TRANCHES CISELÉES ET PEINTES
^^ N trouve clans le numéro de ianvier du Magazine of Art, celle revue arlislique et luxueuse que la maison Casscll public à un prix démocratique, un article inliUdé Book-Edge Décoration, dont le sujet ne saurait être indifférent à nos lecteurs. Il est illustré de vignettes dont nous nous sommes assuré la propriété dans les pays de langue française, et nous avons obtenu de la courtoisie des éditeurs de faire des emprunts au texte de Miss S. T.. Prideaux, lequel est, lui-même, fort redevable au Manuel historique et bibliographique de Vamateur de reliure, de M. Gruel.
Nous avons, d'ailleurs, à ajouter à cette étude quelques observations personnelles, et nous essayerons de donner ainsi un article très spécial.
Les livres ébarbés, dorés en tête ou entièrement non rognés.
dans des cartonnages ou des demi-reliures d'amateur, sont une invention bien moderne de gens pressés, inquiets, aspirant au beau absolu, et, en attendant de le réaliser, se llxant au médiocre provisoire.
Jadis, avec moins d'impatience et de bâte, on n'avait pas imaginé de s'arrêter là, et l'on allait juscpi'au délinilir.
Un beau livre, une ibis bien relié, était un tout complet, au([ucl ou ne pouvait retoucher sans le gâter, depuis les nerfs du dos juscpi'ù la dorure et aux ciselures des tranclios.
Des le xv*" siècle, les doreurs français se mirent à « antiquer sur tranches ». Il y a, à la Bibliothèque Mazarine, un Recueil de Pièces grec(jnes et latines, imprimé par Gilles de Concourt, vers 1607, relié aux armes et aux emblèmes de Louis XII, et dont les tranches dorées sont ornées de dessins en ciselure. J'ai vu, à la Bibliothèque nationale, dont les trésors sont mis, avec une si gracieuse libéralité, à la disposition des hoinnies d'étude et desartistes par M. Thierry, plusieurs volumes de la bibliothèque de François l'", dans de splendides reliures à la salamandre, avec les tranches superbement ciselées. Mais ils sont rares. La dorure sinq)lc prévaut encore à celte époque. Il n'en est D'aprùs un volume du Unùsh Muséum.
pas de même sous Henri II j et François II , où ce qui était l'exception devient la règle.
Je n'entrerai pas ici dans de grands détails techniques. Qu'il suffise de savoir que presque tous les livres de luxe du xvi" siècle — hors ceux qu'on revêtait d'une reliure en parchemin ou en vélin — recevaient, par-dessus la dorure de leurs tranches, tout un travail de petits fers dessinant, comme au pointillé, des lignes géométriques d'un goût très pur, dans le style des mosaïques dont s'ornent les reliures des Grolier et des Maioli, variées souvent par des chiffres, des couronnes, des emblèmes, des développements de feuillages et des épanouissements de fleurs.
Comme spécimen de ce genre d'ornements, je citerai, au milieu de quantité d'autres très remarquables que conserve notre Bibliothèque nationale, un très bel in-folio imprimé à Nuremberg en i533, et ayant fait partie de la bibliothèque de Henri II. C'est le traité d'optique de Vitellio : Perspectivœ libri X.
Le chiffre royal est curieusement ciselé sur les tranches, au milieu do motifs linéaires très délicats. Un Philon le Juif, de i552 (Paris, ïurnèbe), est aussi très remarquable par l'originalité et la grâce du dessin.
Mais il y aurait là tout un catalogue spécial à dresser, tant les beaux spécimens abondent. On peut, d'ailleurs, remarquer, dans les livres de cette époque deux catégories de ciselures : l'une, que j'appellerais volontiers la ciselure industrielle, et qui
Tranche iIliii mjIuiuu du Brilish Muséum.
consiste en un niotil très simple, le phis souvent lui semis de petits parallélogrammes disposés sur la tranche en colonnes ou en quinconces, — quelquefois des cercles concentriques, — que les ouvriers doreurs devaient exécuter presque mécaniquement, — et la ciselure vraiment artistique, olîrant des combinaisons de lignes et des figures déterminées qui exigeaient une grande connaissance du dessin et un goût ingénieusement inventil, en même temps qu'une extrême habileté de main.
