LES FRAICHEMENT IMPRIMES
Comptes rendus critiques
ANT de bonnes fortunes nous ont été procurées déjà par le Directeur de la Revue rétrospective, toujours en coquetterie avec l'inédit et l'inattendu, sans rien perdre de son ardeur et de sa verdeur, que choisir entre elles n'est pas aisé; mais je crois que la meilleure est vraiment la dernière, sans préjuger, bien entendu, de celles qu'il doit rencontrer encore avant d'atteindre les mille e tre. Il serait difficile de trouver rien de plus vivant, de plus pimpant, de mieux nourri, de plus attirant et de plus captivant que cette publication des Mémoires d'Auger (in-i6; lo fr.). Hippolyte Augera fait dans
Gravée par Félix Vallotton
sa vie bien des clioscs dont les contemporains se sont occupés peu ou prou, mais qui loulcs sont, au bout do moins de liante années, tondjées dans le plus profond oubli. Quelques eriliipics, professeurs et pédants, — et l'Académie tout cnlière. dont il fut membre et secrétaire perpétuel, — gardent un vague souvenir de Louis-Simon Auger, qui écrivit des Mélanges philosophirjues et littéraires (1828, 2 vol.) et donna des éditions de Molière et d'autres classiques français. Mais Hippolyte Auger, auteur dramatique, romancier, journaliste en France et en Russie, n'a laissé dans le public aucun souvenir. En vain avait-il fait jouer, — et [)lus plus d'une fois applaudir, — ses pièces à la Gaité, à l'Ambigu, à rOdéon, à la Comédie française, à la cour du tsar Nicolas; en vain avait-il fabriqué des monceaux de romans, y compris Fernande, que Dumas a marqué de sa griffe et emmagasiné dans son œuvre; en vain avait-il fondé des journaux, écrit à la Mode avec Emile de Girardin et Honoré de Balzac, envoyé des lettres de Saint-Pétersbourg au Pays, journal de l'Empire, rédigé un journal français en Russie; il en était de sa notoriété littéraire comme de ses économies d'argent : il l'avait placée en viager, et tout avait disparu avec lui.
Un hasard, qui n'arrive qu'à ceux (pii le méritent, a pourtant fait londjcr entre les mains de M. Paul Cotlin un manuscrit inédit, suprême épave de son avoir intellectuel. Et il se trouve que cette épave est une cassette précieuse, valant tout le reste. Auger n'a dû, — mon ignorance ne me permet pas d'être plus affirmatif, — jamais écrire d'un style aussi alerte, naturel et charmant. A coup sûr, il n'a jamais traité de sujet plus intéressant pour nous : c'est la vie littéraire de la France pendant un demisiècle, à l'intérieur et à l'étranger, qui se déroule dans ces pages. Sans doute, le point central de tout est Hippolyte Auger, ce qui ne constitue pas un soleil bien éblouissant; mais c'est tant mieux, car on y voit plus clair dans la périphérie, et les figures accessoires, de beaucoup les plus intéressantes, y sont dans toute leur lumière et dans leur plein relief. Les Mémoires d'Auger fourmillent d'anecdotes sur Balzac, Emile de Girardin, Benjamin Constant, Bressan, Fiévée, Théodore Leclercq, Bûchez, Bazard, Eniantin, t. 16
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Lamennais, Ancclot, Bayard, Hippolyte Carnot, le duc et la duchesse de Bcrry, Sophie et Delphine Gay, M"° Mars, M""" Allan, Rachel et presque tous les personnages de marque dans l'art, la littérature et la politique à son époque. Ils donnent aussi des détails très curieux sur la vie en Russie, à la cour et à la ville, et sur les rapports que les journaux et les journalistes y entretenaient avec le « chef des gendarmes ». Et, à ce propos, c'est un devoir agréable à remplir que de signaler la tenue de notre compatriote vis-à-vis de la censure russe. Très disposé à accepter l'autorité du prince, qu'elle vînt de l'hérédité ou d'un coup d'Etat, Hippolyte Auger ne permettait pas qu'on attentât directement, même dans sa personne, à la dignité et à l'indépendance de l'écrivain.
Le directeur de la Revue rétrospective, M. Paul Cottin, a édité ce volume avec le soin et le goût qu'on lui connaît. C'est une contribution de la plus haute importance à notre histoire littéraire contemporaine, et c'est aussi un volume joli et rare, dont cent exemplaires seulement ont été mis dans le commerce, et dont la possession sera recherchée des bibliophiles qui lisent leurs livres et aiment les lettres.
