sedan.

Je ne sais ce que vous voulez me dire en me parlant d'une idée de Flauhcrt, à propos de l'enqDcreur en calèche rencontré et insulté par des prisonniers français, après le désastre de Sedan. Jamais je n'ai entendu Flauhcrt parler de cela'. 11 y a une légende sur l'épisode. J'ai fait une enquête, la rencontre a pu avoir lieu ; je m'en servirai même, hien que le fait ne me soit pas absolument prouvé. Il est vraisemblable, des olîiciers m'ont dit qu'il était exact.

Le litre la Débâcle n'a pas d'histoire. Voici très longtemps que je l'ai choisi. Lui seul dit très bien ce que veut être mon œuvre. Ce n'est pas la guerre seulement, c'est l'écroulement d'une dynastie, c'est l'elTondrenient d'une époque.

Et maintenant vous voulez savoir si je suis content? Ne vous ai-je pas déjà dit que je n'étais jamais content d'un livre pendant

I. Raconte par Louis Desprez dans son volume l'Evolution naturalisle (i883), l'auteur ajoute : « Zola utilisera cette idée ».

que je récrivais ? Je veux tout mettre, je suis toujours désespère du champ limité de la réalisation. L'enfantement d'un livre est pour mol une abominable torture, parce qu'il ne saurait contenter mon besoin impérieux d'universalité et de totalité. Celui-ci me fait souffrir plus que les autres, car il est plus complexe et plus touffu. Ce sera le plus long de tous mes romans. Il va avoir mille pages de mon écriture, ce qui fera six cents pages imprimées. J'achève en ce moment la deuxième partie, c'est-à-dire le deuxième tiers. Je n'aurai fini qu'en avril. La publication commencera dans la Vie populaire le 20 février, et durera quatre mois et demi. Le volume paraîtra le 20 juin. Des traductions vont paraître simultanément en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Bohême, en Hollande, en Danemark, en Norvège, en Suède, en Russie.

Et voilà, mon cher confrère. Souhaitez-moi du courage et de la santé.

Bien cordialement à vous.

Emile Zola.

Ces lettres, on le voit, sont fort intéressantes et ne font qu'aviver notre curieux désir de suivre le maître évocateur dans son œuvre nouvelle, qui sera le sujet de toutes les ardentes causeries littéraires de l'été.

Voici, pour conclure, les quelques lignes consacrées au projet d'un roman sur la guerre dans l'ébauche écrite, il y a près d'un quart de siècle, pour l'éditeur Lacroix:

« Un roman qui aura pour cadre le monde militaire, et pour héros Jean Machard {sic), fils d'Antoine.

« La guerre telle qu'elle est. Rapports de l'Empire avec l'armée.

« Ce que je désire, c'est montrer de vrais chatnps de bataille sans chauvinisme, et faire connaître les vraies souffrances du soldat.

« Un roman militaire est de toute nécessité, — dit encore l'écrivain, — dans la série entreprise. »

Zola paraît alors avoir eu l'idée de choisir la campagne d'Italie, de 1809, comme cadre de son roman sur la guerre.

Ces « vraies souffrances du soldat )>, Erckmann et Ghatrian les avaient assez exactement dépeintes, rpialrc et cinq ans auparavant, dans Vlfisloirc c/'m/i conscrit de 1813 et dans Waterloo; ce sont aussi des peintures d'une débâcle, de la débâcle du premier Empire ; mais ces Homèrc.s du taf, conmic on les a nommés, n'ont fait en réalité qu'une œuvre secondaire à coté de celle que nous allons pouvoir applaudir.

Dans une autre esquisse d'un projet des Koiigon-Macquart se trouve celle note : « Roman sur le siège et la Commune. Faire revenir Maxime et les enfants. »

Le livre va paraître en feuilleton, puis en librairie d'ici quelques mois. La parole sera bienlùl à la critique, et ce roman, qui peint des carnages et montre hardiment notre ciel balayé par de successives et noires tempêtes, fera couler plus d'encre qu'aucun autre ouvrage de ce temps, en raison même des tristesses qu'il va faire renaître en nos cœurs de patriotes toujours en deuil.

Paysiiiic sur la Iranclie d'un exemplaire de Flora domeslica (iSaJ).

LA

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