Vue de l'église d'Easl Ilelford, pciule sur la tranclie d'un livre de prières.
Un peu plus tard, et jusqu'au commencement du xviir siècle, on a plus d'une fois combiné la ciselure sur or et la peinture. Dès l'origine, les ors sont souvent de différentes teintes, ce qui donne plus de relief au dessin. Mais il s'introduisit bientôt une véritable chromo-ciselure, et quelquefois même on se contenta de peindre à plat sur l'or ou la marbrure de la tranche. De là à superposer la dorure à la marbrure, ou réciproquement, sur les tranches d'un même livre, il n'v avait qu'un pas, et ce demi-luxe ne pouvait manquer de séduire bien des gens qui mettent de l'économie juscpie dans leur vanité.
Ces philistinerics d'amateurs mauvais teint ne sont pas pour nous occuper ici.
Le De Maria Vinjine (Canisius, Ingolstadii, iS-"), dont la tranche est reproduite ci-contre, provient de la bibliothèque d'Albert V, duc de Bavière : la hgure de la Vierge à l'Enfant, les
oiseaux et autres attributs forment une décoration polychrome bien appropriée, et dont les tons passés ont conservé beaucoup
Paysage sur la tranche de llie Seasons (182^).
d'éclat et de charme. Plus savante et plus ilnement exécutée est la peintuie d'un autre livre, aussi d'origine allemande ; Der Stadt
Niirnberg verneiite Rejormation (Francfnrt-sur-le-Mein, i5GG), comme on peut le constater dans la reproduction, même en l'absence des couleurs.
Le South Kensington Muséum est riche en spécimens de ce genre.
Plusieurs sont peints directement sur la tranche nue, sans dorure. Tel est VAiislefjumj des Evangellu Matthœi (Leipzig, i5-5), avec sa naïve et intélessanle peinture du Jugement dernier. La même collection possède un exemplaire des œuvres de Luther (léna, 1572-1081), en sept gros volumes in-lolio, dont les tranches sont couvertes d'arabesques et d'ornements fleuris, avec, au centre, les armes de Saxe, peintures d'une grande délicatesse. C'est un des plus beaux échantillons que Miss S. T. Prideaux connaisse de ce genre de travail.
La Bibliothèque de la rue Richelieu peut en montrer qui assurément
D'aprùs un volume du Brit'ish Muséum.
ne lui cèclciii en rien. Je sii^nalc notamnienl, en nie liàlani vers des temps plus rapprochés de nous, un (Jj'ficiwn BeaUr Mariœ , in-Zj" (Planlin, 1G33), dans luie merveilleuse reliure à petits l'ers, genre Le Gascon, dont les tranches ont une ciselure polychrome d'un goût sévère el d'un riche cITet.
Miss S. T. Prideaux raconte c^u'cn 18-5, un Vénitien, nommé BayoUe.
héritier du comte Odorico Pillone, de Bel lu no, proposa au BrilisJt Muséum l'achat de cent soixante-dix volumes rcnilus précieux par les peintures el dessins dont les avait enrichis Cesare VeccUio, l'auteur de Gli abiti anlichi e inoderni (Yenegia, 1 590). Une vingtaine de ces vokuues étaient recouverts en vélin el |>orlaient sur les [)lats des dessins à la plume de \ ecellio. Les autres, dans leurs reliures en peau de truie estampée, relevées de cuivre en bosse et garnies de fermoirs ou de cordons, se mettaient dans le ravon le dos au mur, présentant à l'œil leurs tranches peintes. Sir Stirliiig Maxwell en a décrit quelques-uns : (( ^ ecellio, dit-il, se bornait d'ordinaire à une seule figure largement dessinée et peinte à touches liar-
dlcs. Saint Jérôme, tantôt vêtu de la robe rouge des cardinaux, tantôt à moitié nu, comme un ermite, est représenté en diverses attitudes sur les tranches de l'édition de ses œuvres imprimée par Froben, à Bàle, en lôS-. De Civitate Dei (Venise, i494) montre saint Augustin dans son cabinet de travail, avec, au second plan, une vue d'Hippône qu'on prendrait pour A cnise. Les œuvres de Gallon (Bâle, iSag) ont un docteur en robe rouge.