Les amis des lettres suivent aussi avec un vif intérêt M. Gabriel Sarrazin. Ils ont gardé le souvenir de deux volumes sur les poètes contemporains d'Angleterre, où se manifeste, avec une connaissance réelle et bien peu commune des choses de l'étranger, un sens littéraire et artistique très ferme en même temps que très pénétrant et subtil. Aujourd'hui, M. Gabriel Sarrazin nous donne un livre puisé en lui, non point dans ses notions de littérature et de critique; il l'intitule la Montée (Perrin et C"; in-i8, prix : 3 fr. 5o) : « livre écrit par éclairs, dit-il lui-même, à la manière des poètes », et plein, en effet de cette poésie lyrique et personnelle dont nous débordons tous entre vingt et trente ans, et qui, chez quelques-uns, bouillonne et exubère toute la vie. Qui n'a des cahiers remplis de ces éjaculations où se fondent le mysticisme le plus immatériel et les irrésistibles appétits de la chair, où croyances, négations, prières, blasphèmes, amours, haines, désirs, dégoûts, espérances et découragements, tout procède par élans
et soubresauts? Ce qui leur manque, à ces cahiers <lc « confidences )) et de « confessions », c'est ce cjui fait l'unitc du livre de M. Gabriel Sarrazin, le prémédite, le voulu, les proportions et la progression, — toutes qualités c|ui augmentent la valeur d'art, mais qui n'ont rien à faire avec le naturel et la spontanéité.
« De l'éphémère à l'éternel », lellc est la direction dans laquelle s'effectue la « Montée » de M. Gabriel Sarrazin. Qu'il me permette de remar([ucr f[u'il y a bien de la a liltéralure » dans ce nouveau PUgriins Pnujress; les procédés, — celui du leit wotiv notamment, — y toiu'nent parfois à la « scie » , comme au morceau intitulé Désir, page 53. D'aillciu-s, le mysticisme de l'auteur se résout en un panthéisme oi^i la personnalité, quelc|uc elfort d'imagination qu'on fasse pour démontrer le contraire, ne saurait persister, a Retournera la source infinie », « se rejoindre à Dieu », « entrer dans l'Eternel », et trouver le moyen do « rester », simultanément et en personne individuelle, (( (Iclxinl sur les sommets qu'on a conquis », cola me parait èlre une conception très nolilc et glorieuse, sans doute, mais absohnnent impossible, parce cpi'ellc est radicalement contradictoire.
Parvenu à ces hauteurs, où le bon sens humain est pris de vertige, à qui recourir, sinon à celui qui fait profession de connaître l'inconnaissable et de le rendre accessible à toutes les bonnes volontés ? On voit que je veux parler du u Sàr Mérodack J. Péladan », qui veut bien, dans sa trentième année, donner au monde le livre qui manqua à sa vingtième, — c'est à savoir Comment on devient Mage (Chaumcl; in-8", 7 fr. 5o.), premier volume, — où seule est traitée V éthique d'une série qu'il intitule V Amphithéâtre des sciences mortes. Deux taureaux chaldéens, supportant une ogive que surmonte la rose-croix ailée, ornent la couverture de son livre, avec du latin d'église et de rosicrucian en manchettes. C'est encore, dans tout le volume, ce que je comprends le mieux; j'ai d'autant plus hâte de le dire que cel aveu me dispense de pousser plus loin l'analyse de cet ouvrage, dont le dernier chapitre contient ces paroles : « Puisque l'idole Patrie a pris la place de Jésus, que la Patrie s'écroule. La France a renié Dieu et sou Église; renie la France, mon disciple, au
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nom de l'Eglise, ta Matrie. » Cette perspective de théocratie, avec le Sàr pour sous-vicaire de Dieu, ne présent e-t-elle pas un charme vraiment magique? Mais c'est de la politique, cela, et nous n'en faisons pas ici.