Tranche du
De Maria Virgine (iS'/~)
{Brilish Muséum).
le chapeau bordé d'hermine.
Ln Dante (Denise, i^Qi) porte sur sa tranche le portrait du poète, vêtu de rouge et coiffé du capuce florentin. Les attributs du (( Dictionnaire de Calepin » (Lyon, 1578) sont un vase d'où sort une tige qui s'épanouit en quantité de fleurs.
L'Eutrope de i532 (Bàle) a sur sa tranche trois tètes d'empereurs, et le Suétone de la même ville (i533) montre le même nombre de médaillons d'or sur un fond bleu clair. »
Le British Muséum déclina l'offre ; mais les livres restèrent en Angleterre, et nous regrettons que Miss S. ï. Prideaux, en notant le fait, n'ait pas pu nous donner le nom du propriétaire actuel.
Mais, patience ! Les livres, ces conservateurs, ont, par une contradiction inoffensive et commune, le goût du changement de place et de la circulation. Jadis, on les enchaînait dans les bibliothèques publiques. Ils y sont aujourd'hui renfermés à double tour et gardés à vue : ce qui ne les empêche, parfois, de prendre encore leur essor et de se retrouver, après des années d'aventures, dans les lieux les plus invraisemblables. Libri volât ou volant. Aussi ne désespérons-nous pas de voir quelque jour les superbes bouquins peints sur tranches et sur plats par le neveu du Titien, se disperser comme un vol d'oiseaux qu'effarouche le marteau de quelque
Ti-anche du Der Stadt Niirnberg
Verneute Rejormation (i566)
(British Muséum).
auctioneer ou conimissaire-priscur.
pour s'abattre un peu partout, v\ notamment sur les tablettes des bibliophiles parisiens.
Au xAiii" siècle, on a peint clos ti'anclics (le livre à l'aquarelle ou à la sépia. — des paysages le plus souvent, — par un procédé particulier. La franche, bien jolie au préalable, était à demi repliée, de manière à produire un très léger écartement des feuillets, et maintenue dans cette position par deux planches solidement attachées de chaque côté : l'artiste y peignait son sujet ; on laissait sécher, puion ramenait la tranche à sa posi tien naturelle, et la peinture étail recouverte d'inie double dorure.
Le volume fermé, c'est à peine si l'on aperçoit quelques teintes sous la couche d'or ; mais en l'entr'ouvrant légèrement, ou ])lufôt en
recourbant un peu les feuillets, l'œuvre de l'artiste apparaît aussitôt et presque féeriquement avec son prisme de couleurs chatoyantes.
La cinquième des reproductions données ici est celle d'un exemplaire de ihe Seasons, de Thomson (Londres, 183^ : in-12), appartenant à Mr. Bompus, de Londres, ainsi que le Flora domestica (Londres, 1825 ; gr. in-S"). La vue de l'église d'East Retford vient d'un livre de prières relié par C. Ralthoeber, qui appartient à M. Holborn.
La Bibliothèque nationale possède un spécimen bien plus ancien. C'est un Térence de Birmingham (1772, pet. in-8"), relié en vélin blanc, dans le style anglais, par Bozérian, paraît-il, avec des sujets peints sur les plats et un paysage peint sur la tranche. Le paysage est l'œuvre d'une artiste française. M"* Henriette Mérigot. I. 14
\'oluinc du Urilish Muséum.
Je ne sais si ce volume est le même que celui dont parle Brunet cl dont la reliure est attribuée par lui à Edwards , mais le signalement qu'il en donne s'y applique assez exactement.
Ce genre d'ornementation n'a sans doute pas la sévérité opulente des ciselures sur or, et les bibliophiles de la vieille école y peuvent voir une perversion du goût.
Mais la perversité n'est point sans charmes, et j'avoue, pour mon compte, que ces ingénieuses décorations, qui se voilent et se découvrent selon qu'on ouvre ou ferme le livre, ont un imprévu et un piquant qui laissent bien loin en arrière les somptuosités lourdes et monotones de la banale « dorure sur tranches damassées ».
C'est, il me semble, une coquetterie discrète, subtile et de bon aloi, qui vaut bien les dessins et aquarelles marginales dont on use jusqu'à l'abus, et cet art des tranches peintes mériterait de revivre, s'il n'avait pas contre lui la passagère manie du jour, je veux parler des livres non rognés ni coupés, qui consiste à laisser les barbes aux plus beaux livres de ce temps.
G. DE Saint-Heraye.
D'après un livre du British Muséum,
UN PEINTRE IDÉALÏSTE-IDEISTE
JL I^ K X: À M ID R K S K O ]K
(symbolisme des teintes)
Larl, ce n'csl ni un larsu, ni une tète, ni un corps : c'est lànie, la foi, la passion, la douleur...
Tout i"art est idéographique.
(Joseph IN Péladan)
'une des caractéristiques des peintres de ce temps, c'est la pénurie de logi- (jne; se passionnant pour des personnalités plus que pour les pures questions d art, des qu'un des leurs les envoûte, au lieu d'étudier sur quelles lois est basée son esthétique, au lieu de s'inspirer du même esprit que lui, ces peu déductlfs pastichent sa manière et jusqu'à ses défauts ; ils ne tentent pas l'assimilation de principes, mais le calque d'une originalité. C'est s'efforcer d'être soi en parodiant les tics d'autrui !
Et leur aberrance s'aggrave de la prétention à légiiier et à
propager certains cas d'ipséismc qui ne valent que parce que rares. Ainsi furent inoculées les idiopatliies de Courbet, de Meissonier, de Manet et de Bastien-Lepage, et, depuis, l'éjîidémie du quelconque et du photographisme exerce ses ravages, transformant en maladreries les Salons annuels.
Obtenir le trompe-l'œil d'un morceau ou la lumière exacte d'une heure de la journée, là se borne l'appétence des contaminés. Ne voyant de la nature que l'extériorité, préférant le document au ptérien, ils peuvent créer des larves, comme disait Schelling, — des œuvres d'art, jamais. — Aux banalités bitumineuses succèdent les insignifiances plein-airisées, simple cas de métastase. Faire vrai ! Comme si l'Idée n'était pas le sevd principe vivant dans les choses, comme si la vraie réalité n'était pas l'Esprit.
Mais si l'art, évoluant sans cesse, se protéise en ses manifestations, son essence reste inamissible, immuable; en le concert des peintres devait venir l'artiste, qui, rappelant que l'Art n'est pas sans le Beau, entreprendrait de syncrétismer les découvertes récentes et les préceptes de la Tradition. A Séon le périlleux honneur d'assumer la tentative. Tandis que la plupart s'acharnent à matérialiser la peinture, lui, fervent de N. S. Vinci et de Puvis de Chavannes, lui, vibrant aux lectures aristiques, œuvre idéalistement, et, le premier parmi les Jeunes (enfin!), affirme le noble vouloir de réagir, malgré l'hostilité du nombre, contre les trivialités du réalisme et le goût perverti de nos contemporains.
Retour à l'Élevé et aux Lois de Nature qui ne l'empêche en rien de s'intéresser aux recherches nouvelles. La couleur, dit-il volontiers, à peine en faut-il rehausser les parties situées entre l'ombre et le clair, seule la Lumière importe. Et, certes, peu la vénèrent autant que lui. Mais pour posséder Gœthe, Chevreul, Rood et Ch. Henry, cet idéiste n'oublie pas l'Esthétique, et, aussi loin du poncif de l'école que des gangues naturalistes, il s'ordonne de présenter son rêve dans un décor harmonieux. Très versé dans la géométrie et la perspective, il remarqua de suite combien toute uniforme division du ton nuisait à la structure des reliefs. Chevreul, objecte-t-il, a fait ses recherches de contrastes