Je voudrais malemort au péladanisme et autres variétés de supra-sciencc et d'isotérisme, si j'y voyais autre chose qu'une excentricité et un accident. La « culture française » peut supporter ce virus sans en être infectée; elle commence même à en tirer des effets littéraires nouveaux, — - ou renouvelés, — et c'est, je crois, le résultat le plus clair qu'on doive en attendre. Cagliostro, Mesmer, Swedenborg n'ont pas été inutiles aux romanciers d'hier : le bouddhisme, la kabbale, l'occultisme servent déjà aux romanciers d'aujourd'hui et seront encore mieux mis à profit par les romanciers de demain. Les émules de Jules Verne y cherchent et y trouvent de quoi remonter leur vieux laboratoire de fantaisie scientifique. Le récent volume, très corsé, très mouvementé, de M. Louis Boussenard, les Secrets de Monsieur Synthèse, en est une preuve assez bien venue (Librairie illustrée; in-i8, illustré par Clérlce; 3 fr. 5o). Il y a là, au milieu de scènes de mer et d'aventurcs aussi émouvantes qu'exotiques, un certain pundit qui joue efficacement, à l'égard des empiétements de la science humaine, le rôle que s'arrogeait Canut disant à la mer : « Tu n'iras pas plus loin. » Faire donner une leçon de modération et de sens commun à un savant d'Europe par un sage Hindou est même d'une ironie tout à fait rassurante pour l'avenir de notre équilibre cérébral .
Oui, certes, ceux qui seraient désespérés de voir s'altérer le génie de notre race et qui craignent, à certains indices, que la clarté de l'esprit français, son aptitude à démêler le vrai du faux, son sens du ridicule ne s'effacent et ne se fondent en je ne sais quelle psychologie biologique prétentieuse et vague, profonde comme un trou vide, peuvent être en repos. C'est encore chez nous que les écrivains de verte allure et de franc langage sont le plus nombreux et le plus recherchés. Où donc, pour nous en tenir à un exemple, un auteur satirique, mordant, vif, gai, libre de préjugés, mais sincère et honnête, comme la femme d'esprit que ne
cache guère le pseudonyme de Gyp, povirrait-il former son talent et se sentir accueilli et soutenu par le goût public ailleurs qu'en France?
Dans son nouveau recueil. Ces bons docteurs! Gvp fait pour le médecin « fin de siècle » ce que Molière avait fait pour le médecin « dix-septième » : clic l'immortalise en le ridiculisant. Comme Molière encore, elle trace des portraits plutôt que des caricatures, ses modèles n'ayant, pour être risibles ou odieux, nul besoin d'être chargés. Elle les a choisis, — est-il besoin de ledire? — et elle a composé sa galerie des tètes qui lui ont paru les plus amusantes ou les plus bizarres. Elle sait bien qu'à côté de ces types légers, égoïstes ou vicieux, il en est d'autres consciencieux, désintéressés et bons; on en trouverait même un ou deux dans sa collection. D'ailleurs, quels que soient les défauts et les difformités morales qu'elle y esquisse plaisamment, les livres de Gyp sont toujours doublement sains : d'abord parce qu'ils excitent le rire irrésistiblement, ensuite parce que ses portraits de polissons ou de coquins font toujours aimer davantage et trouver plus bcau>i ceux qui ne le sont pas.
L'Amour (VAnnetle, par iM. Jean Rameau, poêle et romancier (P. Ollendorff; in-i8; 3 fr. 5o), est l'histoire d'un adultère assez compliqué. Le mari aime fougueusement, de tous ses sens, la femme d'un autre, qui est splendidc et bète, et il aime intimement, dans son cœur et son esprit, sa propre femme, qui est intelligente et bonne, et n'a point d'autre beauté. Que l'amour sensuel domine et annule l'autre un moment, qui s'en étonnerail? Ce qu'il y a de véritablement émouvant dans le livre, c'est le long et patient, — quoique si douloureux, — héroïsme de la femme légitime, qui, en se sacrifiant jusque dans les fibres les plus délicates de sa féminité et matériellement jusque dans sa chair, ramène à elle son mari. L'amour d'Annctte est vraiment un amour sublime. M. Jean Rameau le raconte en un style simple
qui se colore suivant les objets à peindre et s'échauffe avec les passions, qui trovive l'effet sans le chercher et qui tire toute sa valeur de l'emploi régulier et habile des ressources classiques de notre langue.
M. Adolphe Retté, l'auteur de Thiilédes brumes (Bibliothèque artistique et littéraire), n'attend pas un pareil éloge; j'imagine qu'il le prendrait pour une injure. Quoi qu'il en soit, il y a une belle sincérité, une méritante recherche d'art dans ces pages étranges qu'il appelle ajuste titre « les mémoires du rêve ». Les vers qui leur servent de prologue et d'épilogue sont construits d'après une prosodie dont je n'aurai sans doute jamais la clef et dont les rythmes déroutent mon oreille. Mais je n'ai le temps ni de discuter ni de citer. L'œuvre est forte et très personnelle. Beaucoup ne l'aimeront point, sans doute, mais ceux-ci mêmes ne pourront se refuser à y voir la marque d'un esprit original et d'un talent vigoureux.
Sous le titre de Choses et gens de théâtre (Perrin et C'"; in-i8), M. Paul Ginisty vient de réunir en un volume c[uelques études sur la littérature dramatique et ses interprètes en différents temps et en différents pays. On sait quel critique sagace, pénétrant et bien informé est M. Paul Ginisty. Moraliste plein de sympathie pour la misère humaine, écrivain brillant, inépuisable anecdotier, il est de ceux cju'on lit toujours avec plaisir et profit. Pour les esprits en éveil qui aiment les termes de comparaison et ne craignent pas de les chercher en dehors même de la langue française, je signalerai un volume tout récemment publié par l'éditeur E. Fisher UuAvin, de Londres, et traitant de sujets analogues (Playhouse impressions, a Impressions de théâtre », par A.-B. Walkley). Sans parler des côtés spécialement anglais de ce livre, l'auteur y traite des deux Dumas, de Sardou, de Daudet, de Labiche, de Jules Lemaître, de Sarah Bernhardt, de Céline Ghaumont, de Coquelin ahié, avec une connaissance des personnes et di;s choses, une ouvertvire d'esprit, une fantaisie et une prestesse de style que pourrait lui envier plus d'un écrivain français.
Et puisque j'en suis à montrer quel intérêt notre littérature excite hors de notre pays, qu'il me soit permis de mentionner ici.
en attendant la revue trimestrielle que nous ferons des livres étrangers, tout un volume consacre à Jasmin, barbier, poète et jihilanthrope, par M. Samuel Smiles, un Anglais cjui connaît son provençal comme s'il avait été nourri dans le félibrige (Londres ; John IMurray : petit in-S").
En ce temps de préoccupations coloniales, beaucoup voudront acheter le livre de M. Henri Monet sur la Martinique, lequel se vend 5 francs au profit des sinistrés de l'année dernière, chez Savine (in-S"). Il contient force renseignements et est orné d'illustrations diverses, dont une couverture en couleur, svmbolique et rutilante.
J'ai gardé pour la fin un morceau savoureux. Il vient de la Bibliothèque des Merveilles et s'appelle le Journalisme, par M. Eugène Dubief (Hachette et C'"; in-iG; 2 fr. 5o). Divisé en deux grandes parties, l'une historique, le Journal autrefois, l'autre statistique, documentaire et humoristique, le Journal aujourdlmi. Cet ouvrage est, dans sa tenue modeste, le traité le plus complet qui ait été fait en France sur ce sujet, qui nous intéresse tous invinciblement. Ce n'est pas, comme l'est en partie le « Manuel des auteurs » (the Anthors^ Manual) de M. Percy Russell, un exposé des movens à emplover et des préceptes à suivre pour devenir joiuiialistc et pour écrire des articles de fond ou des entrefdets suivant la formule. Maison y trovive les détails les plus précis, donnés en une langue claire et agréable, sur l'organisation administrative et la confection matérielle du journal contemporain, dans des chapitres intitulés : Moyens d'information; le Personnel; l'Impression: composition, machines; la Question d'argent : les dépenses, les recettes. Le rôle de l'illustration dans la presse périodique n'est pas oublié (les Journaux et l'Art). Deux chapitres sont consacrés aux grands journaux de la France et de l'étranger, et, comme conclusion, l'auteur donne le portrait idéal de ce que doivent être le journaliste et le journal. En attendant que ce qui n'est qu'une espérance en voie de réalisation, paraît-il, devienne un fait accompli, M. Dubief termine par ces paroles qui ne trouveront pas de contradicteurs : u Journalistes, mes frères, reprenons notre plume, et servons de notre mieux la vérité et la
justice. » C'est les servir que de recommander chaudement ce bon livre, fait avec conscience et amour. Il est très heureusement illustré de 3G vignettes appropriées au texte.
Un traité sur le journalisme a son complément naturel dans un Annuaire de Vlmprimerie. Celui que publie le typographe Arnold Mullcr (9, rue des Beaux-Arts) en est à sa seconde année. En un an, il a plus que doublé de volume. Les renseignements techniques v abondent, et il est enrichi de plusieurs articles sur des points spéciaux de l'art tvpographique, signés de noms qui sont une garantie de compétence, tels que L. Degeox-ge, Breton, Desormes.